MER BALTIQUE
T VâISSfîSU
Friedrichsort, entrée de Kiel / chaloupes.
Stralsund 4 bateaux.
Dantzig i bateau.
La défense de la région côlière contre des débarquements était assurée par
2" Les Français peuvent attaquer l'Allemagne du Sud.
« Quant aux opérations contre l'Allemagne du Sud, antérieurement déjà des conférences à ce sujet avaient eu lieu, à Berlin, avec les représentants des contingents du Sud. On avait reconnu que, dans l'hypothèse d'une défense directe du haut Rhin et de la Forêt-Noire, le fait seul des distances suffirait pour empêcher l'Allemagne du Nord d'apporter au premier momçnt un concours immédiat et sérieux ; qu'une
les troupes de terre de la iaçon suivante : jusqu'au 27 juillet, les troupes actives mobilisées des !«'', H», [X<: et X^ corps étaient disponibles pour cette tâche ;
A partir du 28 juillet :
La 17e division d'infanterie venait à Hambourg avec dé- ( Lubeck.
tachementsà ( Neumuhster.
A partir du !<=■■ août, il y avait en outre :
La 2^ division de landwehr à Brème avec détachements à \ Rpenierhafen
Du 29 juillet au 3 août, arrivait :
La division de landwehr de la garde vers Hambourg, en réserve, échelonnée le long de la voie ferrée d'UcIsen à Celle ;
Quartier général du commandant des troupes : Uhlenhorst près Hambourg. « La répartition de ces divisions était réglée de telle sorte que douze
sécurité beaucoup plus grande au contraire résulterait, pour l'Allemagne du Sud, de la réunion de toutes ses forces sur le Rhin moyen, d'où elles pourraient opérer offensivement soit par la rive droite, soit par la rive gauche, contre les flancs de l'armée d'invasion, ce qui aurait nécessairement pour effet de contraindre cette dernière à faire halte ou à rétrograder.
(( Il est juste de faire ressortir qu'en se rangeant à cette manière de voir les princes allemands témoignaient de leur dévouement à la cause commune et de leur confiance dans
la direction supérieure car ils n'hésitaient pas ainsi à
dégarnir leurs propres territoires de toutes les forces actives dont ils disposaient pour les joindre immédiatement à l'armée de l'Allemagne du Nord » L'expérience de 1866,
habilement exploitée par Moltke, les avait convaincus de la nécessité de se réunir sous un commandement unique.
heures au pins tard après la réception d'un ordre de mouvement, les dernières fractions paissent être mises en marche par chemin de fer. »
Voilà bien une défense méthodiquement conçue.
S'agit-il de la protection des ports, on empêche l'ennemi d'en approcher à l'aide de moyens maritimes : forces navales, défenses sous-marines, etc.
S'agit-il de la protection du territoire, on s'adresse aux forces de terre mais ce n'est pas en occupant tous les points où l'ennemi peut prendre pied ; on reviendrait ainsi au cordon, c'est-à-dire à l'impuissance ; c'est en disposant ses forces en profondeur, en assurant le jeu rapide des réserves ; dans cet ordre d'idées, une division observe la mer du Nord ; une autre la Baltique ; une troisième est en réserve ; toutes les trois peuvent être concentrées sur un même point, le point attaqué, en dix-huit heures.
« Mais en outre des divisions ci-dessus, le général Vogel de Falkensfein, gouverneur général des pays côtiers, disposait encore, en troupes de garnison et de dépôt, de 77 bataillons, 5 compagnies de chasseurs, 33 escadrons, 17 batteries, L\% compagnies d'artillerie de place et de marine, 11 compagnies de pionniers, formant un total d'environ 90.000 combatlanls. s
Des instructions étaient données pour le cas d'un débarquement.
Là se montre bien la véritable économie des forces, l'art de ne pas les spécialiser en troupes de telle nature ou de telle autre, ce qui permet d'en disposer largement pour parer aux besoins d'un premier moment quand ils se présentent, ici la défense des côtes, mais de ne pas les y consacrer délîuiti- ■.ement, ce qui évite de les perdre pour l'action principale, l'attaque sur terre qui va bientôt commencer et fl.\er le sort du pays entier, y compris les territoires côtiers.
i-Jo LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE
Leçons de stratégie, leçons de patriotisme, dirons-nous. Quant au chef d'État-major, c'est bien à la force de la masse, constituée et prête à attaquer le plus tôt possible, qu'il demande la protection des territoires menacés. C'est en otitre à une position et par suite à une attaque de tlanc qu'il demande cette protection.
Voilà bien mis à profit les mémorables enseignements de Bonaparte : « Pour couvrir Gênes, Beaulieu aurait dû faire de la couverture indirecte en réunissant toutes ses forces entre Acqui et Cairo sur le flanc gauche de la marche présumée des Français vers Gênes par la Corniche. »
« Après Montenotte, les Piémontais, au lieu d'occuper Millesimo, auraient dû appuyer sur Dego, se réunir aux Autrichiens. Ils eussent ainsi couvert indirectement Turin en étant sur le flanc de la route menant à cette ville, et leur réunion aux Autrichiens eût diminué les chances de victoire des Français. »
La zone de rassemblement choisie présentait en outre l'avantage de mettre l'Allemagne du Nord, c'est-à-dire la ligne de communications, aussi à l'abri que possible.
Là apparaît bien la part à faire, dans la guerre moderne, à l'idée de défense, de protection. Elle se résume en la réunion de tous les moyens disponibles sur la direction la plus favorable à l'attaque, d'oii ils couvrent directement ou indirectement les points importants du pays, car l'adversaire ne peut les menacer sans affronter au préalable la rencontre de ces forces qui règle tout.
Le territoire en lui-même ne doit pas alors être autrement traité que l'Allemagne du Sud de 1870, que Gênes et Turin en 1796. La protection immédiate et directe, souvent inefficace, devient inutile. L'histoire nous l'enseigne depuis Valmy : Brunswick, maître de la route de Paris, ne peut
rien contre la capitale dont la voie est cependant libre; mais ensuite, échouant dans sa tentative du 20 septembre, il doit se retirer rapidement pour échapper à la destruction. Sans la victoire, rien n'est acquis. Que les intérêts secondaires disparaissent donc pour ne pas obscurcir la vue que nous devons garder nette de l'objectif principal et du seul moyen de l'atteindre, la masse aussi forte que possible : « Il y a beaucoup de bons généraux en Europe, mais ils voient trop de choses, moi je n'en vois qu'une, ce sont les masses ennemies. Je tâche de les détruire, bien sûr que les accessoires tomberont ensuite d'eux-mêmes. » (Napoléon.)
Dans des études à courtes vues, ne morcelons plus la défense du pays en celle de Paris, des côtes, du Cotentin, de la Provence ou d'autres frontières menacées ; la sécurité pour tous ces points résultera de la réunion de toutes les forces en un point central d'oii elles pourront agir offens.vement contre l'armée d'invasion, nous dit de Moltke(').
3° Les Français peuvent encore violer la neutralité de la Belgique, du Luxembourg, de la Suisse.
(') Dans le même esprit doit être également traitée la protection des iatéréts locaux-, quelle qu'en soit la nature, des agglomérations maritimes ou continentales. La défense nationale — Saliis popiili suprema lex — ne doit prendre ces intérêts en considération et en compte, ne doit les couvrir spécialement que dans la mesure où ils touchent à l'action de guerre, et, comme celle-ci place tout l'enjeu de la lutte sur un seul acte, la rencontre du gros des forces adverses, que dans la mesure où ils intéressent cette rencontre aussi bien sur mer que sur terre. Agir autrement serait s'affaiblir au point principal, au profit d'intérêts secondaires momentanément protégés et garantis, ce serait compromettre l'issue de l'acte décisif de la campagne, et préparer un échec d'où sortirait finalement la ruine, même des intérêts secondaires. A ce titre, on ne voit que des raisons locales, aussi peu valables les unes que les autres, de protéger Marseille ou Le Havre, Toulouse ou Châlons. Par contre, là où se préparent la réunion et le jeu du gros des forces, la théorie indique que la protection doit être efficace, certaine, etc., pour cela largement assurée. Il en sera de mèiue des .tctions à combiner sur terre et sur mer. Pour chacune d'elles, la défense nationale se demandera si l'augmentation des moyens offensifs qui vont former la protection indirecte ae doit pas être préférée au développement de l'organisation défensive.
« Si la France pénètre en Belgique, son armée s'affaiblira considérablement par les détachements laissés à Bruxelles et devant Anvers.
« De la Moselle on peut plus facilement encore que de Cologne s'opposer à la continuation de son mouvement au delà de la Meuse, car nous forçons l'adversaire à faire front vers le sud et à recevoir une bataille décisive alors que toutes ses communications sont menacées. »
Le traitement qu'on lui infligera, ce sera donc la bataille avec toutes les forces réunies ; argument posi.if et décisif. Mais en outre ce sera l'attaque par le flanc, menaçant ses communications, circonstance aggravante. Quant à manquer l'armée ennemie, on ne peut le redouter, « car la distance étant plus grande de Bruxelles à Cologne que de cette dernière ville à Mayence, Kaiserslautern, Trêves, dans ce cas encore, nous apparaîtrons en temps utile en avant de notre Rhin inférieur ». Le raisonnement est incontestablement juste.
Il en est de même de la violation de la neutralité suisse : « Elle soulèverait pour la France de grosses difficultés, car elle j trouverait une milice sérieuse et bien organisée. » L'armée française ne pourrait avancer menacée en flanc.
Si donc les Français raisonnent bien, ils n'entreprendront pas d'expédition sur nos côtes avec des troupes de débarquement.
Ils ne violeront pas davantage la neutralité de la Suisse ou de la Belgique.
Mais si, raisonnant mal, ils adoptent une de ces combinaisons, c'est encore par une concentration unique, exclusive de tout détachement, que l'on répondra le mieux à leur attaque.
Il n'y aura pas en un mot une variante suisse, une variante belge, une variante de l'Allemagne du Sud, des côtes, etc.
A toutes ces hypothèses on répondra par Voffensive avec toutes les Jorces réunies, partant dune même concentration, dans une seule région, déterminée d'avance, pas quelconque, mais : centrale, pourvue des organisations qui permettent de réunir aussi promptement que possible les troupes ; de passer à l'attaque, seul moyen de faire cesser le danger des Français en Suisse, en Belgique, ou dans l'Allemagne du Sud ou sur les côtes.
Comme cette concentration terminée doit d'ailleurs pouvoir permettre l'offensive dans les différentes directions dangereuses, elle aura non seulement un front, mais aussi de la profondeur; elle aura des hgnes; elle sera articulée, ainsi qu'on le verra par la suite.
De ce passé augurons l'avenir; appliquons les principes de Moltke à la concentration de demain.
Verrons-nous deux actions allemandes se préparer l'une en Alsace-Lorraine, l'autre sur le Rhin inférieur? Ce seraient là deux attaques au lieu d'une, séparées en outre par une distance telle qu'elles seraient distinctes. On n'y peut songer.
Mais cette action unique, pour éviter l'obstacle de nos places fortes, peut avoir intérêt^ dira-t-on, à se développer par le Rhin inférieur, en Belgique, plutôt qu'en Alsace-Lorraine, et alors elle s'y produira. Ce ii.'est pas à prévoir, car la concentration va avoir pour premier objet la réunion de toutes les forces dans le plus bref délai possible ; elle nécessite l'emploi le plus large des chemins de fer, des quais de débarquement, etc., etc. EJle s'effectuera donc incontestablement et uniquement dans la région qui en est la mieux pourvue. La région du Rhin inférieur n'est pas comparable, à ce point de vue, aux pays d'Alsace-Lorraine. La concentration de l'avenir est écrite sur le terrain par le nombre et
la densité des quais de débarquement. Ils sont en Alsace- Lorraine. D'autres considérations l'y imposent encore, comme on le verra par la suite.
En tout cas et si, méconnaissant leurs intérêts, ou guidés par des considérations qui nous échappent, les Allemands se déterminaient à violer soit la neutralité belge, soit la neutralité suisse, il faudrait y voir des avantages pour nous :
i) Car, indépendamment des obstacles qu'ils auraient à renverser sur leur route, du fait de ces petites nations, ils s'affaibliraient des détachements à laisser devant Anvers, ou à Bruxelles.
2) Ils nous fourniraient l'occasion de les attaquer en flanc avec toutes nos forces réunies, à la condition que, de notre côté, nous ayons maintenu et poursuivi :
à) La réunion de toutes nos forces en une seule masse, sans détachements ;
6) Dans une même région^ la mieux outillée en chemins de fer et quais de débarquement, seul moyen de la terminer dans le moindre temps;
c) A la condition de donner à cette concentration, par la profondeur, une forme qui lui permette de faire face, en cas de nécessité, au nord, à l'est, au sud.
Devant cette règle supérieure doivent donc disparaître toutes les questions de frontières menacées, si intéressantes soient-elles en apparence. D'ailleurs, et comme pour l'Allemagne du Sud en 1870, leur défense ne serait ni d'un effet immédiat, ni d'un effet sérieux; par contre, (( la libre disposition de toutes les forces, réservée jusqu'au moment où elles seraient en état d'agir, de\^rait tout remettre en question et l'assurer ».
Revenons à la zone de cette concentration unique, capable de répondre à toutes les éventualités, zone qui doit être
centrale et largement pourvue de chemins de fer, pour permettre d'agir à temps dans toutes les directions, comme oii l'a vu.
L'armée concentrée va avoir pour premier objectif le gros des forces ennemies ; la concentration doit dès lors, autant que possible, se faire face à sa zone de réunion présumée. Cette zone est celle oîi, en raison des moyens de chemins de fer, ce gros peut être réuni le plus rapidement, ce que le mémoire indique nettement :
« Si les Français veulent tirer tout le parti possible de leurs chemins de fer, pour accélérer la réunion de la totalité de leurs forces, ils sont dans la nécessité de débarquer leurs troupes à Metz et à Strasbourg en deux masses séparées par les Vosges. » Leur jonction ne pourra se faire que par les voies de terre. La concentration des forces allemandes en une masse dans le Palatinat permet d'attaquer séparément les deux masses françaises. Si, au contraire, on était réduit à se défendre contre ces deux masses, a dans le Palatinat nous tenons une ligne d'opérations intérieure entre les deux groupes ». Cette combinaison suppose l'idée de la défense stratégique. Malgré cela, quand Mohke est amené par la suite à l'entrevoir, c'est par une autre manœuvre qu'il répond à l'attaque. Il ne semble pas avoir songé à réahser une opération sur des lignes intérieures; elle aurait, en réalité, présenté de sérieuses difficultés avec les masses qu'il avait à manœuvrer. — C'est par le temps gagné, par la promptitude des résultats obtenus et par suite de l'attaque qu'il compte empêcher les Français de se joindre et de prendre l'initiative de l'ofîensive, puisqu'ils ne peuvent se réunir qu'en avançant.
En effet, dit-il, ce la réunion de toutes les forces dans le Palatinat couvre le Rhin inférieur aussi bien que le Rhin supérieur et permet de passer à une olFensive en pays en-
36 LA MANŒUVRE POIR LA B VTAILLE
nemi qui, prise en lemps opportun, devancera probablement toute apparition des Français sur le territoire allemand, quelle qu'en soil la direction ».
Répondre finalement à toutes les entreprises possibles à l'ennemi par une offensive prise avec toutes les forces réunies et supérieures en nombre, contre un ennemi inférieur et divisé par la nature des lieux, voilà bien une stratégie saine et positive.
C'est au temps que Moltke demande la possibilité de prendre sans retard cette offensive, grâce à ce une mobilisation préparée jusque dans ses derniers détails, des tableaux de transports également prêts et permettant à chaque corps de con'naître le. jour et l'heure de son départ et de son arrivée ».
Comme on le voit, par une préparation méthodique, de longue haleine, œuvre d'un état-major merveilleusement organisé, Moltke met toute son armée en mouvement et non par une réunion hâtive comme Napoléon le faisait à l'entrée en campagne; néanmoins, comme la suite de l'étude le montrera, ses résultats seront moins certains que ceux de l'Empereur, parce qu'ils se mesurent toujours à la prévision dont la direction est capable.
La concentration doit en outre se faire dans une région où l'on puisse alimenter les armées, soit que l'offensive ou la défensive suive l'opération terminée. Elle doit tenir compte de la direction d'attaque visée et de la ligne de retraite à réserver. Les chemins de fer à l'aide desquels elle s'est effectuée permettent généralement une alimentation facile, pourvu que la retraite en cas d'échec se fasse sur la portion la plus importante du territoire, que la zone de concentration se trouve par suite en avant de cette région. C'est ainsi que pour la France elle semble actuellement devoir être placée sur un point de la ligne Château-Salins —
Clermont-Ferrand. Les questions de temps viennent ensuite pour fixer ce point sur cette ligne.
La concentration doit également couvrir les provinces frontières menacées. L'opinion publique a aujourd'hui une trop grande influence pour que le Gouvernement puisse abandonner ces frontières sans défense. Ce sont d'ailleurs des ressources et un territoire dont il se priverait de la sorte, du terrain perdu qu'il aurait à reconquérir. Mais protection ne veut pas dire occupation des provinces. On doit concilier cette idée avec la nécessité du concours absolu de toutes les troupes aux actions décisives; par suite, maintenir intact le principe du rassemblement de toutes les forces, et garantir aux provinces menacées la sûreté voulue, soit d'une façon indirecte, comme Moltke couvre l'Allemagne du Sud en 1870, soit à l'aide des troupes de couverture dont il sera parlé plus loin ; satisfaire par un même système de forces à ces obligations politiques et à ces nécessités militaires, tel est le cadre imposé tout d'abord aux travaux des état£majors.
Moltke passe ensuite au groupement des forces qu'il va mettre en mouvement pour la bataille, premier but poursuivi, et poursuivi d'une certaine manière.
« Des masses aussi considérables que celles qu'il y aura lieu de mettre sur pied ne peuvent opérer que fractionnées en plusieurs armées. » — Mais comment fractionner? Y a-t-il une loi, une logique au fractionnement, ou bien le hasard seul y préside-t-il ?
(( L'effectif de chacune d'elles (de chaque armée) doit être établi d'après le but spécial qu'elle aura à remplir (dans la manœuvre de la bataille, aurait-il ajouté, s'il avait achevé d'exprimer sa pensée) et la répartition des différents corps d'armée, réglée en vue de leur permettre à tous d'être prêts dans le plus court délai. »
Aux armées, donc, pas d'harmonie, de symétrie, mais un effectif variable, déterminé par le but spécial assigné à chacune d'elles. Voilà une première conclusion.
Voilà une première loi; mais avant d'étudier ces buts spéciaux et les effectifs variables y correspondants, comme l'ensemble du dispositif vise l'attaque, Moltke va le monter en système d'attaque, lui donnant : un centre, deux ailes et une réserve, ce qui constitue bien un dispositif de force harmonique. Il ne forme pas au hasard trois ou cinq ou six ou sept armées, mais tout d'abord quatre, avec des affectations, savoir :
r* armée : 2 corps. Aile droite, à Wittlich;
IP armée : l\ corps. Centre, à Neunkirchen-Hombourg;
IIP année : 5 corps. Aile gauche, à Landau-Rastadl;
IV^ armée : 2 corps. Réserve, en avant de Mayence.
LJn centre, deux ailes, une réserve. Voilà donc son système, répondant à cette nécessité permanente : une direction principale à assurer et des flancs à garder, et une nécessité momentanée à laquelle pourvoit la réserve. Elle est là pour le cas où la IIP armée serait appelée à faire face à une attaque contre l'Allemagne du Sud. La IIP armée sera alors obligée de se concentrer sur la rive droite du Rhin et de manœuvrer pour son compte, en attendant que le gros des forces puisse intervenir.
Alors encore, le gros des forces, qui est le système d'attacfue, deviendra incomplet; ce sera un corps qui n'aura qu'un bras. On lui en a préparé un second, c'est l'armée de réserve composée de la Garde et du XIP corps; elle viendra former l'aile gauche du dispositif modifié.
Voilà à quoi se réduit le rôle d'une réserve stratégique dans le système Moltke. La théorie de ces réserves, d'armées de deuxième ligne, n'a jamais été pratiquée par les grands généraux. C'est qu'en effet elles n'ont pas de raison d'être dans un système d'attaque.
Une réserve a, par destination, pour objet de renforcer des troupes au combat, ou de parer à l'imprévu, ou de procurer la décision. Le prernier cas ne s'applique pas à la stratégie, au jeu des armées.
Un bataillon repoussé peut être ramené au combat par une troupe fraîche, un nouveau bataillon. « Il n'y a pas d'exemple, dit Clausewitz, d'une armée battue qui ait été ramenée en avant par l'arrivée d'une nouvelle armée. La désorganisation est pour cela trop complète. »
Rappelons-nous les lendemains de Waterloo, de Sadowa, de Frœschwiller.
/jO LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE
Procurer la décision par une at laque décisive? On a vu en tactique par quel emploi, quelle économie de forces, quelle succession d'efforts le résultat était obtenu, pour rejeter la décision à la fin de l'action, devant un adversaire usé, épuisé. Cette loi de la succession des efforts en tactique est remplacée en stratégie par l'obligation de la convergence des efforts, comme on vient de le voir. On ne peut donc songer, dans l'offensive, à une armée de réserve, de deuxième ligne, apportant la décision ; si elle n'est pas en ligne quand l'action s'engage, elle n'a ni le temps, ni l'espace, ni la vertu voulue pour produire la victoire.
La troisième circonstance, l'imprévu, au contraire se rencontre aussi bien en stratégie qu'en tactique. Mais, plus les dispositions à prendre sont grandes, moins on risque d'être surpris par elles. Les grandes opérations stratégiques s'accomplissent, en général, si lentement et sur des espaces si étendus; leurs résultats sont généralement si peu variables, qu'on a le temps de les voir venir et de prendre ses dispositions. D'où la conséquence qu'une réserve stratégique n'a de raison d'être, pour parer à l'imprévu, que quand en est hors d'état d'agir et réduit à l'expectative, que si les Français, prenant l'initiative de l'attaque, envahissent l'Allemagne du Sud ou la Belgique. Par contre, cette réserve cesse -d'être rationnelle au moment où le commandement prend la décision capitale de passer à l'offensive. Ce qui fait dire à Clausewitz que : « Le point où l'idée d'une réserve stratégique devient illogique se trouve en deçà de la décision principale ; par suite, au moment où l'on prend cette décision, la réserve ne doit plus exister; par conséquent on ne saurait 4rop se garder de la pensée de se créer une réserve stratégique dont l'unique destination serait de parer à l'imprévu. »
Au moment où Moltke prendra l'offensive, il n'y aura plus
de réserve stratégique; elle se sera fondue dans l'armée principale, la 11^; son dispositif d'attaque ne comporte pas d'armée de réserve. Le rôle de cette réserve ne visait que l'emploi particulier indiqué plus haut, dans le cas où les Français prendraient l'initiative de l'attaque et commenceraient par tourner la cencentration allemande.
Mais alors les avantages du dispositif sur deux lignes sont évidents, qu'il s'agisse de l'invasion de la Belgique ou de l'Allemagne du Sud.
Les considérations ci-dessus perdent leur valeur quand il s'agit de défensive stratégique. La réserve apparaît de nouveau comme le seul moyen de parer l'effort principal, enfin révélé, de l'ennemi.
Qu'on se reporte, par exemple, à l'attaque projetée, mais non exécutée, de Moltke sur la Sarre, pour les journées des 7 et 9 août 1870, c'est évidemment par la manœuvre de réserves importantes, disposant d'espace, qu'on eût pu contreattaquer et arrêter l'enveloppement que devait réaliser la IIP armée sur la haute Sarre.
Mais à mesure qu'augmentent les espaces et les effectifs envisagés, cette manœuvre va se réaliser sur des distances de plus en plus considérables. Les trois armées allemandes, le 5 et le 6 août 1870, présentaient, comme on le sait, un front d'environ 100 kilomètres; prévoir une étendue analogue dans l'avenir n'a rien d'exagéré; dans ces conditions, une réserve aura facilement 5o, 60 kilomètres à faire, même davantage, pour se porter sur son terrain d'action et se placer face à l'objectif qui lui est assigné. Une pareille manœuvre, pour aboutir dans le temps, exigera des procédés accélérés ou elle n'aboutira pas. Un emploi spécialement organisé des chemins de fer apparaît comme le seul procédé permettant de la réaliser dans beaucoup de circonstances.
Comme on l'a vu, Mollke montre ses forces en un système articulé; il les répartit, à l'inverse de l'armée unique (bloc ou cordon) des Autrichiens de 18G6 et des Français de 1870, en plusieurs armées, ce qui permet de manœuvrer les masses disponibles dans toutes les directions. Son système comprend quatre armées, tant que le commandement est dans l'expectative, soumis à l'initiative possible de l'adversaire. Il se réduit à trois, un corps et deux bras, un centre et deux ailes, quand on va passer à l'attaque. Comment le formera-t-il pour attaquer?
« L'opération contre la France consistera simplement, dit Moltke, en une marche aussi unie que possible sur le territoire français jusqu'à ce que nous rencontrions l'armée ennemie pour lui livrer bataille.
« La direction générale du mouvement est Paris, parce que c'est en marchant sur cette ville que nous pouvons le plus sûrement compter rencontrer notre objectif, l'armée ennemie... y>
Mais cette armée ennemie, premier objectif, qu'il compte de la sorte trouver, puis battre, n'est pas l'objectif définitif, nous l'avons également vu : celui-ci reste Paris, la Loire; la manœuvre doit tendre alors à séparer l'armée de ces objectifs : on la manœuvrera par sa droite ; le système d'attaque sera monté en conséquence ; chacune des arm es allemandes aura une composition déterminée par son rôle spécial dans cette manœuvre.
Dans cet ordre d'idées, le centre, marchant droit devant lui, attaquera de front; l'armée d'aile gauche, la IIP, sera chargée de l'attaque décisive enveloppante; mais alors, on fera cette armée aussi fort^ que possible, on lui donnera en tout cas un effectif largement supérieur aux rassemblements français que l'on suppose devoir se former en Alsace. Par là on lui permettra d'arriver sûrement sur le champ de ba-
GROUPEMEx^T DES FORCES 4^
taille de la Sarre et d'y produire certainement l'effort qu'on attend d'elle.
Quant à l'armée d'aile droite, c'est un simple rôle de protection, de garde, qu'on lui attribue dès le début; elle comportera un minimum de forces.
Telles sont les considérations desquelles résulte la composition donnée au système d'attaque, comprenant ainsi :
Un centre, armée principale, chargée du coup droit sur l'adversaire, W armée, forte, après la suppression de l'armée de réserve, de six corps d'armée, 111% IV% IX% X% XII% et Garde, ainsi que de quatre divisions de cavalerie (5^ et 6*" divisions, division de cavalerie de la Garde, division de cavalerie saxonne) ;
Une aile offensive, de manœuvre, d'attaque décisive dans la bataille, IIP armée, forte de cinq corps : les V% XI' prussiens, I" et IP bavarois, le corps bado-wurtembergeois, et les deux divisions de cavalerie (2* et 4^) ;
Une aile défensivey flanc défensif, V" armée, forte de deux corps, les VII' et VHP, et d'une division de cavalerie, la 3'.
Volontiers on croirait que ce sont les effectifs dont on dispose qui déterminent cette répartition, qu'avec plus de corps d'armée on eût fait plus d'armées. Il n'en est rien. Les trois corps maintenus à l'intérieur du territoire, en raison de considérations politiques (1% 11% VP), vont bientôt devenir disponibles, arriver sur le théâtre des opérations : Moltke pourrait en former une nouvelle armée. Elle n'aurait pas à ses yeux de raison d'être; bien plus, elle romprait l'harmonie * et l'économie du système. Celui-ci, pour être rationnel, doit comprendre un centre et deux ailes, au total trois groupes de corps d'armée, répondant chacun à un but propre. L'organisation du système d'attaque sera maintenue invariable. Les derniers corps ne serviront à leur arrivée qu'à renforcer les organes existants; ils seront répartis entre les trois
armées : I" corps à la V^ armée; IP à la IP; VP à la IIP; et l'on ne craindra pas de faire une IP armée de sept corps et de quatre divisions de cavalerie; masse énorme qui représente le plus gros effectif qui ait été réuni sous le commandement d'un chef unique.
Les trois armées nées de ces considérations avaient des routes inégales à parcourir, des lâches différentes à remplir, même pour arriver à la bataille. Ainsi la IIP armée, formée dans le Palatinat bavarois, avait à vaincre les forces françaises d'Alsace, à franchir les défilés relativement difficiles des Vosges, à exécuter de longues étapes, avant de pouvoir faire sentir son action dans la bataille recherchée le plus tôt possible sur la Sarre, tandis que les P" et IP armées pouvaient promptement aborder, sans difficulté préalable, cette rivière. Son organisation demandait à être poussée plus rapidement. La désignation des corps d'armée affectés à chaque armée résulte de ces considérations de temps.
Une attaque analogue à celle de 1870, exécutée aujourd'hui par un dispositif allemand semblable, amènerait une partie des troupes, dans le voisinage même de la frontière, sur des obstacles; elles trouveraient, sans doute, certaines de leurs routes de marche barrées par les places de Toul, d'Épinal, de Verdun, par des forts d'arrêt, ceux de la Meuse et de la haute Moselle. Bien que ces forts aient perdu, depuis l'invention de la mélinite, une grande partie de leur valeur, ils constituent néanmoins des obstacles qui résistent à l'artillerie de campagne et que les troupes doivent cependant briser pour pouvoir continuer leur marche.
C'est en vue de répondre à cet inévitable besoin que l'on a doté les armées d'arlillrrie à pied avec attelages, c'est-àdire d'artillerie de gros calibre.
GROUPEMEiNT DES FORCES /jS
Mais en outre, dans l'avenir comme dans le passé, il y aura des armées de manœuvre et des armées d'attaque de front : les premières amenant la décision que les autres préparent, qu'on appelle ces dernières : avant-garde du système napoléonien ou centre du système de Moltke. Aux premières, chargées de l'attaque décisive, on va évidemment tendre à augmenter les effectifs; aux secondes, à les réduire, tout en maintenant à leur Iront la solidité et l'inviolabilité indispensables, mais que peuvent fournir une forte artillerie, la fortification; de là résulte aujourd'hui l'emploi étendu de l'artillerie de gros calibre, de l'artillerie blindée et de la fortification sur le champ de bataille (').
C'est là ce qui explique la composition actuelle de l'artillerie des armées de campagne allemandes : à côté du canon léger à tir accéléré, on trouve dans tous les corps d'armée un groupe de batteries d'obusiers de lo'™ 5 et, dans certains corps d'armée, des batteries à pied avec attelages, armées les unes de mortiers de 21 centimètres et destinées à attaquer les forts d'arrêt et nos petites places; les autres, le plus grand nombre, d'obusiers de 1 5 centimètres (projectile de 4o kilos environ avec une forte charge d'explosif).
(«) « De toutes parts, écrit von der Goitz, on tend à associer d'une façon plus intime la guerre de siège à la guerre de campagne. Tandis que jusqu'à présent la guerre de siège était considérée comme une particularité, partout on songe à étendre l'emploi de la fortification passagère dans la guerre de campagne. La pelle est souvent préconisée même pour l'assaillant.
« L'extension donnée à l'emploi de la foriificalion passagère sur le champ de bataille amène l'artillerie à employer le tir courbe dans la guerre de campagne, à rendre au mortier sa place sur le champ de bataille; ou bien à modifier l'organisation intérieure (mélini'.e) de ses projectiles en vue des nouveaux effets de destruction à obtenir.
« Une idée bien digne de remarque est celle qui consiste à entourer d'un blindage des pièces de précision, à tir rapide ; à y placer les munitions, à abriter les servants contre les projectiles de petit calibre et, au moyen de ces abris blindés transportables, à élever en un clin d'œil, à l'endroit du besoin, des retranchements que les moyens dont dispose la guerre de campagne ne pourront enlever qu'au prix des plus grandes difficultés. »
Que demande-t-on à celle arlillerie?
1° D'avoir raison de la forliûcalion de campagne de l'adversaire ;
2° De renforcer celle qu'on croira devoir organiser;
3° D'avoir raison de rartillerie de campagne de l'adversaire ;
4° D'écraser de feux incontestablemenl supérieurs l'objectif de l'allaque décisive. Le Saint-Privat de l'avenir sera canonné non seulement par l'artillerie de la Garde, des XI P et X* corps, mais aussi par l'artillerie à pied avec attelages de Varmée.
De la sorte on ajoute un élément de force nouveau à la puissance de rupture de l'artillerie de campagne, pour avoir raison d'une puissance de résistance qui grandit incontestablement tous les jours ; de même qu'on demande aux 38.000 hommes qui constituent l'artillerie à pied de venir prendre part à la bataille de campagne, au lieu d'attendre, pour combattre, qu'ils soient attaqués dans leurs places de Strasbourg ou de Metz, ou qu'ils attaquent Toul ou Épinal. Là est le développement constant du principe de l'économie des forces qui, au lieu de les spécialiser, de les affecter d'une façon invariable à une maison particulière, les jette toutes, quelle qu'en soit l'espèce, dans l'acte décisif de la guerre, la bataille.
Mais ces armes nouvelles, qui ont des vertus propres, on ne les verra pas réparties uniformément dans toutes les armées. C'est encore le but spécial assigné à ces armées qui en déterminera la répartition.
Sans parler des armées d'aile, qui rencontreront sur leurs roules des forts ou de petites places, qui recevront dans ce but des batteries de mortiers, il est à présumer que l'on trouvera, aux armées du centre chargées de l'attaque de Iront, des batteries d'obusiers. Au centre, en effet, les
troupes encadrées ne peuvent manœuvrer; elles sont obligées, pour avancer, de renverser et de détruire les obstacles qui les arrêtent. Le moyen est l'artillerie de gros calibre. Arrivées à la limite de leur puissance offensive, il faut encore qu'elles durent : en 1870, le projet de Moltke amenait les I'^ et W armées sur la Sarre le 7 et le 8 août : la III^ ne pouvait y arriver avant le 9, pour, exécuter l'attaque décisive projetée. C'est donc deux jours pendant lesquels les deux premières étaient abandonnées à elles-mêmes. On demandera les moyens de durer aux procédés de la guerre de siège : renforcement en nombre et en calibre de l'artillerie; protection assurée, par le terrain, à l'artillerie à tir courbe, par des boucliers ou des tourelles (') au canon à trajectoire tendue (^).
Mais, en outre, le renforcement en artilleries d'espèces diverses des armées du centre permet d'y réaliser, en fin de compte, des économies considérables en infanterie. Car il semble aujourd'hui admis qu'une longue ligne d'artillerie qui a affirmé sa supériorité par le nombre, ou par l'instruction technique de son personnel, ou par la valeur de son matériel, ou qui se montre invulnérable grâce à l'abri dont elle est dotée, suffit à arrêter tout progrès de l'adversaire, sans avoir besoin d'un fort soutien d'infanterie (')
(i) « Ce qui permet d'élever en un clin d'oeil, à l'endroit du besoin, des obstacles que les moyens de la guerre de campagne ne permettent d'enlever qu'au prix des plus grands sacrifices. » (Von der Goltz.)
(2) Le dispositif pourrait comporter : une armée defroni comprenant la plus grande partie des batteries d'obusiers de i5 centimètres, et des tourelles Schumann ;
Une aile droite débouchant des environs de Metz pour aborder la Woëvre, franchir la Meuse; dotée surtout de mortiers de 21 afin de'Véduire sans difficultés nos forts d'arrêt que l'on sait bien exister ;
Une aile gauche des Vosges : de manœuvre, d'attaque décisive ; réclamant le nombre et la possibilité de manœuvrer rapidement ; dépourvue d'artillerie lourde jusqu'au moment où elle abordera la Moselle.
(.i) Il est incontestable, en effet, que l'on ne peut avoir raison de la tourelle
i^a manœuvre allemande de 1870, reprise de nos jours, peut slors affecter une autre allure. A côté d'un centre arrivant sur la Moselle (comme la IP armée devait aborder la Sarre de 1870), installant sur la rive droite de cette rivière ses batteries d'obusiers et ses tourelles, nous arrêtant de la sorte d'une façon indiscutable, on peut entrevoir aux ailes, au moins à l'une, des armées d'attaque décisive, grossies de toutes les économies réalisées sur le front, capables de briser indiscutablement toute résistance dans une attaque violente que leur permet une supériorité numérique constamment augmentée. Là se trouve l'influence exercée par le développement de l'industrie sur la guerre. Celle-ci, grâce à des engins nouveaux, peut et doit tendre à des formes nouvelles qui ne renversent en rien les éternels principes, — la nécessité de la préparation pour permettre une décision voulue, — qui n'en sont au contraire qu'une application plus accentuée et plus caractérisée. Sur ce point de l'étude, la prévision doit s'exercer d'autant plus activement que le passé ne fournit pas la leçon. Sans les démonstrations de 1866, peut-être aurait-on discuté longtemps encore la valeur comme arme de guerre du fusil se chargeant par la culasse ; et de même des canons, sans 1870. La prochaine guerre, usant largement des ballons, des télégraphes, des chemins de fer, des artilleries à tir rapide, de gros calibre, abritée, va traiter suivant les mêmes principes, mais d'une façon nouvelle, c'est facile à prévoir, les questions qui se posent comme dans le passé. Dans cet ordre d'idées, elle montrera une organisation des armées allemandes et une dotation en engins spéciaux répondant au but spécial assigné à chacune
Schumann ou de toute autre analogue par la gerbe de l'obus à balles, mais bien par l'obus plein, non éclaté, par le tir à démolir; mais alors combien ne faut-il pas dépenser de projectiles pour atteindre, de loin surtout, des surfaces si restreintes ?
d'elles et qui ressort d'une manœuvre d'ensemble de toutes les forces. Elle montrera en tout cas, une fois de plus, que cette manœuvre projetée, et préparée avec plus de forces, des armes variées, réparties d'une façon adéquate, comporte des éléments de succès que n'aura pas une manœuvre improvisée à la dernière heure, sans moyens spéciaux, en place, pour en renforcer les caractères. Pour faire échec à cette manœuvre, nous devons nous aussi utiliser toutes nos troupes, quelle qu'en soit l'espèce, les répartir entre les armées et les doter de toutes les armes nouvelles, en raison du rôle spécial assigné à chaque armée dans une manœuvre offensive préparée dans le détail, ou dans une défensive organisée tout d'abord. Vainement invoquerait-on l'indétermination des données de la question ou les dimensions de l'espace, pour ajourner la conception de cette manœuvre et l'organisation de la guerre de siège qu'elle comportera. Facilement on se rendra compte qu'il y a 27 kilomètres de Nancy à Château-Salins ; 5o de la hgne ferrée Metz — Sarrebourg au cours de la Moselle ; que par suite le champ des hypothèses, des combinaisons, est restreint, comme aussi la grandeur des difficultés matérielles à vaincre et des espaces à parcourir.
Couverture
La concentration réglée dans l'espace, il fallait la régler dans le temps, la déterminer le plus rapidement possible :
1° Pour mettre un terme aux entreprises possibles de l'adversaire;
2° Pour attaquer sans délai, afin d'interdire à l'adversaire la possibilité de réparer ses faiblesses, en particulier son infériorité numérique ;
3° En tenant compte du but spécial assigné à chaque armée.
Gomme on l'a vu, la IIP armée devait être prête la première. Dès lors elle ne pouvait pas recevoir de corps à mobilisation lente, ou à transports longs. La bataille projetée fixe ainsi la concentration dans le temps aussi bien que dans l'espace; fixe par conséquent aussi les transports et par suite la mobilisation, c'est-à-dire les dispositions du temps de paix.
Autant dire qu'aujourd'hui les opérations commencent dès le temps de paix; ce qui montre une fois de plus l'importance au point de vue stratégique des dispositions de paix : mobilisation, transports. Elles ne peuvent se régler en elles-mêmes, indépendamment de toute idée de bataille.
Si l'on veut que celle-ci en sorte, il faut qu'elles en constituent les prémisses.
Le temps doit être considéré encore que dure la con-
centralion, car tant qu'elle s'effectue, on est en crise, hors d'état de répondre à une attaque, à moins qu'on ne couvre l'opération.
Voyons la part que Moltke fait à ces deux termes : temps et couverture, pour garantir sa concentration qui finalement doit présenter :
La I'^ armée, à Wittlich, 376 kilomètres de la frontière française (trois marches) ;
La IP armée, vers Kaiserslautern, à 25 kilomètres de la frontière française (une marche) ;
La IIP armée, à Landau-Rastadt, à 20 kilomètres de la frontière française (une marche).
La rapidité de l'opération doit à ses yeux suffire à garantir la concentration. Elle ne serait en effet compromise qne si l'ennemi attaquait, mais on sera en avance sur lui, grâce à une préparation plus avancée de la mobilisation, des transports. (On verra par la suite la lacune de ce raisonnement.)
Aussi, quand il se pose la question de savoir « si nous pourrons, sans courir le risque d'être dérangés dans notre première concentration, l'effectuer au delà du Rhin, dans le Palatinat et dans le voisinage de la frontière française », il se borne à répondre sans plus de justification : « Cette question doit être résolue par oui », affirmation singulière qui, n'étant pas établie, allait recevoir un prompt démenti des événements.
Moltke envisage cependant deux cas :
Premier cas. — Celui où les Français, se mobilisant en deux échelons, prendraient dès le huitième jour, avec une partie de leurs forces, l'offensive contre la principale armée allemande.
« Il est certain que par suite de l'accumulation des garnisons et des camps dans la partie nord-pst du pays sur-
tout, du réseau très complet des voies ferrées, les Français pourraient, dans un très court délai, réunir sur la frontière une armée de i5o.ooo hommes, sans attendre préalablement les augmentations du pied de guerre. Ce mode d'initiative rapide sourirait au caractère national. La question en a été posée dans les cercles militaires.
« En admettant que cette armée improvisée, qui d'ailleurs devrait être abondamment pourvue de cavalerie et d'artillerie, se trouvât massée autou-r de Metz le huitième jour, nous aurions toujours la faculté de limiter en temps utile le parcours de nos transports par chemin de fer et de faire débarquer la masse de nos forces sur le Rhin même. L'armée d'invasion ne les atteindrait qu'après six marches, et le quatorzième jour elle se trouverait arrêtée par des forces supérieures. »
8 -f fi = i4, résultat d'une certitude mathématique, stratégie de chiffres, qui a sa valeur indiscutable : le quatorzième jour les Français seront arrêtés et battus sur le Rhin, en raison de la supériorité numérique qu'ils y rencontreront. Mais elle n'est pas encore la stratégie supérieure, car elle présente dès à présent de sérieux inconvénients, c'est :
1° Plus de 120 kilomètres de terrain abandonnés sans combat, avec toutes leurs ressources ;
2° Une frontière, qu'on laisse à l'ennemi, avec la possibilité d'y faire toutes sortes de destructions ;
3° Quand on prendra l'offensive, un relard de six marches apporté à cette opération;
4° Le contact perdu avec l'ennemi.
Tels sont les inconvénients qu'entraîne tout d'abord l'absence de couverture : une sûreté qui n'est faite que de temps et à^espace, exclusive de toute troupe ; fonction qui manque d'une variable.
Deuxième cas. — Celui où les Français, prêts les premiers avec leurs réserves, prennent l'ofFensive avant que les Allemands soient complètement réunis. Le cas ne peut se présenter d'ailleurs, aux yeux de Mollke, avant le huitième jour, c'est-à-dire avant le commencement des transports. Il compte y parer comme il suit :
« En supposant que les Français aient réuni toutes leurs forces contre la II'' armée (iSi.ooo hommes) et que celleci ait été contrainte de se replier sur l'armée de réserve (63.000 hommes), nous sommes en mesure, à partir du vingtième jour, d'accepter la bataille avec 200.000 hommes à peu près, dans l'excellente position de Marnheim (vers Kirchheimbolânden) ; dans ce cas, les Français ne pourraient tenter aucune entreprise sérieuse vers le Rhin supérieur ni vers la Moselle, et il serait parfaitement possible de renforcer la masse principale de nos forces (ig/^-ooo hommes) de toute la IIP armée (i3o.ooo hommes) pendant que la I'^ se porterait par la Nahe, dans le flanc et sur les derrières de l'adversaire. Une direction quelque peu heureuse nous permettrait donc de faire concourir 3oo.ooo hommes à l'action décisive. »
Dans ce cas comme dans le précédent, Mollke répond à l'attaque par une grande bataille, à supériorité numérique incontestable ; la position, défensive ici, est prise suffisamment en arrière pour que l'on puisse faire participer à l'action toutes les armées : la T^, la II', la IIP et la réserve.
Voilà bien comment il faut entendre une position défensive d'armée, à plus forte raison de plusieurs armées ; ce n'est pas un site recherché pour ses avantages tactiques, mais bien une région telle que, lorsque l'ennemi l'atteindra, on se présente à lui avec des troupes rappelées et réunies à temps, en forces supérieures, argument décisif.
Ici apparaît un des caractères propres de la stratégie de Moltke : la bataille à supériorité numérique uniquement demandée à Vespace, grandeur mathématique. Ce raisonnement d'où sort la concentration sur le Rhin, la bataille à Mamheim, Moltke le fera le 26 août quand il s'agira d'arrêter l'armée française en marche du camp de Châlons vers Metz ; il est simple :
Étant donnée cette armée de quatre corps signalée le 28 à
g) Metz
bUMihiel Ponr-à-Mousson
Vitrylê-f°Z'
Reims, elle peut être le 25 sur l'Aisne, le 27 sur la Meuse ; on l'arrêtera sûrement par une concentration à Damvillers parce que, en trois jours de marche (le 28), on peut avoir en ce point :
Deux corps de l'armée de Metz ;
Trois corps de l'armée de la Meuse;
Deux corps de la IIP armée;
Sept corps au total.
Le 28 août, les Français auront donc en ce point, à une
ctape de la Meuse, la bataille à infériorité numérique notable. Comme on le voit, Damvillers est, sur la route Reims — Vouziers — Metz, le centre d'un cercle qui avec un rayon moindre que la distance Damvillers — Vouziers, enveloppe sept corps allemands.
Envisagée au seul point de vue du résultat cherché, cette stratégie est d'une certitude mathématique pleine de grandeur et de simplicité. Une fois le résultat obtenu, une fois la concentration réalisée le 28 août à Damvillers, ou dans les premiers jours d'août à Marnheim, Moltke a évidemment la bataille dans des conditions très favorables. Mais ce résultat préalable de la concentration, est-il sûr de l'obtenir, en présence d'un adversaire qui serait actif et dont rien ne le sépare? Quelles garanties s'est-il réservées?
Mais, en outre et pour revenir aux premiers jours d'août, quelles difficultés d'exécution n'eût pas présenté en particulier ce changement d'attitude imposé aux troupes concentrées? Disposées pour attaquer, c'est la retraite et la défensive qu'il leur faut pratiquer. Bien plus, une retraite de 100 kilomètres déjà pour l'armée principale qui n'est ni complète ni organisée pour cela, dans un pays difficile et à communications restreintes (deux routes).
Ici apparaît l'infériorité de la stratégie de Moltke par rapport à celle de Napoléon, en 1806 par exemple; cette dernière comporte une concentration nettement défensive au début, franchement offensive pour terminer; l'opération est couverte à tous les moments, dans toutes ses phases, qu'il s'agisse de la réunion ou de la mise en main, ou de la mise en mouvement des forces, comme aussi de la préparation d'une bataille défensive ou offensive, par un organe spécial fournissant la sûreté stratégique : couverture d'abord, avant-garde générale ensuite. L'ennemi survenant ou menaçant, ce n'est plus simplement à Fespace que Napoléon
ou LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE
demande la sûreté, mais aussi à celte troupe capable de manœuvre, capable de résistance au besoin. La fonction de la sûreté stratégique comporte dans ses mains plus de variables, elle est susceptible de plus de variations et de combinaisons. Par ce fait, le résultat visé, la réunion des forces, peut se faire plus sûrement et moins loin, malgré l'ennemi. En outre, pendant tout le temps qu'elle dure, on est, grâce à la couverture, non seulement à l'abri des coups de l'adversaire, mais aussi dans la possibilité et en état de monter ou de transformer la manœuvre, si la nécessité l'impose en cours de concentration.
La notion de la sûreté stratégique a été cependant connue et pratiquée par les états-majors allemands, notamment en i8i4 et i8i5. Glausew^itz l'a enseignée dans son chapitre sur les corps avancés. Il a montré comment l'abandon de ce principe par certains maréchaux à la fin de l'Empire leur fut fatal; comment Blûcher couvrit ses cantonnements de i8i5 fi l'aide de deux corps de couverture : le I" à Gharleroi, le II' à Giney, afin de se garantir la possibilité de réunir toutes les forces, le cas échéant, à Sombreffe.
Moltke, en 1870, n'applique pas ces théories; il ne croit pas à la sûreté stratégique, à la nécessité d'une couverture; î! n'en a pas, car on ne peut appeler de ce nom le détachement de quatre bataillons, quatre escadrons, une batterie qui vient de Mayence à Trêves couvrir le rassemblement de la I'* armée à Witllich ; ni le détachement de deux bataillons et quatre escadrons qui occupe Sarrelouis et l'espace Sarrelouis — Sarrebruck sur le front de la IP armée. Seule la IIP armée a devant elle, avec une brigade bavaroise, une force capable d'une protection sérieuse. Pour pouvoir couvrir réellement la réunion de ses forces, Moltke aurait dû, en 1870, jeter immédiatement à la frontière deux corps d'armée, les VIP et VHP corps par exemple, dont la mobilisa-
RÉUNION DES FORCES DANS LE TEMPS Ôj
tion eût été accélérée ; mais, à celte époque, la mise sur pied de guerre des troupes était encore trop rigide pour fournir d'une part des unités mobilisées en deux échelons, et pour assurer d'autre pari une mobilisation normale. En outre, si Moltke ne demande la sûreté de sa concentration qu'à la distance et s'interdit toute couverture effective, des considérations d'ordre moral le guident. Il a une très haute idée de la valeur des Français de Grimée, d'Italie, du Mexique, et il désire en premier lieu éviter aux troupes allemandes tout échec, même toute retraite. La neutralité de l'Autriche et de l'Italie, l'alliance de l'Allemagne du Sud ne sont qu'à ce prix sans doute. Les premiers corps prussiens poussés en couverture seraient-ils d'ailleurs assez manœuvriers pour échapper à la ruine et au désastre? La tactique simpliste du uorivàriSj si chaudement enseignée depuis quelques années, ne recevrait-elle pas dès le début un démenti formel et un coup capable de la désemparer définitivement? Gomment lui l'aire produire des combats en retraite, comment la relancer ensuite?
Telles sont vraisemblablement les difficultés d'exécution qui ont frappé Moltke, disciple cependant de Glausewitz ; mesurant une fois de plus la distance qui sépare la théorie de la pratique, il croit pour finir à la mathématique plus qu'à la manœuvre, au nombre plus qu'à la force morale. Il ne s'est pas jugé capable d'un plus grand jeu que celui qu'il a adopté, et si, par cette constatation, il se place au-dessous de Napoléon, on ne peut néanmoins s'empêcher d'admirer la sagesse de l'homme qui met ses vues à la hauteur de ses moyens, et qui, finalement, par une voie moins géniale et plus terre à terre, par une connaissance exacte et une juste observation de son adversaire, sait constamment le dominer et atteindre à des résultats qui n'ont pas été dépassés dans l'histoire.
Quoi qu'il en soit, une fois admise la concentration sur la Sarre, avec possibilité :
De la reporter sur le Rhin dans le premier cas;
De reculer les armées sur la position de Marnlieim dans le second,
Gomment sera-t-on prévenu de la nécessité d'entreprendre l'iine ou l'autre de ces évolutions?
Par les troupes de couverture, dit Moltke. Ces troupes comprennent, sur la Sarre :
Quatre bataillons, quatre escadrons, une batterie envoyés de Mayence à Trêves, couvrant la P* armée en voie de formation sur la Moselle, près de«Wittlich; deux bataillons et quatre escadrons tenant l'espace de Sarrebruck à Sarrelouis sur le front de la IP armée.
Ces forces, pense-t-on, constitueront une sonnette d'alarme capable d'avertir le chef d'état-major de la nécessité d'adopter la première ou la deuxième combinaison.
« Si, au moment où l'on entreprendra la concentration, vers le huitième ou le neuvième jour, on a des craintes qu'elle ne puisse se terminer sur la ligne Hombourg — Neunkirchen, ce dont on sera prévenu par les troupes qui tiennent la Sarre, on la reculera, on la reportera sur le Rhin. »
L'insuffisance du procédé est notoire. Le système d'alarme à Sarrebruck pouvait en eflet fonctionner sous la pression d'un régiment, d'une brigade et entraîner par suite une modification que rien n'aurait justifiée.
C'est pour éviter dans l'avenir, par le défaut d'une couverture, le retour des faiblesses signalées ci-dessus : l'insuffisance de renseignements, l'insuffisance de protection ; c'est pour avoir un avertissement de va!eur, que l'on a créé le XVP corps allemand, donné une organisation renforcée aux corps voisins, ce qui permet aujourd'hui de rassembler à la déclaration de guerre, dans la région de Château-Sa-
RÉUNION DES FORCES DANS LE TEMPS 5g
lins et en Alsace, une armée de couverture forte de trois corps d'armée, les XVI*, XV% X\V% et d'une partie du
VHP.
Dans vingt-quatre heures, deux fortes divisions de cavalerie, deux corps d'armée mobilisés presque au complet et trois divisions mobilisées aux deux tiers peuvent être dirigés à la frontière française.
Après quatre jours nécessaires pour rassembler les équipages, l'armée d'avant-garde, portée au pied de guerre, peut appuyer toute la cavalerie allemande.
Ces organisations à la frontière s'étendent de jour en jour. Le ministre de la guerre Verdy du Vernois, demandant au Reichstag la création d'une troisième division dans chacun des I" et XIV^ corps, a dit :
« La nécessité de renforcement à l'est et à l'ouest provient de circonstances dont nous ne sommes pas maîtres ; mais ce que nous connaissons clairement, ce sont les devoirs qui incomberont à ces troupes en temps de guerre. 11 faut que nous les organisions de manière que la couverture et la protection de la concentration soient assurées d'une façon effective.
« L'emploi de ces troupes exige, avant tout, leur organisation en vue d'une exécution commune ; c'est-à-dire qu'il est nécessaire d'avoir des commandements supérieurs dont les chefs puissent prendre la responsabihté de l'exécution de la mission à eux assignée.
« En fin de compte, et pour calmer les inquiétudes à ce sujet, je dirai que les divisions de ces corps peuvent dans certains cas ne pas rentrer dans le cadre de leur corps d'armée. »
L'organisation d'une forte couverture, une fois accomplie, se fera forcément sentir sur les événements des premières journées après la déclaration de guerre. Le même Verdy
ùu Vernois, qui a réalisé comme ministre la création du XVI' corps, en laisse entrevoir les conséquences quand il écrit : '
« On peut se demander si, dans l'avenir, les débuts d'une guerre européenne présenteront le même spectacle d'inactivité complète qu'en 1870. Il est probable que les événements qui se dérouleront à la Ironlière gagneront en dimension et en importance.
« Dans l'avenir, il y aura à observer l'adversaire dès les premiers instants, à affecter à cette mission des détachements déterminés. Il y aura à prendre des mesures pour sauvegarder l'intégrité du territoire. Les exigences purement militaires de la mobilisation, pour ne parler que de celles-là, rendent la chose nécessaire (appel des hommes, réquisition des chevaux, mise en sûreté des approvisionnements, du matériel de chemin de fer, etc.) dans les régions menacées.
c( Comme autrefois, on s'efforcera, dans la plupart des cas, surtout si on a l'intention de prendre l'offensive, de reporter le plus avant possible les points de débarquement, ce qui obhgera à pousser également très en avant les détachements de couverture.
« D'autre part, les circonstances suivantes se réunissent pour changer probablement dans l'avenir l'aspect des événements.
« Il ne faut pas s'attendre à voir la mobilisation à la frontière des Français de 1870.
« Depuis cette époque les grandes puissances ont augmenté leurs garnisons de paix dans la zone frontière et les ont mises à même, au moins en partie, de passer plus rapidement au pied de guerre.
« Enfin, no est arrivé à attacher , théoriquement du moins ^ une importance considérable à une actioi offensive qui se produirait sur la frontière avant le dJbu' des grandes opéra-
RÉUNION DES FORCES DANS LE TEMPS 6l
tions Les mesures touchant le renforcement des garnisons de la frontière ont une portée plus grande que le besoin de fournir des détachements d'observation. Elles indiquent une tendance à se prémunir contre les incursions de l'adversaire L'effectif des troupes permet en outre cF entreprendre les opérations offensives que la situation générale
pourrait rendre opportunes Le déploiement des forces
considérées le long de la frontière au début d'une guerre augmente encore les probabilités de rencontres partielles, même lorsqu'elles ne rentrent pas dans les vues du commandement. L'ardeur des troupes, le sentiment de camaraderie leront dégénérer une affaire de peu d'importance en
événement d'une portée considérable Sans parler du
mouvement en avant de toute l'armée.
« On pourra aussi commencer les hostilités en franchissant la frontière avec des forces moindres, si l'effectif qu'on a rassemblé est suffisant pour mener à bien l'entreprise déterminée, que l'on a en vue En tout cas, il faut s'attendre
à ce que les hostilités précèdent l'ouverture des grandes opérations..... *
Moltke, continuant, dans son ntiémoire, l'examen des éventualités possibles, étudie le cas où, les Français n'attaquant pas, la 11^ armée peut sans difficulté terminer sa réunion à la frontière et passer ensuite à l'offensive.
« Dans l'hypothèse, dit-il, où, à ce moment, des renseignements suffisants n'auraient pas été recueillis sur la réunion du gros des forces adverses, on dispose de quatre divisions de cavalerie, soixante-seize escadrons qui, soutenus par de l'infanterie, fourniront toutes les indications nécessaires. »
Quand on passera à l'exécution, c'est donc le dispositif que nous avons vu, un centre^ et deux ailes, qui va constituer le système d'attaque.
On le poussera à l'attaque du gros des forces de l'ennemi, dont on- demandera la recherche et la découverte à une masse de cavalerie soutenue par de l'infanterie.
Au printemps de 1870, Moltke complète et détaille sa pensée dans la note ci-dessous adressée aux chefs de section du grand Etat-major.
Il y a lieu de remarquer que, dans le tableau de marche annexé à ce travail, il n'est question que des forces de l'Allemagne du Nord.
Berlin, 6 mai 1870.
« L'opération contre la France consistera 'simplement à nous avancer le plus concentrés possible sur le sol français durant quelques étapes jusqu'à ce que nous rencontrions les forces de l'adversaire, et alors à livrer bataille.
PASSAGE A l'action 63
« La direction générale de celle marche est Paris, parce que c'est en marchant sur celte ville que nous pouvons le plus sûrement compter rencontrer notre objectif, l'armée ennemie.
« Sur le chemin direct qui va du Palatinat à Paris se trouve la place de Metz. Cette place sera laissée à droite ; elle n'est qu'à observer.
« Notre premier déploiement stratégique, si auparavant nous n'avons pas eu de bataille, aura lieu sur la ligne de la Moselle, de Lunéville à Pont-à-Mousson (5o kilomètres à vol d'oiseau).
« Dans ce mouvement en avant, la IP armée en première ligne et la IV^ en deuxième ligne, les deux flancs seront couverts par la I"^ et la IIP. Notre initiative dictera la loi à l'adversaire.
« Une fois sur la ligne Lunéville — Pont-à-Mousson, nous aurons derrière nous deux voies ferrées. Nous aurons sur cette ligne, sinon auparavant, un engagement décisif et nous ne pouvons par suite rien prévoir en détail au delà.
«: En outre de la résistance à laquelle nous pourrons dès auparavant nous heurter, cette marche d'environ i5 milles présenté des difficultés particulières, étant données les masses qu'il faudra mouvoir sur un étroit espace.
« Si les Français s'avancent à notre rencontre avec des forces comparables, nous nous trouverons, de part et d'autre, dans une situation équivalente.
« Il en sera autrement s'ils nous attendent tout concentrés, ou bien s'ils nous laissent venir à petite distance pour marcher vers nous déployés en ordre de combat. »
Ainsi qu'il résulte de ce qui précède, il n'entrevoit pas le cas où les Français manœuvrent autrement que dans la ligne directe : changent leur groupement, se condensent à droite, ou à gauche, frappent une de ses ailes, etc.
L'idée d'une manœuvre lui paraît aussi irréalisable pour l'adversaire que pour lui-même.
(( Pour effectuer notre concentration en vue de la bataille, il nous faut une journée, que V avant-garde de l'armée doit nous assurer. Par elle nous devons savoir d'une manière plus précise où se trouve l'ennemi. Elle doit par suite être forte et particulièrement riche en cavalerie.
« Cette avant-garde sera constituée par la 5" division d'infanterie et un corps de cavalerie. Pour former ce corps, on dispose des 3% 4% lo^ (') divisions de cavalerie et de la division de cavalerie de la Garde, soit soixante-seize escadrons sous un chef nommé spécialement. La 6* division suivra comme soutien.
« La mission de la cavalerie n'est pas de rester massée comme lorsqu'il s'agit de décider d'un combat : au contraire, elle doit porter ses divisions dans les directions les plus diverses et leur faire envoyer des détachements jusqu'à ce qu'on ait trouvé les forces principales de l'ennemi. La division d'infanterie pourra appuyer ces détachements par de petites fractions qui suivront en voiture ; mais elle conservera réunie la masse de ses forces, afin de pouvoir recueillir la cavalerie dans des positions solides.
« La cavalerie peut précéder la division d'infanterie de plusieurs étapes ; sa force lui garantit la retraite.
c( Au contraire, les fortes unités d'infanterie doivent, d'une manière générale et en particulier dans un semblable cas, éviter tout mouvement de retraite. C'est toujours sur l'avant qu'il y a lieu de se masser. La 5^ division est, grâce à la cavalerie, à l'abri de tout danger de se heurter contre les forces concentrées de l'ennemi; avec son aide, elle peut
(') La loe division de cavalerie n'a pas été constituée pendant la campagne
PASSAGE A l'action 66
résister durant vingt-quatre heures à un corps d'armée ennemi. Elle devra précéder l'armée de toute une étape, b Voilà bien l'idée d'une avant-garde générale devant fournir, au commandement supérieur, le renseignemenf sur le gros des forces ennemies, et garantir aussi les vingl-quaire heures que comporte la concentration àe forces suffisantes, pense-t-il.
Sur la valeur de cette avant-garde en tant qu'organe de renseignement (soixante-seize escadrons soutenus par une division d'infanterie en arrière), il y a des observations à présenter :
La reconnaissance est demandée à des détachements de cavalerie lancés dans les directions les plus diverses et soutenus par de petites fractions d'infanterie, en voiture ou autrement. C'est bien là un faible moyen, car il est incapable de voir au travers d'un service de sûreté sérieusement organisé; incapable, faute de moyens d'attaque (infanterie, artillerie), d'obliger l'ennemi à se montrer s'il ne veut pas se laisser faire, et alors ce système de reconnaissance ne peut reconnaître que ce qu'on veut bien lui laisser voir. Qu'on se reporte au contraire à la lettre de Napoléon au prince Eugène en 1809, la thèse et le système sont tout autres : « ... J'apprends le mouvement que vous avez fait sur Kœrmend (le prince Eugène a porté sa cavalerie en reconnaissance, la faisant soutenir par un bataillon badois). Mais la cavalerie n'aurait pas dû y aller sans l'infanterie. Je crains que ce bataillon badois si loin des forces ne soit compromis. Comme il paraît, par la lettre du général Macdonald, que l'ennemi est toujours vis-à-vis Wildon, et que le corps de Gyulai est du côlé de Radkersburg, une forte division de cavalerie, sur Kœrmend, poussée syr les derrières de l'ennemi, pourrait protéger nos communications, surtout si elle est soutenue par un fort détachement
LA MAKŒUTRK POUR Lui BATAILLE
du général Macdonald sur le même point. Il ne faut pas que le général Macdonald envoie une reconnaissance, mais une forte avant-garde à Fûrstenfeld et de là sur Kœrmend. » Comme on le voit, Napoléon refuse à la cavalerie seule le pouvoir de reconnaître ; il demande qu'elle soit renforcée, devant le point visé, par une forte avant-garde d'infanterie et d'artillerie. Les soixante-seize escadrons allemands de 1870, répartis sur un immense front et « suivis de la 5^ division d'infanterie à plusieurs étapes », ne pouvaient être plus perçants, et quant à cette ô^ division d'infanterie, elle était bien capable de leur fournir un repli, un recueil, mais la distance lui interdisait d'intervenir dans la reconnaissaLCe.
Cette avant-garde pouvail-elle au moins résister assez longtemps pour permettre la concentration?
« Elle devra précéder l'armée d'une étape. » C'est donc vingt-quatre heures de concentration qu'elle permet. C'est d'ailleurs ce que Moltke s'accorde.
« Pour effectuer notre concentration en vue de la bataille, il nous faut une journée que l' avant-garde de l'armée doit nous assurer. »
Il demande vingt-quatre heures; il les aura, semble-t-il, si l'ennemi frappe sur la 5^ division, mais, au bout de ce temps, qu'aura-t-il concentré? Les forces à un jour de marche, pas plus. Quel en est l'effectif?
Si on se rapporte, dans le tableau des marches projetées (voir p. 70), à deux journées quelconques, les vingt-troisième et vingt-cinquième jours par exemple, la répartition des forces est :
Sl''^ ARMÉE. — Front Merzig, Sarrebourg; II* ARMÉE, — Front Forbach, Saneguemines, Rohrbach; III* ARMÉE. — Front Ingweiler, Bouxwiller,
PASSAGE A l'action G 7
ce qui représente une étendue totale de plus de loo kilomètres.
V" ARMÉE. — Front Boulay, Bouzonville ; IP ARMÉE. — Front Faulquemont, Saint- 25® jour : / Avold, Morhange, Rohrbach ;
III^ ARMÉE. — • Front Drulingen, La Petite- Pierre, Saint-Avold.
Étendue totale de 80 kilomètres.
Si l'avant-garde est attaquée le vingt-troisième jour, la concentration est immédiatement ordonnée ; elle peut être réalisée le vingt-quatrième jour pour la II' armée sur ellemême,
Pour la P' armée sur elle-même,
Pour la IIP armée sur elle-même.
Par suite, si l'ennemi attaque le vingt-quatrième jour, il frappera une armée, la IP ou la P* ou la IIP, mais rien qu'une, le tiers des forces ; les armées sont trop loin les unes des autres pour pouvoir prendre part à la même affaire. Il en est de même si, au lieu de réunir chaque armée sur elle-même, on effectue la concentration sur un point quelconque du front.
Bien plus, si l'ennemi se présente, sans attaquer la 5' division d'infanterie, ce qui lui est facile, étant donnée l'étendue du terrain par lequel il peut aborder, alors les vingtquatre heures disponibles même n'existent plus.
Moltke continue : « La IP armée se trouve, il est vrai, dès le dix-neuvième jour, concentrée sur la frontière (vers Bildstock, Saint-Ingbert), mais elle n'a pas encore ses trains. En outre, il faut faire venir la IV® armée. Les unités de cette dernière qui arrivent les premières peuvent bien être successivement mises en marche vers Deux-Ponls,
mais il n'en faut pas moins encore aux dernières quatre jours pour serrer. La IV^ armée ne sera établie complètement en position derrière la IP que le vingt-quatrième jour.
« Il ne semble pas avantageux de franchir la frontière avant d'être en état d'accepter la bataille n'importe quel jour.
« Étant données les circonstances particulières, il sera nécessaire que les moiivemeats de tous les corps et clivisions soient réglés spécialement par le commandant en chef. »
Gomme on le voit, MoUke n'entend pas commander des armées, mais des corps d'armée et des divisions ; les unités, même avant toute action de l'ennemi, verront leurs mouvements réglés par le commandement suprême. 11 est .ificile de mieux constater que l'organisation en armées n'est pas complète. Dès le début elle cesse d'être viable.
« Il sera possible de diriger la marche jusqu'à la Moselle, en disposant les \Y et IV* armées en trois colonnes principales et deux échelons, sur un front et une prof9ndeur d'une étape Ainsi il suffira d'une journée de marche pour concentrer i5o.ooo hommes sur le centre ou même sur une aile de la première ligne.
« Tous les corps auront leurs trains avec eux : ceux-ci ne s'arrêteront (pour parquer en dehors des routes) que lorsque l'avant-garde rendra compte du voisinage de l'ennemi.
« La longueur des étapes devra être fixée à 2 milles et demi. On rompra le matin de bonne heure.
« Le IV^ et le X* corps constitueront des avant-gardes particulières.
« Comme les divisions de cavalerie de la II* armée sont en avant, la durée d'écoulement des divisions d'infanterie de cette armée sera d'environ six heures. La IV' armée attein-
PASSAGE A l'action 69
dra donc en général vers midi les trains de la II*, ce qui ne l'empêchera pas d'établir ses bivouacs, même quand il serait nécessaire de prolonger la marche durant l'après-midi.
« Il n'est pas vraisemblable, étant donnée la situation politique, qpie la I'* armée rencontre des résistances en se portant en avant pour rejoindre l'aile droite de' la IP armée.
« Il est au contraire très possible que la IIP armée doive être, dès le début, grossie par des renforts fournis par la IV^ Une fois ce besoin satisfait, le reste de celte dernière armée suivra le mouvement en avant des P* et IP.
« Si, au contraire, les Français ont rassemblé leurs forces sur noire front, la IIP armée se joindra au mouvement général d'offensive vers la Moselle. Toutefois, il faudra toujours tenir compte de l'éventualité où nous aurions à faire front vers le sud.
(( Il y a lieu, au sujet de la concentration de tout ou partie de nos forces, de tenir compte chaque jour des communications transversales. »
A ce travail est annexé le tableau de marche suivant :
Tableau.
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PASSAGE A l'action 7I
Après avoir reconnu l'insuffisance du système des forces pour le cas où il faut parer à une attaque de l'ennemi, faire de la défensive, cherchons à établir de quoi il est capable dans l'ofFensive. Admettons que la réunion des forces sur la ligne Wittlich, Neunkirchen, Hombourg, Landau, se soit terminée sans difficulté, que la marche en avant ait été entreprise, que l'ennemi n'attaque pas la 5^ division d'infanterie, que la masse de cavalerie reconnaisse le gros des forces françaises, la manœuvre projetée par Moltke consiste à frapper ce gros avec le centre du dispositif, armée principale ; à l'attaquer de front avec cette armée pour l'immobiliser, le fixer, et à le manœuvrer, en le tournant, avec une armée d'aile qui produira la décision, en principe l'armée d'aile gauche, la IIP ; elle a été organisée pour cela.
C'est bien là la notion qui résulte de la lecture de l'instruction du 6 mai 1870, et, lorsque le mois de juillet est arrivé, c'est bien la manœuvre que l'on va chercher à exécuter. Mais la situation politique s'est améliorée, l'Allemagne du Sud s'est décidément jointe à l'Allemagne du Nord, bOus le commandement prussien, le nombre des armées n'est cependant pas changé; elles sont seulement renforcées. Le plan reste le même.
« Il paraissait conforme au plan fondamental que poursuivait le quartier général de Sa Majesté, de se maintenir dans une position expectante et de chercher à contenir l'armée française (de Lorraine) sur la Sarre jusqu'à ce que les progrès de la IIP armée lui permissent d'agir efficacement. Dans le cas d'une rencontre décisive sur la frontière française même, la T* et la IP armée pourraient alors s'engager de front et la IIP ne tarderait peut-être pas à être en mesure d'attaquer en flanc par la Sarre supérieure ('). »
(•) Guerre franco-allemande, par l'Étal-major prussien.
« Après avoir rempli sa mission en Basse-Alsace, la lïl^ armée, aûn d'opérer contre la position principale de l'ennemi sur la Sarre, devait se diriger de manière à atteindre celte rivière, le 9 août, en amont de Sarreguemines (^). »
Par la suite, les faits montreront la faiblesse de la combinaison projetée, l'étude en sera reprise à ce moment. Dès à présent, mesurons la portée du système en lui-même, c'est le devoir strict de la critique.
I. Cette bataille que l'on monte sur la Sarre pour le 8 et le 9 août, on l'y aura :
1° Si les Français n'attaquent pas plus tôt, ou
2° Si les Français ne reculent pas, ou
3° Si les Français ne manœuvrent pas à droite ou à gauche. En un mot, la combinaison ne doit réussir que contre -un ennemi immobile par nature, puisque rien dans l'altaque ne le fixe avant ces jours-là.