‹ De la condition des ouvriers dans les manufactures de l'État (tabacs-allumettes)Chapitre 38 sur 147 · II. — Détermination du taux des salaires · texte numérisé non relu

II. — Détermination du taux des salaires

Tendances générales. La détermination du taux des salaires comportant une part d’arbitraire, il est nécessaire d’indiquer dans quel esprit l’administration intervient. Il s’est produit à ce sujet depuis trente ans une évolution qu’il est intéressant de suivre.

En juillet 1870, le directeur général envoyait aux directeurs les intructions suivantes:

« Il est indispensable (jne les employés supérieurs se tien- « lient exactement au courant des variations locales des sa- (( laires et des causes spéciales ou générales qui les produi- (( sent, qu’ils puissent en un mot, faire lacomparaison du gain « journalier des ouvriers avec celui qu’ils pourraient obte- (( nir dans des usines particulières, en tenant compte de « leurs aptitudes, des conditions et de la durée de leur tra- (( vail et sans négliger l’avantage qui leur est assuré dans (( nos atelieis, d’occuper une position stable à l’abri des « cbomages et des mortes-saisons ».

CHAP. II

LE SALAIRE

Et comme à ce moment, ainsique nous l’avons dit, le recrutement était actif et présentait dans certaines villes quelque difficulté, le directeur général ajoutait:

« Quelle que soit notre bienveillance pour nos ouvriers (( nous devons être aussi économes des deniers de TEtalque (( s’ils nous appartenaient en propre, et suivre pour la fixa- « lion des salaires la loi générale de l’ofiVe et la demande « qui règle celte fixation dans rinduslrie privée. Si les sa- (( laires deviennent insuffisants nous recruterons diffîcile- (( ment notre personnel et nous sommes conduits à les éle- « ver pour assurer notre fabrication... »

Ainsi, à cetteépoque, rintérêtdu trésoi- primait toute autre considération. L’administration s’attachait à réduire au minimum le taux des salaires et tablait sur les avantages qui, alors déjà, étaient attribués aux ouvriers des manufactures de l'Etat, pourassurer le recrutement tout en abaissant autant que possible le prix de la main-d’œuvre. La lettre, dont nous venons de citer des extraits, contient entin cette phrase qui la résume, et qui marque d’une manière très nette l’esprit qui présidait à la détermination du taux des salaires :

« La loi de Loffre et de la demande ne doit jamais être « méconnue, et, à tous les degrés de la hiérarchie, nous de- « vons nous placer idenliquement au même point de vue « que si nous étions des industriels exploitant pour leur « propre compte ».

Douze ans après, en 1882, le dii’ecteur général prescrivait une révision des salaires dans une lettre qui manifeste des tendances bien différentes.

(( L’administration n’a jamais hésité à prendre Tiniiia- « tive de toutes les mesures qu’elle jugeait utile à l’amélio- (( ration de la situation du nombreux personnel qu’elle eni- (( ploie. Si, dans cet ordre d’idées, elle doit se g-arder de « compromettre par des augmentations injustifiées, les coii- « ditions économiques de s centres industriels dans lesquels « elle possède des établissements, elle tient en même temps « à marquer sa place, sinon à l’avant-garde, du moins au « premier rang de l’industrie, dans la voie progressive (( que les salaires tendent à suivre ».

L’administration ne prescrit pins de se régler sur l’offre et la demande, elle ne songe plus à profiter des avantages qu’elle accorde aux ouvriers, pour abaisser le taux des salaires; elle cherche au contraire à les accroître et à se placer au premier rang de l’industrie, mais elle entend cependant ne pas fixer les salaires au dessus du cours, afin de ne pas fausser, sur le marché du travail, le jeu de la loi de l’offre et de la demande.

Pendant lesdix années suivantes une nouvelle étape devait être franchie et, dans un discours [irononcé à la tribune de la Chambre des députés le 15 mars 1895, (dont l’affichage a été ordonné) M. Ribot, jirésidentdu Conseil, ministre des finances, déclarait que l’Etat devait être « un patron modèle » ; le mot a fait fortune. Il donne un sentiment très net des tendances actuelles. L’administration maintientpartout létaux des salaires au-dessus du cours, et sans craindre de marquer sa place à « l’avant-garde », donne rcxemplede la hausse. Au joui’d’hiii, il est vrai, la détermination des salaires n’a plus toujourslieu dans les mêmes conditions (ju’au-

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trefois ; ainsi que nous le verrons, les modifications du taux des salaires résultent moins de décisions de principes que de concessions nécessitées par les circonstances. La parole de M. Rihot n’en demeure pas moins exacte, et, chaque fois que l’administration des manufactures de l’Etat est ap[)elée à statuer sur une question relative au taux de salaires, elle se préoccupe uniquement d’agir en « patron modèle ».

Règles générales. — Les règles dont-il s’agit ne sont énoncées nulle part; elles résultent des solutions adoptées en diverses circonstances ou des instructions adressées aux directeurs. Elles sont corroborées par les statistiques.

On prend comme mesure du taux des salaires, le salaire moyen correspondant à 10 heures de présence effective, autrement dit le quotient de la somme totale gagnée par un ouvrier ou une catégorie d’ouvriers, pendant un laps de temps donné, par le nombre total des heures de présence comprises dans cette période et multipliées par 10. Par abrévation on appelle ce quotient le salaire moyen.

On sait que dans l’industrie privée on évalue les taux de rémunération d’après les prix de la journée de travail. Pour établir des comparaisons entre les taux de salaires des Manufactures de l’Etat et ceux de l’industrie, on est donc conduit à rapprocher ces prix des salaires moyens et les résultats auxquels on aboutit de cette manière n’ont pas grande signification.

En effet le gain annuel importe seul à l’ouvrier,

MANNHEIM

puisque seul il représente la totalité des ressources dont il dispose pour vivre et pour subvenir à ses charges. Le prix de la journée de travail, d'où dépend le coût de la main d’œuvre, n’est intéressant qu’au point de vue patronal.

La distinction du salaire moyen et du gain annuel perd de son importanceà l’égard du personneldesManufactures de l’Etat, parce que celui-ci ne subit ni chômages, ni mortes saisons. Pour lui, la différence entre le salaire moven, et le gain moven calculé en divisant le gain annuel par le nombre des jours ouvrables, tient uniquement à l’assiduité des ouvriers. Comme d’ailleurs les absences dues aux maladies, aux accidents, etc. donnent lieu à des indemnités spéciales, cette différence provient surtout des chômages volontaires.

Il n’en va pas de même dans l’industrie privée. Qu’importent de hauts salaires si les chômages sont fréquents, les mortes-saisons longues, et par conséquent le gain annuel minime ? Aussi, pour comparer utilement le taux de rémunération des ouvriers de l’Etat à ceux de l’industrie privée, devrait-on mettre en parallèle les gains annuels des uns et des autres. Malheureusement cela est pratiquement impossible, car on ne peut obtenir de renseignements, même approximatifs, ni sur les gains annuels ni sur le nombre des jours de travail de l’industrie privée. C’est pourquoi radministration en est réduite à établir toute comparaison en ne considérant (|ue les salaires moyens d’une part, et de l'autre les prix habituels de la jour-

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née de travail, dans leslocalités sièges de manufactures. Quoique les résultats ainsi obtenus soient difficiles à interpréter, Tadministration n’a jamais cessé de réunir les éléments de telles comparaisons etelle a chargé les directeurs, à diverses reprises, de faire des enquêtes dans ce but.

Aujourd’hui ces enquêtes n’ont plus de raison d’être. Les documents [mbliés par l’Office du travail sont la meilleure source d’information en tout ce qui concerne les salaires de l’industrie. De plus la comparaison des taux de rémunération n’a plus d’intérêt pratique, depuis que l’administration a renoncé à conformer le taux des salaires au cours, et qu’elle ne craint plus de marquer sa place à l’avant-garde.

Pour déterminer les taux de salaires des manufactures, on prend comme base la cherté de la vie des localités où elles sont situées. Environ tous les cinq ans l’aduiinistration procède à une enquête d’ensemble et adresse aux directeurs un questionnaire détaillé permettant, sinon de calculer le prix de la vie pour une famille ouvrière dans chaque ville siège d’un établissement, tout au moins de se rendre compte de la cherté relative. Considérés à ce point de vue restreint les résultats sont encore discutables, parce que les habitudes locales influent plus sur les dépenses d’une famille d’ouvriers, que les cours des denrées. Pour ne prendre qu’un exemple, le prix de la viande, qui peut paraître un terme important de comparaison, ne signifie rien dans les villes maritimes où l’habitant se nourrit surtout de poisson. Cependant, en faisant ces réserves

•Il

et en ne se servant des renseignements obtenus ({ue d’une manière très prudente, on arrive à diviser les localités, sièges de manufactures, en groupes où la cherté de la vie est com[)arable.

C’est ainsi que l’on établit la répartition des manufactures en classes (1).

Dans chaque classe on tixe d’abord le salaii’e à la jou rnée, des manœuvres et des femmes de peine. Actuellement ces salaires sont les suivants :

Hommes

Femmes

Hors classe

H® classe

Les ouvriers payés à ces taux forment dans chaque manufacture une minorité infime, mais ces salaires sont les seuls cjui puissent fournir un terme de comparaison, puisque les salaires à l’entreprise dépendent essentiellement de la [iroductivité des ouvriers.

Si la productivité moyenne de l’ouvrier et si l’organisation des mains-d’œuvre étaient partout les mêmes, il suffirait, [)Our graduer le taux des salaires suivant les classes, de fixer une échelle de bases de salaires analogues à celle des prix de journée. Mais il .n'en est pas ainsi. D’un établissement à l’autre la différence de productivité des ouvrières est considérable (4).

1. ^\)i^ le tableau des manufactures par classe, chapitre I, p. 12 (en note).

2. Le tableau (pii suit met ce lait en lumi(‘re. 11 s’applique à la

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LE SALAIRE

En particulier, l’ouvrière des grandes villes est généralementplus habile et plus active que celle des localités peu importantes; c’est pourquoi l’administration tient uniquement compte dans la détermination des bases de salaires des résultats fournis par l’expérience, et elle les fixe de manière que le taux des salaires dans chaque établissement soit autant que possible en rapport avec la classe dans laquelle il est placé. En faisant la moyenne des salaires moyens obtenus dans les établissements appartenant à une même classe, on trouve les chiffres suivants pour l’année 1900 :

fabrication des cigares à o fr. o5 bouts tournés. Ses chiffres, bases et salaires moyens, se rapportent à l’année 1896, c’est-àdire à une époque où il n’y avait depuis longtemps aucune apprentie cigarière. Dans toutes les manufactures figurant sur ce tableau, la main-d’œuvre est identiquement la même. Les différences de salaires proviennent donc des différences de productivité des ouvrières.

Salaires

Base des salaires ManufacAures moyens

i Ghâteauroux . 5.22

145 fr. 0/0 k. p. V. < Tonneins . 2.62

( Morlaix . 2.60

l Le Mans . 3.70

\ Nancy . 5.12

i5o » . / Bordeaux . ^-^9

I Toulouse . 2.95

I Nice . 2.85

j55 j Marseille . 5.42

( Lyon . 3.55

Hommes

Femmes

Hors classe

j re

classe

La gradation du taux des salaires est donc très nette d’une classe à l’autre. Bien entendu, elle n’existe que si l’on considère l’ensemble de tous les salaires de chaque établissement.

Si l’on comparait simplement le salaire moyen obtenu dans diverses manufactures pour une même main-d’œuvre, on trouverait de nombreuses discordances.

Autrefois l’administration tenait à les éviter.

Elle s’astreignait à suivre avec soin les variations des salaires moyens, et, quand un salaire moyen ne cadrait plus avec la classe de la manufacture où il était obtenu, l’administration n’bésitait pas à modifier d’oflice la base, aussi bien pour la réduire que pour rélever.

Il n’en est plus ainsi et la répartition des manufactures en classes, paraît destinée à j)erdre tout intérêt' au point de vue ouvrier (l).

En considérant les chiffres contenus dans b‘S deux tableaux ({ui pi’écèdent, on aperçoit immédiatement les deux règles les [)lus inq)ortantes (|ui interviennent dans la détermination des taux de salaires.

I. Elle reste irnpoiTanle à l’égard des employés payés au mois.

CHAP. I

LE salaire

Les chiffres du 2^^ tableau sont plus forts que ceux du tableau. Autrement dit, lessalairesà l’entreprise sont plus élevés que les salaires à la journée.

On admet en effet, que l’ouvrier payé à la tâche étant intéressé à produire le plus possible, fournit en moyenne un labeur plus considérable que celui qui est payé au temps. 11 est donc juste que le premier puisse obtenir une rémunération supérieure à celle du second. Cette considération explique une anomalie apparente que nous avons déjà signalée.

Les hommes faisant partie du service d’entretien, c’est-à-dire les ouvriers de métiers, maçons, menuisiers, ajusteurs et forgerons, qui ont subi un long et difficile apprentissage et qui doivent faire preuve, dans l’exercice de leur profession, d’autant d’intelligence que d’habileté, gagnent moins, pour la plupart, que les hommes de peine, les manœuvres, employés dans les ateliers de fabrication. Or, en raison de la nature même de leur besogne, les ouvriers de métier sont presque tous payés exclusivement à la journée. Ils reçoivent une rémunération très notablement plus élevée que celle des manœuvres travaillant à la journée, mais inférieure en général à celle que ces derniers obtiennent en travaillant à la tâche.

En second lieu, la comparaison des deux tableaux montre (jue le taux de salaires des femmes est inférieur à celui des hommes. C’est précisément par raison d’économie que les femmes sont employées à l’exclusion des hommes chaque fois que cela est possible. La différence de traitement des ouvriers des

deux sexes est le plus souvent peu apparente, en ce sens (jue les hoinines et les femmes étant chargés de besognes très différentes et tous les travaux pénibles étant réservés aux bon] mes, il est naturel que la rémunération de ceux-ci soit supérieure à celle des femmes.

On peut justifier aussi cette différence par une supériorité d’endurance et de productivité indéniable chez les hommes.

En réalité, l’inégalité de traitement est réelle.

Dans la détermination des bases de salaires on ne se préoccupe nullement de l’efîortou de l’habileté qu’exige l’accomplissement de la lâche à laquelle la base doit s’appliquer, mais uniquement du salaire moyen qu’elle pourra assurer à la catégorie du personnel à qui cette tâche doit incomber.

Il est rarement arrivé que des mains-d’œuvre primitivement confiées à des hommes aient été ensuite réservées aux femmes, sans que les conditions du travail fussent changées (1). Au contraire, plusieurs mains-d’œuvre longtemps exécutées par des femmes ont été ensuite jugées trop pénibles pour elles et attribuées à des hommes. Or, dans ce cas, l’administration n’a jamais hésité à modifier les bases de salaires. Comme en général la différence de productivité est

1. Un très grand nombre de travaux aiili*efois exécutés par des hommes, ont été aUril)ués aux femmes lors(pie par suite des perfectionnements d’outillage cela est devenu })ratique, mais dans ce cas la main-d’(euvre étant modiüée, les bases de salaires ne peuvent plus être comparées.

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inférieure à l’écart des salaires moyens qu’il s’agit d’obtenir, on élève les bases de salaires pour les hommes. Pour ne citer qu’un exemple, l’écabochage était fait par des femmes à Marseille jusqu’en 1888. Elles étaient payées 0 fr. 20 0/0 kg. et obtenaient un salaire moyen de 2 fr. 72. A partir du moment ou des hommes les remplacèrent la base de salaire fut portée à 0 fr. 30 kg. 0/0 et donna un salairi' moyen de 3 fr. 23.

En résumé, l’administration des manufactures de l’Etat mesure le taux des salaires d’après les salaires moyens. Elle proportionne les salaires moyens des divers établissements à la cherté de la vie dans les villes où ils sont situés. Elle attribue aux ouvriers travaillant à l’entreprise une rémunération plus forte qu’à ceux travaillant à la journée et accorde aux hommes un gain supérieur à celui des femmes. A cela se réduisent les règles générales observées dans la détermination des taux de salaires. Ces mêmes règles s’appliquent aux fabriques d’allumettes, mais celles-ci sont trop peu nombreuses (l) et trop récemment rattachées à l’administration des manufactures de l’État pour fournir des statistiques concluantes. C’est pourquoi nous nous sommes borné à citer les faits et les chiffres qui se rapportent aux manufactures de tabacs. Disons simplement que, d’une manière générale, les salaires des fabriques d’allumettes sont plus élevés que ceux des manufactures de tabacs. Cette situation date de l’époque, encore très rapprochée, où l’emploi du

i. Les fabriques d’allumettes ne sont pas réparties en classes.

phosphore blanc constituait un danger permanent pour la santé dn personnel et justifiait amplement l’élévation dn taux des salaires.

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