‹ De la conduite de la guerreChapitre 25 sur 64 · P^ ARMÉE · texte numérisé non relu

P^ ARMÉE

Les ordres de Steinmetz s'exécutent; celui-ci, continuant de suivre le même ordre d'idées, voyant d'ailleurs, d'après les renseignements parvenus, les Français se mettre en marche contre la IP armée, qui est en situation difficile,

(')VoN ScHELL, Opérations dt lal^^ armée.

3 août LA MARCHE A LA SARRE ISQ

accentue son mouvement; il veut attirer à lui, par une attaque de tlanc, le gros des forces françaises qui aura passé la Sarre, et à cet effet, il ordonne à midi pour le 4 • au VIP corps de venir à Sarrelouis, au VHP de se concentrer à Hellenhausen, à la 3* division de cavalerie de reconnaître vers Boulay, Bouzonville, Thionville, afin de voir si les Français tiennent encore cette région, ou manœuvrent vers l'est.

Il allait envoyer ces ordres, vers midi, quand il reçoit une douche des plus froides, sous la forme de la communication suivante de Moltke :

(( L'ajournement de l'invasion française permet d'espérer que le 6 de ce mois la IP armée pourra être réunie en avant de la zone boisée de Kaiserslautern.

« S'il n'est pas possible d empêcher une rapide invasion de l'ennemi^ concentration éventuelle de la IP armée derrière la Lauter. Intention de faire concourir les deupc armées à la \xataille, la P® armée agissant par Saint- Wendel ou Baum- 6older, suivant le cas,

« Sa majesté ordonne que la /'* armée se concentre le 4 vers Tholey.

« La IIP armée passera la frontière à Wissembourg demain 4j offensive générale projetée. »

Dans cette dépêche, deux hypothèses sont envisagées :

1° Ou bien les Français ajournent définitivement l'invasion, alors la IP armée débouchera facilement de la région boisée;

2° Ou bien les Français entreprennent une offensive ra- [Jde, on y répondra par la bataille de la Lauter avec les deux armées : P* et IP.

Dans l'un et l'autre cas, la P' armée doit se concentrer à Tholey.

Discutons la combinaison. Si la première hypothèse se réahse, la décision prise ne présente pas d'inconvéniei.t immédiat.

LA MANŒUVRE POCn LA BATAILLE

l3o LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 3 GOÛt

Mais c'est surtout la seconde hypothèse que l'on redoute :

(( L'ennemi avait manœuvré pendant les derniers jours, et, couvert par les troupes établies à Forbach et en face de Sarrebruck, il avait appuyé vers l'est dans la direction de Sarreguemines, ce qui faisait supposer qu'il allait commencer à prendre l'offensive en marchant sur Kaiserslautern ; on pouvait donc regarder comme probable qu'il rencontrerait la W armée aux environs de Kaiserslautern ('). »

Le combat de Sarrebruck semblait transformer celte éventualité en certitude. Pour y répondre, deux manières de voir différentes et par suite deux manières d'agir vont paraître : celle de Mollke, celle de Steinmetz, constituant dès à présent dans le haut commandement une divergence de vues que les ordres ultérieurs ne pourront faire cesser.

Tout d'abord Moltke, le 3 août à midi, au moment oiî il envoie cette dépêche, n'a que des renseignements vagues sur le combat de Sarrebruck. Ce n'est qu'à 5'' i5, le 3 au soir, qu'il connaît la réalité des choses et cela par une dépêche ^e Gœben à laquelle il répond, à l'instant même :

(( Possession de Sarrebruck n'a aucune importance pour nous. V^ armée a ordre de se rassembler à Tholey. Dirigez VIII^ corps en conséquence. »

Gomme on le voit, il se désintéresse pour le moment de la Sarre, également du contact et de V observation à maintenir sur l'ennemi, comme aussi du retard à lui imposer au besoin ; il poursuit uniquement l'idée de la bataille à livrer avec les deux armées réunies sur la Lauter; l'idée ne vaut cependant et tout d'abord que dans la mesure où elle peut être réalisée, dirons-nous, que si les deux armées peuvent être réunies avant la bataille. Moltke n'attend que de V espace seul, de la distance de l'ennemi, la possibihté de réunir

(I) Von Schell, Opérations de la Ae armée.

^ août LA MARCHE A LA SARRE 1 3 1

ses forces avant la bataille. Il n'a pas de troupe à couvrir l'opération. Dans ces conditions, l'arrivée de la I'^ armée qui se retire sur un terrain qu'elle occupe ne présente évidemment pas de difficultés. Il est à présumer qu'elle atteindra facilefnent Tholey. Mais pour la IP le résultat est absolument incertain. Elle doit se former en deux colonnes très longues, sans communications transversales, pour aboutir à la Lauter qui n'est qu'à 60 kilomètres de la Sarre, distance qui, par suite, ne la soustrait pas aux coups de l'ennemi avant la fin de sa concentration. Elle n'a devant elleque les 5" et 6^ divisions de cavalerie dispersées sur le front Volklingen, Neunkirchen, Pirmasens; Moltke laisse donc bien de côté toute idée de la sûreté, condition première cependant de la valeur de la combinaison. Car enfin, si les Français prennent l'offensive le 2 ou le 3, ils atteignent le 5 ou le 6 :

Le IV^ corps à son débouché de Kaiserslautern;

Le IIP corps à son débouché de Lauterecken,.à 3o kilomètres du premier; l'un et l'autre sont isolés toute une journée, suivis à distance par les corps de deuxième ligne qui ne peuvent encore déboucher.

Dans ce cas, la réunion des forces de la II* armée est aussi compromise que celle des deux armées ; tel est le résultat certain d'une offensive française; et si, par la suite, tardivement d'ailleurs (8 août), la concentration projetée a pu se réaliser, c'est que les Français n'ont pas attaqué.

Sleinmelz, au contraire, avant de songer à la bataille des deux armées réunies, voit les dangers qui menacent leur réunion; ceux qui entourent en particulier la IP armée, tant qu'elle n'est pas sortie de ces deux défilés fortement éloignés. 11 se rappelle qu'en 1866, sans son intervention victorieuse à Nachod, le débouché de Trautenau restait décidément fermé au I" corps, et l'entrée de la II* armée en

l32 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 3 aoù

Bohème forlement coniproiiiise. C'est en vue de ré pondra à des nécessités analogues dans la marche de la IP armée de 1870 qu'il compte agir. N'est-ce pas d'ailleurs la tache qu'il a reçue dans 'les instructions données à Berlin à son chef d'étal-major, couvrir la IP armée? Il agira donc, il se portera en avant pour fournir à la 11^ armée la sûreté qu'elle n'a pas, pour détourner sur lui une attaque de l'ennemi qu'il est en étal de recevoir et qui mettrait à mal la IP armée; tout au moins pour observer cet adversaire et crier à temps « gare y> à la IP armée.

A posteriori, d'ailleurs, Moltke entrevoit les dangers de l'opération; il senible vouloir y parer par la délerniination du point de Tholey que rien ne justifie sans cela.

Tholey place en effet la V^ armée en avant de la zone d'action de la IP armée. S'agil-il de mener la bataille projetée, et préparée, il est impossible d'engager une partie des forces de la IP armée, faute d'espace.

Mais la crise se passe-t-elle sans bataille, va-t-on reprendre la marche à la Sarre, c'est alors la P* armée à retirer tout d'abord de Tholey, car là elle encombre la zone de m^che d« la IP

Libre de toute préoccupation des débouchés à coumr quand même, il est probable que Moltke eût concentré la P' armée plus à l'ouest, à Wadern ou^à Nonnweiller; elle y était en meilleure position pour exécuter la manœuvre qu'on lui réservait, l'attaque par Saint-Wendel, ou par Baumholder suivant les circonstances. Bien différente eût été en tout cas la situation s'il eût constitué dès le principe une avant-garde avec les IIP et IV^ corps, les 5* et 6^ divisions ou avec la P^ armée.

Mais une autre preuve de la difficulté qu'il voit à faire déboucher la IP armée en présence d'une attaque toujours

3 août LA MARCHE A LA SARRE 1 33

possible de l'adversaire, est que la 11^ armée ne se met en route ni le 3 ni le 4? ce qui lui interdisait formellement alors d'être réunie sur la Lauter le 6; qu'elle n'entre en opérations que le 5, en vertu d'un ordre du 4 qui enregistre à ce moment l'immobilité bien établie des Français sur la Sarre depuis le 2, comme aussi la victoire de Wissembourg, appelée sans doute à transformer en retraite cette attitude de l'ennemi. Quoi qu'il en soit, la rédaction de la dépêche éclaire ou influence insuffisamment Steinmetz (l'esprit des autres évolue lentement). Steinmetz ne renonce qu'en partie à son projet ; il ordonne simplement pour le 4 •

« La V^ armée commencera demain son mouvement dans la direction de Tholey ;

c( Le VIP corps se concentrera à Lebach ;

« Le VIII^ viendra avec la 16^ division à Oltweiler, avec la 1 5^ à Tholey ;

ce La 3^ division de cavalerie se portera entre Tholey et Saint-Wendel ;

(( Quartier général de la I'^ armée à Tholey. »

Ces dispositions aggravent par les emplacements assignés à la 3^ division de cavalerie et par ceux du VHP corps les inconvénients déjà reconnus de la concentration de Tholey. Car, si Tholey restreint la zone de manœuvre de la W armée, Ottweiler, Saint-Wendel tiennent une des routes de marche de cette armée. En tout cas, ces dispositions étaient communiquées à la W armée et au Grand Quartier Général. A la divergence de vues, comme on le voit, succède une exécution incorrecte par la V' armée, à laquelle se rallie par contre le Grand Quartier Général.

Moltke répondait en effet par le télégramme : « D'accord avec vous pour la position que vous avez occupée : y rester

l34 LA MANŒUVRE FOUR LA BATAILLE ^ <?/ 5 aOÛi

jusqu'à nouvel ordre », approuvant ainsi des dispositions qui ne réalisaient pas une concentration à Tholey, les maintenant même, autre demi-mesure, bien qu'elles ne fussent en rien la préparation de la bataille projetée de la Lauter.

Après les divergences viendront les conflits. Le chef de la \" armée qui voit juste, mais à son point de vue, y sombrera. Une partie des difficultés survenues doit certainement être attribuée au mode de commandement de Moltke qui éclaire insuffisamment le chef de la I'^ armée.

4 et 5 août

Le A en effet, Steinmetz, après avoir prescrit, conformément au télégramme de Moltke, de garder le 5 les emplacements occupés, écrit cr pour demander des explications sur les motifs des dispositions que Sa Majesté lui avait donné l'ordre d'exécuter... ».

Quartier général, Saint-Wendel, 4 août, Z^ 26 soir.

« Sur l'ordre du Roi, je me suis porté aujourd'hui avec la V^ armée dans la région de Tholey, mais je serais bien plus volontiers demeuré sur la Sarre, 011 mon armée formait un flanc offensif par rapport à la It armée. La I'^ armée y pouvait avoir une action plus efficace que dans la position de Saint- Wendel ou même de Baumholder, où elle ne fait que prolonger le front de la II\ Je ne comprends pas, par suite, la conception stratégique qui fait abandonner la Sarre, ce à quoi n'oblige nullement la situation. Je désirerais donc des éclaircissements afin de pouvoir agir à propos par la suite. Si le Prince Royal est le 6 août à Wissembourg, son mouvement et celui des IP et IIP armées sur Nancy et Lunéville forceraient l'ennemi disséminé sur un vaste front à

Ij et 5 août LA MAKCUE A LA SARRE 1 35

abandonner la Sarre; la V^ armée y trouverait l'occasion d'une offensive heureuse. J'ai peur que notre changement ds position ne soit considéré par les Français comme un avantage qu'ils ont su obtenir. »

La divergence dans les vues de Mollke et de Steinmeiz continue :

Le premier, chef d' État-major, homme de cabinet, porté aux combinaisons, à Mayence d'ailleurs, à 120 kilomètres de l'ennemi, ne voit que la bataille de la Lauter, avec les deux armées, et s'en rapporte à l'espace, ou sans doute à l'immobilité prévue et escomptée de l'ennemi, du soin de garantir la réunion de ses deux armées, solution discutable, comme on l'a vu précédemment.

Le second, Steinmetz, soldat d'abord, au contact de l'ennemi, depuis le 2 août notamment, sait par expérience qu'il faut tenir compte des agissements de l'adversaire, s'en garer; avant la bataille de la Lauter il voit les difficultés de la réunion de la IP armée; son idée serait de protéger l'opération en formant flanc offensif, couverture indirecte de la IP armée. Mais, en outre, un mouvement de retraite inutile ne peut avoir qu'une influence fâcheuse sur le moral de jeunes troupes, sur l'attitude de l'ennemi ; Moltke répondait le soir même :

Quartier général, Mayence, 4 août, 81» 45 soir.

« Une dépêche en voie de vous parvenir (') vous donnera

(') La dépêche visée était l'ordre du 4 août, midi, portant : « La Ille armée prend aujourd'hui l'oflensive dans la direction du sud Vers Haguenau, pour se porter éventuellement ensuite vers la Sarre supérieure : la II« armée continue son mouvement vers la ligne Neunkirchen, Honibourg; la I"^* armée recevra des ordres ultérieurs pour la soutenir ou pour agir sur le flanc gauche de l'ennemi. On n'a pas l'intention de franchir la Sarre avant le 9 août. L'adversaire semble vouloir rester sur la défensive derrière celte rivière. »

Ceci ne pouvait beaucoup éclairer Steinmetz toujours préoccupé d'une atta»

l'M) LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE ^ et 5 GOÛt

les motifs que vous demandez de l'ordre domié par Sa Majesté. »

Quoi qu'il en soit, les mouvements effectués amenaient la I armée, le 4 et le 5, à avoir :

Quartier général, Oltweiler.

i6^ division, gros à Steinweiler; avantgarde, Sclîiffweiler.

VIII* corps. -( i5* division, Tholey, Mainzweiler, Aschbach.

Artillerie de corps, Eppelborn et Dirmin-

gen."" Quartier général, Lébacli.

i4^ division, Lebach, avant-garde à 4 ki- Vll" corps. / lomètres plus au sud.

i3* division, Bettingen, avant-garde à Hiittersdorf.

3' division de cavalerie à Saint-Wendel et au nord. Quartier général de l'armée : Tholey.

La 11^ armée a peu marché, néanmoins elle a :

Le 4î en première ligne :

[ 7* division, Mûhlbach.

IV' corps, l 8* division, Kônigsbruchhof, avant-garde à

( Hombourg.

[ ... (9^ brigade, Neunkirchen.

111^ 5* division -, . , . , Air i i i

Ilr corps. / I 10^ brigade, VValdmonr.

6* division, Kusel.

Quartier général de l'armée : Winnweiler.

que possible des Français. Par contre, cette dépêche nous montre toute la combinaison de Mollke : aborder la Sarre le 9 avec les trois armées, la III« paraissant sur la Sarre supérieure ; la possibilité de cette manoeuvre étant attendue de l'immobilité des Français, « ils semblent vouloir rester sur la défensive derrière la rivière. »

j et 5 août LA MARCHE A LA SARRE 13/

En seconde ligne :

, i Frankenstein (i division).

Garde • . • U. / ,• • ■ \

( Kamsen (i division).

IX^ corps.

Mûnchweiler.

Rockenhausen.

„ I Laulerecken.

A* corps ..{,,. , .

Meisenheim.

XIP corps . Gôllheim.

Les 5"^ eL ô*" divisions de cavalerie sont en avant :

„ ,. . . ( I briqade à Rohrbach.

0' division : { , • , , ^t i i

( 1 brigade a Neuhauseul.

A la gauche de la 5^ div. : Brig. Bredow, Deux-Ponts.

Ail- 1 1 r- 1- i Briqade Barbv. ) ^^ A la droite de la 5* div. \ ^ . , ^ / Heusweiler.

( rJngade nedern. )

Ces mouvements de la IP armée amenaient entre autres hi 9^ brigade se rendant à Neunkirchen à traverser le 4, à Ottvveiler, les cantonnements de la i6^ division du VHP corps. Mais le même jour, le commandant de la IP armée, en prévision de la marche de ses troupes vers le front Keunkirchei;, Hombourg, à atteindre le 6, demandait à la P^ armée d'appnyer à droite. Le général Steinmetz répondait qu'en raison de l'ordre qu'il avait de maintenir le 5 ses emplacements du 4, il ne pouvait accéder à la demande. Inquiet néanmoins de ce qui se passe, des projets de la IP armée qui décidément semble se mettre en marche ; troublé par l'ignorance où il se trouve des intentions du Grand Quartier Général sur la P* armée en particulier, Steinmetz, dans la nuit du 4 au 5, s'adressait directement au Roi pour faire appel près de son autorité de l'abandon dans lequel on semblait vouloir le tenir; le 3, à ;i''3o du matin, il expédiait Je télégramme chiffré suivant :

Quartier général^ Saint-VVendel, 5 août 1870, i^So matin.

a Le général de Moltke m'a fait connaître que Ton proje-

I 38 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE ^ et 5 ttOÛt

lait une olfensive générale, et a, sur ordre de Sa Majesté, prescrit dans )e même télégramme la concentration de la r^ armée vers Tholey. Aujour'dhui, il m'apprend que la I'^ armée doit jusqu'à nouvel ordre demeurer dans la zone Tholey, OttAveiler, Lebach, qu'elle occupe actuellement. La 1'" armée m'informe au contraire qu'elle s'avancera le 6 sur la ligne Neunkirchen, Deux-Ponts. Par suite, la IP armée se porte en avant de la P^ et, comme je n'ai reçu aucune directive sur l'ofTensive ultérieure, il me pianque toute base pour pouvoir agir à propos ('). »

Pour comprendre cette attitude de Steinmetz, il faut tenir compte du caractère et de la situation de l'homme.

Il avait soixante-quatorze ans en 1870. Vieux soldat dés guerres de l'Indépendance, actif et vigoureux malgré son grand âge, il s'était fait remarquer en 1866, dans les circonstances difficiles, par son indomptable énergie et son esprit d'entreprise. Depuis cette' époque, l'armée l'avait surnommé le lion de Nachod.

Infatigable, dur pour lui-même comme pour les autres, ombrageux et méfiant, il avait le commandement rude, une susceptibilité extrême, née d'un grand orgueil, ce qui rendait les relations difficiles avec ses supérieurs comme avec ses inférieurs.

Moltke est mis au courant, le 5 au matin, de la dépèche chiffrée parvenue au Koi; depuis le 4 au soir, il connaît d'ailleurs par un télégramme de Frédéric-Charles la difficulté pour la IP armée d'user de la route Saint-Wendel, Neunkirchen, que la P^ armée tient à Saint-Wendel et à Ottw^eiler, et le refus de Steinmetz de la dégager, parce qu'il doit le 5 maintenir ses emplacements du l\. Il croit

(') En marge, de la main du Roi : « Est-ce une position de flanc qu'on prévoyait ? »

i et 5 août la marche a la sarre 189

résoudre les difficultés pendantes et reprendre la direction qui lui échappe, en télégraphiant à Steinmetz :

Quartier général, Mayence, 5 août 1870, i2'»3o soir.

« La route Saint-Wendel, Oltweiler, Neunkircheii sera évacuée demain par la I'^ armée.

« Le 1" corps d'armée est définitivement rattaché à la I"' armée » et c'est tout. D'explications nouvelles à Steinmetz il n'en fournira que le 5 à midi ('), mais par suite de l'encombrement des voies de communication, elles n'atteindront Steinmetz que le 6 à 2'' 3o du matin. A ce moment, sa décision est prise depuis longtemps; il ne la changera pas.

La journée du 5 a produit son effet sur Steinmetz. Muni de la laconique dépêche « La roule Saint-Wendel, Ottwei- 1er, Neunkirchen sera évacuée demain par la P* armée » qui ne l'éclairé pas, ne recevant aucune réponse aux demandes d'explications réitérées qu'il a adressées, il va cher-

(') Au COMMANDANT EN CHEF DE LA 1^' ARMÉE, ThOLEY

Quartier général, Mayence, 5 août 1870, midi.

« En réponse à la dépêche chiffrée adressée à Sa Majesté, on fait connaître au commandant en chef de la I^e armée que, quoique les têtes de colonnes de la I[e armée atteignent dès le 6 de ce mois la ligne Neunkirchen, Deux-Ponts, la concentration de cette armée n'en sera pas moins terminée à la date du 7 seulement : les troupes de cette armée devront, autant que possible, jouir le 8 d'une journée de repos, bien nécessaire pour elles, après ,les marches fatigantes qu'elles ont eu à exécuter.

« Dans cet état de choses, il sera avantageux que la !'<= armée conserve d'une façon générale aujourd'hui et demain ses emplacements actuels et qu'elle se ^borne à évacuer complètement la route Saint-Wendel, Ottweiler, Neunkirchen qui est indispensable à la II<= armée pour fion mouvement.

« Le 7 août, la V^ armée, à laquelle, sur ordre de Sa Majesté, a été complètement affecté le le"" corps (Birkenfeld), se mettra en mouvement par les routes de Lebach, Sarrelouis et d'Illingen, Vôlklingen. Tout en évitant d'attirer inutilement l'attention, elle s'approchera de la Sarre pour être prête à franchir cette rivière à partir du 9, entre Sarrelouis et Vôlklingen, et à prendre éventuellement l'offensive contre le flanc gauîhe de l'adversaire, que la Ih armée aborderait de front. |

« Sa Majesté se réserve expressément de donner les ordres pour cette opération, car la manière de l'entamer et la direction à lui donner dépendront de la tournure que les événements auront prise alors à la Ilfe armée. »

l40 LA MVrsŒUVRB POUR LA BATAILLE ^ et 5 aOÛt

cher à comprendre par lui-même, à se faire une idée de la situation et de ce qu'elle lui impose.

Sur la Sarre, l'ennemi a canonné et brûlé dans la nuit les bâtiments de la gare de Saint-Jean, mais sans franc'iir la Sarre ; il semble ensuite retirer ses canons et réduire ses forces devant Sarrebruck, résultats sans doute de la bataille de Wissembourg. Ce sont là les rapports fournis par le général de Gœben, le plus rapproché de la rivière. Mais Gœben est en outre entré en relation avec le IIP corps, qui partage avec lui le cantonnement de Saint-Wendel. On lui a communiqué l'ordre de la IP armée du 4 août visant son déploiement général sur la ligne Neunkirchen, Deux-Ponts, et portant le 6 le IV*" corps à Dcux-Ponls : il connaît l'ordre du IIP corps pour le même jour, 6, aux termes duquel la 5^ division doit s'avancer au sud de Neunkirchen, par Bildstock, jusqu'à Friedrichsthal, et envoyer une forte avant-garde au delà de Sulzbach et de Dudweiler, avec détachement à^ Saint-Ingberl.

Au total, l'ennemi semble se retirer; il est certain que la IP armée se porte, en avant et va devancer la P% si celle-ci reste à hauteur de Tholey; il y a plusieurs manières d'évacuer la route Saint-Wendel, Neunkirchen ; Steiiimetz l'évacuera en portant la P^ armée en avant, à la Sarre.

Dans cet ordre d'idées, il ordonne, le 5 au soir :

« L'armée commencera demain son mouvement en avant vers la Sarre, savoir : le \W corps de Lebach portera ses tètes de colonne jusque vers Guichenbach, avec des avantgardes dans les directions de Vôlkhngen et de Sarrebruck.

Le VlIPcorps gagnera, avec ses têtes de colonne, Fischbach, à l'ouest de Sulzbach, et s'échelonnera en arrière par Ouierscheidt jusqu'à Merzweiler. D'après les renseignements reçus, le IIP corps de la IP armée doit venir demain aux environs de Bildstock. La 3* division de cavalerie se diriger

4 et 5 août LA MARCHE A LA SARRE 1 4 '

sur Lebach, à 8 kilomètres au sud-ouest de Lebach et couvrira le flanc droit de l'armée. Le quartier général de l'armée se transportera demain à Hellenhausen... »

Ces dispositions étaient immédiatement communiquées au Grand Quartier Général (par télégramme), à la IP armée et au IIl^ corps de cette armée.

Comme on le voit, les vues continuent à diverger au Grand Quartier Général et a la T^ armée, faute d'explications suffisantes par Moltke et en raison du laconisme de ses dépêches. On en verra bientôt les conséquences. Le commandement supérieur ne sera pas obéi parce qu'il n'est pas con:pris ou admis. Toute sa combinaison, sa manœuvre pour aborder et frapper l'adversaire sera renversée par insuffisance de direction, avant d'être commencée. Il ne suffit donc pas de faire de beaux plans, il faut, dès le début et pendant tou!e l'exécution, un commandement effectif faisant connaître et accepter sa pensée et sa volonté. Moltke, chef d'Etat-Major, ne remplit que la moitié de chacune de ces deux tâches.

Qu'on se rappelle au contraire Napoléon dans ces circonstances toujours brumeuses qui accompagnent les débuts d'une campagne. Sans parler de l'autorité inconte^^tée dont il est entouré, nous le voyons alors écrire à ses maréchaux des lettres de plusieurs pages pour les bien mettre au point, à son point.

Il sait bien, lui l'homme autoritaire par essence cependant, sobre d'explications superflues, que, si l'ordre, par sa fcraie brève et impérative, supprime le raisonnement et évite la discussion, il ne suffit pas toujours à éclairer l'esprit des subordonnés, placés aux premiers échelons de la hiérarchie ; que l'obéissance uniquement aveugle ne comporte pas forcément une exécution rationnelle et logique, conforme à la pensée du généralissime. Pour se faire comprendre, il faut

|/|'2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE ^ e/ 5 aOÛt

s'expliquer, parler ou écrire longuement. Faisons-en notre proGt. En dehors des ordres, il y a les directives; en dehors des directives, la correspondance sous sa forme habituelle. Quand on veut s'entendre, on doit se parler ou s'écrire, dans la vie mihtaire comme dans la vie civile. Le silence, le laconisme, ne suffisent au commandement que là où il n'y arien à demander à l'esprit des subordonnés. C'est ce que von der Goltz établit^ quand il fait allusion à l'insuffisance du commandement allemand dans ces journées de la Sarre, et qu'il écrit :

« L'idée du général en chef doit être dans ses grandes lignes connue de tout général pouvant être appelé à. agir d'une façon indépendante. Nous avons vu en 1870 des commandants de brigade et de division (6, i4 août) provoquer par leur initiative personnelle des batailles non préméditées par le commandant de l'armée et décider ainsi par anticipation du sort de l'armée entière. Et il en sera toujours ainsi tant que la troupe sera animée du besoin d'agir et les chcf^ du sentiment de l'indépendance, conditions indispensables cependant pour que les grandes masses agissent avec ensemble et pour qne les meilleures occasions ne soient pas perdues. Mais il n'en est que plus nécessaire d'initier tous les sousordres à l'idée d'ensemble qui guide le général en chef. Le secret n'en sera que très rarement compromis. D'abord, cette divulgation ne sort jamais d'un cercle restreint d'hommes haut placés. D'autre part, au moment où sont donnés les ordres d'exécution, l'événement est généralement si rapproché qu'un renseignement parvenant à l'ennemi lui arriverait trop tard pour pouvoir être mis à profit. »

En tout cas, si l'on examine la situation dans laquelle l'orJre de Steinmetz amenait ses troupes le 6, on voit :

Le VIP corps organisé pour l'attaque ; il y a deux avantf ardes : vers Vôlklingen, Sarrebruck.

4 et 5 août LA MARCHE A LA SARRE lZ|3

Le VHP en deuxième ligne, en réserve, condensé sur 7 kilomètres.

Après les événements de la Sarre et la situation qu'ifs ont créée, on a bien [Historiques de la I'^ armée (') et c'e l'Etat-major allemand] essayé de restreindre les intentions de Steinmelz et la portée de la décision prise le 5 août au soir.

II reste certain néanmoins que, par la position qu'il assignait à la V^ armée par rapport à la IP, il en formait de nouveau, en fait, l'avant-garde de la IP armée; il est également certain que, pour remplir ce rôle, il lui manquait toul d'abord : la connaissance des projets du généralissime.

« Lorsque, dans la soirée du 5, le général de Steinmetz prescrivit les mouvements de la V^ armée vers la Sarre, les projets ultérieurs du commandement suprême lui étaient inconnus (')... » Il a bien demandé des explications, il les attend encore. Il ne peut dès lors remplir qu'imparfaitement, en ignorance de cause, son rôle de commandant d'avant- garde.

Quant au général de Moltke, pour justifier le laconisme de

(') « Comme les troupes de la I^e armée et de la 11^ armée se trouvaient coude à coude, le général de Steinmetz craignait qu'il ne se produisît de l.i confusion dans le cas où la 11^ armée poursuivrait sa marche sans changer de direction, et il voyait la I""* armée privée de la liberté de ses mouvements. De plus, comme il fallait encore prendre des dispositions pour le déploiement des Vile et Ville corps, il se croyait obligé d'étendre les cantonnements non seulement vers l'ouest, mais aussi vers le sud, en vue de faire place vers Thoiey au i" corps et à la division de cavalerie.

« 11 n'entrait nullement dans les intentions du général Steinmetz d'attaquer la forte position occupée par l'ennemi devant Sarrebruck depuis le 2 août Dans sa pensée, la répartition des troupes ordonnée pour le 6 août n'avait pour but que de préparer l'occupation de la position comprise entre Sarrelouis et Vôlklingen, position qu'il pensait occuper plus tard, et le fait d'envoyer une avant-garde à Sarrebruck ne témoignait que de l'intention de se couvrir contre l'ennemi établi dans cette position. Le but du mouvement ordonné à la V^ armée était de se placer de manière à pouvoir atteindre la Sarre en une journée de marche et d'assurer aux troupes la liberté de mouvement nécessaire et l'espace indispensable à leur déploiement dans le cas où la Jre armée et la 11= viendraient à attaquer de concert l'ennemi en arrière de la Sarre. »

(^) Guerre franco-allemande, par l'Etat-major prussien.

I 44 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE ^ 6^ 5 aOÛt

ses dépêches, son manque de directives, son commandement au jour le jour, il nous dira bien dans l'Historique de l'Étatmajor allemand :

c( En des circonstances où chaque jour pouvait amener une grave détermination (résultant, aurait-il pu ajouter, d'une découverte également grave et inattendue), le Grand Quartier Général ne pensait pas pouvoir donner des instructions s'étendant au delà de la période immédiate... On regardait au contraire comme nécessaire et suffisant de régler les mouvements des grandes unités tactiques, par des ordres précis, bien que l'action individuelle des commandants d'armée dût s'en trouver restreinte. » Pour notre part, nous retenons de cette citation que, dès le début, le commandant supérieur qui mène trois armées se voit obligé de devenir commandant d'armée, mais nous ajoutons que là est une conséquence forcée de la conception de sa manœuvre stratégique comme aussi de l'emploi de ses forces. Faute de sûreté stratégique, couverture, ou avant-garde générale, il s'avoue impuissant à diriger le groupe d'armées ; la manœuvre stratégique d'une durée de plusieurs jours lui est interdite. Ne disposant que de la sûreté tactique (en renseignements et résistance) fournie par les organes (cavalerie, avant-garde) des corps d'armée, il ne peut mener que ^rs corps d'armée; diriger au jour le jour, faire de la tactique. La manœuvre qu'il compte monter de la sorte ne peut aboutir d'ailleurs, nous l'avons vu (page 72), que contre un adversaire immobile. Mais encore aboutira-t-elle, même dans ce cas ? C'est ce que l'on verra par la suite.

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