‹ De la condition des ouvriers dans les manufactures de l'État (tabacs-allumettes)Chapitre 39 sur 147 · III. — Progression du taux des salaires · texte numérisé non relu

III. — Progression du taux des salaires

Dans tons les établissements de radministration,. le taux des salaires suit depuis longtemps une marche ascendante. De tout temps, chaque fois qu’un progrès touchant routillage ou l’organisation du travail permettait de réaliser une économie, l’administration a fait bénéficier les ouvriers d’une fraction de cette économie, en fixant la base nouvelle de telle sorte que leur salaire antérieur fut légèrement accru. De tout temps aussi l’administration s’est toujours exactement renseignée sur la cherté croissante de la vie, inévitable dans la plupart des grandes villes, élevant les bases de salaires d’une manière progressive en proportion de cette hausse des prix et augmentant les tarifs à la journée, à la suite de révisions quinquennales.

Enlin, elle a toujours eu soin de maintenir entre tous les salaires moyens une certaine harmonie, si bien que lentement et métbodiijuement, tout le [lersonnel ouvrier profite des améliorations d’abord accordées à (pielques-uns. Par contre, ainsi que nous l’avons vu, radministi’ation s’astreignait autrefois à conformer le taux de ses salaires à ceux de l’industrie privée. A cet effet, on n’bésitait jamais, cpiand pour une cause (jiielconqne, un salaire moyen paraissait se maintenir à un taux exagéré, à le ramener dans les limites voulues, en abaissant la base des salaires. Cette [iratique n’est

CHAP. :i.

LE SALAIRE

plus appliquée que très exceptiounelleinent ; unebase une fois établie, n’est plus guère abaissée que si la tâche à laquelle elle se rapporte est elle-niôme modifiée.

L’administration a admis aussi que lorsque dans un atelier un salaire moyen s’est maintenu à un taux déterminé, pendant une période suffisamment longue pour que le personnel se soit en quelque sorte accoutumé à compter sur ce taux, celui-ci est définitivement ac(|uis.

Si ensuite les causes qui avaient engendré la hausse disparaissent et si le niveau du salaire fléchit, une élévation définitive de la base est considérée comme légitime. De telles circonstances se pi’ésentent fréquemment dans une manufacture de tabacs; {lar exemple, il arrive que plusieurs récoltes successives soient bonnés et cela se traduit par une hausse des salaires des ateliers de préparation et même de confection.

L’adjonction d’un certain nombre d’ouvrières jeunes et actives, à la suite d’une période de recrutement, donne lieu généralement à une hausse qui se maintient pendant plusieurs années (i).

Dans les deux cas, avec les idées actuelles, la hausse est considérée comme définitivement acquise ; en conséquence, lorsque les récoltes redeviennent normales et que le rajeunissement antérieur cesse de faire sentir son effet, l’administration compense la diminution des salaires moyens qui en résulte par une majoration des bases.

Dans ces conditions, l’accroissement des taux de

1. La productivité des ouvrières est iriaxiiua vers l’age de 5o ans et dure environ dix ans.

salaires est fa ta le me lU constant et rapide. D'ailleurs, les antres causes de hausse que nous avons indiquées continuent à a^ir. Tout progrès est prétexte à augmentation des salaires, alors même qu’il est plus favorable à l’ouvrier que profitable au Trésor. La cherté continue à s’accroître dans toutes les grandes villes. Enfin, le personnel, invoquant toutes ces circonstances, ne cesse d(M*éclamcr des augmentations nouvelles et, en tête de tous les cahiers de i*evendications qu’il présente au ministre chaque année, ainsi que nous le verrons, il place la hausse du taux de rémunération.

L’administration n’a jamais consenti à accorder ainsi une élévation de ce taux par mesure générale, mais depuis que Ton en est arrivé à considérer que tout salaire moyen, une fois acquis, constitue en quelque sorte un droit, et que, par conséquent, la péréquation des salaires est toujours réalisée vers la hausse, toute augmentation entraîne nécessairement d’autres augmentations qui impriment aux taux des salaires une rapide marche ascendante.

En 1895, M. Ribot, pi*ésident du conseil, dans un discours que nous avons déjà cité, constatait qu’en ce qui touche les manufactures de tabacs, l’augmentation re[)résentait, en dix années, 10 0/0 pour les hommes et *27 0/0 pour les femmes : « C’est dans les dernières « années surtout, disait-il en substance, que les aug- « mentations ont été le plus sensibles. En 1894, elles « ont atteint 2,41 0/0 pour les salaires des hommes « et 4,27 0/0 [)()ui‘ ceux des femmes dans rensemhle (( des manu factui’es. » Annonçant la publication d’une

CHAP. II

LE SALAIRE

statistique destinée à faire connaître la véritable situation des ouvriers des manufactures de l’Etat, le ministre ajoutait : « Les chiffres peuvent parfois être con- « testés, mais leur ensemble, je crois, démontrera que (( nous n’avons pas cessé de nous préoccuper du bien- « être de ces ouvriers et que leurs salaires suivent une « progression constante qui les a amenés à être réel- (( lement supérieurs aux salaires courantsqui existent « dans les localités où ils sont employés. »

Depuis, pour les raisons que nous venons d’indiquer, le taux des salaires des ouvriers n’a pas cessé de croître rapidement. Aujourd’hui, et depuis plusieurs années déjà, dans tous les établissements, les salaires moyens sont supérieurs ou au moins égaux à ce que gagnent par jour les ouvriers occupés par l’industrie privée.

Si l’on pouvait comparer les gains annuels, la situation des ouvriers de l’Etat serait relativement encore beaucoup plus avantageuse. Les statistiques qui terminent cet ouvrage l’établissent, croyons-nous, d’une manière certaine.^ Aussi est-il permis de conclure qu’au point de vue des salaires, l’ouvrier des manufactures de l’Etat occupe, par rapport à l’ensemble de la classe ouvrière, une place tout à fait privilégiée.

ÉLÉMENTS PRATIQUES ET STATISTIQUES DES SALAIRES I. — Détermination des bases de salaires

Chaque fois que dans un établissement on introduit une main-d’œuvre nouvelle ou que l’on modifie une

organisation exislanledn Iravail, il y a lieu d’instituer une base nouvelle de salaire. La question est étudiée pai- le service local, puis ex[)osée à l’administration dans une « conférence » contenant toutes les données réunies par les em()loyés supérieurs à l’appui des propositions qu’ils adressent. Celles-ci sont examinées dans les bureaux de l’administration, j)uis soumises au directeur général, cpii prend une décision, api*ès avoir consulté, s’il va lieu, le conseil d’administration.

Suivant les cas, les propositions sont [lurement et siuipleimmt adoptées, ou bien une étude est prescrite, dans un sens déterminé; parfois enfin une décision ferme est prise, diftérant des propositions faites. Les directeurs, au reçu des instructions, en informent le personnel intéi*essé, soit de vive voix, en convoquant dans leur cabinet une délégation, soit par l’intermédiaire de l’ingénieur ou môme d’un chef de section, soit [)ar un ordre de service (|ui est lu ou affiché.

Loi‘sque les bases sont modifiées sans que les mainsd’œuvre aux(|uelles elles se rapportent le soient, les propositions son t sou vent comprises dans le projet de budget, établi annuellement dans chaque établissement.

L’administi'ation statue au moment ou elle examine ces projets, et les nouvelles bases sont a[)pli(juées lorsque le budget entre en vigueur, c’est-à-dire au début de l’exercice suivant. C’est ce qui a lieu généralement, quand l’administi'ation accorde des augmentations réclamées jiar le personnel dans ses cahiers de revendications, annuellement présentés au directeur géiiéial.

CHAP. II

LE SALAIRE

On voit que, quelle que soit la procédure suivie, la détermination des bases de salaire résulte toujours d’une décision de l’administration et nullement d’un contrat entre l’administration et le personnel. On ne peut citer comme dérogation à cette règle, que le cas où des bases de salaires ont été modifiées à la suite de grèves, contbrmément à des transactions, c’est-à-dire àdes contrats conclusentre l’administration etles grévistes. Mais il s’agit là de circonstances évidemment exceptionnelles, et Ton peut dire qu’en règle générale les bases de salaires sont toujours fixées [lar voie d’autorité. Gela paraît contraire à la théorie préconisée par M. Ribot, président du Conseil, lorsqu’il disait dans son discours du 15 mars 1895 : « Nous n’avons pas et « nous ne pouvons pas avoir la prétention de tran- « cher les questions de salaire par voie d’autorité. Le « progrès qui s’est fait dans le monde industriel et « qui est un progrès moral, que nous devons encou- « rager, c’est de substituer ^ l’idée qui a pu autrefois (( suffire, de l’autorité toute seule, s’exerçant d’en (( haut, l’idée du contrat ». Mais il ne faut pas perdre de vue que le choix de la base n’a aucun rapport avec le choix du salaire moyen, applicable aux diverses tâches. Nous avons indiqué, dans le paragraphe précédent, de quelle manière ceux-ci sont établis; or rien n’empêche que Je personnel ouvrier intervienne dans cette détermination. En réalité, cette intervention se produit, puisque les demandes d’augmentation de salaires tiennent une large place dans les cahiers de revendications.

Il ne peut en être de même en ce qui concerne le choix de la base, permettant à un ouvrier de vigueur et d’habileté moyennes, d’obtenir par un travail soutenu activement mais sans surmenage, le salaire moyen choisi. Le problème revient ici à évaluer dans chaque cas la tâche qu’un ouvrier devi*a pouvoir exécuter par jour. Les difficultés soulevées sont d’ordre purement technique, et le personnel est nécessairement incompétent, puisqu’il s'agit de mains-d’œuvre nouvelles. Il est donc naturel qu’il n’intervienne pas.

La situation est autre, lorsqu’il s’agit simplement de modifier une base aftérente à une tâche existante. Mais, dans ce cas, où il n’existe aucune difficulté technique, les discussions que peut soulever le choix delà base, visent en réalité le choix du salaire moyen.

La détermination des bases de salaires a une très grande importance, puisqu’il est admis qu’une base une fois accordée est définitivement acquise, et il est essentiel, d’autre part, qu’elle soit faite avec le plus grand soin.

Les bases trop fortes n’ont pas seulement l’inconvénient de donner lieu à une diminution de bénéfice. Nous avons vu comment elles entraînent peu à peu une augmentation généi'ale du taux des salaires. De plus, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les bases exagérées incitent l’ouvrier au surmenage. L’ouvrier, en effet, s’assujettit d’autant [)lus volontiers à un sui'croît d’effort, cjnesa rémunération est plus élevée. L’ex|)éi*ience démontre que la jiroductivité croît avec la base de salaire. Lt comme aujourd’hui, unac-

CHAP. II

LE SALAIRE

croissement excessif du salaire moyen n’a pas nécessairement pour conséquence une diminution des bases, rien ne les prémunit plus contre cette tendance au surmenage.

Une base trop faible présente des conséquences non moins fâcheuses. Il est indispensable, en effet, que Fouvrier à qui un appareil nouveau est confié, ou qui est chargé d’une tâche nouvelle, Faccepte sans répugnance et y voie un bénéfice. S’il en est autrement, il travaille à contre-cœur et gâche sa besogne. Cela constitue ce qui est vulgairement appelé dans le langage ouvrier le sabottage, qui consiste à tirer un mauvais parti des matières premières, à manier les appareils sans précautions ni soins, en un mot à mal faire et à produire peu, sans cependant laisser apparaître de faute ou d’indiscipline visible. Alors même qu’il n’y a pas entente, la mauvaise volonté de quelques-uns suftit souvent pour décourager tout l’atelier, et quand Fatelier est ainsi buté, il est presque impossible de le faire revenir à d’autres sentiments, ni même à une meilleure compréhension de ses intérêts.

Une augmentation raisonnable de la base ne suffit plus alors pour détruire le parti pris, et l’on est amené à accorder une base tout à fait exagérée, si l’on ne veut pas être obligé à renoncer simplement au progrès que l’on avait en vue de réaliser.

Il est donc essentiel de déterminer avec exactitude la base correspondant au salaire moyen choisi, avant d’en étendre l’application à tout le personnel intéressé.

A cet effet on- fait exécuter la main-d’œuvre à étu-

MANNHEIM

dier par deux ou trois ouvrières choisies et largement rémunérées à la journée ; on fait varier autant qu’il est possible les conditions du travail et on emploie la matière première dans tous les états qu’elle peut présenté!'. Sous la direction de l’ingénieur, un contremaître surveille les ouvrières d’une manière constante, suit leur travail avec soin, constate les quantités produites et les temps employés. S’il s’agit d’un appareil mécanique, il note les arrêts et leurs causes, afin de pouvoir distinguer ceux qui sont accidentels et pourront être supprimés en marche normale, de ceux qui sont systématiques et produiront toujours leurs effets.

Pour un appareil mécanique à marche continue il est assez facile d’évaluer le rendement moyen, car dans ce cas, le rôle de l’ouvrier étant réduit à alimenter et surveiller la machine, le coefficient personnel, l’activité, l’habileté interviennent très peu.

La machine entraîne en quelque sorte l’ouvrier et lui impose un rythme qui devient rapidement une habitude. Il suffit de connaître le temps de marche effective de l’appareil (les arrêts normaux déduits) pour pouvoir calculer le rendement journalier et par conséquent déterminer la base de salaire.

Le problème est plus épineux lorsque la main-d’œuvre est purement manuelle. L’activité et l’habileté de l’ouvrière ont alors une influence souvent prépondérante sur la production, qui varie aussi beaucoup suivant l’état de la matière première. Il faut alors faire exécuter le travail par des ouvrières d’habiletés diverses, se prêtant à l’expérience de bonne volonté, ou à

CHAP. II

LE SALAIRE

leur défaut par quelques jeunes ouvrières spécialement recrutées à cet effet.

Pour les transports, chargements et déchargements, etc., la fixation de la base est plus difficile encore, parce que la rapidité du travail dépend dans une trop large mesure des qualités que possèdent les ouvriers qu’on y emploie, mais comme ces travaux sont le plus souvent confiés à des hommes travaillant en association, et exécutant de très nombreuses besognes, payées chacune à un prix différent, le choix de chaque base n’influe que peu sur le salaire moyen et il a, par suite, une importance moindre.

Lorsqu’une main-d’œuvre existe déjà dans d’autres établissements, on ne peut pas adopter a priori une base égale ou proportionnelle, car, ainsi que nous l’avons dit, les différences entre les habitudes de travail des diverses populations ouvrières sont très sensibles. Cependant cette comparaison fournit des données précieuses qui facilitent beaucoup la détermination des bases. L’administration, possédant des résultats d’ensemble et des statistiques, est à même d’examiner avec compétence les propositions qui lui sont adressées par les directeurs, et de les modifier, s’il y a lieu, de sa propre initiative.

Nous avons longuement insisté sur la détermination des bases de salaires, parce que c’est une des questions qui intéressent le plus vivement le personnel ouvrier. Le plus souvent, les discussions entre le personnel et l’administration portent, non sur le taux de rémunération, mais sur l’évaluation des salaires moyens aux-

quels les bases correspondent. Aussi, verrons-nous que le choix des bases de salaires est une des causes les plus fréquentes des conflits.

Page 1