‹ De la conduite de la guerreChapitre 31 sur 64 · P* ARMÉE · texte numérisé non relu

P* ARMÉE

Tandis que le commandement supérieur (Grand Quartier général, commandants des T^ et IP armées) aboutit, dans la soirée du 7, à ces dispositions exclusives, le 8, non seulement de toute action contre les F'rançais de Lorraine, mais encore de toute précaution contre eux, les commandants de corps d'armée de première ligne reconnaissent le péril, le signalent, y font porter remède.

Dans la nuit du 7 au 8, le général Alvensleben, commandant le IIP corps d'armée, informait, en effet, le général de Gœben, commandant le VHP, que, conformément aux ordres du prince Frédéric-Charles, le IIP corps devait, dès 6 heures du matin, appuyer vers Sarreguemines, pour agir de concert avec le X® corps, contre les rassemblements français reconnus autour de cette localité; il demandait que le VIP corps maintînt ses communications avec lui. Le général de Gœben, en communiquant cette demande au général de Steinmetz, faisait remarquer que, si l'on exécutait les mouvements ordonnés à la P^ armée, on découvrirait entièrement l'importante route de Saint-Avold et de Metz.

8 août LES SUITES DE LA VICTOIRE 20^

Sleinmelz modifiait alors ses ordres et prescrivait, à i^ 3o du matin :

Au VIP corps, de se concentrer à Forbach, avant-garde à liosbruck ;

Au VHP corps, de se concentrer entre Sarrebruck et Forbach;

Au l" corps et à la 3" division de cavalerie, de se rapprocher de Vôlklingen;

A la i'^ division de cavalerie, d^-s'échelonner de Lebach à Saint-Jean.

Par ces dispositions, absolument contraires aux précédentes, non seulement il maintenait sur la route de Sainl- Avold les VIP et VHP corps, mais encore il rapprochait de Sarrebruck toutes les autres troupes de la P^ armée.

Tandis qu'on, rédigeait ces ordres, arrivait, d'ailleurs, du Grand Quartier général, le télégramme :

Hombourg, 7 août, 10*' i5 soir.

« Sa Majesté prescrit à la P* armée de maintenir demain les VIP et VHP corps dans la position qu'ils occupent entre Sarrebruck et Vôlklingen. Les hauteurs de Spicheren seront occupées et défendues en cas d'attaque. Les directives pour le mouvement ultérieur ne pourront être données que lorsque la cavalerie aura procuré des indications certaines sur l'attitude de l'ennemi. La IP armée fait halte également. »

On s'aperçoit enfin qu'il ne suffit pas d'assigner des routes de marche aux armées; de prescrire l'abandon, par la P* armée, de la route Saint-Avold — Metz affectée à la IP armée; il faut bien tenir compte de l'ennemi: ordonner alors l'inverse de ce que l'on a prescrit : le maintien de la I'^ armée sur cette route où elle devra s'organiser et se défendre en cas d'attaque de l'ennemi; voilà pour parer au plus pressé.

Quant aux projets que l'on forme, ils ne pourront être

208 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 8 aOÛt

arrêtés que « lorstjue la cavalerie aura procuré des indications certaines snr Vattilude de l'ennemi. La IP armée Jait halte également ». Au lendemain d'une victoire, on ne peut donc avancer, on Jait halte sur toute la ligne, et le mouvement ne reprendra que « lorsque la cavalerie aura procuré des indications certaines sur l'altitude de l'ennemi » : cette cavalerie que l'on ne commande pas, que Steinmetz met aux bagages comme on l'a vu, que l'on n'oriente pas sur les directions qu'il importe de reconnaître ; qui, même dirigée, eût été incapable de voir au travers d'un service de sûreté ejHiemi, de fournir des indications certaines. La lumière ne peut naturellement sortir d'une pareille somme d'impuissances sinon voulues, acceptées du moins en partie; Moltke est réduit à l'immobilité par ignorance de la situation adverse ; il en sera ainsi plusieurs jours, et quand il se décidera à marcher, car pour faire la guerre il faut bien avancer, il avancera en aveugle; ses projets reposeront non sur des indications certaines, il ne s'est pas organisé pour en avoir, mais sur des suppositions, ou des renseignements d'une autre source. On en verra la valeur.

Quoi qu'il en soit, Steinmetz complétait ses ordres en prescrivant :

Au VHP corps, d'occuper les hauteurs de Spicheren;

Au VIP corps de rester entre Forbach et Volklingen.

Lorsque ces instructions nouvelles parvenaient aux troupes dans la matinée du 8, celles-ci étaient en route pour exécuter les premières; les troupes faisaient demi-tour et finalement se trouvaient dans la journée :

Au VHP corps :

i6' division sur les hauteurs de Spicheren à Etzlint;, couverte par une avant-garde en avant des hauteurs^

i5* division à Spicheren;

8 août LES SUITES DE LA VICTOIRE 209

Au VI I^ corps :

1 3' division à La Grande- l avant-garde à Ludv^^eiler; Rosselle avec ) détachement à Garlsbrunn;

i4^ division, Forbach ; avant-garde à Rosbruck;

Le i^"" corps échelonné de Vôlklingen à Buttlingen et au delà ;

3^ division de cavalerie : Derlen ;

r^ division de cavalerie : Saint-Jean.

En même temps que Steinmetz contremandait la marche de la i'^ armée vers l'ouest, Frédéric-Charles contremandait les mouvements du IIP corps vers Sarreguemines, il avait enfin appris l'abandon de cette localité par les Français, le 7; en même temps il faisait savoir que seule l'aile gauche de la IP armée manœuvrait contre les troupes françaises en retraite à Frœschwiller par Bitche et Rohrbach ; que l'aile droite serait maintenue sur la route Sarrebruck, Saint-Avold. En conséquence, le IIP corps était arrêté à Forbach.

C'est ainsi qu'aux abords de la route Saint-Avold se trouvaient concentrées, au milieu de la journée, la P* armée et l'aile droite de la IP, non sans fatigue ni sans désordre.

Cette masse ne fournit comme organe de renseignement que des reconnaissances d'officier; elles signalent, dès la matinée du 8^ l'abandon de Bouzonville par l'ennemi; entre Boulay et Les Etangs, elles trouvent des bivouacs abandonnés; seuls, les environs de Boucheporn semblent encore occupés ainsi que ceux de Saint-Avold. Steinmetz en conclut que les routes de Boulay et de Bouzonville sont libres; que la gauche des rassemblements français est à Boucheporn.

Sans ordre d'ailleurs du Grand Quartier Général, il décide, dans la soirée, de maintenir son armée en place le 9, et de pousser des détachements de la 3= division de cavalerie, soutenus par un bataillon à Lauterbach, en reconnaissance vers Boucheporn et Saint-Avold.

h\ MANŒUVRE POUR I-A BATAILLE 14

2IO I.\ -MANŒUVRE POUR L.V BATAILLE 8 aOll\

ARMKE

A la IP armée, loule l'aUenlion se porte du côté de Rohrbach, à la recherche des forces françaises en retraite d'Alsace; singulier objectif assigné à la principale armée allemande, en présence des masses françaises àb Lorraine encore intactes. Frédéric-Charles se porte au IV'' corps, qui se tient prêt à agir, aux environs de Klein-Rederching. La Garde atteint Gross-Rederching, et pousse sa cavalerie soutenue par des avant-gardes à Achen et Rohrbach. Le X^ corps entre sans difficulté à Sarreguemines. On a donc des forces importantes (trois corps d'armée et deux divisions de cavalerie) pour se battre à Rohrbach si l'éventualité prévue se réalise, mais « la cavalerie, lancée en avant, trouve la contrée complètement évacuée jusqu'à Lemberg et Lorentzen (') ». Bientôt ce sont les têtes de colonne de la IIP armée qu'elle rencontre. « Les troupes battues à Wœrth semblaient s'être retirées plus au sud, et il n'y avait aucune chance de les atteindre (')• ■» On a bien à la W armée, sur l'invitation de Moltke, lâché la proie pour l'ombre sans profit, c'est évident, mais non sans danger pour le groupe de forces de Sarrebruck, car, le mouvement terminé, on a dans la soirée :

X^ corps : gros à Sarreguemines ; avant-garde vers Puttelange et Metzing ;

Garde : à Gross-Rederching;

IV° corps : tête à Rahling; avant-garde à Lorentzen;

„ , ., ,. i IX^ corps : à Saint-Inqbert,

bn deuxième liqne :•,,.„ x tt , i • .

( Xlr corps : a Habkirchen ;

dispositif qui présente uniront de 33 kilomètres (Sarrebruck,

Lorentzen) pour les quatre corps de tête (IIP, X% Garde et

(') Von der Goltz, Onérations de la IT^ année. ''

8 août LES SUITES DE LA VICTOIRE 2 1 I

IV'' de la IP armée), et qui place la gauche de celte armée à 35 kilomètres de la roule dangereuse de Sainl-Avold et Melz.

Les brigades de la 5= division de cavalerie continuant d'éclairer les colonnes ont atteint isolément :

Brigade Bredow, Lorenlzen ;

Brigade Barby, Puttelange ;

Brigade Redern, Sarralbe.

Il n'y a plus de division.

Ce mode de fonctionnement de la cavalerie va devenir normal. «. Le mouvement de l'aile gau(;he par Rolirbacli avait donné un tel développement au front de la IP armée que le commandant en chef jugeait utile de répartir entre les différents corps d'armée la cavalerie formée jusqu'alors en divisions indépendantes. »

Dans cet ordre d'idées :

La Garde et le XIP corps conservent leur cavalerie propre ;

Le IX^ corps garde la brigade hessoise ;

Le IIP corps, la 6^ division (deux brigades);

Le IV^ corps, la brigade Bredow;

Le X^ corps, les brigades Barby et Redern.

La cavalerie d'armée disparaît donc, comme on a vu disparaître l'avant-garde générale; dès lors, la IP armée va s'avancer, sans que son chef, informé à temps, puisse la manœuvrerVvec ensemble, à l'abri de toute surprise. Il n'y a plus désormais que des corps d'armée s'éclairant et se gardant pour leur compte, marchant parallèlement entre eux. D'où sortirait dans ces conditions une action d'ensemble contre un but commun ? Celui-ci reste forcéinent indéterminé.

En tout cas et dès le 8 au soir, le commandant de la IP armée, ayant trouvé le vide dans sa manœuvre contre les forces fraiçaises d'Alsace qu'il a visées, et ayant perdu le

2 12 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 8 OOllt

contact avec celles de Lorraine qu'il a abandonnées, ne recevant d'ailleurs aucune instruction du Grand Quartier Général qui n'est pas mieux informé que lui, ne prend aucune disposition particulière pour le 9 et se borne à prescrire aux corps de première ligne de serrer sur leurs têtes de colonne et à ceux de deuxième ligne, de se concentrer :

IX' à Saint-Ingbert;

XII* à Habkirclien.

Immobilité, telle est bien enco\:e la conséquence forcée de l'abandon du principe : rechercher la principale armée ennemie pour la battre. Pour les mêmes raisons, le Grand Quartier Général à Hombourg, loin de tout contact avec l'adversaire, ne peut rien ordonner, et la situation risque de se prolonger de la sorte, si les chefs en sous-ordre, de première ligne, usant d'initiative, n'avaient eux-mêmes éclairé ce haut commandement défaillant même à sa tâche de déterminer les directions sur lesquelles il veut être fixé.

Sur la route de Saint-Avold, en effet, la 6^ division de cavalerie, qui marche en avant du IIP corps, a vu dans la journée du 8 des mouvements de retraite de Saint-Avold sur Metz ; une arrière-garde, qui a tenu les hauteurs de Saint-Avold la matinée, s'est retirée après midi ; elle a fait une halte à la nuit au delà de Longeville.

Le général Alvensleben, commandant le III* corps, informé de ces faits dans la nuit du 8 au 9, décide, pour le g^de porter son corps d'armée à Saint-Avold, et une avant-garde à la croisée des routes Saint-Avold, Faulquemont et Saint- Avold, Metz. Au contact de l'ennemi naissent, comme on le voit, la reprise du mouvement, la lumière sur la situation, l'orientation à donner aux opérations. Là devait se trouver un commandement qui eût voulu s'éclairer. Moltke est à flombourg ; au demeurant, il n'a pas un ensemble de forces

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monté pour attaquer un ennemi après l'avoir recherché avec ce qu'il faut pour le trouver. Il lâche ses troupes sans plus de direction, et s'en rapporte à leurs chefs du soin de dissiper spontanément les brouillards de l'horizon, comme aussi de vaincre quand il le faudra.

Car enGn la bataille peut recommencer le 7, le 8 ou le 9, du fait de ses troupes abandonnées à elles-mêmes en présence de l'ennemi, dans l'inconnu d'intentions qu'il ne fixe pas, ou du fait de l'ennemi, toujours libre d'attaquer; et alors à Hombourg il va manquer à la préparation et à la direction de l'afTaire, comme à Mayence il a manqué à la journée du 6 août sur la Sarre.

Combien plus facile eût été la tâche, en tout cas la lumière, à un commandant d'armée qui, courant le 6 à la bataille, eût pris en main, le 7, la reconnaissance nécessaire, appelé pour cela toute la cavalerie disponible, jeté une forte ; avant-garde sur la route Saint-Avold, Metz, fixé la situation de l'adversaire dans cette direction, puis sur les routes avoisinantes, et encadré, pour finir, le gros des forces adverses, dans ses découvertes successives ! Moltke continue de rester le chef d'État-major d'un monarque âgé qui s'abstient d'intervenir personnellement dans les grandes décisions de la guerre. Il serait difficile de voir, dans la réunion de ces deux hommes à la tête des armées allemandes, un commandement supérieur, capable de rendre à la lutte l'allure suivie et foudroyante que lui imprimait un Napoléon.

Ainsi, l'armée se rapproche-t-elle de l'ennemi, l'action menace-t-elle, ce commandement passe la main à ses subordonnés, rentre en quelque sorte dans la coulisse, disparaît devant l'ennemi, si ce n'est pour regarder ailleurs. Preuve :

La situation à Sarrebruck; trois corps de deux armées jetés par les hasards d'une rencontre sur la rive gauche de la Sarre ; aussi incapables de poursuivre le but principal

2l4 LA MANŒUVRE POLR LA BATAILLE 8 aOllt

de la guerre — le gros des forces françaises supposé à proximité — que de résister à une poussée de ces mêmes forces ; réclamant, par cela même, des secours immédiats que pouvaient d'ailleurs fournir les corps voisins (Garde et X* corps, réclamant une mise en mam effective. Le Grand Quartier Général se contente de prescrire à la V^ armée d'évacuer la route de Saint-Avold et de Metz ; d'appeler Fattention de la \V vers l'armée du maréchal de Mac-Mahon, à Rohrbach. On connaît le résultat : la P* armée s'en va à l'ouest, la II* se concentre vers l'est. Le vide se fait à Sarrebruck ; si, par la dépêche du 7 août 10'' i5 soir, le Grand Quartier Général essaie de se reprendre et de combler ce vide, comme le contre-ordre trouve déjà les troupes en marche pour exécuter les premières dispositions et leur lait faire demi-tour, c'est encore au milieu de plus de désordre qu'on eût reçu l'ennemi le 8.

Toute idée d'action supérieure, de coiïcentralion d'efforts est abandonnée, car en même temps on entreprend, on maintient et on poursuit le 9 encore la manœuvre de Rohrbach ; par l'étendue donnée à la W armée on continue de rester faible devant l'objectif principal.

On sait d'où résulte cette manière de penser : la cavalerie du groupe de Sarrebruck ayant, par suite de son inaction, fourni peu de renseignements, ce groupe reste sans direction.

A la gauche de la IP armée, le général Bredow ayant dit rencontrer des colonnes ennemies, on pousse de ce côté la IP armée. En cours de manœuvre, ces renseignements sont reconnus inexacts ; on ne peut même atteindre l'objectif secondaire visé. Les informations des escadrons Bredow ont entraîné dans le vide les masses de la IP armée. C'est qu'en réalité les limites de la reconnaissance par la cavalerie sont

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bientôt atteintes. Rencontrant l'adversaire, elle en saisit le contour apparent, ne peut voir que rarement au travers de son service de sûreté. Elle fournit évidemment là une base insuffisante aux décisions du commandement supérieur. La cavalerie trouve-t-elle au contraire le vide devant elle, son renseignement négatif a une valeur certaine. C'est ainsi qu'il eu est le 8 et le 9^ quand la 5^ division de cavalerie constate que le pays est libre jusqu'à Lemberg et Lorentzen ; quand la "6^ constate, le 8 au soir, l'évacuation de Saint-Avold.

Aussi, après avoir vu la manœuvre allemande s'emporter par la droite, le 6 août, faute de protection^ la voyons-nous s'emporter par la gauche le 7 et le 8, sur des renseignements insnjjlsants, dans l'un et l'autre cas faute de sûreté.

Que l'on se rappelle Napoléon dans des situations analogues, passant le Danube, par exemple, en i8o5. Il ignore s'il aura tout d'abord affaire à Kutusoff remontant la rive droile du fleuve, ou à Mack en force aux environs d'Ulm; il jette, sur la rive droite, une avant-garde à l'est regardant vers l'armée russe ; une avant-garde à l'ouest, observant l'armée autrichienne ; sous celte double protection, le gros des troupes françaises franchit le fleuve et se prépare à manœuvrer dans l'une ou l'autre direction que l'Empereur déterminera d'après les résultats des reconnaissances de ses avant-gardes.

Un chef des armées allemandes imprégné de sa doctrine 3Ût, le 7 août 1870 :

Maintenu une forte avant-garde en avant de Sarrebruck : les lorces qui y étaient, sous un commandement unique ;

Poussé une avant-garde (un corps d'armée renforcé en cavalerie) vers Rohrbaclî ;

Réuni les masses de l'armée dans la région de Sarreguemines, se préparant ainsi à parer et à riposter dans les deux directions ; puis à prendre l'offensive dans l'une, sitôt la réunion terminée, mais alors à bon escient, d'après le résul-

2l6 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 8 ttOÛt

lat de reconnaissances qu'il eût lui-même poussées et dirigées dans les deux directions, avec des forces suffisantes, les deux avant-gardes.

Il eut tout le temps mené sa manœuvre, avec ses avantgardes, puis son gros, au lieu d'être aveuglé et paralysé dans son commandement du groupe de Sarrebruckpar l'inaction de la cavalerie de droite ; d'être entraîné vers Rohrbach par l'activité de la cavalerie de gauche ; d^êlre mené en un mot par ses troupes, qui ne peuvent en aucun cas organiser cette manœuvre d^ensemble.

Mais si Moltke n'a pas pris en main ou au moins surveillé de plus près la reconnaissance prescrite en avant de Sarrebruck, comme aussi l'action à préparer en arrière, c'est qu'il croit pouvoir agir sans renseignements pris au contact de l'ennemi; il a fait des hypothèses. Dès le 7, il écrit: « On supposait que l'empereur Napoléon était sur la Moselle avec une armée de cinq corps ('). y> C'est contre cette armée hypothétiquement placée qu'il s'agit de manœuvrer. « Si on voulait l'aborder de front, en même temps que l'on tournerait sa droite avec des forces supérieures, il fallait dès à présent maintenir en arrière notre aile droite, c'est-à-dire la T^ armée ; son mouvement offensif devait être en effet d'autant plus ralenti que, par la suite des circonstances relatées plus haut, l'aile gauche de la IP armée avait dû s'étendre fort loin vers le sud, tandis que le centre achevait encore de se masser. Il faut ajouter à ces considérations que l'on n'était pas encore complètement fixé sur la conduite de l'ennemi après les batailles de Wœrth et de Spicheren, et que, par suite, les décisions ultérieures se trouvaient ainsi subordonnées aux renseignements que fournirait la cavalerie sur la situation de la principale armée française ('). »

(') Guerrefranco-allemande, par rÉtat-inajor prussien.

8 aoât LES SUITES DE LA VICTOIRE 217

Voilà bien la manière dont Mollke conçoit une manœuvre.. Après la bataille de la Sarre, avec trois armées, manquée comme on Ta vu, c'est la bataille de la Moselle qu'il prépare. Elle comporte une attaque de front et une attaque de flanc. La première exécutée par la I'^ armée, la seconde par la IP armée. Pour mener la manœuvre à bien, il suffit de placer et de tenir les armées dans des zones de marche qui permettent de les présenter l'une de front, l'autre de flanc.

Ces zones on les demandera à la cavalerie, qui, par les prisonniers, les blessés, les traînards, fixera les routes de retraite de l'adversaire et par suite son front; qui, en trouvant le vide, dira bien qu'on gagne son flanc. Il suffit encore de présenter les deux armées simultanément, pour cela de ralentir la P^ qui se trouve en avant de la IP; et d'aA^ancer celle-ci que la manœuvre de Rohrbach a jetée au loin.

On discutera par la suite l'hypothèse, base de cette combinaison, comme aussi la valeur de la manœuvre en ellemême ; en ce qui nous intéresse pour le moment, retenons que, l'hypothèse admise ce l'empereur Napoléon établi sur la Moselle avec cinq corps d'armée », on peut impunément créer la dispersion à la frontière, abandonner le groupe de Sarrebruck à son insuffisance, lancer la gauche de la IP armée dans une direction divergente, à la poursuite d'un objectif secondaire, il suffit d'avoir refait l'union des forces, la convergence des eff'orts à la Moselle : on en est encore loin, on a du temps devant soi ; il est également inutile de s'informer, de se garder du gros des forces françaises : il est sur la Moselle, on n'a rien à en redouter, il n'y a qu'à marcher à. cette rivière.

Nous avons déjà vu comment un chef français en Lorraine, s'inspiranl du principe le plus élémentaire de la guerre, « frapper dès que les forces sont réunies », et de la possibilité qu'il avait d'avoir les siennes réunies le 7, eût en atta-

2l8 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE Q ClOÛ

quant le 8, au plus tard, chaviré à Forbach la stratégie de Moltke basée sur une^ hypothèse fausse en tout point. On verra par la suite cette stratégie, qui se passe de la connaissance de la réalité recherchée et trouvée, voler de surprise en surprise, comme elle eût volé de danger en danger, peutêtre même en échec, devant un adversaire simplement décidé à agir, à mener et à faire la guerre.

9 août

Ainsi qu'on l'a déjà vu, Alvensleben, informé dans la nuit du 8 au 9, par la 6^ division de cavalerie, que les Français ont évacué Saint-Avold, décide d'y porter son corps d'armée. Une fois de plus, les spectateurs des premiers rangs voient mieux le spectacle que ceux des derniers. Le commandement qui s'y place, surtout s'il a en main une force capable d'éclairer au travers du brouillard, dans les directions qui lui importent, est bientôt en état de juger la situation adverse, tout au moins de saisir les vides qui s'y produisejit, et d'en profiter.

A'o.ci d'ailleurs la contre-partie : la P^ arinée a, de son côté, adressé au Grand Quartier Général, dans la nuit du 8 au 9, les résultats. des reconnaissances de cavalerie; elles signalent l'évacuation des routes de Boulay, de Bouzbnville, la présence des rassemblements français vers Boucheporn ; dans la matinée du g, on a confirmé ces indications ; il n'y a plus d'ennemi entre Saint-Avold et Boucheporn : son extrême gauche est en ce dernier point. Steinmetz demande l'autorisation d'avancer, sa droite vers Boucheporn, « car, dans l'état attuel, la P^ armée ne pouvait tâter Faile gauche de l'ennemi que par les détachements de cavalerie (') » . On se rend

(') Von Schell, Opérations de la /'= armée.

f) août LES SUITES DE LA VICTOIRE 2 i ^^

bien compte sur le terrain que, pour savoir ce que représente cette extrême gauche, il faut la tater, avec d'autres moyens que des recoimaissances de cavalerie. Le Grand Quartier Général, tardivement informé sans doute, répond simplement par le télégramme :

Hombourg, 8 août, 1 1 heures du soir.

« Aucune nouvelle n'ayant jusqu'ici fait savoir si Fennemi avait évacué Boulay et Bouzonville, la T* armée restera demain encore dans les positions qui lui ont été assignées pour aujourd'hui. La IP armée portera demain ses derniers corps sur ha Sarre. » Commandement éloigné, renseignements tardifs, impuissance à commander, peut-on dire; le Grand Quartier Général, faute de nouvelles, arrête encore la I "^ armée sur place.

Mais instruit dans la matinée du 9, d'une façon certaine, de la situation dans la région Boulay, Bouzonville; sollicité également par Steinmetz de faire tàter la gauche de l'ennemi avec de l'infanterie et de l'artillerie, il maintient encore la première armée en place.

C'est qu'en définitive, pour tout expliquer, les agissements de l'ennemi lui importent peu; ce qui l'occupe, c'est l'alignement de ses armées qu'il dispose pour la manœuvre de la Moselle, la IP armée portera, seulement le 10, ses derniers corps sur la Sarre ; dès lors il n'y a rien à faire le 9 avec la V^.

Steinmetz, immobilisé de la sorte sur le champ de bataille du 6, « chargeait alors la 3^ division de cavalerie d'aller reconnaître les positions de l'ennemi, notamment dans la direction de Saint-Avold et de Boucheporn, en la faisant soutenir par un bataillon du P"" corps. Mais le général de Grôben regardait comme peu opportun encore d'engager des partis de cavalerie considérables dans la région montuense et boisée située en avant du front de la P^ armée. Il demeurait

220 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE Q aOÛl

donc à Derlen (rive droite de la Sarre) avec la division, se bornant à augmenter le nombre des patrouilles d'officiers sur la rive gauche de la rivière ('). »

Steinmetz n'aura pas e^ncore sa reconnaissance, même de cavalerie, par suite de la timidité du divisionnaire Grôben, qui, trois jours après la victoire, n'osa avec sa division suivre son armée sur la rive gauche de la Sarre, en raison de la nature montueuse et boisée de la région. Moltke n'aura pas, dans la soirée du 6, plus de renseignements que dans la matinée.

A la II* armée, Alvensleben, dans sa marche sur Saint- Avold, établit, par les malades français recueillis, le passage de plusieurs corps d'armée aux environs de cette localité. La cavalerie de la gauche, au contraire, poussée vers Sarre- Union et Sarralbe, ne découvrait plus de traces de l'ennemi. On concluait de cet ensemble d'informations que « la masse principale de l'armée ennemie se trouvait en marche de la région de Saint-Avold dans la direction de Metz, devant l'aile droite de la IP armée (') », sans que l'on pût dire cependant où elle était dans sa retraite, ajouterons-nous, ni, par suite, si on est en état de lui faire tête, le cas échéant, en raison de l'éloignement de la gauche de la IP armée. Celleci se trouvait, en effet, le 9 au soir :

IV^ corps à Lorentzen,

Garde à Gross-Rederching,

Le X* corps passait en entier sur la rive gauche de la Sarre à Sarreguemines,

XIP corps, tête à Habkirchen,

IX^ corps, tête à Sainl-lngbert,

Le IP corps commençait de débarquer à Neunkirchen,

Quartier Général à Sarreguemines.

(') Von Schell, Opéralions de la /^^ armée.

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