Compte rendu du Congrès de 1899, pages
« rélaboration du règlement, que les membres de « notre bureau puissent défendre nos droits et nos « revendications devant le conseil de la direction » Et le membre le plus écouté du comité central répliquait : c( Quand nous serons au conseil, c’est que <( nous aurons déjà triomphé. C’est comme si demain « nous demandions à être entendus par le Conseil ; « nous avons déjà été entendus par deux ou trois « conseillers ; quet résultat cela a-t-il produit ? Au- « CLin : pourquoi ? parce que nous n’avions pas jugé « en dernier ressort » (Echo^ février 1900) ; autrement dit il ne suffirait même pas à ses yeux que le syndicat fut représenté aux séances du Conseil dans les manufactures, il faudrait que le pouvoir de décision appartint au syndicat seul.
L’idée de faire participer les syndicats à la direction des manufactures n’est pas nouvelle. Déjà en septembre 1898, un membre du comité central développait cette idée au cours d’une conférence : « tant que chez « nous l’élément ouvrier ne sera pas représenté dans « les Conférences, disait-il, le régime des faveurs sub- « sistera, les dossiers personnels seront toujours faits « d’une façon fantaisiste.... pourquoi ne discuterions- (( nous pas nos intérêts, l’intérêt du travail ? Ne som- (( mes-nons plus en république et ne sommes-nous plus (( que des bêtes de somme? etc.... » {Echo, octobre 1898), et à l’assemblée plénière de clôture du congrès de 1899, le conseil judiciaire de la fédération pi'oclamait aux applaiidissemmit unanimes de l’assistaiice : « Dans uu service spécial comme celui des
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(( manufactures de tabacs, il ne doit pas y avoir ici (( des gens qui obéissent et là des gens qui commau- (( dent. 11 n’y a que des gens qui collaborent sur un (( pied d’égalité au travail industriel et financier de (( l’Etat » et il ajoutait en terminant : « l’autorité qui (( engendre des abus sera détruite par votre action et (( votre solidarité » (Echo^ août 1899).
Dès maintenant les syndicats contestent aux directeurs le di’oit de choisir les ouvriers et ouvrières à recruter, et celui de répartir le personnel dans les divers services.
Les directeurs tiennent toujours grand compte de l’ancienneté, ancienneté de l’inscription s’il s’agit du recrutement, ancienneté des services s’il s’agit de l’attribution d’un poste, mais, conformément aux instructions de l’administration, si fancienneté est toujours considérée comme un Litre, jamais elle n’est assimilée à un droit. C’est ce droit que les syndicats .s’efforcent de faire reconnaître.
Les ouvriers syndiqués d’une manufacture de province réunis en assemblée générale votent par exemple un vœu pour demander : « que le droit d’ancien- « neté appliqué jusqu’à ce jour mais non sanctionné « par les règlements, devienne un fait, une base sans « laquelle l’attribution des postes pourrait tomber « sous le coup du favoritisme et de l’arbitraire, base « qui d’ailleurs est appliquée dans toutes les adminis- « Irations » {Echo, février 1900). A propos d’incidents survenus dans une autre manufactn r(‘. le comité cen-
MANN’HEIM
Irai écrit: (( le favoritisine jiis((ii’à présent a marché (( sur une grande échelle et la preuse c’est que M. le « directeur n’a pas voulu accepter le droit d’aneien- « neté dans ses ateliers ; il est cependant logique s’il « se présente une place moins dure, (ju’elle revienne de « droit à un ancien ouvi'ier (pii déjà est usé par le tra- « travail et non à un nouveau l’ecruté » {Echo^ novembre 1900)età un directeur qui faisait observer a qu’on ne peut pas nier qu’il y ait des ouvriers plus aptes que les autres » le président du syndicat répond « que ce n’est pas de leur faute si la nature ne les a pas doués » {Echo, mars 1898).
Logiques avec eux-mêmes, les syndicats se sont insurgés aussi contre les gratifications, afin d'enlever aux directeurs l’initiative des récompenses : « cet argent « est un argent de discorde et de favoritisme, donc (( c’est injuste » (Echo^ août 1899).
Le favoritisme n’est [las le seul gi*ief invoqué; on prétexte aussi la nécessité d’enlever aux directeurs un moyen d’entraver la liberté syndicale, en exerçant une pression sur les ouvriers [lour les inciter à déserter le syndicat. Au cours d'une séance de congrès de 1899, un délégué accuse un directeur « de réserver le travail dur aux ouvriers syndicpiés » (Ec/m, février 1900). Dans une autre séance, un membre du comité central appela l’attention sur « une atteinte caractérisée contre la loi « de 1884 » et stigmatisa un directeur qui, disait-il, « ne recrute que ceux (pii s’engagent à ne pas faire « [lartie du syndical. Quant aux enfants des syndi(piés
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« il ne les prend pas » el il demandait aux membres de la presse cc à ne pas ménager ce tyran » (i).
En réalité les syndicats n’ont ({u’iin seul but, lorsqu’ils réclament la reconnaissance du droit d’ancienneté et la suppression des gratifications : ils veulent enlever aux directeurs le choix du personnel, la répartition et l’attribution des récomjjenses, c’est-à-dire dépouiller les directeurs de quelques prérogatives essentiellement patronales.
Ayant l’ambition de s’emparer de toute autorité dans les manufactures, il n’est pas étonnant que la fédération se montre intolérante à l’égard de toute organisation étrangère à la sienne. C’est ainsi que le comité central, conformément à une décision du Congrès de 1900, prononce en tête de V Echo des tabacs de juillet 1900 une véritable excommunication des syndicats dissidents (2) «... Aucun syndicat qui se formerait « à part, qui chercherait à combattre celui existant, « ne pourra être reconnu légalement constitué parla « fédération... par tous les moyens possibles il faut « éviter qu’ils se créent, et il est du devoir du protège taire de leur tourner le dos, de les éviter, car nous « ne les considérons que comme des hommes faisant « le jeu des administrations... » [Echo^ juillet 1900).
Cette déclaration est tout à fait conforme à une
1. La question fut portée par M. Viviani à la tribune de la Chambre le i8 août 1900. Le Ministre répondit qu’une enquête avait été faite par le préfet, et il put affirmer qu'aucun des faits allégués ne résistait à la discussion.
2. Nous avons dit, dans l’iiistorique, que de nombreuses scissions s’étaient produites dans ces dernières années. \ o\y siiprà, p.5o5.
opinion éti‘ange émise par un membre influent du comité central au congrès de 1899. La loi du
« 21 mars 1884 autorise Texistence des syndicats.
« elle constitue un droit absolu pour les travail- « leurs, mais il n’existe pas de loi autorisant les d contre-syndicats dont le but est de combattre et de « détruire les organisations syndicales » (Echo, février 1900).
C’est au meme exclusivisme qu’il convient d’attribuer l’hostilités des syndicats contre les sociétés de secours mutuels constituées. par les ouvriers des manufactures (1) : (( La société de secours et nous, disent-ils, « marchons dans une voie différente; autant nous a cherchons l’émancipation des travailleurs, autant « elle ne cherche qu’à maintenir le personnel sous le (( joug et la domination de nos dirigeants » {Echo^ mars 1900). On ne peut donc pas s’étonner d’cntendi'e à une séance de congrès un délégué dire d'un de ses prédécesseurs : « Notre délégué qui était ici nous a (( trahis, car aujourd’hui il est président de la société « de secours mutuels » (Ec/io, juin 1899).
Au cours d’une conférence, un syndiqué développa ces mêmes idées en ces termes: « Ges mutuelles admi- (( nistrations, ne nous le dissimulons pas, sont mani- (( festement dirigées contre le syndicat. On table sur (( l’économie de certaines ouvrières à qui l’ont fait « croire que, seule, la société de secours mutuels
I. Miilgré ([lie les employés supérieurs des établissements conformémeTit aux irislriictions de l’adriiinistration (voir chap.III, § 'i) ne prennent plus pari à leur gestion.
CHAP. V. — LES SYNDICATS PROFESSIONNELS 8 il
« apporte quelqu’amélioration à leur sort et que pour « les 25 centimes mensuels qu'elles donnent au syndi- <i cat, elles ne jouissent d’aucun avantage matériel. « Celles qui ajoutent foi à ce raisonnement ne coui- (( prennent pas que si le syndicat est impuissant à « leur procurer des améliorations individuelles, il ne (( cesse de leur apporter des améliorations collectives. « Est-ce que c’est la société de secours mutuels qui a « procuré l’augmentation des retraites, la suppres- (( sion des punitions, la diminution des inventaires?
est-ce que c’est elle qui est capable de vous défendre « contre le patronat et de patroner notre indépen- « dance » (Echo^ juillet 1899).
Ce parallèle montre bien qu'aux yeux des militants des syndicats, la fédération a pour but suprême de s’affranchir du patronat, et que sa mission actuelle consiste essentiellement à réclamer et à imposer sans cesse des améliorations nouvelles. La solidarité syndicale est inséparable dans leur pensée de <r l’esprit de revendication ». a C’est déjà beaucoup, disait au Con- « grès de 1899 un délégué de province, d’avoir obtenu <1 du paysan son adhésion à l’idée syndicale et de lui « avoir inculqué l’esprit de revendication » (Echo, janvier 1900).
Déjà en 1897, à l’issue du congrès, l’ouvrier qui est véritablement l’àme de la fédération constatait en ces termes les progrès accomplis: a Vous me permettrez « d’exprimer, en mon nom personnel, la satisfaction « que j'éprouve en voyant la marche en avant des « délégués de province. La propagande que nous
« avons faite depuis cinq ou six ans a porté ses fruits. ’ (( Si pour nos revendications nous n’avons pas eu satis- « faction, nous avons le plaisir de voir que le progrès « marche, même dans les hameaux; j’ai remarqué « avec plaisir, avec satisfaction, qu’il y a du progrès de « fait en province, car ils nous ont apporté des propo- « sitions avancées; en retournant dans vos manufac- « tures, faites sentii* à vos camarades les bienfaits delà « fédération. Il y a quelques années on-hésitait à force muler des propositions un peu progressistes. On a « compris dans toutes les manufactures qu’il fallait « affirmer nos revendications » (Echo, novembre 1898).
Mais les résultats obtenus paraissent insuffisants encore. Au congrès de 1898 la même voix proclame •
(( Quant à moi je considère que nous devons réclamer (( toujours et toujours, car notre situation sera bien « longue à être améliorée » (Echo, juin 1899).
Et à la séance plénière du congrès de 1899, le même ouvrier morigène les hésitants en ces termes : « si vous « aviez réellement le sentiment de votre dignité, vous « seriez en droit d'exiger auti*e chose que ce que l’on « vous a donné jusqu’tà présent; vous vous êtes con- (( tentés de bagatelles, de palliatifs... dii*ait-on que « depuis huit ans nous sommes fédérés! vous vous « conqiortez pour la plupart comme des hommes et « des femmes ipii n’auraient rien à réclamer; qu’at- « tendez-vous? attendez-vous (jue l’on vous traite « comme les travailleurs de Russie que l’on passe au < knout ?... » Tel est le ton des discours grâce
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auxquels les militants des syndicats arrivent à inculquer aux ouvriers « Tespritde revendication ».
A les en tendre les ouvriers des manu factures de l’Etat seraient véritablement déshérités « nous faisons notre « devoir envers la société en supportant ce que nos € forces nous permettent, nous exigeons de même ce (L que nous avons besoin pour conserver nos forces » écrit le secrétaire général de la fédération (Echo, mars 1898).
Parlant des économies réalisables, il écrit encore qu’elles ne doivent pas porter sur les salaires « des € travailleurs qui ont besoin de se donner le néces- « sairepour pouvoir résister aux grandes fatigues qu € leur sont imposées, par un travail aussi pénible « que celui des manufactures » (Echo, janvier 1899); et dans un article écrit pour la fédération et par ordre on lit ceci: « Permettez-moi de vous le dire. Messieurs les députés, que des forçats ne font pas un travail aussi pénible que nous (Echo^ mars 1900).
L’insalubrité de leur profession a été pendant longtemps et avec raison, l’argument essentiel des allumettiers.
Les ouvriers des tabacs ont invoqué, eux aussi, mais à tort d’après ce que nous avons vu (1), une maladie spécifique, le nicotinisme (Echo, septembre et octobre 1897).
Le secrétaire général de la fédération écrit par exemple : « A force de manipuler et de respirer les