CHAPITRE XI LA MARCHE A LA MOSELLE
Le Grand Quartier Général vient le 9 août de Hombourg à Sarrebruck. Il se dispose à reprendre les opérations. Voici ce qu'on y pense : « Le déploiement de l'armée principale (11^ armée) pouvait être considéré comme terminé; les renseignements avaient fait connaître avec une exactitude suffisante (vu la combinaison projetée, dirons-nous, qui se trouvera juste ou fausse) la situation' de l'adversaire ; rien ne s'opposait donc plus à la continuation du mouvement offensif général vers la Moselle. La question est résolue le soir même et les dispositions nécessaires sont arrêtées {')• »
A 8 heures du soir, on expédiait aux trois commandants d'armée. la dépêche suivante :
Les renseignements recueillis tout Supposer que l'ennemi s'est retiré derrière la Moselle ou la Seille.
((. Les trois armées prendront cette direction.
« Les routes suivantes leur sont respectivement affectées, savoir :
c( IIP armée; la route Sarre-Union, Dieuze et au sud;
IP armée; la route Saint-Avold, Nomeny et au sud;
(( P^ armée; la route Sarrelouis, Boulay, Les Etangs et au sud.
(( Afin de couvrir ce mouvement, la cavalerie devra être lancée au loin et soutenue par les avant-gardes à grande
(') Guerre franco-allemande, par rÉtat-major prussien.
12 2 2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE Q ClOÛt
idistance, de manière à laisser aux armées le temps de se ^concentrer en cas de besoin.
« Sa Majesté prescrira les modifications qu'il y aurait lieu d'apporter aux directions indiquées ci-dessus, par suite de la position ou des mouvements de l'ennemi.
(c La journée du lo août peut être mise à profit par la i " et la IP armée pour laisser reposer les troupes ou pour les amener sur les routes qui leur sont alFeclées.
(c L'aile gauche ne pouvant atteindre la Sarre avant le 12, les corps de l'aile droite n'auront à accomplir que des marches relativement courtes. »
Cet ordre de Moltke inspire plusieurs réflexions : i) Le temps d'arrêt des armées allemandes sur la Saire se prolonge. Le mouvement en avant n'est repris en définitive que le 11. Les V^ et IP armées allemandes qui ont franchi la Sarre, attaqué et vaincu le 6, sont encore immobilisées le 10; elles consacreront la journée à se reposer ou à se disposer sur les routes qui leur sont assignées.
L'effet immédiat d'une victoire à Spicheren, doublée cependant d'une autre victoire à Frœschwiller, le même jour, est donc d'arrêter les masses allemandes; elles sont incapables de supporter et de poursuivre ces heureux résultats, sans s'arrêter, reprendre haleine, se remettre en ordre; il leur faut quatre jours pour cela. Le système d'attaque dont nous avons vu les faiblesses est encore plus faible, semble-t-il, comme dispositif de guerre. Car enfin la victoire n'est qu'un moyen d'arriver aux fins de la guerre, à la destruction d'abord des forces organisées de l'adversaire que garantit seule l'exploitation immédialede la supériorité matérielle et morale créée par cette victoire. Le temps d'arrêt, c'est au contraire la possibilité laissée à l'adversaire de se remettre des premiers coups, de faire appel, du premier jugement rendu par les
ClOÙ! LA MARCHE A LA MOSELLE 22 3
armes, à une nouvelle décision indépendante de la première. En fait, si l'on se rapporte aux premières batailles d'août 1870, ^elles avaient certainement plongé dans le désarroi le plus complet le commandement français, au-dessous de sa tâche dès le début; mais les troupes n'en étaient pas troublées; dans leur état de dispersion, elles ne se voyaient vaincues que par une supériorité numérique écrasante; elles demandaient à venger leurs échecs, certaines de vaincre si on les lançait ensemble à l'attaque. S'arrêter sur la Sarre, comme le firent les Allemands, c'était non seulement épargner la destruction à l'adversaire, mais aussi permettre à ce commandement français de se ressaisir, d'exploiter les sentiments puissants de ses soldats, comme aussi d'incontestables moyens matériels; de frapper dès le 7, le 8 ou le 9 avec l'armée de Lorraine contre les trois corps allemands aveuglés et enchevêtrés en avant de Sarrebruck, d'y remettre tout en question ou d'entreprendre toute autre combinaison : se retirer en arrière où il voudrait pour se réorganiser, se renforcer, puis se défendre ; ou bien se concentrer en un point quelconque de la région, pour de là attaquer avec toutes les forces une partie quelconque de la longue ligne des armées d'invasion, la droite comme on l'a déjà indiqué; ou la gauche, la IIP armée débouchant des Vosges, contre laquelle il avait le temps de réunir les forces de Lorraine et celles d'Alsace, au total sept corps d'armée; une manœuvre à grands résultats était évidemment possible à tenter avec un pareil délai, contre une ligne si étendue, hors d'état de réunir ses forces avant plusieurs jours.
Qu'on se rappelle Napoléon « tombant comme la foudre » sur une partie de l'armée ennemie pour la culbuter, puis « profitant du désordre que cette manœuvre ne manquait jamais d'apporter dans l'armée ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, sans temps d'arrêt ». Qu'on se rappelle
les étapes de sa marche rapide ininterrompue, en 1806 ; Soalfeld, le 10 octobre; léna, Auerslœdt, le i4; Halle, le 17; l'entrée à Berlin, le 25; Prentzlow, le 28; Lubeck, le 6 novembre; on en retiendra une autre notion de la guerre, comme aussi l'impression d'une union plus intime et plus forte entre un cerveau plus puissant, une volonté plus énergique, une armée plus souple et une organisation mieux articulée. Si la halte des Allemands à la Sarre fut forcée, comme l'histoire semble l'établir, n'est-ce pas là la preuve évidente de la peine que le haut commandement eut à reprendre possession de lui-même et de son armée après des événements imprévus dont la conduite lui avait entièrement échappé? N'est-ce pas la preuve que l'outil trop lourd n'est pas à la main de l'artiste, qu'il lui glisse des doigts ou l'entraîne, dès qu'il s'en sert, le troublant au point qu'il en perd de vue son but : la destruction de la principale armée ennemie?
2) Sur quelle base repose la décision prise le 9 août? Le commandement allemand a-t-il au moins mis à profit le temps d'arrêt forcé de la Sarre, pour éclairer une situation obscure du côté de l'adversaire? Y a-t-il information de sa part, organe de renseignement? L'idée d'une forte avantgarde de cavalerie, émise à Berlin dans l'instruction du 6 mai 1870, vaguement réahsée dans la marche du Rhin à la Sarre, va-t-elle reparaître? Les circonstances semblent l'indiquer.
Tout d'abord les renseignements ont fait défaut : ce On ne pourra envoyer d'instruction pour la suite des opérations que quand la cavalerie aura donné des renseignements certains sur la situation de l'ennemi... ï),dit la dépêche duGrand Quartier Général, le 7, à la 1'* armée. « On n'était pas fixé du tout sur la conduite de l'ennemi après les deux premières batailles. On V avait à peu près verdii de vue. Les décisions ultérieures étaient subordonnées auœ renseigne^
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meiits à recueillir ; de Saint- Avold et de Boulay notamment on pouvait craindre des retours offensifs ('). d On retrouve cette constatation, cet aveu d'ignorance, tous les jours : le 8, le 9, comme aussi la même demande de renseignements, mais sans plus de précision^ sans détermination de ceux qui importent, sans ordre de les chercher^ encore moins sans prise en main d'un organe de découverte, corps de cavalerie ou avant-garde. Le 8 même, à Steinmetz qui demandait à avancer sa droite vers Boucheporn pour tâter l'aile gauche de l'ennemi, on a répondu de maintenir la V^ armée dans ses emplacements.
On n'essaie donc pas de parer à la pénurie de renseignements avouée, par une organisation nouvelle capable de fournir ce que l'on demande. On compte sans doute l'obtenir d'une exploration de la cavalerie, dirigée plus énergiquement par des commandants d'armée heureusement inspirés.
Nous connaissons déjà les faibles résultats (^) de cette exploration sans direction — les commandants d'armée ignorent trop les intentions du Grand Quartier Général — sans force fprudence des divisionnaires), sans contact permanent même dans les directions de Boulay, Bouzonville, Saint-Avold, d'où
(') Guerre franco-allemande^ par l'État-major prussien.
(^) Le 8, la 3* division s'est avancée à Pickard (2 kilomètres de Sarrelouis), puis a rétrogradé sur la rive droite de la rivière pour s'établir à Derlen. La ire est venue à Saint-Jean. La 6^ division en marche sur Saint-Avold le voit bientôt évacuer par l'ennemi qui se retire sur Longeville et Bionville ; elle reconnaît l'occupation de Gros-Tenquin. A la 5^ division, les brigades Barby et Redern se sont avancées sur Puttelange et Sarralbe qu'elles trouvent inoccupés. La brigade Bredow marche plus au sud à Lorentzen et à Sarre- Union, sans rencontrer d'adversaire.
Le 9, la 3e division de cavalerie, invitée à reconnaître vers Saint-Avold et Boucheporn, n'a pas osé s'aventurer dans ce pays montueux et boisé; elle est restée à Derlen, s'est bernée à envoyer des patrouilles qui ont constaté les évacuations réalisées.
En avant du Ille corps, la S* division entre Forbacii et Saint-Avold a poussé un régiment; il est à Marange, au contact de l'ennemi.
A la 5e division, on a envoyé des reconnaissances ; elles ont atteint la ligne ferrée à Phalsbourg, sans rencontrer autre chose que des traînards.
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pouvaient partir cependant des coups redoutables pour la r^ armée enchevêtrée à Sarrebruck. Elle constate le vide là où l'ennemi s'est retiré, ailleurs elle trouve des camps abandonnés; sur la route de Sarrebruck à Metz où l'on rencontre de l'adversaire, ce sont des arrière-gardes en retraite. Par l'élimination des pays inoccupés, on détermine les routes de retraite dû gros des forces de l'adversaire, sans pouvoir dire oii il se trouve, faute d'une cavalerie orientée sur ce but, organisée pour l'approcher, et qui y fût facilement parvenue dans les conditions de 1870, en l'absence de toute [)rotection du côté français. Si Moltke, comme il en parle dans son instruction du 6 mai 1870, eût tenu à avoir ce renseignement, la détermination du centre de gravité de l'adversaire, il eût assigné la tâche et donné la direction à une troupe suffisante pour l'obtenir. Qu'on se rappelle l'avant-garde de la Grande Armée en 1806 renforcée en cavalerie et sous Murât! Moltke disposait ici des r% 3% 5", 6", 12^ divisions de cavalerie et de la division de la Garde, au total six divisions. Quelle capacité d'exploration n'avait-il pas en les réunissant totalement ou partiellement! Son abstention sur ce point montre qu'il ne croit pas le T'enseignement indispensable, qu'il ne poursuit pas plus l'art &^agir en connaissance de cause que l'art d'agir à l'abri de la surprise de l'adversaire. La notion de la sûreté stratégique, au point de vue du renseignement à rechercher pour faire de la connaissance de la réalité la base de ses décisions, lui échappe comme au point de vue d'une protection éventuellement nécessaire. Il assoit ses décisions sur le raisonnement, sur des probabilités logiquement déduites, il décide et agit sur hypothèse.
La manœuvre ordonnée le 9, et visant la Moselle, a en effet comme point de départ l'affirmation: « Les renseignements recueillis font supposer que l'ennemi s'est retiré der-
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rière la Seille ou la Moselle... », qui continue l'idée émise le 7 à Hombourg : (c On supposait que l'empereur Napoléon était sur la Moselle avec une armée de cinq corps. » A peine Mollke était-il fondé à dire que l'ennemi va se retirer derrière la Moselle. Que vaut d'ailleurs l'affirmation lancée? Comme on l'a vu, ce ne sont pas les renseignements de la cavalerie qui la font naître ; ils ont une portée beaucoup plus restreinte ; ils signalent l'évacuation de la région Boulay, Bouzonville; à l'est, celle de la haute Sarre. On est encore loin de la Seille et de la Moselle.
Volontiers, on attribuerait alors l'affirmation à des informations venues d'une autre source que la cavalerie, d'un service d'espionnage par exemple. Ces informations, Moltke ne les a pas eues davantage le 7, le 8, le 9, car elles auraient trop peu répondu à la réalité de la situation française. Un examen rapide le montre ^facilement.
..Le 8 au matin, en effet, la première idée de l'empereur Napoléon était de réunir toutes les troupes disponibles à Saint-Avold, pour arrêter l'invasion. On a vu quels résultats pouvaient sortir de cette décision suivie d'une attaque. Mais, après midi, il décidait de replier toutes les forces françaises sur Châlons. Les ordres étaient donnés dans ce sens, quand le gouvernement de Paris informé de la décision s'opposait à son exécution; l'Empereur se fixait alors à l'idée d'une retraite des forces de Lorraine sur Metz. Le mouvement commençait le 8 au soir et se poursuivait dans la nuit du 8 au 9. En fait, les corps français étaient le 9 sur la Nied. Là, sous la pression de l'opinion publique et du gouvernement de Paris, l'Empereur voulait, le 10, qu'on prît une position défensive ; Lebœuf préconisait l'ofTensive utilisant les renforts de réservistes notamment, arrivés dans les corps; Bazaine, nommé depuis peu de jours au commandement de
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forces de Lorraine, s'opposait à cette offensive et ne trouvait môme pas la position défendable. Finalement, après avoir annoncé à Paris qu'on allait attaquer, sur la nouvelle de l'arrivée prochaine de la IIP armée à Nancy, le conseil de guerre de Pange décidait la retraite sur Châlons.
Ces fluctuations du commandement avaient, en tout cas, pour effet de ralentir notablement le mouvement des Français vers la Moselle. C'est ainsi que le 8 on trouvait :
Le 2^ corps à Gros-Tenquin;
Le 3* corps derrière la Nied française;
La Garde à Courcelles-Giiaussj;
Le 4^ corps à Boulay.
Mais le 9, c'est bien mieux; sous l'influence des dépêches de Paris, revenu à l'idée d'une bataille à l'est de Melz, on les ramène à la Nied allemande; les corps d'armée sont répartis le 10 comme suit :
2^ corps à Remilly;
2^ corps de Pange à Courcelles-Chaussy;
4^ corps à Sainte-Barbe et Glalligny;
Garde en arrière du 3% à Maizerey et Colligny;
Division de cavalerie Forton à Montigny-lès-Metz.
Ce ne sont donc pas des « renseignements recueillis par la cavalerie ou par un autre service qui permettaient à Mollke d'écrire le g que l'ennemi s'est retiré derrière la Moselle ou la Seille )). Cette affirmation résulte pour lui de , l'examen de la situation générale et de la solution rationnelle à y donner pour les Français.
Après le double échec du 6 août, l'adversaire, pense-t-il, doit, pour agir logiquement :
a) D'abord réunir ses forces de Lorraine, en les repliant derrière la Moselle;
b) Rallier au plus tôt les forces d'Alsace, en les retirant pour cela par Nancy et les rejoignant à l'abri de la Moselle;
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c) Agir rapidement s'il ne veut pas être coupé de la route de Paris par la IIP armée.
En conséquence de ces nécessités, l'armée ennemie doit être en pleine retraite le 9; on ne pourra la joindre avant la Moselle. De là sort la nouvelle manœuvre. Ces déductions sont évidemment logiques, rationnelles; là est la conduite vraisemblable de l'ennemi; mais ce n'est pas la vraie^ celle qu'il tient en fait. Ici apparaît bien le caractère propre de rhoiïime de cabinet, du chef d'État-major allemand; c'est un appel constant à la raison; et alors, il assoit ses projets sur des conjectures et des hypothèses raisonnées. ■Malheureusement pour la méthode, elles ne cadrent pas toujours avec la réalité des choses, souvent invraisemblable, née de causes insaisissables ou inexplicables. Homme d'action à un plus haut degré, MoUke e;H tenu plus largement compte des facteurs humains aux effets si variables; il eût cherché à baser ses projets sur la vérité recherchée, puis possédée ; pour cela il eût organisé l'agent de renseignement par excellence, l'aA^ant-garde, ou même sa masse de cavalerie dont la nécessité le frappait à Berlin, le 6 mai, qu'il ne peut constituer sur le théâtre de la guerre parce qu'il n'est pas commandant de troupes.
Sa manière de raisonner, son traitement de l'inconnu, ont fait école dans l'armée prussienne. Von der Gohz lui-même écrit : (c Les dispositions rationnelles de V adversaire ne sontelles pas les plus solides bases que nous puissions donner à nos combinaisons? » Comme si l'histoire de Napoléon, le plus perspicace cependant et le plus clairvoyant des chefs (1806 en particulier), ne répondait pas : non, et ne montrait pas le grand capitaine avançant seulement d'un pas éclairé et par suite sûr, parce qu'il s'éclaire toujours.
Le 9 août, au contraire, la manœuvre de Moltke part de parti pris, sans fondement, sans données certainfs, — il a (fit
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sur hypothèse ; — on verra à l'exécution les faiblesses d'une conception si incomplète.
3) En quoi consiste la manœuvre basée de la sorte? Tout d'abord à gagner la Moselle avec les trois armées; Moltke se rend bien compte, en effet, qu'il n'a pas battu le gros des forces adverses; il doit d'abord l'attaquer; à cette bataille mener les trois armées. Si donc les forces françaises battues à Frœschvviller se retirent dans une direction excentrique, il n'y a pas de détachement à les suivre, toutes les troupes sont acheminées vers la grande bataille, conclusion logique.
Comme la distance de la Sarre à la Moselle est assez grande (quatre étapes, 80 kilomètres de Sarrebruck à Pontà-Mousson), il organise tout d'abord le transport de ses masses à la rivière, cherchant à les y présenter simultanément de front et de flanc, l'aile gauche, à cet effet, abordant la première la Moselle.
Pour ce début de la combinaison, il prépare trois zones de marches réparties comme il suit :
V^ armée : route Sarrelouis, Boulay, Les Etangs et au sud;
IP armée : route Saint-Avold, Nomeny et au sud;
IIP armée : route Sarre-Union, Dieuze et au sud;
Soit, pour la P^ armée (trois corps d'armée, et deux divisions de cavalerie) :
18 kilomètres de front (Boulay, Faulquemont),
Quatre itinéraires au moins ;
Pour la IP armée (sept corps d'armçe, une division de cavalerie) :
26 kilomètres de front (Faulquemont, Dieuze),
Six itinéraires environ possibles;
Pour la IIP armée (cinq corps d'armée, deux divisions de cavalerie) :
25 kilomètres de front (Sarre-Union, Sarrebourg),
Même nombre d'itinéraires.
g août LA MARCHE A LA MOSELLE 23 I
L'opération matérielle de la marche en avant, comme aussi le ravitaillement par derrière, ne va donc pas présenter de difficultés. Quant au front total du dispositif, c'est à 70 kilomètres qu'il s'élève.
Une concentration sur une aile va demander trois jours.
Une concentration au centre va demander deux jours.
4) Si d'aventure donc l'ennemi manœuvre avant qu'on ait atteint ia Seille ou la Moselle, c'est de deux ou trois jours, suivant la direction sur laquelle on le trouve, qu'il faudra disposer pour pouvoir rassembler et engager toutes les farces.
S'est-on garanti par un service de sûreté cette possibilité de concentrer en tout cas?
« Afin de couvrir ce mouvement, la cavalerie devra être lancée au loin et soutenue par des avant-gardes à grande distance, de manière à laisser aux armées le temps de se concentrer en cas de besoin. )) Voilà tout ce que dit l'ordre de Moltke; le moyen est insuffisant. Car enfin la cavalerie dispersée sur tout le front saisira les contours de la situation, non la répartition et la distance des forces en arrière de ces contours. Si l'ennemi avance, elle ne l'arrêtera pas, elle ne l'empêchera pas de troubler la concentration nécessaire cependant. Le renseignement à la rigueur pourrait garantir la sécurité, mais il faudrait pour cela qu'il fût certain et envoyé de trois marches en avant. Rien de tel n'est possible, faute d'un gros de cavalerie.
Quant aux avant-gardes d'infanterie poussées en avant, en soutien de la cavalerie, elles vont garantir à celle-ci une position de recueil, c'est tout. Elles ne peuvent, en aucune façon, garantir les trois journées nécessaires à la concentration des forces. Il leur faudrait pour cela une organisation, des effectifs, une indépendance qu'elles n'ont pas.
Mais en outre, si elles sont attaquées, ces avant-gardes
2 32 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE g aOÙt
entraînent les corps d'armée qui les ont fournies; ceux-ci entraînent plus ou moins les colonnes voisines. C'est Spicheren qui recommence, l'inverse d'une action conduite. L'intériorité est ici notoire du système d'attaque de Mollke demandant tout à son corps de bataille : reconnaître, couvrir, marcher, manœuvrer, combattre. Comme il est facile de le prévoir et comme la suite le prouvera, aucun de ces actes ne sera pleinement rempli :
La reconnaissance s'effectuera à courte distance;
La protection n'existera pas ;
La marche sera lente ;
La réunion des forces ne sera jamais complète : à la bataille, il manquera près de la moitié des troupes; le i8 août, toute la IIP armée et le IV* corps de la IP.
La raideur et l'insuftisance du dispositif uniquement linéaire, qui vise la marche et l'abordage de la Moselle dans certaines conditions, sont encore plus frappantes si, par aventure, il faut entreprendre une manœuvre par l'un des flancs, répondre, par exemple, à une attaque française partant de la Moselle entre Metz et Thionville. Ce défaut d'articulations est alors notoire-
Ce dispositif de marche, imparfait par lui-même, le devient encore davantage par la direction donnée à la marche. Celle-ci ne vise pas le gros, encore intact cependant, de l'adversaire. Si nous considérons en effet les trois zones adoptées,, le centre des forces allemandes se dirige sur la région voisine du sud de Pont-à-Mousson. La manœuvre est montée ferme sur Pont-à-Moussou, quelle que soit la situation de l'adversaire sur la Moselle. Les résultats stratégiques obtenus seront considérables quand on aura, d'après le programme, franchi la Moselle, car on aura bien séparé les forces de Lorraine de celles d'Alsace, comme aussi de la France et de Paris; mais au prix de quelles imprudences
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tactiques ne les aura-t-on pas obtenus, car enfin on peut avoir affaire à l'ennemi avant d'arriver à la Moselle, ou au moment de la franchir?
En tout cas, si par sa direction géographique, le dispositif mis en marche ne se trouve pas dans la direction d'une attaque à monter ou à recevoir, ou bien s'il faut restreindre le front, concentrer les forces, en raison des nécessités reconnues par le service de sûreté ou de la situation trouvée chez l'ennemi, les directions de marches assignées aux .armées ne pourront être changées, ces armées ne pourront travailler ensemble qu'en vertu d'un ordre du Roi : « Sa Majesté prescrira les modifications qu'il y aurait lieu d'apporter aux directions indiquées ci-dessus par suite de la position ou des mouvements de l'ennemi. )) On espère par là éviter les emportements qui se sont produits à la Sarre.
Le dispositif orienté définitivement, rigide par organisa-, tion, ne peut donc qu'aller à la Moselle, son centre visant la région Pont-à-Mousson, Dieulouard, oii n'est pas en principe cependant le gros de l'ennemi, et à la condition encore que l'adversaire négligé, qui n'est ni cherché, ni maintenu, ni observé, reste absolument inactif. Dans le cas contraire, l'inévitable imprévu survient-il, le commandement supérieur se charge d'y pourvoir : « Sa Majesté prescrira les modifications nécessaires. » Mais ce commandement, dirons-nous, qui ne s'est réservé aucune possibilité de se retourner, va faillir à sa prétention : son programme ne se réahsera pas.
Faute d'un organe de renseignement à lui, une fois de plus, le Grand Quartier Général sera le dernier informé de « la position et des mouvements de l'ennemi ». Ce n'est que tardivement qu'il prendra des dispositions pour répondre à une situation grave, à des dangers menaçant les troupes de première ligne. Exemple : Si, dans sa marche sur la Moselle,
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la I'^ armée rencontre l'armée française concentrée aux abords de la route de Saint-Avold à Metz, elle reste exposée aux coups d'une masse supérieure jusqu'à ce que le Roi ail ordonné à la IP armée de se porter à son secours et que le mouvement ait été exécuté : on en prévoit la longueur.
Mais en l'absence cPun organe dj protection^ faut-il encore, pour que le mouvement soit exécuté, que les colonnes de la IP armée soient libres et que leurs avant-gardes ne rencontrent pas de détachement ennemi, autant de circonstances dont on n'est pas maître. ,
L'historique des faits montrera par la suite la valeur de ces critiques. Dès à présent, retenons quelques résultats sommaires :
Le 6 août, tandis que le Grand Quartier Général entreprend la marche à la Moselle, les Français font halte derrière la Nied. Le Grand Quartier Général en est avisé le // après midi; il donne en conséquence pour le 12 un ordre qui n'aura son plein effet que le i5. La parade est tardive comme on le voit.
Mais bien mieux, le 10 au soir, ou plutôt dans la nuit du 10 au iij les Français évacuent la Nied. La I'^ armée en est informée le 1 1 au soir; le Grand Quartier Général, seulement dans la matinée du 12. L'ordre qu'il a lancé le 1 1 au soir et dont l'exécution doit s'étendre du 12 au i5 ne répond plus à la réalité des choses au moment même où il est expédié.
Le 12 au matin, Moltke apprenant l'abandon de la Nied, en conclut que les Français se retirent décidément derrière la Moselle. Il ordonne pour le /J, à la IP armée de gagner la ligne Buchy, Château-Salins, et de s'assurer les passages de la Moselle en amont de Metz. Mais pendant ce temps les Français, qui ont évacué la Nied dans la nuit du 10 au II, font halle le 1 1 à l'est de Metz, le Grand Quartier Gé-
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néral en a connaissance le j3\ il ordonne pour le /^ une concentration de l'aile droite de la IP armée (la gauche est trop loin pour pouvoir être rappelée) capable d'aider la V^ \ précieux, mais insuffisant renfort, apporté évidemment à la r^ armée, à partir du il\-, qui la laisse néanmoins, jusqu'à ce jour, seule exposée aux ccu;)s de l'adversaire. Que de temps s'écoule entre le moment où le danger est reconnu et celui où il est paré ! Pendant tout ce temps, la situation est nettement critique du côté allemand^ si l'adversaire manœuvre, attaque. Sur la Nied, pendant deux journées (lo, II), il frappera deux corps d'armée allemands réduits à leurs seules forces. De même à l'est de Metz les i3 et i4 août; de même encore le i6. Mais un adversaire comme le Gouvernement français, qui a déclaré la guerre sans raison pressante et par anémie, ne peut avoir ni l'énergie de la faire, ni le courage des décisions qu'elle comporte, il ne sait que la subir, c'est alors impunément qu'en face de lui on commet d'indiscutables imprudences et que le commandement allemand, par plus de volonté dans la préparation et l'exécution, arrive forcément à son but final : la victoire.
En ce qui nous intéresse ici, la théorie rationnelle de la guerre, retenons néanmoins à quel point les décisions du Grand Quartier Général allemand étaient tardives, d'une exécution incertaine, manquaient de justesse et se trouvaient à contretemps au moment où elles se réalisaient. On en a trouvé plus haut les raisons.
Si l'on rapproche de ces décisions et de leur mise à exécution l'idée et la répartition des forces qui accompagnent une manœuvre napoléonienne, celle de 1806 par exemple, on verra celle-ci exclusive de tout parti pris, de toute hypothèse arrêtée d'avance, rechercher constamment l'adversaire pour \e frapper avec la masse des forces là où on le trowej'xi, et cela, grâce à un emploi de troupes assez souple
2?S LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 10 aOÛt
pour garantir en toute circonstance ce double résultat; le dispositif reste constamment articulé clans plusieurs sens; la direction d'attaque peut à tout moment être changée, à la demande du renseignement toujours recherché, et malgré l'enne;Tii, grâce à une protection assurée, en tout cas. Jusqu'au dernier instant tout est réset^oé, l'on évite le sàiit dans l'inconuu, le danger d'être surpris] l'impossibilité d'attaquer en bonne condition; et la manœuvre, visant toujours l'adversaire, poursuit ainsi des eirels plus certains, mais non préconçus, par des moyens variables, plus nombreux et plus féconds, toujours à la main du commandement supérieur en état d'intervenir à temps.
10 août
En exécution de l'ordre du Grand Quartier Général donné lo g, la I'^ armée venait le lo sur les routes de marche qui lui étaient assignées, et s'établissait :
VIP corps à Carling et à L'Hôpital, avant-garde à Porcelelte;
V' corps à Creutzwald et à L'Hôpital, avant-garde à Varsberg et Guelting ;
VHP corps à Lauterbach en deuxième ligne ;
3^ division de cavalerie à Ueberherrn ( Bouzonville, . vec des détachements vers | Boulay ;
L'' division de cavalerie à Ludweiler ;
Quartier Général à Lauterbach.
Le mouvement ne se faisait pas sans peine : « On avait à surmonter maintes difficultés... Les distances à parcourir n'avaient rien d'exagéré, mais on s'était croisé àForbach... La journée avait été fort pénible... Ce fut le lendemain seulement que l'on parvint, au prix de nouvelles et sérieuses
10 août LA MARCHE A LA MOSELLE 287
difficultés, à faire arriver les convois demeurés en arrière sur la route de Sarrebruck à Forbach... ('). » Voilà bien un aveu complet de la faiblesse de la situation quatre jours après la victoire, et cela sans aucune menace de l'ennemi; il laisse entrevoir au milieu de quel désordre une attaque de l'ennemi eût trouvé la Y^ armée dans les journées des 7, 8 et 9 août. Les renseignements sur l'adversaire faisaient d'ailleurs entièrement défaut, l'aveu est à noter.
« Gomme les divisions de cavalerie de la V^ armée ne se trouvaient pas en première ligne, le contact direct avec l'adversaire avait presque complètement cessé sur ce point ('). » Oa le sait, en effet, la 3^ division de cavalerie est à l'extrême droite de l'armée, regardant au nord ; la V^ est en arrière du corps de réserve, à Ludweiler, au milieu des convois.
Bien plus, la I'' armée s'établissant de la sorte, au milieu d'une région très boisée, sans s'éclairer sérieusement, ne communique pas son mouvement au Grand Quartier Général du Roi; elle reste perdue toute la journée du ro pour ce commandement supérieur, qui par suite ne peut en user si le besoin se présente (^).
{}) Guerre franco-allemande, par rÉtat-major prussien. (^) Voir les dépêches ci-dessous de Mollke :
a) « Au général de l'inianterie de Sleinmetz, à demander à Vôlklingeu.
Quartier général de Sarrebruck, le lo août 1S70, 7'' Zo scir.
« Le bruit court que Votre Excellence aurait transporté aujourd'hui son quai'tier général de Vôlklingen à Lauterbach.
« Aucun compte rendu officiel n'est parvenu jusqu'ici, ni à cet égard, ni au sujet des mouvements exécutés aujourd'hui par la l^^ armée, ni sur les modifications projetées pour demain dans la situation de cette armée; on en atu'nd encore un .»
b) « Au comrnandant en chef de la I^e armée, Lauterbach {Faire suivre).
Quartier général de Sarrebruck, 11 août, 10 heures malin.
« Sa Majesté est restée pendant toute la journée d'hier et jusqu'à loheures soir, sans indication sur \a situation du quartier général et des corps de la V^ armée; aujourd'hui encore on n'a pas de données sur les mouvements projetés. Sa Majesté rappelle ensuite au commandant en chef les ordres en
2iJ8 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 10 OOIU
En tout cas, au quartier général de cette armée, on s'entretient des événements accomplis et de ceux qui se pré. I arent sur la Moselle : l'hypothèse devient une certitude.
Mais alors on peut tranquillement entreprendre la longue marche qui sépare la Sarre de la Moselle. C'est bien là une guerre qui fait abstraction d'un ennemi agissant, susceptible à tout moment de paraître, de combattre. On va de l'avant sans chercher cet adversaire, se méfier et se garder de lui, sinon, quand on sera arrivé à pied d'œuvre, devant la position où on le suppose. C'est une stratégie qui en prend fort à l'aise. La faiblesse de la conception ressortira même en présence du commandement français de 1870.