Voir swp’à, page
travail prescrit par mesure de sécurité. Malgré l’assurance donnée, qu’une rétribution spéciale serait accordée, dès que l’expérience aurait permis d’en déterminer le taux, elles cessèrent le travail, et tout le personnel se solidarisa avec elles. Le 19, un ingénieur en chef fut envoyé à Trélazé, avec mission de réorganiser la fabrication et de dresser un programme de remaniement des bases. Le 22, la grève cessa à la suite d’une entrevue des délégués avec l’ingénieur en chef, qui leur fit connaître l’objet de sa mission.
Pendant les années 1891 et 1892, de nombreuses interruptions de travail eurent lieu, sans aboutir à une grève proprement dite. Citons cependant une mutinerie qui se produisit contre un préposé le 18 févriei* 1891. L’enquête ne permit d’établir aucune charge particulièrement grave contre des ouvriers déterminés ; d’auti*e part, elle ne fit relever aucun grief du personnel contre ce préposé.
Toutefois celui-ci fut déplacé, l’administration ayant jugé cette mesure • nécessaire pour amener l’apaisement.
Grève générale de 1893. — A partir du moment où les ouvriers de Pantin-Aubervilliers eurent fondé la fédération des allumettiers de France, l’agitation ne cessa de régner dans les ateliers et des actes multiples d’insubordination se produisirent. On usa d’indulgence, espérant qu’avec le temps, les ouvriers se rendraiimt mieux compte des droits et des devoirs que leur confère la loi de 1884. Toutes les concessions
GHAP. VI. — LE DROIT DE GRÈVE
faites n’aboutirent qu’à augmenter les exigences du personnel.
Dans le courant du mois de février, radniinistra- Lion, qui avait été régulièrement saisie d’une série de revendications, prit les décisions qui semblaient do nature à donner satisfaction aux intéressés, mais, à ce moment, un commencement de grève s’était produit, à l’occasion d’une punition infligée à dix ouvrières qui avaient refusé d’exécuter un travail; le calme se rétablit quelques jours plus tard. Aussitôt le travail repris, l’administration, usant encore une fois d’indulgence, avait levé toutes les punitions et appliqué les améliorations récemment consenties avec effet rétroactif, à partir du 5 mars. Malgré cette bienveillance évidente, une agitation latente persista.
Le 18 mars, la grève éclata à la suite d’une punition de huit jours de mise à pied, infligée à deux ouvrières coupables d’insubordination et de tapage scandaleux dans un atelier. Bien que la grève n’ait été déclarée qu’à la suite d’une mesure disciplinaire, le personnel mit à la reprise du travail les conditions suivantes :
Augmentation générale de 15 0/0 sur les salaires ;
Suppression des punitions;
Renvoi des préposés de l’ancienne compagnie fermière ;
Suppression de l’emploi du phosphore blanc.
Au cours de ces événements, le sieur X..., secrétaire général de la fédération, se signala par des actes de violence et un refus formel d’obéissance. Le i21 mars l’administration fit afficber que l’ouvrier X... était
renvoyé, que les ateliers resteraient ouverts et que toute tentative de désordre serait sévèrement punie.
Le 2^ une grande réunion avait lieu ; plusieurs députés prirent la parole, promettant aux grévistes leur intervention et encourageant leur résistance.
Aux conditions de reprise de travail antérieurement posées, la fédération ajouta la réintégration de X... et sur un mot d’ordre du comité central, la grève fut déclarée simultanément à Trélazé, Bègles et Marseille (l). Les ouvriers de province avaient cessé le travail par pure solidarité , nulle part aucune réclamation n’avait été présentée avant la déclaration de grève.
Dès le 21 mars, l’administration avait adressé à tous les directeurs des instructions précises ; ils devaient laisser les ateliers ouverts, prier les maires et préfets d’assurer la liberté du travail, proposer d’urgence le renvoi de tout ouvrier coupable de violence, et commencer immédiatement à pourvoir aux absences en recrutant un nouveau personnel.
Ces instructions ne purent être que partiellement exécutées. Les directeurs recrutèrent des ouvriers, mais ne pui*entni les convoquer ni prononcer le licenciement (b's grévistes. En elfet une vive etïervescence régnait ; en divei*s endroits ta |)otice dut intervenir et les autorités, res[)onsable.s de l’ordi’e, craignirent que l’annonce du licenciement n’augmentàt les difticultés. D’ailleui’s les événements qui se passaient à Paris,
I. Les ouvriers de Saiiil.iiies n’élaienl pas encore syndi([ués.
CHAP. VI
LE DROIT DE GRÈVE
eoievèrent bientôt aux inslrnctions primitives leur opportunité.
Le 25 mars, le ministre des finances, à la suite d'une démarche faite par un groupe de députés, convoqua une délégation des gi'évistes (1).
Au cours de l’entretien qui eut lieu, il fit les concessions suivantes :
Levée générale des punitions.
Réintégration de X...
Indemnité journalière à tous les ouvriers malades de la bouche.
Promesse de réviser avec bienveillance les salaires aussitôt après la rentrée.
Les grévistes décidèrent alors de réintégrer les ateliers le lundi suivant 27 mars, et ils allèrent en avertir le directeur de Pantin-Anbervilliers, en lui faisant part des promesses que le ministre leur avait faites. (Le Temps, 26 mars, Dernières nouvelles). Mais le soir môme l’entente était rompue. Le Temps, expliquait en effet que « l’administration n’avait pas voulu (( entendre parler de la réintégration de X... » (n® du 27 mars). La fédération répondit en proclamant la continuation de la grève.
Un ingénieur inspecteur fut alors chargé d’annoncer aux ouvriers, que le ministre consentait à réintégrer X..., qui subirait simplement une punition légère. Les grévistes refusèrent (Le Temps 29 mars). Le 28 enfin, une délégation des grévistes fut convoquée par
I. Journal Le Tem,ps du 26 mars. On sait que Le Temps est antidaté i
le directeur de Pan tin-Aiibervil tiers qui avait reçu mission de leur faire connaître que satisfaction leur était donnée et que la réintégration de X... sans punition était accordée. Les grévistes firent aussitôt placarder une affiche ainsi conçue : «Camarades, la grève « est finie, nous avons obtenu satisfaction sur toute la « ligne et justice a été rendue au travail... » (Le Temps 29 mars. Dernières nouvelles).
Le même jour l’annonce suivante était publiée « A « la suite des incidents divers de la grève des ouvriers « des fabriques d’allumettes, M. P... directeur géné- « ral des manufactures de l’Etat a demandé sa retraite « qui a été accordée » (Le Temps 29 mars. Dernières « nouvelles).
Les ouvriers décidèrent de réintégrer leurs ateliers le mercredi suivant 29 mars à 8 heures. La rentrée eut lieu simultanément dans toutes les fabriques (i).
Les grévistes s’étaient engagés à ne faire subir aucune vexation aux ouvriers qui n’avaient pas quitté leur travail. Malgré cela divers incidents se produisirent et il fut même nécessaire, pour éviter des faits plus graves, d’envoyer à la manufacture des tabacs de Bordeaux certains allumettiers de Règles, molestés par leurs camarades.
L’examen des salaires promis par le ministre des finances fut entrepris dès la rentrée et des augmentations furent accordées peu après, par son succes-
I. Au sujet de la description de cette rentrée, voir le Journal Lr Tnnps du 5o mars.
CHAP. VI. — LE DROIT DE GRÈVE
seur (1). Elles fiireet d’environ 8 0/0 sur l’ensemble des salaires, c’est-à-dire amenèrent un accroissement des dépenses annuelles d’environ 150.000 fr.
Grève générale 1895. — Au début de l’année 1895 les metteurs en presse de la fabrique de Pantin-Aubervilliers se plaignirent de ce que la substitution de bois indigènes aux bois étrangers, avait fait baisser leur salaire au-dessous du taux moyen de 5 fr. 10 qui leur avait été promis en avril 1893, à la suite de la grève (2). Le 12 mars le travail était suspendu à Pantin-Aubervillers et une délégation réclama, soit la suppression des bois indigènes, soit une base de 4 fr. 25. L’administration refusa d’examiner ces revendications, tant que les ouvriers seraient en grève. Cette réponse causa une vive irritation. Le secrétaire général de la fédération s’écria « qu’il allait sonner la cloche, que
1. Le ministère Ribot démissionna en effet le 5o mars et le ministère Dupuy prit le pouvoir le 4 avril.
2. La base de mise en presse était de 3 fr. 25 sous le régime de la compagnie fermière ; elle était de 3 fr. 65 en i8g3 et après la grève elle fut portée à 3 fr. go. Ce taux avait été établi en vue de faire obtenir aux ouvriers, chargés de ce travail, un salaire moyen de 5 fr. lo. Il est à remarquer que ce travail n’est ni insalubre, ni pénible (il peut être confié à des femmes) et qu’il n’exige qu’un apprentissage insignifiant.
En i8g4, les salaires mo3^ens restèrent compris entre 5 fr. 28 et 5 fr. 65. Au début de i8g5 les gains déchirent, comme toujours au début de l’année ; les expertises et les expériences montraient que la qualité du bois indigène qui était employé ne pouvait être incriminée (la substitution du bois français aux bois étrangers avait été faite pour se conformer aux vues de la Chambre des députés).
partout la grève allait éclater et qu’il obligerait bien (( raüministration à céder».
Le 13 mars le président du Conseil, ministre des finances, reçut les délégués des ouvriers. Il rendit compte lui-même de cette audience, le surlendemain 1o mars, à la tribune de la Chambre :
(( J’ai donc reçu les ouvriers ; et voici ce qu’ils m’ont « expliqué : En 1893 il y a eu une grève dont on a gardé le (( souvenir, et à la suite de laquelle intervint un accord « entre les ouvriers et l’administration pour fixer des bases « de salaire ; ces bases avaient été calculées de façon qu’il « y eut une moyenne de salaires pour les hommes et pour (( les femmes suivant la nature du travail.
.(( Dans un atelier où on met en presse les bois qui vont « être trempés dans le phosphore, on s’est plaint que l’in- <( troduction du bois français substitué au bois qu’on faisait « venir autrefois de Russie avait augmenté les difficultés (( du travail et que le salaire se trouvait par suite inférieur « à ce qu’il devait être dans la commune intention des « parties.
« L’administration répondait, en fournissant des tableaux (( statistiques, que les salaires n’étaient pas en réalité au- (( dessous de ce qui avait été entendu par les ouvriers et (( promis par l’administration.
(( Les ouvriers m’ont expliqué que peut-être les procé- « dés, par lesquels on relève les chiffres dans les feuilles « de [laye et on les réunit pour en déduire les moyennes, (( prêtaient à des critiques, à des contestations ; ils affir- (( niaient (pi’en conscience, à leur connaissance la moyenne (( des salaires n’était pas celle qu’on avait dite.
11 n’y avait qu’une réponse à faire à de pareilles affir-
CHAP. VI. ~ LE DROIT DE GRÈVE
« mations. Je l’ai faite : j’ai dit qu’il y avait lieu à vérifica- « lion, et non pas à une vérification faite d’autorité, par « l’administration^ mais à une vérification amiable et loyale (( faite par les intéressés des deux côtés... J’ai demandé « que l’administration désignât les personnes qui pour- « raient discuter avec les délégués des ouvriers et que l’on (( me présentât un rapport. J’espère que l’on s’entendra « sur ces questions de fait. S’il restait des divergences, des « points de dissentiment, je me suis réservé^ comme c’est « mon droit et mon devoir, de résoudre avec impartialité « les questions qui subsisteraient.
« Si les ouvriers ont raison, leurs salaires seront immé- « diatement relevés. S’ils avaient tort, je ne pourrais pas (( leur promettre de leur accorder une augmentation de « salaires qui ne serait pas justifiée, qui aurait été ainsi « demandée par des voies détournées ; voilà comment je « comprends les relations mutuelles de l’administration et « des ouvriers.
« Voilà l’exemple qui sera suivi de plus en plus, je l’es- « père, dans le pays tout entier, par ceux qui emploient le « travail^ et par ceux qui fournissent la main-d’œuvre. « Nous donnerons ainsi un grand exemple de pacification « sociale » (1).
L’administration se fit représenter par un ingénieur en chef inspecteur, le directeur et l’ingénieur de Pantin-Aubervilliers ; les ouvriers par trois délégués. La commission se réunit chaque jour du 6 au 20 mars, les résultats de fenquête furent consignés dans des procès-verbaux qui constataient que le salaire moyen i‘es-
I. Nous avons déjà parlé de cet incident à propos du paiement des salaires, page i38.
sortait en 1894 à 5 fr. 10 et en 1895 à 5 fr. 21. L’emploi (les bois indigènes n’avait donc pas eu la conséquence alléguée par les metteurs en presse, et le ministre décida qu’il n’y avait pas lieu d’accorder l’augmentation réclamée.
Cette solution ne pouvait satisfaire les ouvia’ers ; leurs délégués demandèrent une nouvelle audience ; le ministre les reçut le 27 mars, mais il se borna à maintenir la décision qu’il avait prise, à la suite de l’enquête contradictoire. Le 28 mars le comité central de la fédération donnait le signal de la grève générale.
A Pantin-Aiibervilliers une grande réunion à laquelle plusieurs députés assistèrent, eut lieu le l®*" avril ; puis d’autres réunions suivirent, à courts intervalles, afin d’entretenir le zèle et la solidarité. Sans cesse des affiches furent apposées, où on lisait, par exemple, que les démarches faites auprès des députés avaient réussi et qu’on allait en tenter d’autres auprès du Président de la Piépublique. line autre Ibis, on annonçait que la su[)pression du phosphore blanc était obtenue; ou bien encore, qu’une propagande active allait être faite auprès des consommateurs, pour les inciter à refuseï* les allumettes achetées à l’étranger. Le 25 avril une affiche avertissait enfin les grévistes (pie l’enqnête du début n’avait pas été sincère, et que les ouvriers « étaient victimes de combinaisons systématiquement faussées par les mathématiciens )).
GHAP. VI. — LE DROIT DE GRÈVE
et des signes do lassitude se manifestaient. La grève était en effet, mal soutenue en province.
A Trélazé les ouvriers s’étaient dès l’abord montrés très hostiles à la grève. Le 13 mars, une imposante majorité s’était refusée à obéir au mot d’ordre donné par les ouvriers de Paris, à qui I on reprochait de prétendre constamment faire la loi. Les ouvriers de Trélazé ne revinrent sur leur décision que le 30 mars, après le retour des délégués qu’ils avaient envoyés à Paris, et qui s’étaient vus accuser de trahison. Craignant d’être expulsés de la fédération, ils cessèrent le travail sans présenter aucune réclamation. Acceptée avec cette répugnance, la grève ne pouvait guère durer ; après un nouveau voyage des délégués à Paris, le personnel de Trélazé reprit le travail le 26 avril sans conditions.
Deux représentants de la fédération accoururent alors, accompagnés d’un dé[)uté. Chaque jour ils organisèrent de grandes réunions, ils conjurèrent les ouvriers de Trélazé de se remettre en grève, ils leur expliquèrent que leurs délégués les avaient trompés et trahis, et ils affirmèrent que trois jours de résistance assureraient la victoire. Accueillis d’abord avec défiance, ils parvinrent à se faire écouter par un auditoire de plus en plus nombreux, et le 30 avril la grève était de nouveau générale.
A Marseille le personnel obéit au mot d’ordre de la fédération, mais, dès le 23 avril, la lassitude apparaissait, malgré les promesses et les menaces des grévistes
convaincus.
Les ouvriers revinrent de plus en plus nombreux dans les ateliers ; le 26 la grève était virtuellement terminée.
J Bègles le travail fut complètement suspendu le 29 mars ; les ouvriers ne présentèrent aucune réclamation pai'ticulière, mais ils étaient persuadés, sur les dires de leurs délégués, ((ue l’enquête du début n’avait pas été sincère, et (pie les ouviâers (pii y avaient pai‘ticipé s’étaient laissé tromper.
Malgré les menaces proférées par les grévistes, le directeur ouvrit les ateliers le 26, et le préfet fit protéger la liberté du travail ; une dizaine d'ouvriers se présentèrent seuls tout d’abord, mais dès le 30 la rentrée générale eut lieu, à la seule condition qu’aucune punition ne serait infligée pour faits de grève.
A Saint ines le travail fut interrompu une première fois le 13 mars et repris le 14, conformément aux ordres du comité central. Le 30 mars, à la suite d’une grande réu nion, où deux délégués de Paris prirent la parole, la grève générale fut votée par i 13 voix contre 44, mais le 16 avril déjà, la majorité des ouvriers souhaitait la repiise du travail. Le maire provoqua alors une réunion afin de permettre aux ouvriers de se prononcer, mais le secrétaire général de la fédération accourut et afliimia (pie les pourparlers avec le ministre étaient sur le point d’aboutir; dès le lendemain, disait-il, la victoire serait acquise, si l’union persistait; la défection du personnel de Saintines ruiiK'rait au contraire la fédération. Il obtint ainsi de l’assemblée de ne pas se rendre à la convocation du
CHAP. VI. — LE DROIT DE GRÈVE
maire, et, pour ne pas perdre le bénéfice du chômage subi, le personnel décida de le continuer.
A Aix, où le personnel n’élait pas syndiqué, aucune tentative ne fut faite pour provoquer la grève.
Pendant que ces événements se produisaient, l’approvisionnement des entrepôts était assuré au moyen d’allumettes importées de l’étranger; comme leur prix d’achat était inférieur à leur prix de revient en France, la cessation de travail ne causait pas plus de préjudice au Trésor qu'aux consommateurs.
Il eut été dangereux cependant de laisser la situation se prolonger, d’autant que des considérations politiques n’étaient pas étrangères à la gi’ève. Elle suivait en effet de près le dépôt au Sénat du projet de loi tendant à restreindre le droit de coalition, et coincidait avec une vive agitation du personnel des chemins de fer. Aussi le ministre ordonna -t-il de fixer un délai de rigueur, à l’expiration duquel, tout ouvrier qui n’aurait pas repris son travail, serait considéré comme démissionnaire. U ne fut pas nécessaire d’exécuter cette décision.
Dès le 30 avril, trois délégués de la fédération se présentèrent au directeur de Pantin-Aubervilliers, porteurs d’une lettre adressée au président du Conseil où on lisait ceci : « Conformément aux promesses fai- « tes et aux mesures déjà prises, la suppression du « phosphore blanc n’étant plus qu’une question de « temps, et la révision des salaires soumise par les (( délégués fédéraux, devant être examinée avec la (( plus grande bienveillance, les ouvriers ont résolu de
« reprendre le travail à leurs places respectives le (( 2 mai » {Le Temps, 2 mai).
En même temps une aflîche était apposée par les soins (le la fédération, où il était dit : « Après 34 jours « de grève nous réintégrons nos ateliers honorable- « ment... » et où les conditions de la reprise du travail étaient énoncées comme suit « grande victoire (( pacifique : la suppression du phosphore blanc; la (( révision des salaires sera examinée avec bienveil- « lance après la rentrée, d’après les affirmations de (( nos élus, qui remémoreront au président du conseil « si besoin, les revendications auxquelles il a été (( favorable; la réintégration de tous les ouvriers à (( leur place ».
Le ministre fit répondre par le directeur de Pantin- Aubervilliers aux délégués des grévistes « qu’il s’en « tenait absolument aux déclarations qu’il avait faites (( à la tribune de la Chambre et à plusieurs déléga- « tions antérieures ». Le directeur spécifia qu’aucun engagement n’avait été pris soit au sujet de la suppression du phosphore blanc, soit au sujet de l’augmentation des salaires. Quant à la réintégration des grévistes à leurs places, le ministre n’y était pas op[)Osé, et il n’y avait aucune concession à faire sur ce point qui n’était pas discuté (Le Temps, 2 mai).
Malgré le démenti donné par le ministre aux affirmations contenues dans l’affiche du comité central, celui-ci persista dans sa résolution de mettre fin à la gi*ève et la rentrée eut lieu le 2 mai à Pantin-Âubervilliei’s.
CHAP. VI
LE DROIT DE GRÈVE
En province, la contradiction qui existait entre les déclarations du ministre et les dépêches du comité central créa de nouvelles difficultés. A Trélazé, le travail fut repris le 3 mai, mais la surexcitation était encore grande, et, dès le 4 mai, le refus opposé par le directeur à un changement de poste réclamé par le syndicat, au nom d’un ouvrier, donna lieu à une reprise de la grève.
Le comité central obtint encore une audience du . directeur général, mais s’étant heurté à une fin de non-recevoir formelle, le travail fut repris définitivement le 7 mai. *
A Marseille, Bègles, Saintines, les ouvriers reprirent le travail, persuadés d’avoir remporté une victoire ; aussi l’affichage de la dépêche officielle causat-il partout une vive agitation; de plus, dans toutes les fabriques, divers incidents violents se produisirent entre grévistes et non grévistes ; des punitions sévères furent infligées sans soulever de protestations, et peu à peu le calme se rétablit.
A cet échec des ouvriers succéda une période d’accalmie mais dès la fin de 1896 de nouveaux troubles éclatèrent. Depuis, à tout instant il s’est produit des suspensions de travail, qui, en raison de l’enchaînement des mains-d’œuvre, s’étendaient nécessairement à tout le personnel d’une fabrique.
Rien qu’à Aubervilliers par exemple nous relevons pendant le semestre 1897 trois suspensions de travail; tout prétexte est bon, et la grève est devenue un
MANiNHEIM
véritable procédé de discussion. Aucune de ces grèves, qui se sont succédées presque sans interruption, ne fut ni assez durable ni assez étendue pour qu’il convienne d’en faire ici Thistorique (1).
I. Les grèves postérieures au janvier 1901 sont plus graves, mais, ainsi que nous l’avons dit, elles sont trop récentes pour qu’il convienne de les faire figurer dans cet ouvrage.
CONCLUSION
La question ouvrière
Les privilèges dont jouissent les ouvriers des manufactures de l’Etat, la bienveillance dont ils sont l’objet, les satisfactions qu’on leur a accordées, n’ont pas modéré leurs exigences. Leurs plaintes, leurs menaces, leurs grèves entretiennent une agitation sans cesse renaissante ; la discipline se relâche, la qualité des produits s’abaisse, au détriment du consommateur et du Trésor, au détriment, en un mot, de l’intérêt général. 11 existe donc une « question ouvrière » dans les industries de l’Etat, mais elle est toute autre que dans l’industrie privée. 11 importe de préciser cette différence (1).
I. Un artifice de démonstration permet de la mettre en évidence d’une manière frappante. On sait que d’après le parti socialiste, la solution de la question ouvrière réside dans la « socialisation des moyens de production », c’esl-à-dire dans une organisation, où le capital productif de la nation serait tout entier au pouvoir de TEtat. Supposons, ce programme réalisé, a la lutte des classes » terminée, la question ouvrière résolue. Dans cette hypothèse, il n’existerait plus qu’un seul patron, l’Etat. Toutes les industries seraient dans la situation actuelle du monopole des tabacs et des allumettes, et il n’y a aucune raison, pour que les mécontentements qui se manifestent aujourd’hui dans son personnel, disparaissent alors, pour qu’il renonce à s’insurger contre de
CONCLUSION
Dans rinduslne privée, la question ouvrière soulève un problème social et surtout économique. L’ouvrier poursuit une rénovation, basée sur une répartition plus équitable des richesses; il réclame, pour le travail, une part plus large dans le produit des entreprises, alors que la concurrence force le capitaliste à limiter cette part. La question ouvrière est née de cette lutte entre le travail et le capital.
Dans les monopoles fiscaux, toute répartition est impossible, puisque les produits de l’entreprise constituent l’impôt ; il ne peut pas y avoir, à proprement parler, de lutte entre le travail et le capital^ qui est ici le patrimoine commun de la nation. La question ouvrière n’est provoquée que par la nécessité de défendre l’intérêt général contre les exigences excessives de l’ouvrier (1).
La différence devient tangible en quelque sorte lorsqu’on envisage les grèves, c’est-à-dire les crises aiguës de la question ouvrière.
Abstraction faite des prétextes qui les suscitent, et qui souvent n’ont aucun rapport avec leur cause réelle, les grèves de l’industrie privée peuvent être considérées comme des ruptures d’équilibre entre le capital et le
prétendues injustices, à réclamer des améliorations de son sort, et à fomenter des grèves.
La question ouvrière n’aurait plus aucun rapport avec celle qui agite le monde industriel ; or elle deviendrait identique, précisément, à celle qui se pose dans les manufactures de l’Etat.
1. Au sujet de la j)art d’arbitraire qui existe dans la fixation du taux de rémunération des ouvriers de l’Etat, voir supn'i, cliap. If
CONCLUSION
travail. Elles éclatent dans une usine, quand la situation de Touvrier, et plus spécialement le taux des salai res, n’est pas en harmonie avec l’état économique ambiant.
La grève s’achève lorsque la partie trop favorisée a fait des concessions susceptibles de rétablir Téquilibre.
Le patron refuse-t-il à l’ouvrier une satisfaction légitime, lot ou tard il est obligé de capituler, sinon des concurrents offriraient les conditions qu’il rejette. Accède-t-il à des demandes injustifiées, il se ruine. Par contre, le patron qui a raison contre ses ouvriers est invincible, car il est moins onéreux pour lui de fermer son usine que de céder.
En d’autres termes, la concurrence dirige l’intérêt dans le sens de l’équité, et c’est ce qui donne à la grève un caractère hautement moral.
Dans les industries monopolisées par l’Etat, les grèves n’ont pas le caractère de crises économiques. Ainsi que l’a fort bien dit un membre autorisé de la fédération des tabacs, une grève des ouvriers de l’Etat est une « révolte contre l’Etat » (1), et, comme l’absence de concurrence, ainsi que la possession des forces gouvernementales, mettent l’Etat en mesure de résister même s’il a tort, ou de capituler même s’il a raison, sans qu’il en résulte de graves inconvénients immédiats, l’issue de ces grèves est toujours arbitraire.
En résumé, la question ouvrière dans les manufactures de l’Etat ne soulève pas, comme dans l’industrie