ROME, RBINE DU MONDE, AU ROI DE L'ÉLOQUENCE
Les étrangers triomphaient. Leur condition s'améliorait. Ils avaient fini par se faire envier des Romains eux-mêmes , auxquels ils avaient fait le plus terrible
(1) Juvénal y satire iii.
des présents : l'amour immodéré de Toisiveté et du plaisir.
Timeo Danaos et dona ferentes.
Comme les mœurs, les croyances subirent l'influence extérieure. La politique du sénat et l'imagination superstitieuse du peuple ouvraient la cité aux dieux étrangers. Quand une religion voulait bien faire allianc<^ avec les anciennes divinités du Latium, elle pouvait vivre en liberté chez les Quirites.
Ainsi lespérégrins conservaient leurs sanctuaires, et des temples s'élevaient dans Rome en l'honneur de leurs idoles. On vit tous les cultes envahir successivement l'Italie, et la vieille religion fondée par le Sabin Numa s'effaça devant des rites nouveaux et des cérémonies jusqu'alors inconnues. Ces tendances naquirent et se développèrent sous la république; elles se fortifièrent encore sous l'empire.
Le dieu persan Mithra, Isis et Osiris, Sérapis, Âtys, Anubis à la tète de chien, la Syrienne Astàrté, la déesse de Pessinunte avaient élu domicile a Rome. Les prêtres égyptiens, les augures de Phrygie, les devins de l'Inde, les sorcières de Thessalie, dont les sombres incantations troublaient le sceptique Lucain, les Galles de Bérécynthe, se livrant à leurs danses obscènes, les astrologues chaldéens, dont les prédictions remplaçaient les oracles de Delphes, toute cette cohue révérée étalait publiquement son immonde charlatanisme.
La matrone romaine, effrayée, courbait la tête sous les prescriptions de ces hardis imposteurs, calmait les colères d'Isisou de Cybèle par quelque riche offrande.
destinée à payer de nocturnes orgies , et, pour réparer ses fautes 9 rampait nue, tremblante, sur ses genoux ensanglantés, autour du champ de Tarquin le Superbe (1).
A côté de ces grossières superstitions, le culte du vrai Dieu, humble et méprisé, pénétrait dans Rome avec les Juifs.
La religion primitive des Quirites était ensevelie sous cette invasion de croyances étrangères, contre laquelle luttaient quelquefois le sénat ou les empereurs. Mais le peuple romain résistait aux Césars, au sénat, aux lois, et les cultes, ignominieusement chassés de Rome, y revenaient bientôt plus forts et relevaient leurs autels renversés.
Ces sévérités étaient assez rares. Les cruautés qu'on exerça contre les druides, les prêtres égyptiens, les astrologues chaldéens et les Juifs, avaient un but plutôt politique que religieux. Quant au christianisme, tout s'arma contre lui : des gouvernements ignorants qui voyaient dans les chrétiens des rebelles, le polythéisme mourant qui défendait encore ses sanctuaires délaissés, les voluptés et les vices que le paganisme avait déifiés et que condamnait la loi nouvelle (2).
Rome se sentait vaincue par ceux dont ses armes avaient triomphé. Ses habitudes, ses moeurs, sa religion, sa vie faisaient place à des habitudes, à des mœurs, à une religion, à une vie étrangères. La condition des pérégrins se rapprochait tellement de celle
(1) Juvënal, satire 6.
(2) M. de Valroger , à son cours. — M. de Ghampagny, Les Césars, t. III, p. 352 el suiv. ; Les AntoninSy t. III, p. 82 et suiv.
des citoyens romains, qu'en abolissant toute différence entre les uns et les autres , Garacalla et Justinien n'excitèrent aucune émotion.
Rome n'était plus dans Rome. La vraie Rome d'autrefois , on ne la trouvait plus nulle part. Son empire se tenait encore debout, comme ces arbres morts qui ont perdu leurs feuilles et leurs branches; un orage les abat. L^ouragan barbare , accourant du Nord avec furie , déracina ce qui restait encore de la puissance romaine.