scène survenue dans la nuit du i5 au i6 est racontée par Caprivi
(( Lorsque je passai à mon général, en présence de Brandenbourg, l'ordre de 7 heures, Voigls-Rhelz, après l'avoir parcouru, récita sur un ton sarcastique le passage de l'introduclion : « L'armée ennemie est en retraite ! » Je l'entends encore, nous nous regardions sans mot dire. Le comte de Brandenbourg souriait; mais Voigts-Rhetz s'écria : « Ils « n'ont donc pas nos renseignements, ou ils ne les ont pas (( compris. Nous disons sans cesse qu'il y a des masses à (( Metz ; Rheinbaben a croisé le fer avec elles; nous ne pouce vons pourtant marcher vers la Meuse sans savoir ce qu'il « y a à Metz et sans nous débarrasser de cet ennemi.
« Si nous exécutons l'ordre de l'armée? Alors — et le gé- « néral promenait d'une façon comique son doigt médius, c( celui que nous appelions stratégique, sur la carte — il faut « retourner Rheinbaben de l'est vers l'ouest, de la Moselle c( vers la Meuse. Car visiblement le Prince ne compte pas sur « une renconire. Les prisonniers ont pourtant dit qu'ils g: étaient venus aujourd'hui de Metz et que l'armée était (( derrière, et c'est pour ce motif que nous les avons envoyés « rapidement au Prince. » Gomme Brandenbourg et moi nous nous taisions, Voigts-Rhetz continua littéralement : « C'est une stupide histoire, dus ist eine dumme GeschicJite. Le « Prince doit avoir, d'autre part, des renseignements qui en- « foncent les nôtres, probablement des rapports d'espion. Il c( nous faut croire contre l'évidence. Les Français se décie deront difficilement à descendre la Moselle, mais ils peuce vent prendre la diagonale et filer par le nord-ouest. Dans ce tous les cas, ils ne sont pas évanouis; s'ils vont demain ce vers le nord-ouest, une rencontre est trçs probable. »
Au X^ corps on a donc le sentiment de la situation du moment : il y a d'importantes masses ennemies aux «environs
33o LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ttOÛt
de Metz; elles ne sont pas encore en retraite sur les routes ; mais on veut aussi conjecturer Tavenir : ces masses ne descendront pas la Moselle, ne prendront pas la route de Marsla-Tour, mais bien la diagonale, les routes du nord-ouest. Aussi ne craint-on pas une attaque de ces masses françaises, contre les colonnes allemandes dispersées à leur passage de la Moselle, Aussi n'éclairera-t-on pas la situation les jours suivants, en disant où est l'armée ennemie, ni qu'il ne faut pas marcher au nord; on aura perdu la vérité que l'on tenait, pour avoir fait des hypothèses.
En tout cas, tout en exécutant l'ordre du prince Frédéric- Charles de marcher le i6 sur Saint-Hilaire, Voigts-Rhetz ne croit pas pouvoir négliger les rassemblements ennemis qui lui ont été signalés; « il regardait comme nécessaire de combiner avec le mouvement de son corps d'armée une forte reconnaissance sur les campements observés dans la soirée du i5 aux environs de Rezonville. Il avait affecté à cette opération la 5^ division de cavalerie sous les ordres de Rheinbaben qu'il renforçait, le i6 au matin, des deux batteries à cheval de l'artillerie de corps, amenées de Thiaucourt à Xonville par le chef d'état-major du X^ corps, lieutenantcolonel de Caprivi, sous l'escorte d'un escadron de dragons de la Garde. Afin de soutenir celte reconnaissance, l'ordre était donné en outre à la moitié de la 87^ brigade qui se trouvait à Thiaucourt, de se réunir de nouveau, à Ghambley, au détachement du colonel de Lyncker jeté précédemment sur Novéant, dans la vallée de la Moselle. Le général de Voigts-Rhetz projetait de marcher, pendant ce temps, de Thiaucourt sur Saint-Hilaire avec le reste de la 19^ division... » (').
La reconnaissance entreprise dans ces conditions allait
(') Guerre franco-allemande, par rÉtat-raajor prussien.
j6 août GRAVELOTTE 33 1
évidemment résoudre une partie de l'inconnu dans lequel on vivait depuis plusieurs jours. Elle demandait à être conduite avec précaution puisque aucune action n'était préparée dans la direction de Metz, et que les forces de l'aile droite de la W armée marchaient au nord, celles de l'aile gauche à l'ouest. Le commandant du X^ corps ne croyait pas pouvoir sortir davantage de la direction de marche assignée à son corps d'armée, celle de Saint-Hilaire, mais il envoyait son chef d'état-major, le lieutenant-colonel de Caprivi, diriger, dans la matinée du i6, cette reconnaissance; il le déléguait pour faire agir vigoureusement la 5^ division de cavalerie contre les camps français, en vue de les reconnaître. L'accord ne semble pas avoir été facile entre le chef d'élat-major du X^ corps et le commandant de la 5^ division de cavalerie qui, éclairé depuis la veille sur la présence d'importantes masses françaises devant lui, ne voyait que des inconvénients et des dangers à attaquer; il ne se décidait qu'avec peine à pousser une brigade et l'artillerie (4 batteries) en avant de Tronville, à 8''3o, les deux autres brigades suivant à grande distance, en échelons, à droite et à gauche. La batterie de tête ouvrait le feu de la hauteur immédiatement à l'est de Tronville sur les camps de la cavalerie française. Les trois autres venaient ensuite s'établir en avant de celle-ci, sur la hauteur de 5oo mètres ouest de Vionville. Il était environ g^^So. A peu près au même moment se faisait entendre le canon de la 6^ division de cavalerie débouchant par Gorze.
III — Le III' corps dans la matinée
Gomme on l'a déjà vu, le IIP corps, arrêté dans la matinée du i5, pour renforcer le cas échéant la P* armée, avait reçu à 3^25 du soir l'ordre de reprendre son mouvement
3'S2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ClOÛi
vers la Moselle, afin d'atleindre, le i6, Mars-la-Toiir. La marche était' en conséquence reprise entre 5 et 6 heures du soir : la 5^ division, utilisant le pont de Novéant laissé intact par les Français, setabhssait au bivouac vers minuit, couverte par des détachements, d'un bataillon et d'un demiescadron chacun, à Dornot et à Gorze. La 6' division, passant à Champey, s'établissait de Pagny à Arnaville. L'artillerie de corps et tous les trains passaient à Ponl-à-Mousson : les dernières troupes n'arrivaient pas à destination avant 2 heures du matin. Le prince Frédéric-Charles n'avait cessé de répéter aux colonnes qu'il avait rencontrées, qu'il fallait hâter la marche si l'on ne voulait pas manquer l'adversaire, évidemment en retraite. Cette manière de voir concordait parfaitement avec celle d'Alvensleben, commandant le IIP corps. Depuis les affaires de la Sarre et l'immobilité qui les avait suivies, sa conviction était que dans l'armée allemande on savait bien vaincre, mais non profiter de la victoire. Il entendait ne pas manquer la poursuite, à laquelle on l'invitait. Le i6, à 5 heures du matin, ayant pour guide de sa conduite l'ordre donné à Pont-à-Mousson le i5, à 7 heures diî soir, il remettait donc son corps d'armée en mouvement, sur deux colonnes, pour l'établir à cheval sur les routes de Mars-la-Tour et Conflans.
La 5^ division par Novéant, Gorze, sur Vionville;
La 6^ division et l'artillerie de corps, par Arnaville, Onville et Buxières, sur Mars-la-Tour et au delà,
Il n'avait, à ce moment, aucune nouvelle de la 5* division de cavalerie, dont les découvertes de la veille n'étaient pas indiquées dans l'ordre de l'armée; ni du X^ corps, avancé depuis trente-six heures sur la rive gauche de la Moselle. 11 marchait de sa personne avec la colonne de gauche (6^ division d'infanterie).
Vers 7 heures, entre Pagny et les Baraques, il recevait
l6 août GR^VVELOTTE 333
■un premier rcuseignemenl d'une reconnaissance d'officier envoyée, dès 3 heures du matin, chercher la liaison avec la 5^ division de cavalerie ; elle lui faisait savoir que des avantpostes français se. trouvaient entre Tronville et Vionville, Alvensleben ordonnait à la colonne de gauche de se rassembler dans le ravin au sud des Baraques. Continuant à cheminer de sa personne, par le bois de Harl et les Baraques, vers la statue de la sainte Vierge, il apercevait à 8 heures de vastes campements ennemis entre Vionville et Rezonville. Du point de la statue de la sainte Vierge où il se trouvait bientôt, il ne voyait qu'incomplètement le terrain ; il ne pouvait en particulier déterminer ce qu'il avait devant lui, si l'armée française entière était encore là, à l'ouest de Metz, ou s'il n'y en avait qu'une partie. Il recevait, à S'^So, de bonnes nouvelles de la 5^ division d'infanterie, elles faisaient supposer que l'ennemi que l'on avait devant soi se relirait au nord. Ayant ensuite ordonné à la 6" division de cavalerie arrivant par Gorze de gagner le plateau au nord-ouest de cette localité, il prescrivait à g'' 3o à la 6^ division d'infanterie de reprendre sa marche vers Mars-la-Tour, pour gagner de là Jarny. Entre 9^45 et lo heures il quittait la position de la statue de la sainte Vierge, pour rejoindre sa •colonne de gauche, en se dirigeant vers Tronville ; depuis quelques instants on entendait le canon de la 5° division de ■cavalerie près de Vionville ; et vers Gorze celui de la 6^ division de cavalerie, comme on va le voir par la suite. De ce côté la canonnade augmentait bientôt d'intensité.
La colonne de droite (5^ division d'infanterie) avait élé retardée dans sa marche par la 6^ division de cavalerie qui, invitée à la doubler, avait dû franchir homme par homme le pont suspendu de Gorny, et n'avait pu atteindre Gorze avant 8 heures. La division de cavalerie, informée à son
334 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ClOÙt
arrivée à Gorze, par les avant-postes d'infanterie, de la proximité de l'ennemi sur le plateau, notamment sur les hauteurs de Rezonville et dans les bois entre Rezonville et Gorze, avait attendu pour agir que la 5* division d'infanterie eût serré sur Sainte-Catherine ; elle poussait alors une brigade sur Flavigny et une brigade sur Buxières destinée à chercher la liaison avec la 5^ division de cavalerie, lorsque l'ordre lui parvenait (9 heures), d'Alvensleben, de se porter en entier sur le plateau. La première brigade, qui débouchait directement au nord de Gorze, était violemment fusillée de la lisière ouest du bois de Vionville et rejetée dans le ravin de la terme d'Anconville. La seconde, opérant plus à gauche, se maintenait sur le plateau et jappujait la batterie de la division qui ouvrait le feu contre des bivouacs près du bois Saint-Arnould. Il était enviren g*" 3o. A ce moment, on entendait également le canon de la 5^ division de cavalerie près de la route de Mars-la-Tour.
La tête de colonne de la 5' division, débouchant enfin à Gorze, jetait son avant-garde par la ferme d'Anconville dans la direction du bois de Vionville ; on pensait pouvoir continuer avec le gros de la colonne la marche ordonnée sur Flavigny et Vionville. Mais l'action prenait immédiatement une allure violente qui exigeait l'entrée en ligne de renforts ; l'artillerie était engagée en entier; le restant d'infanterie se préparait à agir.
IV — La décision du général Alvensleben
Entre temps, Alvensleben, poursuivant son chemin vers jTronville, rencontrait le général de Rheinbaben.
« Descendant de la hauteur, dit-il, je m'en allais lentement dans la direction de Tronville, c'est-à-dire dans la direction où je venais d'envoyer la 6* division d'infanterie, vers Jarny.
l6 août GRAVELOTTE ii3j
« Aa pied de la hauteur, à mi-distance entre la statue de Sai nie-Marie et Tronville, s'est décidé le sort de la journée. Je trouvai là le général de Rheinbaben, commandant la 5' division de cavalerie, accompagné je crois d'un seul officier d'ordonnance. Le général vint à moi et me dit : « Je ne sais (( pas si je suis plus bête que les autres, mais j'ai toujours « prétendu que l'armée française était là tout entière ; maince tenant j'en suis convaincu. »
(( Le général pouvait dire cela, attendu qu'il était depuis le i4 et toute la jtj irnée du i5 sur les routes que devait suivre l'ennemi.
(( La pensée marche vite en pareille occurrence.
« Si ce n'était pas l'armée française tout entière, c'était dans tous les cas un fort paquet qui était devant moi ; les impressions de Rheinbaben et l'intensité croissante de la canonnade sur toute la ligne le prouvaient.
« Comme le i5, le tableau stratégique se présentait de nouveau devant mes yeux et j'avais la certitude que la situation réclamait l'entrée en ligne de mon corps d'armée. Quant au X^ corps, je n'y pensais qu'en tant que je pourrais me replier sur lui, si je risquais une bataille à front renversé, contre un adversaire si supérieur en nombre. Si le X^ corps pourrait, devrait, saurait me secourir, je ne le savais pas, mais je savais qu'au point de vue du but à atteindre, et d'après la direction suivie par l'armée française, il importait peu que ce but fût atteint à deux milles plus ou moins à l'ouest et qu'en outre, tout pas en arrière me ferait gagner du temps et des forces que l'ennemi perdrait.
« L'entrée en action examinée de plus près n'était ni trop grave, ni trop dangereuse. Il eût été pénible, très pénible de laisser nos blessés sur lé champ de bataille, mais au point de vue du résultat de la journée, c'était sans importance.
« La 6* division (qui venait de quitter son rassemblement
336 LA MANŒUVRE^ POUR LA BVTAILLE l6 GOÙt
aux Baraques), reçut l'ordre d'arrêter sa marche sur Jarny et de faire à-droite dans la direction de Vionville ; non pas que j'aie changé d'opinion sur la position que je jugeais et que je juge encore aujourd'hui la plus favorable stratégiquement et tacliquement, les hcfuleurs de Mars-la-Tour, Conflans (c'est-à-dire le plateau de Ville-sur- Yron), mais parce que je ne pouvais, dans les circonstances présentes, donner un aussi grand front à mes troupes, attendu qu'entre temps la 5*^ division s'était déjà engagée et que le moment des manœuvres était passé.
« Je devais utiliser tant bien que mal le terrain où j'avais pénétré et en faire le meilleur usage possible [make the mosi fOfi't). Il fallait compenser l'infériorité numérique par la force morale de l'attaque.
« Les troupes que j'avais sous mes ordres étaient capables décela, et je disposais en outre, d'ailleurs, de i8 régimenis de cavalerie, attendu que le général de Rheinbaben m'avait offert son concours. Ceci me donnait une grande liberté de mouvement.
« Mais, il y avait un « mais » qui me tourmentait. Certaines impressions sur le degré de sacrifice de la cavalerie, c'està-dire sur les dispositions, par rapport aux autres armes, que manifestaient ses chefs à engager leurs troupes, ont pesé sur mon esprit, pendant toute la campagne.
((* Je disposais de 9.000 cavaliers de première catégorie mais non de la cavalerie correspondante.
« Je pris alors le chemin de Vionville. »
De ce qui précède se dégagent plusieurs considérations : i) D'abord, robli<jation pour le IIP corps d'agir. Il doit, coûte que coûte, arrêter les Français, les empêcher de continuer un mouvement par lequel ils pourraient échapper à
l6 août GRAVELOTTE 887
la II* armée, ou même la frapper tandis qu'elle marche dispersée au nord-ouest ; il doit donner à cette armée le temps d'arriver et de se réunir.
2) La meilleure disposition à réaliser pour alieindre ce résultat consiste à gagner et à occuper les hauteurs de Mars-la-Tour, Conflans, qui barrent les deux routes de Verdun. Le 111*= corps peut entreprendre cette tâche, s'y consacrer entièrement ; s'il est obligé de se mettre en retraite, il trouvera dans le X* corps 'un repli. Le seul inconvénient sera dans le cas d'une retraite qu'on doit prévoir en présence de la supériorité numérique de l'adversaire, l'abandon des blessés, « au point de vue du résultat de la journée c'était sans importance ». Mais au moment où Alvensleben prend sa décision, la question n'est pas intacte, le IIP corps n'est plus hbre de ses mouvements, la 5^ division d'infanterie à la suite des 6^ et 5^ divisions de cavalerie s'est engagée, elle est au combat. Bien plus, ces divisions mettant les pieds dans la fourmilière ennemie ont provoqué de sa part une activité très grande; la bataille est commencée : « l'intensité croissante de la canonnade sur toute la ligne » est là pour le prouver. La 5^ division d'infanterie est engagée au débouché nord de Gorze ; on ne peut songer à porter le restant du corps d'armée, la 6^ division, aux hauteurs de Mars-la-Tour, Gonflans, ce serait donner au corps d'armée un front inacceptable. Retirer la 5"^ division engagée est également impossible. « Car tout mouvement rétrograde exécuté sous le feu, même aux ordres d'un chef de premier ordre comme Alvensleben, aurait entraîné de grosses pertes, poul-êlre même l'anéantissement de certaines fractions ou leur refoulement dans des directions excentriques. »
La 5* division d'infanterie aux prises avec l'adversaire, c'est la possibilité de manœuvrer perdue, il faut bien re-
1 V MANŒUVRE POUR LA BATAILtF 11
338 LA MANŒUVRE POUR LA lîAl AILLE l6 aOÙt
noncer à la solution qu'on eut désiré donner à la question, utiliser tant bien que mal le terrain dont on dispose (ma/te the most of it) et compenser l'infériorité numérique par la force morale de l'attaque. En cette tactique désormais nécessaire au résultat de la journée, pleine de grandeur, faite d'abnégation et d'esprit de sacrifice, AJvensleben se montrera un maître à admirer d'autant plus que c'est en pleine connaissance de cause qu'il décide l'entreprise.
3) Mais si, au moment où il prend sa décision, la situation est déjà engagée au point de ne plus permettre le libre emploi des moyens disponibles, à qui en revient la responsabilité?
Incontestablement d'abord à la 5* division de cavalerie qui, intempestivement actionnée par le lieutenant-colonel de Caprivi, venu du gros du X^ corps, reprend à coups de canon une reconnaissance inutile pour établir la vérité aux yeux de la division : « Je ne sais si je suis plus bête que les autres, dit Rheinbaben toute la matinée, mais j'ai toujours prétendu que l'armée française était là tout entière ; maintenant j'en suis convaincu » ; une reconnaissance sans danger immédiat pour le X* corps protégé par la distance, mais pleine de périls pour les autres colonnes de la IP armée, voisines du terrain où elle s'effectue, pour les colonnes du III* corps en particulier. L'action entreprise sur l'initiative du X* corps compromet l'arrivée du IIP. Là se sent bien l'absence d'une direction supérieure au point forcément sensible de la journée, au contact des rassemblements ennemis précédemment reconnus ; l'absence d'une protection et d'une sûreté stratégiques travaillant pour le compte de l'armée. La sûreté stratégique des corps d'armée, née d'exigences parfois contraires, ne peut la remplacer ; la sûreté du X^ corps appelle aujourd'hui l'orage sur le 111% en avertissant et en provoquant l'ennemi.
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En fait, cependant, le X^ corps n'est pas seul responsable de cette initiative intempestive qui comproamet l'entrée en action du IIP corps.
La 6^ division de cavalerie s'est également engagée et presque en même temps que la 5* division ; elle est sous les ordres d'Alvensleben ; mais un engagement beaucoup plus gros de conséquences s'est encore produit antérieurement à la décision d'Alvensleben, c'est celui de la 5* division d^infanterie, débouchant à Gorze^ tandis que le commandant du corps d'armée est à la statue de la sainte Vierge. Les jaffaires des 5^ et 6^ divisions de cavalerie, maladroitement lancées sur l'ennemi, n'empêchent pas le IIP corps de manœuvrer pour aller aux routes et aux hauteurs de Mars-la- Tour et Conflans ; la chose est décidément impossible après l'engagement de la 5^ division d'infanterie. L'auteur responsable est bien Alvensleben qui, tout entier à l'idée d'exploiter la victoire depuis le 7 août, à l'idée de poursuite en particulier le i5, fortement entretenu, il est vrai, dans cette idée par son commandant d'armée, va toujours de l'avant, sans autre renseignement certain que sa présomption, sans attendre que la 6^ division de cavalerie, qui peut l'éclairer, ait doublé ses colonnes, pris du champ, atteint les plateaux de Vionville ; Alvensleben qui, ne croyant plus au danger de rencontrer un ennemi en état de lutter, pousse son corps d'armée en deux colonnes sans communications, la 6^ division d'infanterie par Arna ville, Onville, Buxières, sur Marsla-Tour; la 5^ division par le coupe-gorge de Gorze, sur Vionville, sans s'être assuré la possibilité de déboucher sur le plateau qu'il vise et d'y réunir ses colonnes; sans se garder aucunement de la direction de Metz qui représente ilout au. moins une garnison capable de mettre à mal sa colonne de droite. Mais s'il est, de la sorte, pleinement et exclusivement à ridée de poursuite, il faut bien reconi/aître
34o LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 00 U
qu'il y est forlemeni poussé et entretenu par son commandant d'armée, le prince Frédéric-Charles, qui, toute la journée du i5, a pressé la marche de ses colonnes, leur disant : a Pour avoir quelques chances de les pincer (les Français), il faut marcher rondement ce soir et demain matin » ; qui a donné l'ordre du i5 août, 7 heures du soir.
On a vu précédemment les causes de l'erreur du Prince : les unes personnelles ; son idée fixe et préconçue dès le i3 août sur la Nied, poursuivie sans vérification les jours suivants ; les autres étrangères à l'homme ; les renseignements qui lui ont été fournis par Moltke. Celui-ci, du champ de bataille du i4) ne parle que de « victoire » ; de ce Français complètement rejetés sur Metz », de « poursuite empêchée par la place de Metz » à reprendre par une offensive de la IP armée contre les routes de Metz à Verdun, « pour y recueillir les fruits de la victoire », avec liberté, pour le commandant de cette armée, de conduire l'opération comme il l'entendra.
C'est qu'en réalité, au Grand Quartier Général, on est bien à Vidée de poursuite et de poursuivre n'importe comment. Mais alors Moltke est l'auteur responsable des dangers courus le 16 août par les troupes allemandes poussées en aveugles et à tout hasard, sur la rive gauche de la Moselle, pour y recueillir les fruits d'une victoire présumée qui, en fait et en droit, est encore à rechercher.
V — Le HP corps à la bataille
Quoi qu'il en soit, quand la bataille remplace cette poursuite née d'un aveuglement parti de haut, Alvensleben, comme ensuite Frédéric-Charles, ne peut que la subir, et la résoudre
l6 aoâl GRAVELOTTE '6[\\
pour le mieux. A celte dure lâche l'un et l'aulre se monlrenl des modèles dignes d'une admiralion sans réserve, prenant résolument l'ofîensive et l'enlretehant jusqu'à la fin de la journée, pour acquérir et maintenir quand même, sur l'adversaire, l'ascendant moral qui constitue bien la victoire.
On connaît les effets immédiats de celle offensive prise avec résolution, mais sans dispositions préalables.
C'est la 5^ division d'infanterie débouchant par Gorze, obligée de faire face, avec son avant-garde d'abord, aux avant-postes français du bois de Vionville; obligée ensuite, par le développement du combat de cette avant-garde, d'abandonner sa marche sur le point de Vionville qui lui avait été assigné, d'engager toute son artillerie, puis toute son infanterie, contre les masses grossissantes de l'ennemi au bois Saint-Arnould, au bois de Vionville et dans la région plus à l'ouest. A midi, après de sérieux efforts et des perles cruelles, la 5^ division a conquis le bois de Vionville et la croupe de terrain qui s'étend de la corne ouest de ce bois vers Flavigny; à la droite, la 9^ brigade est engagée dans un violent combat sous bois ; l'artillerie tient la hauteur ; la 10^ brigade appuie 'au chemin de Buxières à Rezonville ; en résumé, elle combat sur une étendue de près de 3.000 mètres avec quelques bataillons déjà rares comme seule réserve. Devant elle l'adversaire semble pour le moment abandonner la lutte.
La décision d'attaquer sur Vionville prise par Alvensleben avait trouvé la colonne de gauche du IIP corps (6^ division et artillerie de corps) en marche sur Jarny; l'exécution de l'ordre amenait d'abord une certaine confusion.
C'étaient en premier lieu les batteries divisionnaires, puis les batteries de corps qui ouvraient le feu des hauteurs de
342 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 aOÙt
Tronville à Vionville, simplement protégées par quelques escadrons. C'était ensuite l'infanterie de la 6^ division engagée en entier contre Flavigny et Vionville, la ii^ brigade visant plus particDlièrement la première de ces localités, la 12® visant la seconde. Mais bientôt un régiment de cette dernière brigade était entraîné dans un combat violent à la parcelle nord du bois de Tronville, contre la voie romaine. On parvenait bien à se rendre piaître de Vionville, mais le feu que l'artillerie ennemie dirigeait sur cette localité la rendait intenable; il fallait aller de l'avant, enlever Flavigny, puis aborder le plateau découvert qui s'étend à l'est de Vionville. La tâche était des plus dures; les progrès ne s'y faisaient qu'au prix des plus grands sacrifices.
En résumé, vers midi, le III* corps avait engagé toutes ses troupes sur un espace de 6.000 mètres (du bois Saint- Arnould aux abords de la voie romaine), avec une forte séparation entre ses deux divisions lancées dans deux directions différentes.
Sur cette vaste étendue il avait un seul point d'appui sérieux, Flavigny; il m'avait reçu qu'un faible secours, celui du détachement Lyncker (deux bataillons, deux escadrons, une batterie, venus de Novéant à la suite de la 5^ division d'infanterie); un plus important, le détachement Lehmann (quatre bataillons, une batterie, un escadron) approchait du champ de bataille et atteignait Chambley. En dehors de celte dernière troupe, encore intacte, la cavalerie était seule pour le moment à former la seconde ligne.
Il fallait attendre long1emj>s pour voir arriver d'autres secours. Si l'on avait donc résolu la question de barrer à l'adversaire les rautes de retraite, il restait à maintenir cet avantage, et cela dans des conditions déjà très difficiles, sur un vaste espace, avec peu de troupes, et jusqu'au soir sans doute, en présence d'importantes forces ennemies. C'était
l6 août GRAVELOTTE 3^3
par un appel constant à l'ascendant moral et, pour ce faire, par l'emploi continuel de l'offensive, qu'Alvensleben entreprenait et devait continuer de trancher la difficulté. Coristamment il allait attaquer, utilisant au mieux les circonstances et ses faibles ressources.
A peine Vion ville pris, les batteries de la ô^ division d'infanterie se portaient en avant se rapprochant de ce village. Les cuirassiers de la Garde française une fois repoussés par l'infanterie prussienne au sud-est de Flavigny, on leur lançait les escadrons des 'ii^ et 17^ hussards qui, dans leur poursuite, venaient sabrer une batterie de la Garde française et l'état-major même du maréchal Bazaine. Alvensleben faisait ensuite un appel, tardivement et incomplètement entendu, à la 6^ division de cavalerie, pour attaquer les troupes du 2^ corps français décidément en retraite. Vers 2 heures, la situation avait empiré; les dernières compagnies du détachement Lehmann étaient engagées dans le bois de Tronville, on n'avait plus ni un fantassin ni un canon à présenter. Le 3^ corps français, comme on le sait, prenait l'offensive contre la gauche de la 6^ division, notamment dans le ravin de Vionville à la voie romaine.
« A ce moment, dit Alvensleben, la situation est des plus critiques, désespérée même. Les premiers renforts d'infanterie ne peuvent entrer en ligne avant une heure, et entre temps le feu de plus en plus vif des batteries ennemies sur la voie romaine présage une nouvelle attaque ; des nuages de poussière annoncent l'arrivée d'autres troupes, Vionville doit être maintenu à tout prix, la 6^ division doit être dégagée et, pour ce, il faut prévenir l'ennemi par de nouvelles attaques et l'empêcher de prendre conscience de sa supériorité numérique. L'ascendant moral que le IIP corps avait pris et gardé sur l'ennemi parut menacé par les préparatifs d'attaque visiblement dirigés contre la 6^ division.
344 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ttOlL
Il n'était pas 2 heures Dans de pareils engagements il
n'y a plus de manœuvre possible et l'on est dominé par les péripéties du combat. Pour l'issue de la journée, l'abandon de l'ascendant moral était un risque devant lequel tous les autres risques disparaissaient.
« Je décidai en conséquence de prévenir l'ennemi par une nouvelle aliaque, fournie par la cavalerie, attendu que la fatigue des hommes et des pertes considérables ne permettaient plus de songer à la 6"^ division. Je donnai l'ordre au colonel de Voigts-Rhctz (chef d'état-major du IIP corps) de prévenir la brigade Bredow qui était à proximité et placée à cet effet (')• »
On sait quels furent les efïets de cette tactique sur le rrioral du général en chef français, peu porté d'ailleurs à s'éloigner de Metz, A partir de ce moment, les Français ne tentaient plus de retour olTensif par Rezonville.
Mais un orage nouveau s'amoncelait plus au nord.
Le 3^ corps français commençait à faire sentir son action par Saint-Marcel ; le 4^ corps paraissait bientôt par Bruville. Vers 3 heures, le bois de Tronville était abordé sur sa lisière nord par une division du 4^ corps à droite, par une division du 6^ à gauche, tandis qu'il était menacé à l'est par deux divisions du 3^ Les l'ius^,iens perdaient rapidement
(') On connaît l'exécution : la brigade Bredow ayant détaché un de ses trois régiments (i3« dragons) ne disposait plus que de deux (7e cuirassiers, tô^ uhlans).
Elle se trouvait sur les pentes nord-ouest des hauteurs de Tronville, au moment où lui parvenait l'ordre d'attaquer les batteries ennemies de la voie romaine- Elle s'était si peu éclairée et si peu tenue au courant de ce qui se passait devant elle que, obligée par l'ordre de se porter d'abord sur Vionville, elle lançait sur sa gauche deux escadrons pour la couvrir contre l'ennemi qu'elle supposait dans le bois de Tronville.
On croyait ces deux escadrons voués à une destruction si certaine qu'on en tirait au sort les numéros. Tandis que les six autres entreprenaient la chevauchée de la mort, ceux du bois de Tronville ne rencontraient que leur» frères de l'infanterie.
l6 août GRAVELOTTE 3^5
le ravin de Saint-Marcel à Vionville et ensuite le bois de Tronville.
L'infanterie repoussée était recueillie par les batteries groupées à l'ouest de Vionville.
Celles-ci, bientôt prises d'enûlade par l'artillerie française établie à l'ouest du bois de Tronville, étaient obligées de changer de position et de faire front en arrière à gauche, tandis que les débris d'uifanterie échappés du même bois se reconstituaient tant bien que mal et organisaient défensivement le village de Tronville. La situation était des plus critiques; il n'était qu« 3 heures; le IIP corps était à bout de forces : « Me voici bientôt dans la situation de Wellington à Waterloo! s'écriait Alvensleben; je voudrais que le soir ouïe X* corps soit arrivé ; )) la prompte arrivée de renforts pouvait seule en effet le sauver d'un désastre avant la nuit. Heureusement, les têtes de colonne du X^ corps se montraient.
VI — Le X' corps à la bataille
Se conformant aux instructions du commandant de l'armée, le commandant du X* corps avait décidément reporlé ses vues de la route de Mars-la-Tour sur la route de Gonflans. Au lieu d'aller de sa personne près de la 5^ division de cavalerie, il s'était borné à y envoyer son chef d'étatmajor. Dans la matinée du i6, il marchait donc en tête de son corps d'armée, pour gagner le quartier général de Saint-Hilaire qui lui était assigné. Les troupes se suivaient dans l'ordre ci-après :
Briqade de draqons de la Garde. (
i venant
iq' division (réduite à la 38^ briqade, { , ^i • ^ , 1 • N *^ j de Ihiaucourî.
i groupe de batteries, etc.), ( .
20^ division et artillerie de corps parties de Ponl-à-Mous-
son à 5 heures.
346 LA MAxNŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ttOÛl
Le mouvement était en cours d'exécution ; on entendait une canonnade dans le lointain, on l'attribuait à un engagement de la 5^ division de cavalerie et la marche continuait à la Meuse, sans plus de souci de ce qui se passait vers Metz. Mais sur le champ de bataille, le chef d'état-major du corps d'armée, le lieutenant-colonel de Gaprivi, qui avait poussé la 5^ division de cavalerie à agir à Tronville et Mars-la-Tour, prenait déjà d'importantes décisions; témoin du combat dans lequel s'engageait le IIP corps, il n'hésitait pas à appeler à son secours les troupes du X^ corps ; à lo heures, il envoyait chercher le détachement LelMiiann à Chambley ; à io''3o, il adressait à la 20^ division, à Thiaucourt, l'invitation d'accourir sur le champ de bataille. A la même heure, il envoyait au commandant du corps d'armée un rapport sur la situation de l'engagement et sur les mesures qu'il avait déjà prises. Enfin, vers midi, il expédiait au Grand Quartier Général à Pont-à-MoussOn un compte rendu sur la situation critique du IIP corps.
Le général commandant la 20^ division, prévenu ainsi à II'' 3o, au moment où sa colonne arrivait à Thiaucouit; remettait immédiatement ses troupes en mouvement vers le champ de bataille, par Chambley.
La première aide qu'il apportait était deux batteries de corps ; elles doublaient l'allure, venaient s'établir près de la route, au nord-ouest de Tronville, ouvraient le feu à S*" i5 et arrêtaient bientôt les progrès des Français tâchant d'envelopper le bois de Tronville par le nord et l'ouest.
Accouru de sa personne à Flavigny à 3 heures et frappé de la faiblesse de la ligne d'infanterie du IIP corps notamment au centre, il envoyait de Chambley le second régiment de sa colonne et quatre batteries prendre part au combat livré par la 5^ division d'infanterie; à 3''3o, il rencontrait près de Tronville le commandant du IIP corps qui lui exposait
l6 août GRAVELOTTE 347
la nécessité de reprendre le bois de Tronville. Enfln, parvenant à Tronville, il y trouvait le commandant du X^ corps et son chef d'état-major.
Le commandant du X^ corps avait marché en tête de son corps d'armée, avec la brigade de dragons de la Garde; frappé toute la matinée de la persistance et de l'intensité croissante de la canonnade, il avait quitté la route de Verdun pour se porter vers l'est, à Jonville; de là, paraît-il, il pouvait se rendre compte qu'un combat sérieux était engagé, et il envoyait à la 19^ division l'avis que « le IIP corps était engagé dans un combat au nord-est de Chambley, qu'elle eût à faire immédiatement un crochet à droite afin de porter autant que possible secours à ce corps ».
Continuant à marcher vers le champ de bataille, il arrivait à midi et demi à Tronville, d'où il appelait de nouveau les deux divisions de son corps d'armée.
Vers 3'' 3o, la tête de la 20^ division parvenait à Tronville. On avait tout d'abord l'intention de rassembler la division pour la faire agir avec ensemble. Mais les Français étaient maîtres de la majeure partie du bois de Tronville, s'ils enlevaient la parcelle sud, le III^ corps était tourné; il n'y avait pas à différer.
L'ordre était bientôt donné aux cinq premiers bataillons de la division de s'engager pour reprendre le bois de Tronville, tandis que le dernier régiment se rassemblerait près de Tronville; par la suite, il s'engageait, bataillon par bataillon, aux environs du bois de Tronville.
Jusqu'au dernier moment, l'action devait présenter, à la 20^ division comme au X^ corps en général, ce caractère décousu qui lui enlevait toute force.
La 19^ division arrivait sur le champ de bataille une heure environ après la 20^.
Parvenue à Saint-Hilaire, un peu avait midi, elle avait
348 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ttOÛl
poussé sa cavalerie à la route d'Etain, et son service de sûreté face au nord et à l'ouest, en vertu d'une communication du prince Frédéric-Charles du i6 août, 8 heures du matin, portant :
« D'après certains renseignements, la retraite de l'ennemi s'effectue sur la route de Melz à Verdun par Etaia. Votre Excellence poussera sa cavalerie vers cette route. » Vers midi et demi, la canonnade augmentant encore, le général commandant la 19^ division ordonnait de rompre, lorsqu'il recevait d'ailleurs l'ordre du général commandant le X^ corps lui prescrivant « de partir immédiatement pour Ghambley, afin de se réunir au colonel Lehmann ». Il se mettait immédiatement en marche, non sur Ghambley, mais sur Mars-la- Tour avec ses troupes disponibles : la 38^ brigade, soit cinq bataillons, deux compagnies de pionniers, un escadron trois quarts, trois batteries (les détachements Lehmann et Lyncker appartenaient à cette division); la brigade de dragons avait d'elle-même et depuis plusieurs heures pris la direction du champ de bataille.
En approchant d'Hannonville, le général commandant la 19^ division avait d'abord songé à agir contre le flanc droit de l'ennemi par Ville-sur-Yron, mais il devait bientôt y renoncer en raison des renseignements qui lui parvenaient à chaque instant, reprendre la direction de Mars-la-Tour, chercher même, au sud de la grand'route, à rejoindre d'aboro les fractions engagées du corps d'armée.
Comme conséquence, on se rassemblait entre Mariaville et Mars-la-Tour, face à Tronville. A ce moment, le commandant du X^ corps intervenait dans la direction à donner i\ l'opération.
Sa première pensée avait été d'appeler la 19^ d^ision à Tronville pour l'y garder en réserve. Mais, revenu à l'idée de l'offensive, sous l'influence de son chef d'état-major, il or-
l6 août GRAVELOTTE 349
donnait à Tronville à S*" 3o : « ... Afin de dégager notre aile gauche, dirigez votre attaque contre l'aile droite de l'ennemi qui nous serre de près. Je vous ferai soutenir par toute la cavalerie réunie. Lehmann est déjà engagé. »
C'était une ofTensive par Ville-sur- Yron qu'on projetait ainsi. Mais quand cet ordre parvenait à la 19^ division, elle était arrivée entre Mariaville et Mars-la-Tour. D'autre part, le général commandant la 19^ division semble s'être fort peu renseigné sur la situation du combat et en particulier sur la situation de l'aile droite française qu'il avait à attaquer. Dans ces conditions, la 38* brigade (seule infanterie disponible à la 19* division), arrivée en formation de rassemblement face à l'est, au sud de Mars-la-Tour, se forme face au nord pour aborder l'aile droite française; elle exécute dans ce but une conversion à gauche, tout en faisant prendre à ses bataillons leurs intervalles de combat. Son artillerie était déjà en position, au nord-est de Mars-la-Tour. L'action présentait dès le début tous les caractères de la précipitation et de l'incertitude dans la direction. On continua de ne pas la régler. Les bataillons de l'aile gauche formant le pivot de la conversion étaient promptement redressés et attaquaient immédiatement; ils prenaient d'ailleurs leur direction sur la ferme de Greyère ; ceux de l'aile droite, aile marchante, s'engageaient sensiblement plus lard et se dirigeaient, d'ailleurs en divergeant, sur le saillant nordouest du bois de Tronville. On connaît le résultat de cette attaque à laquelle le décousu présidait du«commencement à la fin, comme on vient de le voir. Les cin/j bataillons de la 38^ brigade laissaient en quelques instants sur le champ de bataille 73 officiers et 2.400 hommes sur 96 officiers et 4.5oo hommes qu'ils avaient présentés.
Pas davantage d'ailleurs, le commandant du X' corps d'armée n'avait songé à faire coïncider cette action de la 38* bri-
35o LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 aOÛt
gade avec celle que la 20* division d'infanterie, dont le gros venait d'arriver à Tronville, pouvait entreprendre à ce moment. Une action combinée des deux colonnes lui eût permis d'engager à la fois i5 bataillons et demi de troupes fraîches et de porter de la sorte un grand coup à l'adversaire.
Le 1^' régiment de dragons de la Garde se sacrifiait ponr arrêter la poursuite des Français et sauver de la destruction les débris alFolés de la 38* brigade.
Peu de temps après, sur l'ordre du général commandant le X' corps, les fractions de la 5^ division de cavalerie rassemblées près de Tronville, et d'autres escadrons à sa portée,, au total 22 escadrons, passaient à l'ouest de Mars-la-Tour, se portaient ensuite au nord et attaquaient la cavalerie française que Ton voyait à l'extrême droite de la ligne ennemie. Il en résultait, sans bénéfice appréciable, la grande lutte de cavalerie de la campagne.
Pendant ces combats successifs de cavalerie, le commandant du X^ corps mettait tout en œuvre pour réunir en arrière de Mars-la-Tour, et reporter ensuite à Tronville les restes de la 38^ brigade profondément impressionnés par les incidents de la lutte et franchement en retraite sur Thiaucourt. La confusion ne tardait pas à naître du trouble, la retraite s'étendait même aux troupes encore en état de combattre. A ce moment, en effet, se présentait un officier d'ordonnance de la 20^ division; il venait rendre compte de la situation relativement bonne du combat au bois de Tronville où les bataillons de la division se mainlenaient sans grande perte. Le prenant pour un officier de la 19' division, on lui donnait l'ordre de faire replier la division sur Tronville, de Vj rassembler et d^ occuper le village. Ce mouvement de retraite était déjà en voie d'exécution quand il était arrêté par ordre du général commandant le IIP corps. Il n'en causait pas moins un profond désordre dans la 20* divi-
j6 août GRAVELOTTE 35 1
sion. Elle assurait cependant l'occupation de Tronville et du bois ; la plus grande partie de ses forces se trouvait au sud ai ce bois, elle n'avait que deux bataillons intacts.
Telle était dans la soirée la situation peu brillante du X^ corps, réuni tant bien que mal autour de Tronville, avec 5.000 hommes de troupe.
VII — Le prince Frédéric-Charles sur le champ de bataille
Le commandant de la II' armée, informé enfin à 2 heures par un avis du général commandant la 20' division daté de Tiiiaucourt, ii^'So, galopait au plateau. Il franchissait en cinquante-cinq minutes la distance de plus de 20 kilomètres qui en séparait Pont-à-Mousson.
Arrivé, avant 4 heures, sur les hauteurs qui dominent Gorze, où combattait la 5^ division, il pouvait se rendre compte de la situation générale; sa décision se formait rapidement : il fallait à tout prix attaquer :
i) Pour rejeter l'ennemi sur Metz, conformément à l'idée générale qui avait été le principe des opérations des jours précédents ;
2) Pour empêcher surtout l'adversaire de reconnaître la faiblesse des Allemands et lui interdire d'employer ses, masses disponibles à une attaque qui serait écrasante;
3) Attaquer par la gauche pour rester dans l'idée stratégique et parce que le terrain permettait d'y employer des forces; tandis que, à droite, les renforts déboucheraient goutte à goutte de l'étroit défilé de Gorze.
Dans cet ordre d'idées7il prescrivait au général commandant la 5' division de maintenir à tout prix sa position des
352 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ttOÛt
plateaux nord de Gorze, il lui annonçait l'arrivée de renforts venant du IX^ corps; il se portait immédiatement sur la hauteur au sud de Flavigny.
De ce point il découvrait la partie gauche du champ de bataille. Il était alors 5 heures, par conséquent le moment de commencer Toffensive si on voulait lui faire produire des résultats. De là l'ordre à la 20* division « de marcher contre l'aile droite ennemie avec toutes les forces disponibles et tambour battant ». Mais une grande partie de cette division était engagée à ce moment dans le bois de Tronville qu'il fallait à tout prix maintenir si l'on ne voulait exposer sérieusement le flanc gauche et les derrières de la position prussienne. L'attaque ne pouvait s'exécuter.
De là, également, l'ordre au commandant du X^ corps à Mars-la-Tour, de lancer la 19^ division sur laquelle on n'avait pas d'ailleurs de renseignements précis. On a vu quelles furent les suites de cette attaque insuffisamment préparée lu X^ corps.
Le prince Frédéric-Charles apercevait bientôt de la hauteur de Flavigny le mouvement de retraite de la 38^ brigade; peu de temps après, il était mis au courant de l'importance de l'échec subi. « Il était évident que le combat livré contre l'aile et le flanc droits de l'ennemi avait dégénéré en une attaque de front exécutée dans les conditions les plus difficiles. L'ennemi venait en effet d'affirmer sa supériorité numérique en prolongeant sa ligne. On ne disposait plus d'infanterie pour envelopper l'aile droite française, il ne restait que la 5^ division de cavalerie ('). )
Une pareille constatation, ces échecs, ces difficultés, devaient-ils faire abandonner le principe de l'offensive? Nullement. Mais on modifiait le plan général de la bataille pour
(') Von der Goltz, Historique de la 11^ armée.
j6 août GR-VVELOTTE 353
le rendre applicable encore. Dans l'impossibilité reconnue d'exécuter une attaque d'aile, on allait attaquer partout où on le pourrait, au mieux des circonstances, et après avoir solidement occupé Tronville.
A la droite, la 5^ division d'infanterie, renforcée enfin par des troupes des IX^ et VIII^ corps, commençait à faire quelques progrès; à gauche, l'ennemi, profondément ébranlé sans doute par le sanglant combat de la ferme Greyère, suspendait sa marche, semblait même se retirer : peut-être suffirait-il de gagner quelques points pour s'assurer les droits et les fruits de la victoire ; l'ordre partait pour les fractions du X^ corps, confusément rassemblées autour de Tronville, de se porter de nouveau en avant; l'ordre était en même temps envoyé aux derniers bataillons disponibles de la 6^ division, maintenus jusqu'alors dans un ravin au sud-ouest de Flavigny, d'attaquer en laissant Tronville à gauche, et de pousser aussi loin que possible.
Ces ordres une fois lancés, on examinait attentivement la situation. La fin du jour approchait. Le moment décisif était arrivé; si l'on voulait obtenir des résultats, i\ fallait agir sans hésiter et sans tarder.
Mais les forces manquaient pour pousser plus loin l'ofiTensive et culbuter l'ennemi. Cependant la fatigue et la détente étaient devenues générales après un si long et si violent combat; les forces physiques étaient à bout. Une dernière attaque exécutée même par de faibles troupes pouA^ait, en pareilles circonstances, produire un résultat considérable ; encore fallait-il que la volonté du général en chef ne se laissât pas dominer par l'état d'épuisement de ses troupes, qu'elle sût au contraire exploiter le dernier souffle des hommes et des chevaux, leur demander un dernier et suprême effort pour marcher à l'ennemi.
Cet adversaire d'ailleurs pouvait agir de même; ses res-
354 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 aOÛl
sources lui permettaient d'obtenir non seulement des résultats normaux, mais aussi des succès effectifs.
Ses constants retours offensifs montraient qu'il avait encore des troupes fraîches. Son activité pouvait s'étendre. C'était là un danger à éviter à tout prix.
La nécessité s'imposait donc d'agir^vant lui, de le devancer dans l'attaque.
L'ordre était immédiatement envoyé aux maigres bataillons de la 6* division rassemblés près de Vionville de s'engager par les fossés de la route de Rezonville contre les batteries françaises de la voie romaine.
Le centre de la ligne allemande à l'ouest et au sud de Vionville était constitué par une grande batterie fortement éprouvée par les luttes de la journée : il y manquait de nombreux chevaux; les munitions y étaient presque. épuisées; à changer de position on allait perdre l'avantage immédiat d'un tir réglé : ces considérations étaient ici sans valeur. L'artillerie recevait l'ordre de se porter en avant, pour produire non des effets matériels — tout lui manquait pour y prétendre — mais un résultat purement moral, affirmer la volonté de vaincre, le pouvoir d'avancer, établir ainsi une victoire que l'on cherchait encore.
En même temps, d'ailleurs, le feu redoublait d'intensité à l'extrême droite par l'entrée en ligne de nouveaux renforts; à l'extrême gauche, la 5* division de cavalerie attaquait la cavalerie française.
Il était 7'' 3o. Le mouvement en avant était partout repris; l'ennemi attaquait en même temps sur certains points; lies feux, la fumée, la nuit, arrêtaient bientôt tout progrès, lorsque brusquement, dans les ténèbres, la 6^ division de 'cavalerie chargeait sur Rezonville.
Dernière de toutes les réserves, elle a été soigneusement conservée par Frédéric-Charles, malgré les heures critiques
lO août GHAVELOTTE 355
de la soirée, pour le « rôle prépondérant » qu'il lui a réservé dans l'attaque dernière.
Lui-même donne ses instructions au grand-duc de Mecklembourg qui la commande : conformément à ces ordres, la il\^ brigade débouchant à droite de la grande batterie marche sur Rezonville, en suivant le chemin qui vient de Bruxières.
La i5^ brigade, passant au nord de Flavigny en flammes, débouche à gauche de l'artillerie, suit la direction de la grand'route, se heurte aux combattants de la 6° division d'infanterie, et se lance dans l'obscurité, au nord de Rezonville.
La nuit est enfin venue, le dernier acte est joué; les gros dangers courus par les armées allemandes dans la journée dn i6 août sont momentanément conjurés.
Comme bien on le pense, les attaques répétées dont on vient de parler, la dernière en particulier, n'ont pas entamé l'adversaire ; mais jusqu'au dernier moment elles ont proclamé, pour les Allemands, la volonté, le droit et le pouvoir d'attaquer, retenu les Français sur la défensive, convaincu leur général en chef, peu disposé d'ailleurs à s'éloigner de Metz, qu'il faut tout d'abord assurer ses derrières. Là est la leçon magnifique, la paraphrase du principe connu : « La meilleure manière de se défendre est d'attaquer », devenu même : « Plus on est faible, plus on attaque. »
Ainsi se résume la conduite du général Alvensleben d'abord, du prince Frédéric-Charles ensuite, faite, comme on le voit, d'une superbe logique, accompagnée de viriles décisions, et d'un don du commandement qui anime encore les troupes les plus épuisées.
On a vu l'emploi des forces qui répond à cette tactique. Dans cette course constante à l'ascendant moral, sans espoir de succès décisif, il s'agissait de répéter les actes agressifs
356 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 aOÛt
nécessaires, toute une journée, et cela en l'absence de fortes réserves. On y a pourvu par des actes isolés, au lieu d'ensemble. L'usure successive, qui est toujours un mal, est devenue ici un mal nécessaire; on l'a subie en l'atténuant le plus possible. Il a fallu donner les uns avant les autres; on a donné, mais en assurant à chaque effort la puissance qui lui permettait d'espérer un résultat. On n'a pas lancé une brigade, escadron par escadron, bataillon par bataillon, mais entière. A défaut d'un grand ensemble auquel on a dû renoncer, on a. réalisé des ensembles partiels.
Les troupes allemandes avaient perdu, sur deux corps d'armée, i5.ooo hommes et plus de 700 officiers.
Les Français avaient perdu, sur cinq corps d'armée, 1 6.000 hommes et plus de 800 officiers.
Tels étaient les sacrifices voulus, au prix desquels le commandement allemand, animé du sentiment de la guerre et illuminé par la vue du champ de bataille, réparait ses erreurs et ses aveuglements systématiques de cabinet. Une fois de plus, la tactique vengeait les désastres de la stratégie, le soldat sauvait la direction supérieure. La stratégie était en effet partie en guerre avec quinze corps d'armée poursuivant l'idée maîtresse de « chercher la principale armée ennemie et de la battre ». Le 16, elle n'avait pu présenter aux cinq corps d'armée français, en bon état, pleins de confiance, remontés même par la journée du i4) que deux corps d'armée. Disposant de forces très supérieures à celles de l'adversaire, c'est avec une infériorité notable qu'elle l'abordait. U art de faire le nombre au point voulu, que nous avons vu magistralement pratiqué par Napoléon, devenait Vart de se présenter en situation moindre à un adversaii^e faible, La faillite était complète.
Notons en passant que la formule : Taper et taper dans
l6 août GRAVELOTTE 867
le tas ne contient pas toute la guerrre, au moins pour le haut commandement. Il y a une condition formelle qui engage ce dernier : taper ensemble, et sans laquelle apparaît le désastre. A plusieurs reprises nous avons essayé de montrer comment Napoléon la réalisait dans sa conduite de la guerre, par le jeu desavant-gardes et des gros, permettant de faire le nombre sur la massse ennemie trouvée, grâce au renseignement constamment poursuivi et pris pour base de la manœuvre; à la protection donnant le temps de la monter à coup sûr. On vient de voir les résultats qu'avaient donnés à la stratégie allemande le défaut d'articulation de ses masses, comme sa méconnaissance de la sûreté stratégique.
On a vu par quelles heureuses décisions du champ de bataille Alvensleben et Frédéric-Charles avaient corrigé les imparfaites dispositions de Pont-à-Mousson ou d'Herny; par quelle attitude constamment offensive ils avaient non seulement conjuré la défaite qui les menaçait, mais sauvé la manœuvre stratégique montée sans base et sans sûreté.
Par leur recherche «onstante de l'ascendant moral, maintenu à tout prix, ils avaient bien imposé leur décision, Varrêi à l'adversaire; victoire morale, faite d'énergie et d'action de leur part, singulièrement facilitée, il faut le reconnaître, par l'absence de volonté chez l'adversaire.
Le maréchal français, on le sait aujourd'hui ('), tenait avant tout, le 16 août, à ne pas s'éloigner de Metz, à ne pas se laisser couper de la place ; peu lui importait la route de Verdun que les Allemands consentaient à payer de tant de sang. Mais alors pourquoi aurait-il attaqué, recherché la victoire ?
Elle lui aurait apporté ce qu'il ne voulait pas, la possibilité de se retirer à l'intérieur du pays.
('") Procès de Versailles.
358 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 ttOÛl
Privée de l'impulsion du commandant en chef, comment l'armée française pouvait-elle, même avec sa supériorité numérique, atteindre à la victoire, au renversement de l'adversaire? Cette armée qui d'ailleurs, depuis douze jours, pratiquait la défensive, qui avait été attaquée le 6 et le i4, était désormais atteinte de paralysie morale; elle allait forcément, le i6, se sentir rivée à la position, adopter la défensive, aboutir à l'arrêt. Car l'armée qui est capable de passer subitement de la défensive à l'offensive ne se laisse pas imposer la défensive dès le début : elle prend le rôle d'assaillant. L'offensive stratégique et l'offensive tactique sont inséparables ; il en est de même de la défensive stratégique et de la défensive tactique. L'ascendant moral le veut ainsi.
L'armée française, attaquée le i6, devait naturellement se tenir à une action passive.
Si donc les chefs allemands avaient dépensé sans compter pour obtenir le résultat chet-ché, il faut reconnaître qu'ils avaient rencontré, du fait de l'adversaire, des circonstances particulièrement favorables.
Quoi qu'il en soit, dans la soirée du i6, chaque général en chef s'attribuait à juste titre la victoire, il avait atteint son but : l'Allemand pour avoir saisi et barré à tout prix la route de Verdun , le Français pour avoir maintenu ses communications avec Metz.
Mais en agissant ainsi le premier préparait bien la destruction de l'adversaire; c'était bien l'idée juste de la guerre qu'il poursuivait et qu'il entretenait ainsi dans ses troupes. Le second renonçait à la lutte, par suite à la victoire ; il en détournait ses troupes, il assurait, mais seulement encore pour quelques jours, le salut de son armée.
Entre deux morales si contraires, la justice ne pouvait longtemps différer ses arrêts, ni la fortune hésiter sur qui porter ses faveurs.
l6 août GRAVELOTTE ^ÔQ
Vers 10 heures, après les derniers cpups de feu lires dans le bois des Ognons, tandis que le silence s'étendait sur le plateau, le prince Frédéric-Charles rentrait à son quartier général de Gorze.
VIII — La II' armée dans la nuit du 16 au 17
La crise, momentanément arrêtée par la nuit, n'était pas terminée; elle pouvait se rouvrir le 17. Il en était de même des grands avantages acquis dans la journée, occupation de la route directe de Metz à Verdun et semblant de victoire obtenu; ils pouvaient être remis en question. « L'ennemi avait les masses de son armée rassemblées sur un espace restreint ; on avait constaté sur le champ de bataille la présence des 2* et 4* corps français, de la Garde et de plusieurs divisions de cavalerie; le reste de l'armée française était à proximité et avait également pris part au combat ('). » La vérité enfin commençait de frapper les yeux à l'étatmajor de la IP armée (^). En pareille situation, l'adversaire pouvait reprendre la lutte le lendemain : avec quoi l'arrêterait-on ?
La manœuvre entreprise contre les routes restait sans résultat décisif, tant qu'on n'avait pas rejeté l'adversaire vers le nord ou sous Metz, acculé à une défaite finale. Avec quoi l'attaquerait-on ?
C'était folie de compter sur les IIP et X^ corps. On ne connaissait pas exactement leurs pertes, mais on les savait
(1) Von der Goltz, Opérations de la 11^ armée.
(2) Une fois de plus, c'est au contact de l'ennemi, et seulement là, que la vérité se perçoit, non au quartier général de Pont-à-Mousson, ou à celui d'Herny. C'est donc aux organes de contact que doit se placer, pour voir et savoir le commandement qui veut diriger en connaissance de situation et non sur hypothèses.
?6o LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 QOÙt
terribles. Elles enlevaient même toute valeur à ce qui restait (If^ troupes. Les cadres, les officiers surtout étaient tombés ; les munitions manquaient; la fatigue était extrême; la nourriture avait fait défaut toute la journée. On ne pouvait compter sur des troupes soumises à de pareils efforts. Tendre encore la corde était risquer de la rompre; du succès courir au-devant du désastre.
A peine rentré à Gorze, le commandant de la II' armée se préoccupait donc de faire affluer des troupes fraîches sur le champ de bataille, d'y concentrer son armée; mais où étaient les colonnes de cette armée poussée à tire-d'aile à la Meuse?
Le IX^ corps avait une partie de sa 26* division engagée dans le bois des Ognons ; l'autre partie en arrière du bois ; l'artillerie de corps à Gorze; sa 18' division échelonnée d'Onville à Arnaville ; il pouvait être concentré sur le champ de bataille dans la matinée du 17.
La garde avait sa tête à Bernécourt (avant-garde à Rambucourt), à 34 kilomètres du champ de bataille.
Le XI P corps avait sa tête à Pont-à-Mousson (avant-garde à Regniévilie-en-Haye, division de cavalerie à Vigneulles), à 38 kilomètres du champ de bataille, par Thiaucourt.
On ne pouvait avoir ces deux corps d'armée que dans la soirée du 17.
Le IP corps était à Ëuchy ; 4o kilomètres. Le IV^ corps s'étendait de Saizerais à Marbache (avantgarde à Jaillon), à 5o kilomètres.
On ne pouvait avoir ces deux corps avant le 18.
Ces constatations établies, le prince Frédéric-Charles ordonnait immédiatement :
l6 août GRAVELOTTË 36 1
Au IX^ corps :
« Les IIP et X^ corps ont arrêté aujourd'hui, par un combat opiniâtre, mais heureux, près de Mars-la-Tour et de VionYille, des forces ennemies supérieures en nombre, qui s'éloignaient de Metz: ils ont conservé partout leur position et gagné du terrain à l'aile droite.
« En vue de la continuation possible du combat dans la journée de demain, j'ordonne d'amener le IX^ corps avec les colonnes de munitions par Gorze.
« La division hessoise (25^), arrivée dès aujourd'hui, devra se rassembler et suivre la division Wrangel (i8*) par Gorze.
(c Le corps d'armée prendra, autant que possible, avant la pointe du jour, une formation de rassemblement sur le plateau à un demi-mille au nord-ouest de Gorze et y attendra de nouveaux ordres.
« Les convois resteront en arrière avec une escorte d'une certaine force. »
Au XI t corps :■
« Pour être en mesure de répondre demain à la première heure aux attaques que l'ennemi pourrait renouveler, il est nécessaire d'amener le XIP corps, dès cette nuit, à Mars-la-Tour par Thiaucourt ; le corps d'armée devra prendre, autant que possible au lever du soleil, une formation de rassemblement derrière le X^ corps qui est campé. »
Amener les colonnes de munitions; laisser les convois en arrière.
A la Garde :
« J'ordonne donc d'amener la Garde sur Mars-la-Tou
par Beney, Saint-Benoît, Chambley. Elle se formera en rassemblement en arrière du XIP corps. »
Amener les colonnes de munitions ; laisser les convois en arrière.
362 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE /6* ClOÙt
La division de cavalerie conservera la mission qui lui a été donnée pour la journée, en vue d'une marche à la Meus(\
Les 11^ et IV^ corps devaient s'en tenir, pour la journée du 17, à l'ordre de l'armée, daté du 16, midi, Pont-à-Mousson. Par suite :
Le It corps devait atteindre, le 17, Pont-à-Mousson, et pousser ses têtes de colonnes dans la direction de Limey, Flirey, Saint-Mihiel. Quartier Général à Pont-à-Mousson.
Le /P corps devait continuer sa marche vers Commercy, par Jaillon, Sanzey, Boucq, en tant que la place de Toul ne nécessiterait pas une suspension partielle de la marche en avant. Une communication spéciale lui avait été adressée de Pont-à-Mousson, signalant que, d'après les rapports de la cavalerie de la Garde, un coup de main contre Toul ne paraissait pas impraticable.
(( Malgré les événements du 16 août, cette opération conservait une grande importance au point de vue de la continuation prochaine de la marche en avant vers V ouest.
(( Le corps d'armée ne recevait par suite aucun contreordre ('). »
Tels sont les ordres immédiatement envoyés par le commandant de la 11^ armée. Mais encore faut-il, pour qu'ils soient suivis d'efifet, qu'ils franchissent rapidement les distances qui séparent Gorze des corps d'armée : . 10 kilomètres jusqu'à Arnaville, tête du IX* corps;
35 kilomètres jusqu'à Bernécourt, tête de la Garde;
25 kilomètres jusqu'à Pont-à-Mousson, quartier général du XIP corps.
Sans cela, les troupes mises en mouvement à la première
(}) Vos DER GoLTz, Opérations de la 11^ armée.
lO août GRAVELOTTE 363
heure, en vertu de l'ordre donné le 16 à midi à Ponl-à- Mousson, s.3ront en marche le 17 :
Le IX*" corps pour Mars-la-Tour, ce qui est bien la direc-i lion voulue ; 1
La Garde pour Saint-Mihiel, j ce qui les éloigne du
Le XIP corps pour Vigneulles, j champ de bataille.
L'initiative, l'unité de doctrine, l'esprit de solidarité qui animent et activent tous les chefs allemands viennent ici heureusement faciliter et simplifier l'exécution urgente d'une si tardive décision.
Tandis que les ordres lancés à Gorze prenaient en effet les directions des corps d'armée, on en avait déjà, dans ces corps d'armée, prévu le sens, entrepris l'exécution, comblé les lacunes :
Au XIP corps :
La 28* division, cantonnée le 16 au soir à Regniéville-en- Haye, avait reçu à dix heures du soir, par l'intermédiaire d'un officier de la 12^ division de cavalerie, envoyé sur le champ de bataille, pour chercher la liaison avec la 5^ division de cavalerie, l'avis suivant du général commandant le X* corps :
« 11 est à désirer que, demain 17, tout ce qui est disponible apparaisse vers Tronville au point du jour, à moins que le prince Frédéric-Charles ne prenne d'autres dispositions. »
« Signé : Voigts-Rhetz.
« Contre-signe : Frédéric-Charles.
La 2 3^ division avait aussitôt pris les armes et prévenu de ces faits le Grand Quartier Général à Pont-à-Mousson, ainsi que le corps de la Garde à Bernécourt.
A Pont-à-Mousson également, le restant du XIP corps avait reçu directement du Grand Quartier Général l'ordre
364 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 aOÛt
de marcher le 17, dès 3 heures du matin, par Thiaucourt, sur Mars-la-Tour; le commandant du corps d'armée (prince royal de Saxe) rendait compte au commandant de la W armée à Gorze et lui faisait connaître en même temps qu'il prescrivait à sa 12^ division de cavalerie « d'atteindre la route de Metz à Étain, au cas où elle ne trouverait pas l'ennemi sur la route de Metz à Mars-la-Tour )), prescription de la plus heureuse importance, car elle allait permettre de déterminer si l'ennemîj- malgré la bataille du 16, ne cherchait pas à continuer sa marche vers l'ouest, avec une partie au moins de son armée.
Gomme on le voit ici, le commandant du XI P corps prenait à son compte ce qui eût du être l'une des préoccupations principales du commandant de la IP armée. Les Français continuaient-ils leur mouvement par les routes restées libres ou allaient-ils présenter encore le 17 la masse de leur armée sur les plateaux à l'ouest de Metz? Sur ce point, on a essayé d'absoudre le prince Frédéric-Charles en disant que « la cavalerie de l'aile gauche de la IP armée à laquelle cette exploration aurait incombé le 17, avait précisément soutenu le 16, jusqu'à la tombée de la nuit, un combat opiniâtre et violent ; qu'il était difficile d'appeler dès cette nuit d'autres régiments dans cette direction, ainsi que le comprendra tout esprit qui se représente l'état de l'armée après une journée comme celle de Vionville ('). »
Ges raisons n'expliquent pas tout; car enfin les 5' et 6^ divisions de cavalerie auraient encore pu fournir des reconnaissances d'officiers, si on les leur avait ordonnées. Il faut plutôt admettre, en l'absence de tout ordre d'exploration de la part du commandant de la IP armée, de toute direction donnée à sa cavalerie, que la découverte porté«
(') Von der Goltz, Opérations de la Ih armée.
l6 août GRAVELOTTE 365
aux routes de retraite de l'adversaire lui a paru aussi superflue dans la matinée du 17 qu'elle lui a semblé inutile dans les journées des i4, i5 et 16, qu'elle lui paraîtra inutile dans la soirée du 17; il espère encore tenir la vérité tout entière sans la chercher.
A la Garde, on avait pensé et agi de même. Informé dès le 16 au soir, par une communication du XII^ corps, de la situation du champ de bataille, le prince de Wurtemberg avait de sa propre initiative, pour le 17, maintenu sa cavalerie à l'observation de la Meuse, mais suspendu la marche de son corps d'armée dans cette direction, et ordonné la concentration des troupes à Flirey et Richecourt, pour 5 heures du matin. Quand l'ordre de Frédéric-Charles arrivait, la Garde était sous les armes, prête à l'exécuter immédiatement.
C'est ainsi que les dispositions du prince arrêtées dans la nuit, à Gorze, heureusement devancées et complétées par ses sous-ordres, comme on vient de le voir, se trouvaient en voie d'exécution aux premières heures de la matinée du 17. Voilà l'unité de doctrine et plus encore l'unité de sentiments qui font la victoire. Mais ces conditions répondaientelles et pourvoyaient-elles complètement aux nécessités reconnues, aux dangers à attendre et aux résultats que l'on visait? Il est permis de se le demander.
Reprenons les décisions du prince.
Il est bien averti, par la bataille du 16, de la présence d'importantes masses françaises sur ' les plateaux ; il voit bien l'action à soutenir, pour leur résister si elles attaquent, pour les rejeter dans Metz ou vers le nord si elles se laissent attaquer. Malgré cela, il n'appelle que trois corps d'armée : le IX', le XII% la Garde; il pousse les deux autres corps
366 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 QOÙt
disponibles, le IV* et le \l% dans leurs directions primitives qui les éloignent du champ de bataille :
IV* corps, par Jaillon, Sanzay, Boucq, vers Commercy;
II* corps, par Pont-à-Mousson, vers Limey, Flirey, Saint- Mihiel.
De même, la division de cavalerie de la Garde, qui eût avantageusement renforcé sur le champ de bataille les 5* et 6* divisions fortement épuisées parla lutte, doit tenir, le 17, les passages de la Meuse, en avant de Saint-Mihiel.
Mais alors, si ce programme se réalise, la puissante II* armée, forte de sept corps d'armée, se sera trouvée, le 16, réduite à opposer deux corps d'armée aux cinq corps d'armée français; mais, le 17, après avoir été dûment avertie, elle n'en présentera encore que trois (nous laissons de côté les III* et X* corps momentanément hors d'état de lutter), et de même le 18.
C'est bien là une singulière économie des forces qui, d'une supériorité numérique incontestable, arrive à faire sortir devant l'ennemi une infériorité notable. On a vu d'où provient cette répartition. Malgré tous les avertissements, la manœuvre de la Meuse continue dans l'esprit de Frédéric- Charles; deux corps et une division de cavalerie marcheront à cette rivière toute la journée du 17.
Dans la matinée du 16, le prince a pensé relouler les Français au nord avec une masse de trois corps d'armée formant sa droite (111*, X*, IX*), tandis qu'il les manœuvrait avec quatre autres (XII*, Garde, IV* et II*), formant sa gauche et courant à la Meuse. Dans la nuit du 16 au 17, après les épreuves de la journée, il conclut à renforcer sa droite; il y aura trois corps intacts (IX*, XII*, Garde) et deux faibles (III* et X*) ; il n'y en aura plus que deux (IV* et II*) à sa gauche; elle continuera quand même de remplir la lâche qui lui a été assignée : couper aux forces françaises le
lO août GRAVELOTTE 867
chemin de l'Argonne. En tout cas, si ce n'est pas là l'idée qu'il continua de poursuivre, il y a bien deux objectifs assignés aux colonnes allemandes : à l'est les rassemblements français qui ont combattu le 16; à l'ouest les passages de la Meuse ; il y en a même un troisième, la place de Toul, proposée comme but d'un coup de main au IV^borps. « Malgré les événements du 16 août, cette opération conservait une grande importance au point de vue de la continuation prochaine de la marche en avant vers l'ouest. »
Au lieu de songer uniquement à battre les forces françaises rencontrées par hasard le 16, et à réunir dans ce but toutes les forces disponibles, on pensait donc à tout à la W armée, surtout à envelopper l'armée française et à prendre la place de Toul. De là, la dispersion maintenue le 17, aboutissant à la faiblesse sur le plateau de Mars-îa Tour, trois corps d'armée contre les cinq corps français. Comme cette conception de la conduite de la guerre s'éloigne de la stratégie napoléonienne avec ses puissantes concentrations préparéesvde longue main et réaHsées pour le jour de la grande rencontre ! Qu'on se rappelle léna. Austerlitz, Wagram! La saine doctrine écartant toute idée préconçue prescrivait évidemment à Frédéric-Charles de ramener toutes ses forces disponibles, ses cinq corps d'armée intacts avec la majeure partie de leurs escadrons, sur les plateaux de Mars-la-Tour où l'ennemi s'était montré en forces supérieures, où la nuit seule avait mis fin à un combat incertain et rude.
En vain objecterait-on que, les distances interdisant d'avoir les IV= et 11^ corps à la bataille du 17, il était préférable de ne pas les détourner de leur marche; l'argument est sans valeur. Le 17 en efTet, on ne pouvait disposer sur le champ de bataille que de trois corps, mais seulement encore en fin de journée; car, si le ÎX^ avait la possibilité d'arriver avant
368 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l6 GOÛt
midi, la Garde et le XII^ ne devaient être là que longtemps après midi.
Dans ces conditions, le commandant de la IP armée, libre d'agir à sa guise, ne pouvait songer à attaquer le 17; le temps lui aurait manqué pour avoir une décision; il allait forcément cherchera remettre la rencontre au 18.
Les deux corps éloignés, le IP et le IV' corps, avaient alors la possibilité d'être à la bataille, à la condition qu'ils fussent appelés dès la nuit du 16 au 17. Si au contraire les Français attaquaient dès le 17, ce n'était pas trop de ces deux corps d'armée pour mettre un terme à la situation critique des trois premiers.
L'arrivée même de ces trois premiers corps {IX% XII* et Garde) sur le terrain était problématique. En raison des directions éloignées qui les amenaient, leur réunion se faisait sur le champ de bataille ; elle n'y était garantie que par la protection bien faible des IIP et X* corps entièrement épuisés. Si, pour assurer cette réunion, on la reportait en arrière du terrain disputé la veille, on perdait du coup tous les avantages de la sanglante victoire. La prudence prescrivait donc au prince de consolider de toute façon une concentration au plateau qui sans cela n'aboutissait pas, à moins cependant que, contrairement à toute sage prévision, l'armée ennemie ne renonçât d'elle-même à la lutte — comme elle le fit en réalité — et ne battît en retraite, ce qui ne lui était nullement imposé et ce qui était contraire à ses intérêts les plus essentiels.
IX — Le Grand Quartier Général dans la journée du 16 août
Pendant que la IP armée se trouve de la sorte engagée dans une redoutable aventure, que fait le Grand Quartier
U6 août GRAVELOTTE 869
Général, auteur responsable, comme on l'a vu, de la plus grande parlie des imprudences ? Gomment intervient-il pour résoudre la crise qui, par le désastre de la III^ armée, peut aboutir à celui des armées allemandes ; pour réprendre la direction des affaires, qu'il a inconsidérément passée aux mains du commandant de la IP armée, après avoir engagé celui-ci dans une mauvaise voie : « le commandant en chef de la W armée demeure chargé de conduire cette opération d'après sa propre inspiration... »?
Toute la matinée du i6, le Grand Quartier Général reste à Herny, à 34 kilomètres de Pont-à-Mousson, à 5o ou 60 kilomètres du point sensible des routes de Metz à Verdun, ci qui semble bien indiquer une parfaite quiétude dans le haut commandement des armées.
« Dès midi, il avait reçu les premières nouvelles du début de l'affaire à l'ouest de Metz. Le lieutenant-colonel de Bronsart, de l'Etat-major, qui avait été envoyé du Grand Quartier Général sur la rive gauche de la Moselle pour y suivre la marche des événements, s'était joint au IIP corps. Vers 9'' 3o, il mandait de Buxières que l'on se disposait à attaquer un camp ennemi aux abords de Rezonville. La même nouvelle se trouvait reproduite dans un télégramme expédié de Pont-à-Mousson, vers 11'' 4^) psiï* ^e commandant de la IP armée ('). ))
Le Grand Quartier Général é£ant ensuite parti pour Pontà-Mousson, « le général de Moltke trouvait, à son arrivée dans cette ville, une lettre du général de Stiehle (^) qui, tout en complétant ces premiers renseignements, avait plus particulièrement pour but d'exposer les vues du commandant en chef, au moment de son départ pour le champ de bataille.
(') Guerre franco-allemande, par l'État-major prussien. (-) Voir page 32.5.
870 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 16 aoÛt
« De cette lettre il ressortait, d'une part, que l'adversaire opposait des forces considérables au IIP corps à Rezonville et^ d'autre part, que les deux divisions du X^ s'étaient mises en marche dans la direction du théâtre de l'engagement. Au surplus, à ce moment de la journée, le prince Frédéric- Charles continuait à ne voir dans l'a (Taire entamée sur ce point qu'une rencontre avec une grosse fraction de l'armée française, et son intention était de la rejeter au nord au moyen des trois corps le plus à proximité (111% X^, IX*), tandis que l'aile gauche de l'armée prussienne poursuivrait son mouvement sur la Meuse. Dans le cas où l'événement répondrait à ces vues, il était déjà décidé en principe que les trois corps seraient placés sous le commandement du général de Voigts-Rhetz, aussitôt que la présence du prince deviendrait nécessaire à Vaile gauche (') ». Voilà bien exposées une fois de plus, dirons-nous en passant, comme dans la lettre du général de Sliehle, les vues et la manœuvre du prince Frédéric-Charles ; l'aile décisive, celle dont il se réserve le commandement, est l'aile gauche, destinée à frapper le gros de l'armée française que l'on peut trouver vers l'Argonne, tandis que l'aile droite en refoulera les arrière-gardes.
Quant au Grand Quartier Général, « il attachait une importance plus grande encore à ces renseignements dans lesquels // croyait voir déjà le début d'une phase nouvelle de la campagne. Afin d'être en mesure d'assurer à toute éventualité un appui opportun, pour la journée du 17, à la partie de l'armée déjà aux prises avec l'ennemi, le prince royal de Saxe (arrivé le 16 à Pont-à-Mousson : 28* division à Regniéville-en-Haye, 24^ à Pont-à-Mousson) était directement invité le soir même par le Grand Quartier Générai à mettre, dès 3 heures du matin, le XIP corps en marche par Tniau-
f') Guerre franco-allemande, par l'Etat-major prussien.
l6 août GRAVELOTTE 3 y I
court sur Mars-la-Tour, et à jeter préalablement sa cavalerie vers la route de Verdun. On savait que le IX^ corps avait déjà commencé à passer la Moselle, et comme les autres fractions de la II" armée étaient plus éloignées du théâtre de l'action que les corps de la V^ armée réunis entre la basse Seille et la Moselle, c'était à celle-ci que l'on recourait tout d'abord (') ».
En conséquence de ces considérations, et après avoir ordonné, dès midi, à la I""^ armée, d'avancer ses VII^ et VHP corps derrière le IX% à Gorny et à Arry, le Grand Quartier Général télégraphiait le i6, à 5 heures du soir, à la même armée :
(( L'ennemi a été attaqué aujourd'hui pendant son mouvement de retraite, à Rezonville, par le IIP corps venant de Gorze. Le X% trop avancé vers l'ouest, est reporté en arrière. Il faut rejeter rennemi vers le nord pour l'éloigner de Paris et de Châlons ; comme il nous oppose des forces considérables, Sa Majesté le Roi ordonne que les deux corps disponibles de la L^ armée passent la Moselle aussitôt après le ÎX^ Les équipages
« Pour la direction à donner aux VIP et VHP corps, le commandant en chef se réglera uniquement sur cette considération, qu'il faut les ryener à l'ennemi aussi vite que possible.
« L'exécution du déploiement des deux armées en vue de la prolongation de la marche à l'ouest est ajournée. »
Trois heures plus tard, le Grand Quartier Général ordonnait à la IP armée, dont il supposait le quartier général à Thiaucourt :
Pont-à-Mousson, le i6, 8 heures soir.
« Le commandant en chef de la P^ armée est avisé de
(') Guerre franco-allemande, par l'État-major prussien.
372 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 16 aOÛt
faire franchir la Moselle demain aux troupes des VIP et VHP corps immédiatement derrière celles du IX* corps et de les diriger vers l'ennemi par le chemin le plus direct.
« Il pourra se faire plus tard que l'on dispose des I" et IP armées en vue de la continuation de la marche vers l'ouest. Mais il est important d'abord de refouler vers le nord, en les coupant de Châlons et de Paris, la plus grande partie possible des troupes ennemies et de les poursuivre Jusqu'à la frontière du Luxembourg et, éventuellement, sur le territoire de ce pays.
« Le reste de la IP armée peut dès maintenantyà/re halte et se reposer. Il suffit de pousser en avant des avant-gardes pour occuper les passages de la Meuse. »
A la même heure, Mollke écrivait au général de Stiehle :
Pont-à-Mousson, 16 août, 8 heures soir.
« A mon avis, rejeter vers le nord les forces principales de l'ennemi qui abandonnent Metz est chose décisive pour le résultat de la campagne. Plus le IIP corps a d'ennemis devant lui, plus grand sera le succès, quand on pourra disposer contre lui des X% IIP, IX% VHP, VIP corps et, éventuellement, du XIP.
« Ce n'est que lorsque ce but capital sera atteint, que les P^ et IP armées pourront se séparer pour continuer leur marche vers l'ouest. Les autres corps de la IP armée pourront faire halte, dès maintenant. Il n'y a qu'un intérêt secondaire à atteindre rapidement la Meuse; il y a un intérêt de premier ordre à s'emparer de Toul. Quant à détacher trois corps de la IP armée, cela n'est nullement nécessaire pour le moment. »
Dans ces ordres apparaît bien la pensée de Moltke comme la manœuvre qu'il compte réaliser. Pour lui, comme pour
l6 août GRAVELOTTE 370
Frédéric-Charles, les Français sont en retraite, mais en retraite vers le nord ; ils sont moins avancés que le prince ne le suppose; il est donc inutile de courir à la Meuse, c'est (c d'un intérêt secondaire )). Les corps de la IP armée avancés dans cette direction « feront halte ».
Les Français ont au contraire des forces aux environs de Metz couvrant leurs colonnes en marche vers le nord; ce sont ces rassemblements qu'il faut suivre; là est l'objectif premier, « pour les rejeter au nord, en les coupant de Châlons et de Paris, et les poursuivre jusque dans le Luxembourg )).
Mohke conserve sa manière de voir du i5, en vertu de laquelle il prescrivait une vigoureuse offensive contre les routes de Metz à Verdun. Mais comme la IP armée, vu son état de dispersion, ne peut suffire à la tâche, il en renforce l'aile droite avec trois corps de la T* armée. Nous voilà toujours à la stratégie sur hypothèse et à une manœuvre géographique correspondante; l'une et l'autre se trouveront bientôt fausses.
Nous sommes loin, en tout cas, de la bataille recherchée avec toutes les forces disponibles, contre le gros de l'ennemi enfin saisi.
Peu de temps après minuit, parvenait à Ponl-à-Mousson le rapport du prince Frédéric-Charles, daté de Gorze lo heures du soir, ainsi que les ordres donnés par le prince. Le lieutenant-colonel Bronsart de Schellendorf venant du champ de bataille avait également apporté des nouvelles. « Deux corps d'armée avaient été engagés dans une lutte acharnée et meurtrière contre des forces bien supérieures. Il s'agissait avant tout de les soutenir en temps voulu, dans les positions qu'ils avaient maintenues. La gravité de la situation se manifestant de plus en plus, le Roi décidait de se rendre dès le point du jour sur le champ de bataille avec tout son
3y4 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE ilOÛt l6
état-major. Steinmelz en était informé, il était également invité à hâter ses mouvements ('). »
La réalité des faits venait donner un nouveau démenti à l'hypothèse ; on se rendait enfin compte au Grand Quartier Général qu'on ne saurait la vérité que sur le champ de bataille. Jusqu'à ce moment, on devait s'en tenir aux ordres donnés; en conséquence, on n'y apportait aucune modification ; il en était de même de ceux donnés par le prince Frédéric-Charles. Ou'allait-il en résulter?
Comme on l'a vu précédemment, en vertu des instructions de Frédéric-Charles, il devait y avoir le 17, sur le plateau, indépendamment des deux corps engagés le 16 (III'= et X^), trois corps intacts : IX% XIP, Garde. En vertu des instructions du Grand Quartier Général, on voyait arriver quatre corps intacts, IX^, XII% VIP, VHP. Les unes et les autres de ces instructions s'exécutant simultanément, c'est un total de cinq corps nouveaux, IX% XIP, VIP, VHP et Garde, qui allaient venir renforcer les troupes épuisées par la bataille du 16, masse incontestablement respectable, au sujet de laquelle cependant des observations se présentent.
Il est, en e(Fet, certain que si l'on veut rester simplement dans la logique et non dans une hypothèse toujours discutable, on peut avoir affaire à la principale armée française, forte d'au moins cinq corps d'armée. Elle n'a point été sérieusement entamée, ni le 6, ni le i/l, ni le 16 août. C'est
(ï) Guerre franco-allemande, par l'État^major prussien. L'ordre à Steinmelz portait :
Pout-à-Mousson, 17 août, 2 heures matin.
« Les III^ et X^ corps ont conservé hier leurs positions. Il est de toute nécessité de les soutenir demain au lever du jour.
« Les corps de la !!« armée ont plus de chemin à faire que ceux de la I". Il y a lieu pour celle-ci de rompre immédiatement et d'utiliser tous les passages à sa portée (ce qui probablement aura déjà été prescrit).
« Sa Majesté se rendra incessamment vers Gorze, où elle attendra vos comptes rendus. »
lO août GRAVELOTTE 876
donc bien tout d'abord une grande bataille à prévoir comme début de la phase décisive de la campagne. Mais alors les cinq corps d'armée nouveaux vont-ils sûrement suffire à la tâche, fournir une victoire incontestable? De même que la IP armée entière n'a pas paru nécessaire à Frédéric-Charles pour tenter cette aventure, de même toutes ses armées ne paraissent pas nécessaires à Mollke.
Ainsi finit la théorie : « Marcher avec toutes ses forces contre la principale armée ennemie pour la battre. »
Au lieu du tout, c'est avec une partie et une faible partie qu'il va l'aborder..
Il est parti avec plus de quinze corps d'armée, il n'en aura que quatre à la bataille du 17, six à la bataille du 18 (').
Uniquement consacré à l'application de cette théorie, dégagé de toute idée de manœuvre préconçue contre une situation hypothétique, Mollke eût appelé au point oii son armée a porté sur la masse ennemie, toutes les forces disponibles.
Loin de commander halte aux colonnes de la 11^ armée maintenues vers la Meuse, ou aux colonnes de la IIP armée en mouvement vers l'ouest, il eût appelé au champ de bataille toutes celles qui pouvaient y paraître en temps voulu ; à ce titre, il eût rappelé imm diatement le IV"* corps dirigé sur Toul ou Commercy; il eût appelé le IP bavarois
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(•) Comme on 1 a vu, en effet, j^/ ^jj^ g^ ^^^^
Mollke appelait à renforcer les < „ ' , , ,,„ - } ,
,., V ) 2 corps de la F^ armée : l A corps.
Ille et Xe corps ( yj,^^ ^.,j^^ ) "* ^
3 corps de la Ile armée Garde, Ils IV^. Il laissait de côté à ce mo- I i corps delà !■■« armée : I^"". f En tout ment décisif j 5 corps de la Ille armée : [ g corps
/ Ve, Vie, XIS 1er et 11^ \
^ bavarois. /
Il présentait les deux cinquièmes de ses forces à la bataille, en laissait au repos les trois cinquièmes.
376 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 16 ttOÛt
arrivé à Nancy le i6 août, à deux jours démarche du champ de bataille probable.
L'un et l'autre pouvaient y combattre le i8. Il eût prescrit à la IIl^ armée de se rassembler dans une position d'où elle pût au besoin intervenir « dans la phase décisive de la campagne )). En realité, il ne voit pas encore l'armée française entière faisant tête à l'ennemi sur le plateau de Rezonville; il la voit toujours en retraite vers le nord — sa conduite du 17 le montrera surabondamment — mais alors la concentration ordonnée suffit amplement. Qu'on ne dise pas, pour l'absoudre, que la victoire du 18 août lui donne raison. Il ne pouvait, dans la nuit du 16 au 17, prévoir qu'il aurait devant lui un commandant en chef français décidé à se renfermer dans Metz, à ne pas vaincre, à se désintéresser à Plappeville de la grande bataille livrée par ses soldats; qa'en présence de sa propre volonté, incomplètement armée, il trouverait une volonté absente.
Pour mesurer plutôt la valeur des dispositions arrêtées, qu'on se reporte au* dîner du Grand Quartier Général à Rezonville dans la soirée du 18 août.
Profondément impressionné par les désastreuses attaques de la P^ armée, sans nouvelles à 10 heures de la IP armée, on agite la (îîonduite à tenir le lendemain. Si l'on n'a pas la |victoire le 18, il n'y a qu'à recommencer la bataille le 19, conclut Mollke; il n'y a pas d'autre remède au mal, c'est évi4ent. Mais avec quoi eût-il recommencé cette bataille si elle eût été nécessaire, dirons-nous? Plus de la moitié des forces étaient arrêtées, l'arme au bras, à plusieurs journées de marche du terrain de l'action.
Nous ne reviendrons pas une fois de plus sur la faillite, dans la bataille, de cette stratégie qui vit de raisonnement, mais se passe de la connaissance de la vérité.