CHAPITRE II
Droit hébraïque. — Humanité de la législation mosaïque.
— Causes de cette humanité.
Qu'on s'occupe d'histoire^ de poésie^ de science ou de droite il faut toujours, si l'on veut remonter à la .source même, ouvrir le livre des origines de l'humanité. Là se déroule la destinée du peuple de Dieu. Sa législation se formule quand il est sorti d'Egypte, où il vivait captif et malheureux. On sait quelle aversion les Égyptiens avaient conçue pour les étrangers. Ils auraient cru se profaner en mangeant avec un Hébreu, cet Hébreu fût-il le premier ministre du Pharaon et le prince de toute l'Egypte. Ils employaient les peuples conquis à construire de gigantesques travaux, et ils inscrivaient avec orgueil sur ces magnifiques monuments :
a AUCUN HOMMB DU PAYS n't A TRAVAILLÉ. »
Le sort des infortunés condamnés à faire ces ouvrages était digne de pitié , comme l'attestent les gémissements que les Israélites désespérés lançaient vers le ciel et dont le lamentable écho est parvenu jusqu'à nous.
Dieu entendit l'appel de son peuple. Les Hébreux quittèrent enfin cette terre de douleur, et Moïse leur donna des lois. On pourrait croire que cette législation,
éclose au sortir de ia captivité , était animée d'un esprit de haine et de vengeance. Il n'en fut rien. Elle brilla , au contraire , dans ces âges de brutale violence, par sa justice et sa compassion envers les étrangers.
Sans doute elle ne les investit pas de tous les droits dont jouissait le peuple élu ; sans doute elle marque des différences : l'usure ne s'exerçait qu'à l'égard des étrangers (1 ), et, tandis que l'Hébreu réduit à se vendre ne pouvait, malgré lui, rester plus de six ans en servitude (2), l'étranger, au contraire, était acquis pour toujours au maitre qui l'avait acheté ; mais ce maître, hâtons-nous de l'ajouter, devait le traiter avec une humanité qui rendait Tesclave presque membre de ces familles patriarcales. Sans doute aussi le peuple, choisi pour conserver intact le dépôt de la religion véritable, devait être rigoureusement éloigné des malsaines contagions de l'idolâtrie. Jéhovah ne pouvait pas faire alliance avec Belphégor ou Moloch.
Mais ces réserves une fois faites, quelles admirables règles de charité contient la loi mosaïque! Les épreuves patiemment supportées dans la terre de Gcssen sont souvent rappelées aux enfants d'Israël^ et toujours pour leur recommander la douceur.
(( Vous qui avez été étrangers, vous ne molesterez point l'étranger (3). Vous l'aimerez autant que vous vous aimez vous-mêmes (4). La loi sera la même pour
(1) Deatéronome , cfa. xr, v. 2-3.
(2) Lévitique, cfa. xxr, v. 89.-^ Deutëronome, ch. xv, v. 12.
(3) Exode, ch. xxiu, v. 9.
(4) Lévitique, ch. xix, v. 34.
lui et pour vous(1). Il sera au milieu de vous comme s'il était né dans votre pays (2). »
Malheur à celui qui n'observe pas ces commandements. Les lévites, en prononçant Tanathème contre les impies et les criminels, n'omettront pas de dire : Maudit soit celui qui viole la justice dans la cause de l'étranger, et tout le peuple répondra : Âmen (3).
Les peines étaient les mêmes, quelle que fût la nationalité du meurtrier ou de la victime, et les villes de refuge, créées par Moïse, ouvraient leur asile à l'étranger comme au citoyen (4).
Parfois le législateur a des accents de touchante compassion. Il veut qu'on accorde à F étranger les mêmes égards et les mêmes faveurs qu'à la veuve, à l'orphelin et au lévite. II veut qu'on lui laisse lesi gerbes de blé, les grappes de raisin, les olives oubliées pendant la récolte (5). Il veut qu'il soit appelé aux festins de réjouissance qu'on donnait pour célébrer là fête des Semaines et celle des Tabernacles (6). La Pâque même, fête exclusivement juive, l'étranger pourra s'y associer, s'il se soumet à la circoncision, qui constituait ainsi une sorte ^e naturalisation (7). Par là on devenait proséfyte de justice, et on se distinguait des simples prosélytes d'habitation ou de la porte, qui jouissaient d'une égale protection, mais ne pouvaient aspirer 'aux
(1) Lévitique, ch. xiv, v. 22. — Nombres, ch. xv, v. I&.
(2) Ibid., ch. XIX, V. 84.
(3) Deutéronome , ch. xxvii , v. 19.
(4) Nombres, ch. xxxv, v. 15.
(&) Deutéronome, ch« xxiv, v. 19 et suiVé
(6) Ibid,, ch. XYi , v. 10, H, 13 et 14.
(7) Exode, ch« xu, v. 45 et suiv*
mèmeshonneurs(1). Par là on entrait complètement dans l'association hébraïque, et on obtenait presque tous les privilèges réservés aux seuls enfants d'Abraham , d*Isaac et de Jacob .
Cette humanité des lois mosaïques, si différente de la rudesse ou du mépris que les autres législations affectaient pour les hommes du dehors, explique pourquoi tant d'étrangers affluaient en Palestine dès le temps du roi Salomon. Quant aux causes de celte étonnante douceur, on les trouve dans le caractère essentiellement modéré de Moïse : Erat omnium hominum milissimm; on les trouve dans le souvenir utilement conservé des rudesses de l'Égyptien, on les trouve surtout enfin dans le monothéisme du peuple hébreu, dans ce culte pour Jéhovah , le Dieu unique, le Dieu grand, puissant et terrible, qui n'a point d'égard a la qualité des personnes, qu'on ne gagne point par les présents, qui fait justice à l'orphelin et à la veuve, qui aime l'étranger et lui donne de quoi vivre et de quoi se vêtir (2). Descendant des sommets du Sinaï et placées à l'ombre de la montagne de Sion, d'où Dieu recevait les sacrifices des conquérants qui traversaient la Judée et d'où il bénissait tous ceux qui dans l'univers croyaient en lui et le servaient avec droiture, les Tables de la Loi lançaient au loin des lueurs divines, qui étaient comme l'aurore de la loi chrétienne.
(i) Eschbach, Introduction à l'étude du droite p. 400< (2) DeutéroDome , ch. x, v. 17 et 18.