‹ De la condition des ouvriers dans les manufactures de l'État (tabacs-allumettes)Chapitre 109 sur 147 · Voir aux annexes les tableaux II et III · texte numérisé non relu

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MANNHEIM

A force d’invotjuer l’exemple et les précédents, de confondre Tuniformité avec l’égalité, à force de protester contre la su[)pression de certaines mesures, sous prétexte de « droits accpiis » ou contre l’application de certaines autres sous prétexte de « désuétude », les syndicats foi’cent les directeurs à faire exécuter les règlements à la lettre et à s’interdire tout tempérament [irovisoire, toute tolérance.

D’autre part, pour n’être pas accusés d’injustice, d’arbitraire, ou de complaisance, les directeurs doivent renoncer à accorder aucune faveur. C’est ainsi cpie, par la faute des syndicats eux-mêmes, les directeurs peuvent parfois se trouver contraints à faire abstraction, dans leurs rapports avec le personnel ouvrier, de ces sentiments de « bienveillance et d’humanité » auxquels les syndicats font si volontiers ap|)e!.

En em[)loyant leur influence à obtenir par les voies légales la réalisation de leur pi'ogramme, les syndicats exercent une action souvent utile et toujours légitime. Malheureusement les militants ne s’en tiennent pas là. Non contents de chercher à augmenter le bien-être du personnel ils veulent l’affranchir de toute discipline et ils prétendent atteindre ce but de leur propre autorité et par leurs profires moyens : « Dans nos manu- « factures, dit un délégué au cours du congrès de « 1899, les murs sont tapissés de règlements :

« eh bien, il faut passer par-dessus, prendre ce (pj’il « y a de l;on et laisser ce (ju’il y a de mauvais » {Echo, mars 1900.)

A une autre séance, un autre délégué ex[)rime celle

GHAP. V.

même opinion, presque sous la même forme : « Puisque « l’administration entend rester maîtresse de la régle- « mentation des manufactures, c’est à vous de prendre « ce qu’il y a de bon et de laisser ce qu’il y a de « mauvais » (Echo, juin 1900.)

Ne pouvant obtenir la suppression des primes et de la moyenne, beaucoup de syndicats ont pris le parti d’en annihiler les effets. « Je suis partisan de deman- « der la suppression de la moyenne, mais le meilleur € moyen est de la supprimer nous- mêmes, » déclare un délégué, et un autre explique comment « entre « nous, nous nous rendons l’argent lorsque nous « sommes payés. Quant à moi le grand Turc ne m’em- « pêchera pas de rendre l’argent à ma voisine » (Echo, avril 1900).

Afin de résister au machinisme, quelques militants préconisent la taxation et le sabottage. « Au sujet du « machinisme, vous en serez toujours victimes, si vous « ne soumettez pas la machine à vos forces ; ce sont « les sottes ouvrières qui se laissent monter le coup « en voulant suivre les machines... l’administration « heureuse que vous ayez produit le maximum de « travail par les moyens à sa disposition saura réduire « vos salaires en établissant de fausses moyennes » (Echo^ avril 1899).

Au cours d’une réunion syndicale, une conférencière « engage les ouvrières des roulottes à se maintenir au « même taux que leurs camarades des moules, car en « produisant comme certaines ouvrières ont fait, on d ne ferait qu’aggraver la situation faite à ce tra-

« vail (1)... »... {Echo, mars 1900). Et l’orateur le plus écouté de la fédération des tabacs conseillait de dire à un directeur : « Vous ne payez que dix sous ce qui en « vaut vingt, nous ne vous en ferons que pour la a valeur de notre salaire et nous sabotterons, comme « cela a été décidé au congrès de Toulouse » (Echo, décembre 1899).

Les directeurs ne disposent que d’un seul moyen pour lutter contre des procédés de cet ordre, les punitions, c’est-à-dire la mise à pied; aussi les syndicats veulent-ils supprimer ce moyen, « Notre devoir, s’écrie « un chef de la fédération est d’exiger qu’il n’y ait plus « de punitions » {Echo^ septembre 1898). Pour y parvenir voici, suivant eux, comment il faut s’y prendre : quand le bureau du syndicat a fait les démarches nécessaires et qu’il n’a pas obtenu gain de cause, « nous payons l’ouvrière et, par ce fait, le directeur se « trouve désarmé, car Louvrière peut aller se prome- (( lier et toucher sa journée tout de même » [Echo, avril 1899). La fédération fait si peu mystère de c^ette manière d’agir, qu’un président de syndicat ne craignait pas de dire au directeurgénéralaucoursd’uneaudience : « Si vous punissez cette ouvrière. Monsieur le directeur « général, nous lui paierons ses journées perdues... de « cette façon, la [lunition figurera sur vos livres seule- « ment» [Echo, mai 1899). Mais la méthode est onéreuse;

1 . La confeclion à la rouleuse est nonnaleiiienl double de la eonfection au moule.

li. Congrès de hi Confédération générale dn travail, tenu à Toulouse eu 1^9;:.

CJiAP. V.

c’est ce que fait remarquer uu délégué au congrès de 1899. (( Dans nos congrès ainsi que dans nos sections. « nous sommes trop enclins à payer les journées de pu- (( nitions... cette arme n’esl pas suffisante, car l’admi' « nistration n’aurait qu’à en mettre tant et tant que cc vous n’auriez plus rien en caisse... Je dis que le (( moyen le plus simple c’est de faire retirer les puni- « tions au lieu de les payer » {Echo, juin 1900). Pour forcer la main aux directeurs, une déléguée recommandait les manifestations tumultueuses obtenues en faisant descendre, sur un mot d’ordre, simultanément, tous les membres du syndicat dans la cour « Protestez (( donc partout, descendez dans la cour comme nous, et (( vous verrez que vous supprimerez toutes les puni- « tions arbitraires » {Echo, avril 1899).

Les syndicats usent volontiers de ce procédé d’intimidation qui permet aux protestataires de se compter et de juger s’il est opportun d’entamer une lutte; car la grève est toujours Vultima ratio : c’est parla grève que les syndicats entendent forcer la main aux directeurs à propos des questions locales; c'est par la grève générale que les fédérations comptent parvenir à imposer à l’Administration, au Gouvernement et au Parlement, l’intégralité de leurs exigences. « Quels que (( soient les moyens à employer, même la grève, si l’ad- « ministration ne nous laisse que celui-là il faut que (( le programme de nos réformes triomphe» {Echo, septembre 1899).

La grève généraleest difficile à réaliser pour la fédération des tabacs, dont les membres sont répartis sur

toute la surface du territoire, mais, depuis longtemps, les militants la préparent. Leur chef incontesté faisait déjà allusion à l’éventualité d’une telle lutte en 1894 (Compte rendu du congrès, p. 211). 11 commence la propagande en 1896. « S’il faut parcourir la province € pour aller mettre un peu d’ardeur au cœur, partout, « à Paris comme dans le centre, nous irons semer l’idée « de résistance » [Echo, août 1896). A la séance plénière de 1897, le même orateur s’écrie « ... mettez-vous le « bien dans la tête, plus vous aurez d’audace, comme « disait Danton, plus les personnes chargées de diri- <( ger la barque, auront peur ou faibliront... je ne suis (( pas plus partisan qu’un autre d’employer les grands « moyens; oui, dites-le bien à vos camarades de pro- « vince, nous ne sommes pas partisans de faire la grève « générale, cependant nous sommes forcés, poussés à (( bout par toutes les iniquités que nous subissons, « d’en arriver là... » (£'c/iO, juillet 1897).

En 1898, pour la première fois, la grève générale

figure à l’ordre du jour du congrès « ...puisqu’ils ne « veulent rien donner, dit le môme orateur au cours de « la discussion, nous devrons le leur arracher par tous « les moyens... si vous voulez me voir encore et tou- (( jours à mon poste, vous donnerez une sanction, vous,

« délégués de province, à votre comité, afin que nous « puissions être victorieux à la face du |)rolétariat qui (( a les yeux tournés vers vous... » et après avoir fait appel à l’amour pro[)i’e il rassure les délégués « comprenez camarades (ju’en deux ou trois jours vous aurez gain de cause » [Echo, juin 1899).

CHAP. V

La question fut mise de nouveau à Tordre du jour au congrès de 1899. De nouveau un délégué fit valoir que la grève générale serait courte: « TEtat est forcé « de compter sur le concours des travailleurs des manufactures, car le budget ne peut pas se passer du (( l’endement annuel du monopole... L’Etat compren- « dra donc que cette grève est un péril » [Echo décembre 1899L Un membre du comité central abondant dans ✓

ce sens ajoutait: «Gela ne durera pas48 heures, parce <( que le jour mêmedu conflit, l’administration recevra « un ordre du ministre Tinvitant à mettre fin au con- « Ait ». Les délégués des syndicats de province doutaient cependant encore de leurs mandants. L’un par exemple déclarait: « Il faut faire leuréducation et leur « instruction, c’est-à-dire les préparer à la grève géné- (( raie ». Un autre: « Nous ne sommes pas parvenus à « faire voter à Tunammité la grève générale; je de- « mande des conférenciers pour nous aider dans notre i( tâche » (Ec/io, janvier 1900). Mais à la séance plénière, la voix de l’orateur qui cinq ans auparavant avait (( semé l’idée de résistance » fait taire toute hésitation. « Il faudrait montrer au Parlement et à Tadministra- « lion que nous sommes quelque chose; vous avez « encouragé l’administration par votre faiblesse, vous « avez permis au Parlement de vous considérer comme « n’étant rien... si pendant 48 heures seulement vous « avez le courage et Ténergie de cesser le travail, vous « obtiendrez ce que vous désirez... »

Et comme ces paroles étaient accueillies par des applaudissements, il ajoute . « Eh bien, le pacte est

(( conclu, lors de la discussion du budget, en pleine (( Exposition, notre fédération décrétera, s’il le faut, (( la grève générale » (Echo, août 1899). A l’issue de cette séance, un ordre du jour fut voté à Tunanimité, portant adhésion éventuelle à la grève et chargeant le comité central d’en marquer l’heure (1).

Au congrès de mai 1900, le vote a été renouvelé à Tunanimité, mais le comité central n’a toujours pas exécuté la menace. D’aucuns le lui ont reproché, et telle a été la portée de la propagande dont nous venons de suivre les manifestations successives, que ce sont les délégués de province qui accusent aujourd’hui de pusillanimité le comité central lui-même. Son hésitation est cependant compréhensible; déjà, au Congrès de 1898, le promoteur du projet de grève disait a qu’il (( fallait donner au comité central tous les pouvoirs <( d’agir, afin de ne pas faire comme nos camarades « des chemins de fer » (Echo^ juin 1899). Le comité central n’ignore pas la lourde responsabilité qu’il assumerait en cas d’échec, et c est pourquoi il n’a pas donné encore le signal du conflit.

Dans les fabriques d’allumettes, au contraire, deux grèves générales ont déjà eu lieu; une troisième paraissant nécessaire à la Fédération pour obliger le Ministre à retirer l’ordre de sei*vice du 30 octobre 1900, les OLivriei'S ont voté le 15 mars, à l’issue du Gongi’ès de 1901, l’ordre du jour suivant qui a été reproduit par tous les journaux : a Considérant que le refus du

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