‹ De la conduite de la guerreChapitre 17 sur 64 · au camp de Ghâlons · texte numérisé non relu

au camp de Ghâlons

7^ — à Belfort.

Garde à Nancy.

Gomme le projet en cours ne s'impose d'ailleurs pas par un raisonnement sérieux, en même temps que l'invasion de l'Allemagne du Sud on prévoit un débarquement sur les côtes de la mer Baltique ; on organisera pour cela un corps de So.ooo hommes avec les troupes de la marine et une division laissée à Toulon. Ge corps sera transporté par une flotte réunie à Gherbourg. Sans parler de la faute que l'on commet, en dispersant de la sorte les Forces, en atïaiblissant l'armée d'invasion de l'Allemagne du Sud, on ne tarde pas à constater, nouveau déboire, que la marine n'ayant pas préparé un pareil transport ne peut l'entreprendre.

Quant à la réunion des forces sur la frontière du nordest, elle s'effectue, dès le début, sur 2l\o kilomètres, dispositif éminemment dispersé et linéaire, dans lequel les corps d'armée ne sont pas mieux groupés, mais bien étendus en cordon le long de la frontière; tels, le 5^ en Lorraine, les i" et 7^ en Alsace. Dès lors, toutes les impuissances vont se révéler à la moindre action de l'adversaire. Toutefois, à la date du 23 juillet, comme on a de l'avance sur l'ennemi, on peut réparer la situation si l'on se décide à prendre un parti, à réunir promptement les deux masses d'Alsace et de Lorraine, pour entreprendre enfin la réalisation déjà ralentie de ce plan d'invasion, dont la première condition de succès est cependant la promptitude dans l'exécution.

Mais alors apparaît le dénûment le plus complet : vivres de

réserve, campement, ambulances, trains, parcs, convois, tout manque. Les réserves ne rejoindront que clans les premiers jours d'août. On ne peut songer à envahir l'Allemagne, pas même à rapprocher les corps de Lorraine de ceux d'Alsace; il faut bien qu'ils attendent sur place tout ce qui leur manque; les corps de Lorraine se concentreront sur la Sarre; on ne sait rien d'ailleurs de la formation dos armées allemandes.

Aussi, du 24 au 27 juillet, voit-on simplement ;

Le 2^ corps venir à Saint-Avold, Forbach.

Le 3' — à Boulay.

Le 4^ — à Sierck et Bouzonville.

Le 5"^ — à Sarreguemines.

La Garde, à Metz.

Le 3i juillet, la situation en Lorraine s'est peu modifiée:

Le 2^" corps est à Forbach.

Le 3^ — à Saint-Avold.

Le 4^ — à Boulay, Bouzonville, Sierck.

La Garde, à Metz.

I^n Alsace :

Le i" corps marche vers Haguenau.

Le 7" corps est réparti entre Colmar, Belfort, Lyon.

Au camp de Châlons, se forme le 6^ corps.

Les difficultés de la situation grandissent avec le temps, et dès lors le manque d'organisation apparaît comme notre première défaite.

Le i^' août, il n'y a que cinq corps prêts à marcher; il faut bien' renoncer à l'offensive, se résigner à la défense du territoire; mais elle n'est pas prévue, et alors aux plans vaguement esquissés d'offensive va succéder l'absence de toute idée d'abord, l'affolement ensuite. De dispositions nouvelles on n'en prendra pas ; pourquoi agirait-on autrement? Les premières ont été prises sans raison valable; pourquoi, en l'absence de tout projet nouveau, les changerait-on ? On ne sait

rien d'ailleurs «t l'on attend que les événements viennent par leur marche résoudre l'indécision à laquelle on aboutit de toute açon. Ils ne feront naturellement qu'augmenter le désarroi. Revenons du côté allemand pour voir exécuter le plan bâti et étudié comme il a été dit précédemment.

Pour l'Allemagne du Nord, le premier jour de la mobilisation est le i6 juillet, pour la Bavière le 17, pour le Wurtemberg le 19. Les transports stratégiques doivent commencer le neuvième jour {24 juillet). Le rendement des lignes ferrées est encore assez faible (*) :

18 trains par ligne à deux voies;

12 trains par ligne à une voie.

Les lignes à deux voies transportent chacune deux corps d'armée — un premier d'abord, un second pour continuer — et cela dans l'ordre :

1° Troupes du i" corps;

2° Troupes du 2^ corps;

3° Trains, parcs, convois des deux corps.

Les intentions de l'État-major prussien étaient dès les premiers jours de la mobilisation :

Si à la date du 3 août (dix-neuvième jour de la mobilisation, dixième des transports), l'armée française n'avait

(i) Les lignes de transport sont au nombre de neuf pour toutes les troupes du Nord et du Sud de l'Allemagne, savoir :

Pour les troupes de la Confédération du Nord : Ligne A : Berlin, Hanovre, Cologne, Bingcrbriick, Neunkirchen. Ligne B : Leipzig ou Harbourg, Kreiensen, Mosbach (près de Biebrich). Ligne C : Berlin, Halle, Cassel, Francfort, Mannheim, Hombourg. Ligne D : Dresde ou Leipzig, Bebra, Fulda, Castel. . Ligne E : Posen, Gôrlitz, Leipzig, Wûrlzbourg, Mayence, Landau. Ligne F : Munster, Dùsseldorf, Cologne, Call.

Pour les troupes de l'Allemagne du Sud : Ligne i : Augsbourg, Ulm, Bruchsal. '

Ligne 2 : Nordlingen, Crailshem, Meckesheim. Ligne 3 : Wûrtzbourg, Mosbach, Heidelberg.

pas pris l'offensive, les armées allemandes (levaient être prêtes à commencer les opérations le 4 •

La r* armée sur le front Sarrelouis, Merzig ;

La II' armée sur le front Vôlkliiigen, Sarrebruck, Sarrcguemines;

La IIP vers la Lauter; '

La réserve venant à Kaiserslautern, Hombourg.

Ce que poursuivait le Grand Quartier Général allemand c'était pour finir, le déploiement des I'' et IP armées sur la Sarre moyenne, sur un front de 5o kilomètres, le déploiement ultérieur de la IIP sur la haute Sarre, en amont de Sarreguemines.

Aux deux premières, on demandait une attitude expec- /a«/e jusqu'au moment où la IIP serait en état d'intervenir;

« Il paraissait conforme au plan fondamental que poursuivait le Grand Quartier Général de Sa Majesté de se maintenir dans une situation expectante et de chercher à contenir l'armée française sur la Sarre jusqu'à ce que les progrès de la IIP armée lui permissent d'agir effîcacemsnt Dans le cas d'une rencontre décisive sur la frontière française, la P^ et la IP armée pourraient alors s'engager de front, et la IIP ne tarderait peut-être pas à être en mesure d'attaquer en flanc par la Sarre supérieure (') »

(c Après avoir rempli sa mission en Basse-Alsace, la IIP armée, afin d'opérer contre la position principale de l'ennemi sur la Sarre, devait se diriger de manière à, atteindre cette rivière en amont de Sarreguemines (^), »

(') Guerre franco-allemande, par l'État-major prussien.

(*) Von dkr Goltz, Opérations de la Ih armée.

C'est cette orientation, donnée à la Ille armée, longue à modifier par lu suite, qui l'amènera^ sur la Sarre, les 1 1 et 12 août, dans l'intervalle Sarre- Union, Sarrebourg, où elle ne peut, en raison des faits accomplis à cette date, produire aucun eifet, que l'enchevêtrement de ses colonnes et la gêne pour les armées voisines, notamment la lie.

Le projet ne fut point exécuté par le fait ; en cours d'exécution, il fut abandonné pour plusieurs raisons. En ce qui nous intéresse ici, nous retenons que l'attaque projetée n'est pas une simple action de front; qu'elle comporte une manœuvre d'aile, enveloppante; les armées sont mises en place et acheminées dans ce but; l'action tactique qui sortira de la combinaison stratégique sera une bataille-manxuvre, tout au moins d'une certaine manœuvre.

En même temps on cherche des renseignements. Le major Krause est chargé de les centraliser à Berne. Là, il dresse promptement un ordre de bataille de l'armée l'rançaise qui par la suite se trouve juste. Dès le 22, il a appris que les Français se réunissent à Metz et à Strasbourg ; que les corps ont été transportés sans attendre leurs réservistes. Cette nouvelle transmise à Moltke l'étonné. « Il n'était pas admissible (') que l'adversaire eût ainsi renoncé aux avantages d'une mobihsation régulière et de l'organisation préalable de ses forces, s'il n'avait eu tout au moins en vue d'obtenir de la sorte de grands résultats. On était plutôt en droit de supposer que les Français réunissant vivement toutes leurs

troupes disponibles allaient franchir les frontières de la

Prusse Rhénane et du Palatinat pour s'opposer à la concentration des armées allemandes sur la rive gauche du Rhin.

« Quelles que puissent être les conséquences ultérieures de cette tactique, elle constituait un danger qu'il fallait prévenir (^). »

Au lieu du oui si net que Moltke avait donné comme réponse à la question de savoir « si nous pouvons, sans courir le risque d'être dérangés dans notre première concen-

(') C'est souvent Terreur des gens qui raisonnent juste de croire que 1rs autres en font autant. C'est ainsi que Moltke, d'une déduction juste, tirera une conclusion inexacte.

(^) Guerre franco-allemande, par l'État-major prussien.

Iration, l'efTectuer au delà du Rhin dans le Palalinat et dans le voisinage immédiat de la frontière Française... », c'était non que les événements apportaient. Il en est généralement ainsi des projets que l'absence d'un raisonnement laisse en l'air. On avait prévu et résolu deux cas, il s'en présentait un troisième, Moltke va Vétudier.

Ce précieux renseignement venait, comme on l'a vu, non de la couverture, mais d'une source incertaine sur laquelle on ne peut davantage compter dans l'avenir, qui complétait ici heureusement le système de sûreté dès à présent insuffisant à renseigner et, comme on le verra par la suite, insuffisant à couvrir.

Toutefois, comme le cas d'une brusque irruption des Français a été prévu par Moltke, on peut y répondre ; on reculera la concentration : on variantera les transports, on reportera en arrière les débarquements des troupes. Dans quelle mesure variantera-t-on, et reculera-t-on la zone de concentration des trois armées, c'est ce que Moltke étudie tout d'abord :

La V^ armée, pense-t-il, n'a que fort peu à se préoccuper d'une surprise : elle se concentre par voie de terre; les colonnes peuvent se reher, s'arrêter, résister ou reculer en utilisant le terrain, d'ailleurs favorable à la défensive, sur lequel elles opèrent.

La IIP armée est également dans une situation facile; elle a en outre une couverture ; les troupes ennemies qui sont devant elle ne sont pas encore réunies; elles proviennent de l'Algérie.

La II* armée amène ses corps d'armée en chemin de fer des points les plus éloignés de la monarchie, ils ne peuvent débarquer ni se former sous les regards, les menaces et les coups de l'adversaire.

En conséquence de ces considérations qui étaient expo-

LES TRANSPORTS Qj

sées le 22 juillet dans une note au Roi, Mollke faisait prendre la décision suivante :

« Si les Français, qui ont déjà réuni 142.000 hommes, se mettent en mouvement le huitième jour (28 juillet), en six marches ils atteignent le Rhin où ils trouvent, le quatorzième jOjr (29 juillet), réunies des forces supérieures.

» Je propose donc très respectueusement de décider dès maintenant que :

« La 11^ année débarquera sur le Rhin.

(( Gela n'exclut pas que dès le douzième jour (27 juillet) denx divisions se portent en avant-gardes de l'autre côté de Majence et que nous avancions par voie de terre avec toute la II"" armée après que la question sera éclaircie. y>

Comme on le voit, la concentration prévue pour l'ensemble des forces est maintenue pour deux armées (P^ et IIP); elle est variantée pour la W. Les transports des troupes de la IIP armée ne seront pas changés ; ceux de la IP seront raccourcis. La variante est donc partielle. D'autres circonstances faciles à voir auraient pu amener une autre forme de la variante. Supposons, par exemple, que l'armée française d'Alsace ait été constituée avec des troupes provenant uniquement de France, que les forces de l'Algérie aient été attribuées aux formations de Lorraiire, le danger se montrait d'abord en Alsace. C'était la IIP armée qu'il fallait d'abord varianter, ses transports qu'il fallait raccourcir.

Retenons de ce qui précède que :

1° Tous les transports de concentration peuvent n'être pas à modifier ;

2° Les circonstances de la dernière heure seules déterminent ceux à modifier.

Mais alors l'organisation de nos transports doit présenter assez de souplesse pour pouvoir être variantée totalement ou partiellement, d'après ce renseignement de la dernière heure.

Quant à l'étendue de la variante de la IP armée, elle a été déterminée par le raisonnement 8 + 6 = i4.

On prend en effet la décision le 22 juillet (septième jour de la mobilisation). L'ennemi peut manœuvrer dès le 28 juillet (huitième jour). Si on recule de six marches les débarquements qui vont commencer, il n'atteindra la zone de concentration que le quatorzième jour au plus tôt (8 + 6 = i4). A ce moment, l'opération sera assez avancée pour qu'on lui présente des forces supérieures. Gomme on le voit, Moltke recule jusqu'à une ligne telle que l'ennemi l'atteignant j rencontre une supériorité numérique incontestable.

Évidemment, une couverture solide n'eût pas supprimé la nécessité du recul, mais elle en eût diminué l'étendue. Les Français au nombre de 142.000, rencontrant une couverture sérieuse, l'eussent mise en retraite,- mais leur marche eût été ralentie; ils auraient eu besoin de plus de six jours pour faire les 120 kilomètres qui séparent la Sarre du Rhin à Mayence; en six jours ils auraient franchi une distance moindre. La concentration allemande aurait pu dans ce cas être reculée à trois ou quatre journées seulement de la frontière.

Même avec une couverture il y a donc à prévoir la nécessité d'un retrait; l'étendue de ce retrait dépendra de l'avance de l'ennemi dans ses préparatifs totaux ou partiels ; celle-ci résultera elle-même de plusieurs circonstances que l'on peut conjecturer et auxquelles on peut par suite préparer une réponse :

1° Forme du gouvernement qui permet de rappeler certaines catégories de réserves ou même de mobihser complètement sans vote des Chambres, sans loi ;

2° Mobihsation plus facile, et par suite plus rapide;

3° Mobilisation de certaines unités en deux échelons permettant la constitution immédiate et l'entrée en action de certaines forces, puis successivement celles d'autres forces : armées d'avant-garde, de choc, de remplacement ;

4° Dans cet ordre d'idées, formation d'une couverture transformée promptement en avant-garde et prenant tout d'abord ic champ qui lui est nécessaire pour couvrir la concentration ou préparer la manœuvre du gros des forces ;

5° Causes inattendues, manoeuvres politiques (telles que l'incident Schnaebelé en 1887, suivi immédiatement d'une mobilisation de certains corps frontières), etc.

Ces circonstances, ainsi que leur effet forcé, l'étendue du retrait nécessaire, ne peuvent être appréciées définitivement qu'à la dernière heure. D'où la conséquence que la variante, pour répondre à tous les cas, doit être une combinaison souple, d'une étendue indéterminée, aussi bien pour le retrait à lui faire subir que pour le nombre des transports à varianter.

On avait établi comme principe de débuter par le transport de la partie combattante, pour continuer ensuite par les voilures. « On évitait de mélanger autant que possible sur une même ligne des éléments de divers corps d'armée. »

« Mais on n'hésitait pas à faire simultanément usage de plusieurs lignes pour transporter un même corps d'armée. »

(Le XP corps utilise trois lignes C, D, E.)

Donc, pas de solution, uniforme, mais une solution purement objective.

En ce qui concerne la IP armée en particulier, si l'on se reporte aux dispositions arrêtées par Moltke le 22 juillet en exécution de l'ordre du Roi, et qu'il communique au commandant de l'armée le même jour, on voit que :

La IP armée dispose :

1° De la ligne A (Berlin, Hanovre, Cologne, Bingerbrûck, Neunkirchen), qui doit débarquer :

/ D'abord le HP corps, du 26 au 28 juillet,

A Bingen : | Puis le X^ corps, du 29 juillet au 5 août,

( En dernier lieu, les convois des deux corps.

gS LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE

2° De la ligne C (Berlin, Halle, Gassel, Francfort. Mannheim, Honibourg), qui doit débarquer :

!Le IV* corps, du 26 juin au 29 juillet, La Garde, du 3o juillet au 5 août.

En dernier lieu, les convois des deux corps.

En fait :

Le 26, le III' corps a débarqué une division complète en combattants ; il la pousse en avant-garde à Kreuznach ;

Le 28, le corps d'armée est complet et vient cantonner en arrière de cette division. Le X'' corps commence d'arriver.

Le 26, au IV' corps, commencent les débarquements qui fournissent tout d'abord une division ; nous la trouvons complète en combattants et formant avant-garde, à Diirckheim (26 kilomètres), le 28.

Le 29, le corps d'armée est complet, à Mannheim ; il serre sur sa tête; la Garde commence d'arriver.

Gomme on le voit, les transports sont organisés suivant une certaine progression; on distingue :

Sur chaque ligne les combattants d'abord; dans les com-^' battants : un corps d'armée de première ligne, un corps d'armée de deuxième ligne.

Dans les corps d'armée de première ligne, une division de tête.

Quand les combattants des corps d'armée, de deuxième ligne sont passés, on fait passer les convois.

En un mot, les troupes en chemin de fer sont « ordre normal de marche », suivant l'expression de Bronsart de Schellendorf.

Mais, tandis que ces transports s'effectuent, la situation s'est modifiée. Le 28 juillet, la question s'est éclaircie : l'ennemi n'a pas pris l'offensive qu'on redoutait. Le cas est nouveau et inattendu : on a reculé la concentration sur le Rhin, mais l'ennemi n'a pas franchi la Sarre.

Il faut bien avancer pour le joindre, et pour d'autres raisons; bien plus, avancer sans tarder. Mais comment faire avancer sans danger des troupes encore séparées par de grandes distances, sans protection, car de couverture il n'y en a pas?

« Tout d'abord la P^ armée (en voie de formation aux environs de Trêves les 3o, 3i juillet, élevée à 5o.ooo hommes d'infanterie environ) pouvait, pensait-on, éviter l'attaque de forces supérieures, à la faveur d'un pays montagneux qui lui offrait toute facilité à cet égard.

« La III' armée, bien qu'encore incomplète et séparée en deux par le Rhin, se trouvait déjà en nombre respectable derrière la ligne Landau, Garlsruhe, d'une longueur de 3o kilomètres seulement... y>

Elle s'élevait déjà à 77.000 hommes d'infanterie bientôt portés à 126.000, forces suffisantes, pensait-on, pour tenir tête aux forces françaises d'Alsace reconnues assez faibles.

Restait donc la 11^ armée :

« Après avoir effectué une concentration, en avant de Mayence, protégée par les deux armées d'aile et par le grand êloignement de la frontière, elle allait avoir à s'avancer par étapes et sans plus tarder, pour faire place aux troupes suivantes » et aussi pour aborder cet ennemi que l'on veut attaquer puisqu'il n'attaque pas; elle allait avoir à s'avancer à travers le Palatinat, où elle pourrait à tout moment s'attendre à une rencontre avec le gros des forces françaises, car enfln il est toujours libre de se mettre en mouvement; à une rencontre dans des conditions particulièrement désavantageuses, car la région boisée, montagneuse, à faibles communications qu'elle traverse, lui interdit de présenter en bonne condition la masse énorme qu'elle représente, après l'arrivée de la réserve. Gomment résoudre la difficulté?

Tout d'abord en faisant un premier bond en avant, en

portant les têtes de colonnes des corps débarqués sur la ligne Alsenz, Griinstadt, sur nn front assez large, ce qui ne créait aucun danger, car :

« En accordant même à l'adversaire une rapidité extraordinaire dans ses opérations, il ne pouvait plus arriver devant cette ligne avant le 5 août, et l'armée serait d'ailleurs toujours en mesure de se concentrer en un jour, même sur l'une de ses ailes.

(( Or, à la date précitée, la IP armée à laquelle le IX*" et le XIV corps avaient été définitivement affectés le 3o juillet, se trouverait encore renforcée du I" corps et de la moitié du YV ; de sorte que le prince Frédéric-Charles aurait à sa disposition, sur la ligne désignée, plus de 194.000 hommes d'infanterie (')• »

Pas davantage les Français ne pouvaient s'avancer dans le Palatinat sans laisser devant la I" armée, en raison de la position qu'elle occupait, un fort détachement (le 4' corps par exemple).

« Quand bien même ils auraient encore réussi à amener le i 6^ corps de Châlons, ils ne pouvaient donc aborder la IP armée qu'avec 1 33.000 hommes d'infanterie. Le prince Frédéric- Charles serait ainsi en mesure de se porter avec des forces supérieures contre l'ennemi débouchant des montagnes ('). »

Mais on pouvait encore compter pour cette action sur la IIP armée qui devait être définitivement prêle à entrer en action le i" et le 2 août, qui le 5 serait en état de faire sentir le poids de sa masse.

Le raisonnement est indiscutable, le résultat paraît possible sous la réserve des observations ultérieures que soulèvera l'exécution de la combinaison.

Quant à une offensive des Français prenant sa direction

(■) Guerre franco-allemande, par l'État-rnajor prussien.

sur l'Allemagne du Sud, à mesure que le temps se passai! elle devenait de plus en plus improbable.

« Ce premier bond effectué, on continuerait de marcher vers la Sarre.

« Si d'ailleurs l'adversaire persistait dans son inaction actuelle, la 11° armée continuerait alors son mouvement vers la Sarre, et les renforts la rejoindraient par chemin de fer à mesure qu'elle progresserait. Il fallait seulement éviter que la I" armée, désunie par la rapidité de sa marche, ne se heurtât contre l'ennemi avant que la IP armée eût atteint la Sarre. Son mouvement ultérieur devait donc être ralenti et réglé sur les progrès de la IP armée. »

De là une série d'ordres télégraphiques lancés par Moltke de Berlin le 29 juillet, prescrivant :

A la I'^ armée, d'être réunie le 3 août, sur la ligne Losheim, Wadern ;

A Ifi It armée, de porter les cantonnements des IIP et IV° corps sur la ligne Alsenz, Gôllheim, Grûnstadt, «r dans une région précédemment reconnue par l'Etat-major comme éminemment propre à la défensive » ; en jetant des avantgardes au sud de cette ligne ; en portant le IX° corps à hauteur des IIP et IV* et en faisant évacuer les zones provisoirement affectées aux IX" et XIP corps pour faire place aux P^ et XP corps.

Le commandant en chef était également invité (le 3o) à porter les ^à" et 6^ divisions de cavalerie le long de la frontière de Sarrebruck à Bilche.

Le 3o juillet :

A la Ut armée, ordre de concentrer toutes ses forces sur la rive gauche du Rhin et de s'avancer le plus tôt possible par cette rive « pour chercher l'ennemi et l'attaquer. De cette façon, on empêchera l'établissement de ponts au sud de

Lauterhourg et on protégera de la manière la plus efficace toute l'Allemagne du Sud. »

« De toute manière d'ailleurs, la III' armée paraissait déjà assez forte sur la rive gauche pour la défensive et par conséquent aussi pour couvrir le flanc gauche de la IP armée si celle-ci continuait son mouvement en avant ('). »

Ces dispositions exécutées à la IP armée (ordre du prince Frédéric-Charles, d'Alzey, 3o juillet) amenaient l'armée à se former dans le Rheingau sur deux lignes parallèles, pareille à une grande formation de brigade en masse, dans laquelle les bataillons étaient remplacés par des corps d'armée.

« Dans cette formation, elle pouvait réunir très rapidement toutes ses forces sur un point, tout en restant provisoirement en situation d'entamer la marche à travers la montagne sur un grand front.

(( En première ligne :

« A l'aile droite, le UV corps autour de Fûrfeld;

(( Au centre, le IX' corps aux environs de Kirchheimbolanden;

<(. A l'aile gauche, le IV^ corps aux environs de Gôllheim.

ce En deuxième ligne :

((. A droite, le X' corps autour de Sprendlingen ;

« Au centre, le XIP corps autour de Wôrrstadt;

« A gauche, la Garde autour de Frankenthal {^). »

Ce déploiement devait être terminé pour tous les corps du i" au 3 août, lorsque le 3i juillet arrivait un nouvel ordre télégraphique de Moltke prescrivant que les points de débarquement des hgnes A et C seraient avancés le 2 août de Bingen à Birkenfeld (80 kilomètres) et de Mannheim à Kaiserslautern (60 kilomètres) ; soit de trois marches.

(■) Guerre franco-allemande, par l'Etat-major prussien. (^) A'oN DER GoLTz, Ojératîons de In 1b armée.

LES TRANSPORTS I o3

C'est qu'en effet Moltke a bien toujours l'intention de passer à l'offensive le plus tôt possible ; et comme l'adversaire persiste dans son inaction, la IP armée continuera son mouvement vers la Sarre, sans temps d'arrêt; mais alors, « les éléments restant à débarquer la rallieront plus vite si on avance les points de débarquement (') » ; ils seront le 2 août à Birkenleld et Kaiserslautern. Ils seront couverts par les troupes de première ligne spécialement chargées de ce service de sûreté, les 5" et 8^ divisions d'infanterie qui depuis leur arrivée ont formé avant-gardes.

Cette décision allait évidemment entraîner la IP armée de la ligne Alsenz, Grûnstadt, sur la ligne Birkenfeld, Kaiserslautern. Le fait n'est plus à redouter le 2 août. Il ne peut comporter l'infériorité numérique en cas de rencontre, car l'ennemi n'ayant pas pris l'offensive le huitième jour de la mobilisation, la supériorité que l'on cherchait à avoir le quatorzième jour (28 juillet), en reculant les débarquements de six marches (8 + 6 = 1 4) est désormais un avantage acquis le dix-huitième jour (2 août); on peut donc, sans inconvénient, avancer les points de débarquement de trois marches, ce qui les maintient encore à trois marches de la Sarre. Car alors, si l'ennemi prend l'offensive, il ne peut frapper qu'après trois journées de marche (18 -f- 3 = 21); le vingt et unième jour (5 août), il trouvera non seulement la supériorité des forces, mais la totalité des forces, débarquées de chemin de fer et rendues à pied d'œuvre.

Dès lors, il y a tout intérêt à modifier les transports en cours d'exécution, à avancer les points de débarquement, couvçrts d'une façon certaine par les premiers éléments débarqués et rassemblés autour de ces points.

Mais si ces éléments ont pu faire mouvement,' couvrir, se

( ') Guerre franco-allemande, par rÉtat-major prussien.

io4 LA mvn(el;viii2 fouk la bataille

rassembler, c'est que, dès le début, ils existaient en unités constituées : régiments, brigades, divisions. C'est que l'enlèvement des unités aux points d'embarquement avait été judicieusement réglé, que, les corps d'armée ayant été transportés en ordre normal de marche, la marche et l'opération tactique ont pu immédiatement faire suite au débarquement.

En résumé, l'opération du débarquement, prévue tout d'abord sur la ligne Neunkirchen, Hombourg, est reculée au Rhin, par décision du 22 juillet, pour répondre aux dangers du huitième jour de la mobilisation, et avancée par ordres des 29 et 3 1 juillet à la hgne Birkenfeld. Kaiserslaiitern, tant pour les éléments débarqués que pour ceux à débarquer, en vue de hâter l'offensive à entreprendre sans retard.

Un accord aussi constant entre la tactique à pratiquer dans le Palatinat et les transports qui se développent sur toute l'Allemagne, une pareille élasticité dans l'emploi des chemins de fer à l'arrivée à destination, et cela avec des hgnes modestement organisées comme celles de 1870, des gares dépourvues de quais militaires, montrent bien les résultats auxquels doit tendre un état-major digne de ce nom, comme aussi les effets à poursuivre dans l'avenir avec des lignes de transport et des points de débarquement nombreux et richement organisés. Il est vraisemblable que nous aurons comme les Allemands de 1870 à modifier l'étendue de la variante : au début, la concentration est une opération toujours longue; si elle exige huit jours par exemple, on se garantira cette durée de tranquillité par l'espace seul comme en 1870, ou plutôt par l'emploi d'une couverture capable de résister en manœuvrant huit jours, ce qui comporte encore beaucoup d'espace, quatre à cinq marches. Dans un cas comme dans l'autre, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, la concentration pour s'effectuer en repos, sera donc commencée

loin de la frontière. Mais à mesure qu'elle approche de sa fin, la durée de tranquillité nécessaire diminue. Le sixième jour des transports, par exemple, il suffit de deux jours pour la terminer, on demande à la couverture de durer ces deux jours.

Si donc la couverture n'a pas été attaquée, on pourra placer les éléments débarqués et les points de débarquement à deux petites marches de la couverture.

D'autres raisons apparaissent qui influencent dans le même sens la conduite à tenir :

Tout d'abord les éléments débarqués sont faibles ; il faut en conséquence les tenir loin ; à mesure qu'on approche de la fin, ils sont forts, on peut les avancer sans les compromettre ; on peut au besoin les engager.

Au débul, les renseignements sur l'ennemi sont vagues, à la fin ils sont plus certains. La couverture a été attaquée ou ne l'a pas été. L'incertitude cesse.

De tout cela résulte que, dans l'avenir sans doute, comme en 1870, la concentration de nos forces commencera loin de l'ennemi et finira près, ce qui exige que V étendue de la variante soit modifiable ; pour cela, que les transports présentent des unités constituées et en ordre normal de marche (divisions, corps d'armée, brigades), condition sans laquelle les éléments débarqués ne pourraient manœuvrer.

Mais, pour que les transports s'effectuent de la sorte, en ordre normal comportant sur chaque hgne :

Un corps d'armée de transport immédiat ;

Un corps d'armée de transport postérieur;

Dans le corps d'armée de trans- j Une division de tête, port immédiat : ( Une division de queue.

Il faut une mobihsation correspondante, comportant des corps d'armée prêts avant les autres pour pouvoir être enlevés les premiers ; dans ces corps d'armée une division prête

la première. La mobilisation ne peul donc consister en dispositions uniformes s'appliquant également à tous les corps d'une armée. Ce procédé serait le travail à la moyenne, ralentissant ceux qui peuvent aller vite, accélérant les retardataires sans leur donner d'ailleurs le moyen d'arriver.

C'est ainsi que l'a compris TEtat-major allemand de 1870 et des armées actuelles. Faisons-en notre profit.

Ne mobilisons pas pour mobiliser, même au mieux; ne transportons pas pour transporter simplement nos troupes comme des marchandises quelconques.

Mobilisons et transportons pour effectuer, sur le terrain, une concentration constamment capable de manœuvrer, loin d'abord de l'ennemi, /?A'ès ensniXe; capable de se mouvoir; de se déplacer pendant qu'elle s'effectue ; découlant pour cela d'une mobilisation et de transports adéquats. Tel sera le travail d'un état-major qui raisonne.

Pour nous résumer et montrer l'opposition entre les deux systèmes :

1° Une mobilisation et des transports uniformes;

2° Une mobilisation et des transports méthodiques et successifs,

Supposons un effectif de vingt et un corps d'armée à transporter avec six lignes à deux voies capables d'une quarantaine de marches chacune : dans le premier cas, la concentration demandera, pour être terminée, " ^\l = 8 jours de transports ; avant ce huitième jour on n'aura que des éléments des vingt et un corps d'armée, on ne pourra manœuvrer avec aucun.

Dans le second cas, on aura :

6 corps d'armée complets après ^ ^ « = 2 jours + 9 heures. 12 — — 4 jours + 18 heures.

LES TRANSPORTS lO^

Le Séjour on pourra manœuvrer avec 6 corps d'armée.

Le 5' — — 12 —

Le 8' — — i8 —

Ce qui permet de parer à toutes les éventualités survenues, en tout cas de monter progressivement le système datlaque.

Car, finalement, des troupes réunies à leurs points de débarquement ne représentent en aucune façon des troupes assez condensées pour attaquer. Pour toute espèce de raisons, surtout parce que la concentration dure plusieurs jours et que l'on ne peut vivre condensé tout ce temps-là, on est obligé d'étendre la zone de la concentration. Mais alors après avoir débarqué les troupes, il faut les rapprocher et organiser le système d'attaque.

Par contre, qui dit attaque dit succession deJfortSj succession dans l'emploi des forces, donc échelonnement des actes dans le temps ; et de même profondeur sur le terrain, donc échelonnement dans l'espace.

Si alors on combine cette arrivée forcément successive des troupes sur le terrain de la concentration avec ces caractères d'un système d'attaque, on peut faire sortir l'attaque de l'opération même de la concentration, sans solution de continuité, sans perte de temps, comme « l'éclair du nuage ».

Un exemple fait comprendre. la théorie :

Considérons les trois lignes ferrées aboutissant à Remillj, Benestroff, Berthelming, reliées aux terminus par une première transversale, et en arrière par une seconde transversale : Thionville, Teterchen, Bening, Sarreguemines, sans parler de la ligne de la Sarre.

Si l'on affecte chacune des trois lignes à deux corps d'armée, en transportant simultanément les deux corps d'armée sur leur ligne de transport, il faudra quatre jours environ

pour transporter les six corps d'armée; le quatrième jour au soir, la concentration les laisse groupés autour de six points : Remilly, Benestroff, Berlhelming, Bening, Sarreguemines, Sarralbe ; le système d'attaque est entièrement à monter encore (Voir figure ci-dessous).

çequemtnes

On peut au contraire afFecter toutes les marches de chacune des trois lignes d'abord à un même corps. On a alors ^rois corps après deux jours de transport; ils sont échelonnés :

I" de Remilly à Bening;

IP de Benestroff à Sarralbe ;

III* de Berthelming à Sarreguemines.

LES TRANSPORTS lOy

Le troisième jour les transports commencent dans les mêmes conditions pour les autres corps (IV% V% VP) . leur tête débarquant sur la première transversale, leur queue sur la deuxième; mais dès ce même jour, les corps de

Situation ou 2! Jour (Soir

première ligne ont serré sur leur tête et dégagé le terrain des débarquements.

Le quatrième jour, les corps IV, V, VI continuent leurs débarquements et serrent sur leur tête ; ceux de première ligne s'avancent pour prendre leur dispositif d'attaque.

Le quatrième jour au soir le système d'attaque est monté.

I lO

L'attaque peut immédiatement suivre dès le cinquième jour, sortant bien foudroyante de la concentration.

Rem m y

Situation ou 3' Jour (Soir)

Sarreguemines

^erthe/ming

Les commandants d'armée débarquent le 3o juillit 1870 :

A Trêves pour la T' armée.

A Alzey — \V —

A Spire — IIP —

Le Grand Quartier Général arrive le 2 août à Mayence Si donc, antérieurement à cette date, les Français avaient attaqué, ils auraient trouvé non seulement des armées en voie de formation, mais encore des armées sans commandement.

Mais quand la direction supérieure existe, elle continue de rester à Mayence ; elle entend de là diriger les opérations,

Situation du 4'Joun (Soir

d'après les renseignements qui lui parviennent de la Sarre (à 120 kilomètres) et Ique doivent lui fournir les escadrons de la 11^ armée.

C'est dire l'insuffisance de l'intormation, car si la rapidité de transmission télégraphique supprime la distance, l'impression des circonstances est néanmoins lointaine, au Grand Quartier Général. Mais en outre, ces escadrons sont orientés par le commandant de la IP armée qui n'est au courant ni des intentions, ni des besoins du Grand Quartier

Général. Il est alors douteux que les renseignements fournis y répondent. Aussi peut-on prévoir que le Grand Quartier Général à Mayence n'aura pas les renseignements qui lui importent et que ceux qu'il aura seront tardifs et incomplets, le tout faute d'un organe propre et à ses ordres.

En pareille situation, Napoléon court à son avant-garde non seulement pour y être plus tôt informé, mais aussi pour voir lui-même et de près, pour diriger son service de renseignements, prendre en main la conduite de l'avant-garde dont les découvertes et les progrès vont servir de base à sa manœuvre.

11 y aurait également à signaler, à ce Grand Quartier Général, la présence du Roi, commandant en chef les forces alliées, avec son grand Etat-major ; des princes allemands ; et aussi du ministre de la Guerre et du ministre des Aft'aires étrangères, chancelier fédéral. Voilà bien le commandement des nations allant à la guerre : toute la puissance gouvernementale accompagnant le général en chef pour mettre à sa disposition les ressources de la diplomatie, des finances, du territoire, pour faire aboutir ainsi l'entreprise militaire à laquelle la nation consacre toutes ses activités et entend voir consacrer toutes les préoccupations et toutes les énergies des gouvernants.

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