CHAPITRE IX LA BATAILLE DE SPICHEREN
Telles sont les conditions générales dans lesquelles, à la V^ et à h H* armée, on commençait la journée du G août.
Sur la Sarre, la cavalerie continuant ses reconnaissances, a signalé, dans la nuit du 5 au 6 et aux premières heures du 6, l'abandon de Sarrebruck et de la Sarre par les Fran= çais; ils se sont retirés; on dit qu'ils embarquent des trou= pes à Forbach; mais en se retirant, chose étrange, ils" n'ont détruit aucun des ponts existants : deux à Sarrebruck, un à Burbach, un à Vôlklingen. Les troupes que ces nouvelles atteignent sont tout d'abord la i4^ division à son arrivée à Guichenbach. Gomment y sont-elles interprétées?
(( Gonformément aux ordres donnés, la tête de colonne de la i4* division arrivait le 6, à g^'So, à Guichenbach; elle devait, comme on le sait, s'y arrêter et pousser une avantgarde vers Sarrebruck, tandis que la i3^ division en avan^ çait une vers Vôlklingen. Là, le général de Kamecke, qui commandait cette division, recevait des rapports dans lesquels on lui signalait la marche en retraite du corps Frossard.
c( Il fit demander des instructions au commandant en chef de la T^ armée (ou au commandant du VII' corps), qui lui répondit d'agir suivant ses inspirations (singulière façon de commander). Il mit aussitôt toutes ses troupes en marche sur Sarrebruck. Il lui semblait naturellement désirable de se trouver en possession des hauteurs du camp de manœuvre abandonnées par l'ennemi, avant que celui-ci ait eu
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le temps de les réoccuper; ces hauteurs avaient en effet- une grande importance pour la protection du débouché de l'armée sur la rive gauche de la Sarre. La conduite de l'ennemi paraissait d'aulant plus surprenante qu'en apparence il n'avait pas de motif pour battre en retraite, et qu'il avait laissé intacts tous les passages de la Sarre ('). »
Quant au général Zastrow, commandant le VIP corps, « prévenu vers lo heures du matin que l'ennemi avait évacué sa position de Sarrebruck, sur la rive gauche de la Sarre, il avait envoyé au quartier général de la V^ armée le capitaine d'état-major de Westernhagen demander au général de Steinmetz la permission de diriger la i3^ division sur Vôlklingen, la i4^ sur Sarrebruck. Celle-ci devait renforcer son avant-garde et l'envoyer prendre une bonne position sur la rive gauche de la Sarre; la i3' division devait aussi faire passer une avant-garde sur la rive gauche de la Sarre; toutes deux devaient envoyer des patrouilles de cavalerie du côté de Forbach pour se renseigner sur la force et les projets de l'ennemi.
« Il ne s'agissait, du moins on le croyait, que d'aller occuper les positions que l'ennemi avait abandonnées à notre grande surprise, afin de l'empêcher de venir reprendre sans obstacle la position de Sarrebruck d'où il* aurait pu gêner les mouvements de la 11^ armée; le général Steinmetz accordait la permission demandée ('). »
Jusqu'ici le commandant de la i4^ division interprèle comme le commandant du VII' corps, comme le commandant de l'armée, la situation constatée. C'est qu'en effet la décision à prendre n'est pas douteuse. A la condition de profiter des circonstances présentes, d'user d'initiative et de vitesse, on peut avoir sans combat l'obstacle de la Sarre;
(■) Von Sghell, Opérations de la I'^ armée.
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il n'y a pas à hésiter; ce sont les passages à prendre et à tenir tout d'abord, en mettant la main sur les hauteurs inoccupées par les Français, d'où on pourrait battre ces passages. Par ce fait, la manœuvre de Moltke va se trouver modifiée : au lieu de la bataille sur la- Sarre qu'il combine depuis plusieurs jours, on aura la bataille au delà de la Sarre; à tous les points de vue, stratégique et tactique, elle est à préférer, pourvu que les troupes de première ligne donnent au Grand Quartier Général de Mayence le temps de la monter.
Gomme conséquence immédiate,^e VIP corps va évidemment se transporter et s'établir sur la rivière; dès à présent, en vertu des ordres donnés, on voit qu'il va avoir à bref délai :
Sa i4^ division à Sarrebruck, en état de soutenir ou de. recueillir son avant-garde de la rive gauche;
Sa i3' division à Vôlklingen, également en état de soutenir ou de recueillir son avant-garde de la même rive.
Ges avantages acquis, une fois la possession assurée des passages de la Sarre et des hauteurs qui les commandent immédiatement, se renseigner sur la force et les projets de l'ennemi an moyen de pati^ouilles de cavalerie terminait pour le moment la tâche du Vil' corps, devenu de fait Tavantgarde d'armées (I"" et IP) hors d'état d attaquer avant plusieurs jours. — Il appartenait à un commandant éclairé de ne pas perdre de vue la réalité de cette situation et de retenir au besoin les ardeurs des troupes qui, d'une action intempestive, devaient forcément faire sortir une crise.
Décision du général de Steinmetz
Mais déjà, tandis que Kameeke a repris sa marche sur Sarrebruck, Steinmetz ordonnait à midi, à Eiweiler (7 kilomètres sud de Lebach) :
« L'ennemi doit être puni de sa négligence. Afin de l'em-
6 aOÙl LA BATAILLE DE SPICHEREÎS 1 5o
pêcher de rentrer dans ses positions qu'il a évacuées sur ki rive gauche de la Sarre, le commandant en chef déclare en approuver l'occupalion, dans rintérêi de la IP armée. On cherchera aussi à gêner les embarquements de troupes françaises qui ont lieu à Forbach et qui ne paraissent couverts» que par peu de monde. »
Dans cet ordre, apparaissent deux idées principales : i) Mettre la main sur les passages de la Sarre, au profit de la II' armée; on l'a déjà vue exprimée;
2) Chercher à gêner les embarquements des Français, retenir l'ennemi qui se dérobe; deuxième idée très discutable en elle-même, comme on le verra par la suite; qui, mise en application, va comporter l'attaque et ouvrir la porte à toutes sortes de dangers : on pouvait le prévoir, on devait dès lors la rejeter définitivement.
Pour justifier cette décision, on a écrit à la T' armée : (( Il n'entrait pas dans les desseins du commandant de la I'* armée d'attaquer l'ennemi le 6 août, dans ses fortes positions, ni même de passer la Sarre. Mais dans le courant de la journée, Vatiiiude de l'ennemi engagea ses troupes à traverser la rivière^ et dès lors il ne sembla pas opportun de les en empêcher. Les instructions adressées au général de Steinmetz ne pouvaient pas lui interdire de profiter de circonstances favorables. »
Cette justification n'en est pas une, car enfin il est ordonné de gêner les embarquements de troupes françaises qui sont
couverts et pour ce faire, il faudra bien attaquer; et, si
l'attaque commencée devient celle des fortes positions de Spicheren, comment l'empêchera le commandant d'armée qui, après l'avoir ordonnée, reste à Eiweiler hors d'état d'enrayer une offensive qu'il a imprudemment déchaînée? Les explications qui suivent corroborent cette critique sur le commandement absent pour conduire une affaire incons>
iOd la manœuvre pour la bataille 6 août
dérément engagée, car c'est T « attituch di V ennemi » qui « engage les troupes à traverser la rivière » (à faire le contraire de ce que veut le commandement), « et dès lors il ne sembla pas opportun de les en empêcher » ; c'est bien là un commandement poussé à un acte qu'il réprouve, par ses troupes qu'entraîne d'ailleurs l'attitude de l'ennemi, c'està-dire des premiers éléments de sûreté de l'ennemi; c'est bien montrer tout le mal-fondé de l'action entreprise dans de pareilles conditions ; c'est bien avouer au total que Steirimetz, après avoir prescrit à tort de gêner les embarquements des Français à Forbach sans mesurer toute la portée de cette décision, ne fait rien pour limiter les conséquences qui en découlent, lorsqu'elles dépassent ses intentions et peuvent à chaque instant devenir désastreuses.
Mais revenons sur la décision elle-même prise à Eiweiler, Steinmetz est peut-être bien parti de Tholej sans l'intention avouée de franchir la Sarre, de frayer la voie à la II'' armée; encore moins d'attaquer l'ennemi pour le retenir, de faire en un mot l'avant-garde du système d'attaque ; il se bornera à former crochet offensif; mais à Eiweiler, sa tendance se transforme, en présence des constatations faites sur l'ennemi, et c'est là qu'il puise pour régler sa hgne de conduite bien plus que dans le développement d'une combinaison émanée de Mayence, qu'il connaît imparfaitement d'ailleurs. Placé par les circonstances au premier rang des troupes allemandes, éclairé au contact de l'ennemi d'un jour particulier, c'est le rôle d'un commandant d'avant-garde qu'il reprend à Eiweiler, comme il essaie de le tenir depuis les débuts de la campagne.
On a déjà vu qu'il ignore les intentions et la manœuvre projetée de Moltke, ce qui lui interdit la préparation complète de cette manœuvre ; mais par ce qu'il sait de la IP armée, fortement en retard sur la T*, il peut fixer les besoins
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[du moment de eetle armée; prendre à son profit les passa- Iges de la Sarre est largement suffisant. Le gros de la IP ar- 'mée ne les atteindra pas avant deux jours. Pousser plus loin le rôle de l'avant-garde, « gêner les embarquements des troupes françaises à Forbacll », retenir et fixer l'ennemi sur la rive gauche en l'y attaquant, c'est évidemment préparer la bataille, mais une bataille à laquelle la W armée ne peut se trouver avant le 9 ou le 10; entreprendre par conséquent une préparation hors de propos, et sans profit pour la IP armée.
L'intention de gêner les embarquements français à Forbach a pu avoir pour objet,, en fixant les Français en Lorraine, de leur interdire toute action dans la direction de Deux-Ponts contre la IP armée, ou plus au sud contre la HP. Mais, si Fon considère la situation de ces deux armées le 6, on constate que la distance qui les sépare des Français met largement à l'abri de toute surprise de la part de l'ennemi, que la sûreté indirecte poursuivie à leur profit par Steinmetz n'a aucune raison d'être. Par contre, l'offensive commencée dans les conditions ci-dessus peut entraîner tout le VIP corps sur la rive gauche de la Sarre et à sa suite la P^ armée; elle y est alors abandonnée à ses propres (orces pour plusieurs jours; la manœuvre est donc aussi pleine de dangers pour la P^ armée, que vide d'avantages pour la IP et pour la IIP armée; bien plus, elle est destructive jde toute combinaison des trois armées; la P% la plus avancée, continuant de marcher sans attendre la IP, allongée de la Lauter (Kaiserslautern) au Rhin, sans attendre la IIP, qui a plus de chemin à faire encore.
Ainsi apparaît comme irrationnelle et intempérante la tendance manifestée à Eiweiler par Steinmetz, d'agir dès le 6 contre les Français; il se fait lui-même commandant d'avant-garde sans une possession sulfisante de la manœuvre
LA MANŒUVRE POm I.A B VTAIÎ.LE
l62 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 6 aOÛt
en cours, et sans limiter son action aux besoins immédiats des armées qu'il précède.
En tout cas, l'ordre lancé, il lui appartenait, s'il voulait rester dans des vues modérées, éviter les dangers, l'attaque des fortes positions, arrêter son armée sur la Sarre, de se transporter aussitôt d'Eiweiler à Sarrebruck, puis sur la rive gauche de la rivière au contact de l'ennemi, seul point d'où il pouvait juger ce que devenaient sur le terrain ses intentions imparfaitement formulées dans son ordre.
En vain, Zastrow intervient-il avec un ordre qui eût pu tempérer l'ardeur des troupes; il prescrit à Dilsburg :
« La i3* division ira sur Vôlklingen et Wehrden et enverra son avant-garde vers Ludweiler et Forbach pour reconnaître l'ennemi de ce côté;
« La i4* division établira son avant-garde renforcée à Sarrebruck, amènera son gros à Rockershausen (sur la Sarre), y établira un pont et lancera des reconnaissances sur Forbach. L'artillerie de corps marchera sur Pûttlingen (nord de Vôlklingen). »
Ces dispositions tardives du commandant du VIP corps d'armée (i heure) ne peuvent retenir la i4' division, laissée libre d'agir à g'* 3o, rendue à Sarrebruck dès 1 1 heures, aussitôt lancée dans l'offensive, et que l'ordre de Steinmetz ne fait qu^inciier.
Elles représentaient bien cependant la conduite à tenir :
Le gros du VIP corps arrêté sur la Sarre libre d'ennemi;
Prise de possession des passages existants, création de nouveaux passages;
Avant-gardes sur la rive gauche pour couvrir ces passages et reconnaître vers Forbach.
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Engagement de la bataille La décision du général de Kamecke
Quelle que soit la valeur de ces décisions prises en haut lieu : ouvrant la porte à une offensive inconsidérée (ordre de Steinmelz, Eiweiler, midi) ; pleines de justesse et d'àpropos (ordre de Zastrow, Dilsburg, i heure), elles ne sont pas en fait la source d'où sort l'engagement de la journée ; l'initiative seule de Kamecke le provoque.
Tandis qu'elles se prennent, Kamecke a depuis longtemps repris sa marche sur Sarrebruck ; en y arrivant, il y trouve le général de Gœben; celui-ci a galopé de sa personne au point intéressant de la journée : trouvant la ville et les ponts inoccupés par l'ennemi, il projette de les faire tenir par ses troupes, par la i6* division, la plus rapprochée, quand il voit arriver la i4^ .division général de Kamecke en tête; dès lors il n'a plus rien à faire à Sarrebruck; l'occupation des passages est assurée, il retourne à son corps d'armée, mais il rencontre bientôt la i6^ division que le canon de la i4* décidément engagée a mise en mouvement.
Passons aux faits.
L'avant-garde de la i4* division (Sg* d'infanterie, i batterie, 3 escadrons de hussards), sous les ordres du général de François, est partie de Guichenbach vers lo heures, suivie de la division, avec l'ordre d'occuper Sarrebruck et de placer des avant-postes sur les hauteurs au sud de cette localité; à II'' 3o, le bataillon de tête, Ill^/Sg, paraît sur le terrain de manœuvre; il est accueilli par un feu d'artillerie partant du Rotherberg; la batterie d'avant-garde s'engage pour le soutenir, à l'ouest de la roule, sur le versant sud du terrain d'exercices.
Les deux autres bataillons du Sg* se portent sur le revers nord du Reppertsberg; le IP/74*) passant par le pont du
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■ (îhemin de fer, couvre à droite, en s'établissanl au Deutsch- Mûhle, tandis que les deux autres balalllons du 74^ passent .sur la rive gauche en réserve de Tavant-garde.
Cette tombée en garde de l'avant-garde de la i4^ division, une fois réalisée, demandait à être consolidée pour assurer d'une façon indiscutable la possession des hauteurs sur lesquelles on venait de prendre pied. Mais le général de Kaniecke portait déjà plus loin ses visées : il projetait de se rendre maître du Rotherberg et, dans cet ordre d'idées, il ordonnait un peu après midi :
Au g,énéral de François, avec la 27' brigade, d'attaquer sur le Rotherberg pour en débusquer l'artillerie ennemie;
A la 28^ brigade, de franchir la Sarre au pont du chemin de fer et de se rassembler sur la rive gauche ;
A l'artillerie de la division^ de franchir la rivière à Sarrebruck et de venir s'établir sur le Reppertsberg pour soutenir l'attaque de la 27^ brigade.
L'attaque était immédiatement entreprise, conformément aux prescriptions du général de François :
Par deux bataillons, IP/74^ et Ill^'/Sg, de Drahtzug contre la gauche française ;
Par deux bataillons, I" et IP/39% par le Sfiftswald contre la droite; les I" et IIP/74^ restant en réserve sur le Reppertsberg.
Elle était soutenue par toute l'artillerie de la division : une batterie au terrain de manœuvre, trois batteries sur l'éperon sud-ouest du Winterberg.
De cette décision spontanée du général de Kamecke, simple commandant de division, sort la bataille de Spicheren ; l'offensive allemande, n'étant ni voulue ni préparée par le ■commandement supérieur, risque d'aborder, sans forces sufûsantes et sans direction d'ensemble, un ennemi intact, sur lequel on a, à la i4^ division, de vagues renseignements.
6 ùOât LA BATAILLE DE SPICHEREX l65
Pour justifier celte décision de Kamecke, l'Historique delà P" armée nous dit : « Les hauteurs qui dominent immédiatement Sarrebruck au sud commandent directemcnl les passages'de la rivière; voyant cette situation, Kamecko jugea nécessaire, pour mieux couvrir les passages et en resiev plus facilement maître, de gagner du terrain en avanl et de déloger l'ennemi qui lui paraissait peu nombreux. » Le peu de valeur des raisons développées montre là faiblesse de la thèse.
Puisque ce sont les hauteurs immédiatement au sud de Sarrebruck qui commandent directement les passages de la Sarre, l'occupation de ces hauteurs suffisait amplement à l'emploi que la P^ armée avait à faire de la Sarre le 6 : se saisir des ponts trouvés, par le plus grand des hasards, inoccupés et intacts; tenir en particulier ceux de Sarrebruck jusqu'à l'arrivée des colonnes de la IP armée ; à ce titre occuper les hauteurs du terrain de manœuvre, du Reppertsberg, du Winterberg (et du Galgenberg, si l'on pouvait s'y maintenir) d'où l'adversaire aurait pu battre ces passages, constituait la tâche de la i4^ division. C'est ainsi d'ailleurs que l'a vu le commandant de la division quand, à Guichenbacfa, loin de l'ennemi, il a ordonné à son avant-garde, à g^^So, d'aller occuper Sarrebruck et d'établir des avant-postes sur les hauteurs au sud. De sang-froid à ce moment, il s'est rendu compte que par ces dispositions le nécessaire sera assuré. L'occupation du FVotherberg n'est pas indispensable à la possession des passages de Sarrebruck. C'est qu'en effet le Rotherberg est à 3. 800 mètres des ponts, distance supérieure à la portée de l'artillerie française qui ne les voit pas d'ailleurs.
S'il change d'avis à midi sur le terrain de manœuvre, s'il décide de conquérir le Rotherberg, c'est, nous dit-on, « pour meiux couvrir les passages et en rester plus facilement mai-
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ire » ; preuve qu'ils étaient couverts et tenus déjà, que Kamecke comptait par là améliorer une situation dès l'instant acquise. Ici commence le contresens. Car enfin, si les Français, libres d'adversaire, ont de leur plein gré abandonné la Sarre et les hauteurs qui la commandent, c'est qu'ils comptent n'en rien faire ; ils ne vont donc pas d'eux-mêmes attaquer ces hauteurs une fois occupées par les Allemands, à moins qu'on ne les y incite; seule l'offensite allemande partant de ces hauteurs contre le Rotherberg peut au contraire les y ramener, si elle échoue, par exemple, devant le Rotherberg. L'offensive allemande ordonnée à midi, loin de consolider l'occupation des hauteurs, risque donc de la compromettre en rappelant un orage qui sans cela s'éloigne de lui-même.
Après cette défaillante justification, on plaide les circonstances atténuantes en faveur de Kamecke, auquel « l'ennemi paraissait peu nombreux ». Dès lors, l'offensive, pense-t-il, ne présente pas d'inconvénients. Sans revenir cependant sur le danger de, provoquer chez l'adversaire une riposte, dont on vient de voir la portée possible, il est certain que, sll'attaque entreprise a besoin de renforts, c'est le VIP corps, puis la V^ armée qui vont accourir sur la rive gauche de la Sarre et fermer décidément à la IP armée les passages de Sarrebruck que l'on a au contraire l'intention de lui ouvrir. C'est la P^ armée abandonnée pour plusieurs jours à ses propres forces. Les conséquences de la décision sont incalculables. La raison voudrait donc qu'avant de tenter l'aventure du Rotherberg on en ait mesuré la portée; qu'avant d'attaquer, on ait reconnu l'adversaire pour savoir ce qu'il vaut sur ce point et sur les hauteurs avoisinantes. A cet égard encore, la décision du général Kamecke s'égare par absence d'information. Il attaque en fait sans savoir ce qu'il a devant lui et sans chercher à le connaître. Il avait cepen-
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dant à midi, à sa disposition immédiate, trois escadrons (i5^ hussards) auxquels il eût dû demander une reconnaissance de la position du Rotherberg et de ses environs, avant d'en décider l'attaque ; il avait à sa portée les escadrons des ^^ et 6' divisions de cavalerie qui, depuis les premières heures de la matinée, exploraient la région. S'il se fût renseigné près d'eux, il eût appris que, vers 9 heures, on avait constaté la présence de deux bataillons avec de la cavalerie 'aux environs de Stiring-Wendel; la présence d'un camp français de l'autre côté de Stiring ; celle d'un autre camp français à Forbach ; il eût appris, comme Rheinbaben le télégraphiait à 1 1 heures, que « les Français occupaient les hauteurs de Spicheren avec de l'infanterie et de l'artillerie et commençaient leur retraite (') », puis, « que les lignes ennemies se déployaient sur les hauteurs en avant de Forbach, tandis que l'î^vant-garde de la i4* division entrait à Sarrebruck pour occuper la ville (')... ».
Renseigné de la sorte, il n'eût pas sans doute entrepris, sans l'assentiment de ses supérieurs, une affaire pour laquelle ses forces se montraient insuffisantes, qui allait engager le corps d'armée, peut-être même l'armée ; muni de ces renseignements, il n'eût pas davantage donné l'ordre d'attaque à midi, n'ayant alors sous la main que six bataillons, sa seconde brigade cheminant encore en colonne de route sur la rive droite de la Sarre ; il n'eût pas attaqué sans prévenir les colonnes voisines, tout autant d'omissions qui allaient d'emblée créer les plus grands dangers à la brigade de François, puis à la division entière. Aussi peut-on conclure que la décision du général Kamecke ne procède ni d'une interprétation rationnelle de son rôle de commandant de division de première ligne dans une armée ou un ensemble de plusieurs
(') Guerre franco-allemande, par l'État-major prussien.
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armées ; ni d'une connaissance acquise de la situation ennemie qu'il laisse sysléniatiquemeiit de côté; mais uniqueziient de l'i^rdeur guerrière, de l'idée préconçue et ariêlV d'attaque, sentiment très respectable incontestablement, qui j e suffit pas toutefois pour fixer la conduite de commandants d'avant-garde au sens complet du mot, chargés de travailler tout d'abord pour le compte des gros qui les suivent, de préparer une manœuvre montée par le haut commandement visant la bataille avec toutes les forces, dont ils n'ont ni à hâter le jour, ni à fixer le lieu.
Qu'on ne voie pas dans les critiques ci-dessus la suppression des vertus militaires les plus nécessaires, l'initiative, l'esprit d'offensive; on ne peut les refuser à certains chefs de la Grande Armée de Napoléon. Leurs actes nous montrent constamment comment ils ont associé ces vertus à une autre tout aussi nécessaire, la discipline, tout d'abord de l'esprit; comment cette vertu des subordonnés prolongeant l'action d'un commandement supérieur, qui constamment les éclaire et les mène, a permis de réaliser les ensembles que réclame l'impitoyable théorie et que l'école allemande de 1870 a cru pouvoir atteindre par un simple appel aux i àitiatives de subordonnés abandonnés à eux-mêmes, dans l'ignorance des projets du commandement absent d'ailleurs, devant un ennemi sur lequel ils sont aussi peu fixés.
Un exemple entre autres, celui du maréchal Lannes en octobre 1806 (voir également Masséna à Dego), le pjrouve surabondamment. Lannes est arrivé le 12 devant léna que tenait un corps ennemi d'environ 12.000 à i5. 000 hommes. Après quelques coups de canon, le corps s'est mis en retraite; le 5^ corps français a occupé léna dans la matinée du 1 3 et a poussé une division (Suchet) en avant-garde à l\ kilomètres dans la direction de retraite de l'ennemi vers
6 août LA BATAILLE DE SPICHEREN lG()
Weimar. Le jeune maréchal (irente-huit ans), rendai.l compte de ces faits à l'Empereur clans un rapport daté de midi, 1'^ i3 octobre, ajoute :
« D'après les renseignements donnés par les habitants, le Roi était encore avant-hier (le 1 1) à Erfurt. .J« ne sais s'il veut nous livrer bataille au lieu de se retirer. Il y a un camp d'environ 20.000 à 26.000 hommes entre léna et Wdmar. Je vais pousser des reconnaissances pour savoir au ju^te où l'ennemi se trouva.
(( Je désirerais savoir si l'intention de Votre Majesté est que je marche avec mon corps d'armée sur Weimar.
(( Je n'ose prendre sur moi d'ordonner ce mouvement par la crainte que j'ai que Votre Majesté ne veuille me donner une autr€ direction
« P.S. — J'apprenJs à l'instant le résultat des reconnaissances : que l'ennemi a un camp de 3o.ooo hommes à mie iieue d'ici (4 kilomètres), sur la route de Weimar ; // serait ti^.s possible qu'il voulût nous livrer bataille. »
Ce rapport parvenait à 3 heures à l'Empereur en route déjà d'Auraa vers léna, et provoquait immédiatemejnt de sa part, un ordre de concentration sur léna des 4^ et 6^ corps, de la Garde et des divisions de cavalerie. L'Empereur arrivait à léna un peu après 4 heures, rejoignait Lannes sur \e Landgrafenberg. On connaît la suite : l'arrivée toute la nuit de la Grande Armée sous la protection du 5^ corps, avant-garde immobile, silencieuse, sans feux de bivouac, toujours à l'afFùt.
Que l'on se figure maintenant les mêmes hommes placés à la tête des troupes allemandes en 1870.
La i4^ division n'«ut pas attaqué sans rien savoir. Un Lannes l'eût maintenue à Sarrebruck, « poussant des reconnaissances pour savoir au juste 011 l'ennemi se trouvait », le faisant suivre ç'il est en retraite par des détachements. Les
camps français reconnus, il eût continué d'observer, et d'écrire : « Je n'ose prendre sur moi d'ordonner ce mouvement (contre l'ennemi) par la crainte qu3 Votre ^Majesté ne veuille me donner une autre direction... »
L'Empereur, bien en avant de Mayence depuis plusieurs jours, eût couru à Sarrebruck (au point où sa découverte poî^te sur l'ennemi) pour j prendre la direction des affaires; en cours de route, il eût par ses ordres allongé la marche vers la Sarre de la IP armée et de la P^; arrivé à destination à Sarrebruck, il eût continué de poursuivre la concentration de ses masses sur la Sarre, de Sarrelouis à Sarreguemines, sous la protection d'une avant-rgarde aussi renforcée que possible (par les VHP et IIP corps), momentanément arrêtée par lui et aplatie pour couvrir et dissimuler la manœuvre; personne n'eût attaqué avant que celle-ci ne fût prête. La leçon est toujours la même. Une fois de plus, l'art de la guerre ne consiste pas uniquement, pour les chefs d'un rang élevé et pour les commandants d'avanl-garde, à foncer sur l'ennemi comme des sangliers. Pour qu'il y ait ensemble^ il faut qu'il y ait entente^ consultation et soumission du subordonné à une direction supérieure qui ne se borne pas à faire des plans, mais qui commande effectivement. Que dirait-on d'un chef d'orchestre qui, après avoir indiqué le morceau de musique à jouer, se tiendrait au loin derrière son orchestre, abandonnant aux exécutants le soin de partir et de s'accorder quand et comme ils l'entendraient ? ,
Développement de la bataille
Revenons aux faits. Comme on l'a vu déjà, le canon de la i4^ division a appelé sur le champ de bataille la i6" division. Mais il appelle aussi la 5^ division de la IP armée. Pour le comprendre, il faut reprendre ce qui se passait à cette armée.
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