j août LA PRÉPARATION DE LA BATAILLE SqI
Il — Le Grand Quartier Général après midi
Entre midi el i heure, le Grand Quartier Général s'étanl rangé à l'opinion du prince Frédéric-Charles, on préparait alors la journée du lendemain, et, après avoir échangé ses vues avec le chef d'état-major, le commandant de la W armée donnait ses ordres :
Champ de bataille de Yionville, 17 août, i heure soir.
(( L'ennemi paraît se retirer en partie vers le nord-ouest, en partie vers Metz;
« La IP armée, le VHP et le VIP corps se mettront demain à la poursuite de l'ennemi en retraite et le battront. Aujourd'hui les corps d'armée camperont rassemblés sur le champ de bataille de Vionville; à l'aile droite, le IX^ corps. Ses avant-postes chercheront en avant, dans la forêt, le contact avec ceux du VHP corps qui bivouaque à Gorze, puis ils s'étendront vers la gauche jusqu'à la route de Metz à Verdun en avant de Flavigny;
« Le HP corps campera à Vionville et à Flavigny; ses avant-postes, se reliant à ceux du IX^ corps, s'avanceront à gauche, jusqu'à la lisière ouest du bois au nord de Vionville ;
« Le XH^ corps se mettra aujourd'hui même au bivouac à Mars-la-Tour ; il placera des avant-postes sur l'Yron, et il enverra un détachement de cavalerie observer la route de Verdun par Hannonville ;
(( Les corps d'armée qui fournissent des avant-postes feront faire des reconnaissances d'officier aussi loin que l'ennemi le permettra. Le but de ces reconnaissances est de reconnaître si le terrain en avant de leur front est praticable;
(( Le X* corps restera campé à Tronville;
« La Garde campera à Puxieux;
892 LA MANŒUTRE POUR LA BATAILLE IJ aoÛt
(c Le IP corps partira demain malin à 4 heures de Ponlà-Mousson; il marchera par Arnaville, Bayonville, Onville, sur Buxières; il se massera au nord de cette locahté et fera la soupe ;
« Quartier général de Tarmée : Buxières. »
Dans cet ordre se peignent l'état d'esprit et le degré de connaissance de la situation adverse à laquelle a abouti la réunion de la hauteur de Flavigny : l'ennemi ^paraît se retirer sans qu'on sache de quel côté; on le poursuivra pour le battre.
Le Grand Quartier Général donnait également des ordres écrits pour la journée du lendemain, et cela sans se montrer plus flxé que le prince sur la situation de l'ennemi : c( Les rapports adressés par les patrouilles de cavalerie dans le courant de la matinée, tant au commandant en chef de la IP armée, qu'au Grand Quartier Général, ne donnaient pas encore des renseignements suffisants pour permettre de discerner complètement les intentions de l'adversaire. En général, les appréciations personnelles du Roi et des principaux chefs de l'armée s'étaient confirmées, il est vrai, et peu à peu, on avait acquis la conviction que, bien loin de prendre de nouveau l'offensive, l'ennemi avait dû au contraire évacuer les positions dans lesquelles il s'était maintenu jusqu'alors. Toutefois, V incertitude subsistait toujours sur la direction prise par les Français dans leur retraite, et plus particulièrement sur la question de savoir si leur armée s'était reportée tout entière sous Metz, ou si une partie au moins avait repris, par les roules du nord, le mouvement vers la Meuse, interrompu le 16.
c( Quoique des hauteurs de Flavigny, la A^ue s'étendît fort loin, au nord, au nord-ouest, et surtout au nord-est, les indications réitérées qui signalaient des troupes en marche dans la seconde de ces deux directions continuaient à laisser le champ libre aux deux hypothèses.
l'J août LA Ï»RÉpA RATION I>E LA BATAILLE SqS
<k On savait bien qu'à l'est, du côté de Metz^ la I * armée se trouvait en contact direct avec l'adversaire; mais là aussi on ne pouvait distinguer si on avait devant soi la totalité de l'armée française, ou seulement une notable fraction de celle-ci, tandis qu'une autre partie poursuivait peut-être vers la Meuse.
«La division de cavalerie saxonne devait éclaircir le dernier point de la question ; mais elle avait plus de 3o kilomètres à faire de ses cantonnements du matin pour atteindre la route d'Étain ('). »
Gomme on le voit, le Grand Quartier Général, pourvu des renseignements de la T' et de la W armée qui signalent d'importantes forces françaises à l'ouest de Metz, et des rapports de patrouilles de cavalerie qui voient des colonnes ennemies en marche vers le nord-ouest, ignore complètement si l'armée de Bazaine se retirait sur Metz ou sur Verdun. Le champ restait libre aux deux hypothèses.
Malgré cette complète incertitude, il ordonnait à 2 heures après midi, le 17 :
« Demain, 18, à 5 heures du matin, la II armée rompra en échelons par la gauche, pour s'avancer entre l'Yron et le ruisseau de Gorze (direction générale entre Ville-sur- Yron et Rezonville). Le VI 11^ corps appuiera ce mouvement à l'aile droite de la IP armée. Le VIP corps aura pour première mission de couvrir la marche de la I^ armée contre toute tentative venant du côté de Metz.
« Les instructions ultérieures de Sa Majesté dépendront des dispositions prises par l'adversaire. Les communications adressées au Roi devront être dirigées, au début, sur la hauteur au sud de Flavigny.
« Signé : De Moltke. »
(') Guerre fraTïco-aUeniawIe , par l'Elal-major prussien.
304 LA MANŒUVRE POUR LV BATAILLE /^ ROÛt
En résumé donc, direction de marche et d'attaque adoptée : celle du nord; assignée à la masse des forces, six corps, savoir : cinq de la II' armée (III', X% IX^ Garde et XIP), un de la V^ armée (le VHP); direction dangereuse de Metz assignée à une troupe de protection. « Le VII* corps aura pour première mission de couvrir la marche de la IP armée contre toute tentative venant du côté de Metz. »
Du côté de Metz, on ne compte pas agir, mais simplement parer les coups de l'ennemi. Attaquer au nord, se couvrir vers l'est, telle était la manœuvre que Mollke, sans plus de renseignements, ordonnait dès le 17, à 2 heures du soir, « ayant le temps et les moyens de préparer à tête reposée pour Vaction décisive^ momentanément ajournée, et particulièrement d'élabhr tout le concert désirable entre les mouvements des deux armées {') ».
C'est qu'en réalité dans son esprit il n'y a pas de doute entre les deux hypothèses à poursuivre :
Bien que les renseignements recueillis « laissent le champ libre aux deux hypothèses », l'armée française ne s'est pas retirée sur Metz; elle poursuit certainement sa retraite vers l'intérieur du pays, par les routes au nord des rassemblements allemands, c'est l'ordre d'idées du i5 qui continue. Sans cela, Moltke n'ordonnerait pas ferme,. le 17, à 2 heures du soir, la marche au nord, pour le 18.
Nous avons à plusieurs reprises combattu cette conduite de la guerre qui vit d'idées préconçues, et base ses décisions sur l'hypothèse. Le procédé est ici manifeste, aux mains du maître. « Le général de Moltke représentait une école et même cette école c'était lui.
« Comme tel, il considérait ce que l'ennemi devait ou pouvait faire en se plaçant au point de vue de cette école.
(I) Guerre franco-allemande, par rÊlat-major prussien.
l'J août LA PRÉPARATION DE LA BATAILLE 3 96
Le principe de cette école était de supposer, relativement aux mesures prises par l'ennemi, que ce dernier ferait ce qui pouvait lui rapporter le plus d'avantages, et, à ce moment, de Moltke ne pouvait penser que Bazaine fût poussé par des motifs politiques. En se rapprochant de Metz pour voir venir la crise, les Français s'exposaient aux inconvénients stratégiques développés plus haut, découlant de ce mouvement. Que Bazaine pût agir de cette manière c'est ce qui semblait peu croyable à un grand stratégiste comme de Moltke ('). i>
Si de Moltke n'avait pas été imbu de cette théorie, s'il n'avait pas eu la conviction de tenir la vérité, il n'aurait pas dès le 17, à 2 heures du soir ordonné : « IP armée en avant, demain à 5 heures du matin, direction au nord... » Il lui aurait d'abord demandé de faire exécuter des reconnaissances; ses ordres n'auraient pas dépassé pour le 18 : « être prête à se porter en avant ».
Sa théorie est, après tout, la conséquence du mode de commandement des armées allemandes.
Le commandant en chef est le septuagénaire Roi; il n'a aucune force à sa disposition immédiate, division de cavalerie ou avant-garde; c'est dire que les renseignements doivent lui venir de ses subordonnés. Prudent et réservé par tempérament, il s'abstient d'intervenir dans la conduite des troupes confiées à des hommes qui ont toute sa confiance, il borne son rôle à diriger les opérations plutôt qu'à commander.
Il s'inspire alors uniquement du général de Moltke, chef d'État-major au sens large du mot, homme de cabinet, comme on l'a déjà vu, plutôt que d'action ; directeur spirituel, si l'on veut, de l'entreprise dont l'exécution revient
(I) Fritz Hœnig, Vingt-quatre heures de stratégie de Moltke.
SgÔ LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE IJ aOÛf
ainsi aux commandants d'armée ou de corps d'armée, qui parfois alors échappent à sa direction supérieure on ne la comprennent pas.
Cette direction supérieure, aux mains des deux hommes, fait appel au bon sens, à la raison, non aux moyens militaires, pour se guider, prévoir et maintenir ses affaires dans la bonne voie. Tout d'ailleurs la retient dans cette attitude, même l'âge. Le 17, peu après midi, on décide de remettre l'attaqpe au lendemain, le Grand Quartier Général donne ses ordres dès 2 heures et repart pour Pont-à-Mousson ; c'est qu'il a plus de 3o kilomètres à faire pour y arriver; qu'il doit le lendemain être revenu à la première heure sur le terrain de l'attaque ; d'ici là il importe de laisser au Roi et à son chef d'État-major le temps de se reposer, de se préparer, dans un cantonnement convenable, à une journée qui s'annonce comme devant être très dure. Telles sont les considérations pour lesquelles le commandement supérieur des armées allemandes rompt si tôt, avec l'ennemi, un contact qu'il eût pu rendre étroit et plein d'indications, s'il eût cherché à en faire sortir la connaissance de la réalité. Mafs dans sa manière de raisonner, le contact est inutile, et alors on se retire sans prescrire plus de reconnaissances dans la soirée du 17 et pour les premières heures du 18, qu'on n'en a ordonné dans la matinée du 17. La manœuvre arrêtée le 17, à 2 heures du soir, doit se montrer juste le 18, quelles que soient la situation de l'ennemi ou les modifications apportées dans l'intervalle à cette situation. A la I'^ et à la 11^ armée, on se trouve également fixé; pas davantage on ne prescrit de rechercher l'ennemi. Le prince Frédéric" Charles arrête à la même heure ses dispositions pour le lendemain, et s'il y est parlé de reconnaissances d'officier, elles ont pour objet de « reconnaître si le terrain en avant du front du corps d'ermée est praticable ».
77 ClOÛt LA PRÉPARATION DE LA BATAILLE 897
Que vaut d'ailleurs en elle-même la manœuvre entreprise?
C'est la marche en masse, vers le nord, de six corps d'armée (XI P, Garde, IX% X% IIP et VHP) et de quatre divisions de cavalerie sur un front restreint, entre les ruisseaux de l'Yron et de Gorze, distants de lo kilomètres (de Ville-sur- Yron à Rezonville). La formation permet évidemment d'atta(]uer l'ennemi si on le trouve arrêté dans une direction quelconque, celle de l'Orne, par exemple, ou sur le flanc gauche ou le flanc droit des masses allemandes.
Mais par sa lourdeur elle ralentit forcément la marche ; elle interdit ainsi d'atteindre l'adversaire si, comme on le suppose, il est en retraite dès le 17 et gagne encore de l'avance le 18, comme il en a le moyen. A l'inverse du prince Frédéric-Charles qui, tout entier à l'idée de poursuite le i5, a dispersé son armée pour courir plus vite à la Meuse, Moltke, le 18, exécute une poursuite rassemblée. « Si, en remontant ainsi au nord, on trouvait des forces françaises en retraite vers l'ouest, la direction très extérieure donnée à l'aile gauche de la longue ligne de bataille de l'armée allemande devait les contraindre, pensait-il, à faire halte d'abord, puis à accepter le combat dans des conditions stratégiques très défavorables, c'est-à-dire le dos tourné à la frontière belge distante à peine de deux marches. » La suite des faits prouvera que cette gauche (XIP corps et Garde) ne pouvait atteindre avant midi, le 18, la route Metz, Doncourt, Jarny, Conflans ; ni, avant 2 heures, la route Metz. Saint-Privat, Sainte-Marie, Briey.
Jusqu'à midi, l'armée de Bazaine disposait donc, pour se retirer vers l'intérieur, de la route de Conflans et des communications plus au nord, au total de quatre routes; jusqu'à 2 heures, de la route de Briey et d'une autre plus à l'est, en somme deux voies de communication ;
La retraite entreprise le 17 pouvait donc être assez avan-
SgS ' LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE 1'] aOÛt
cée à ce moment, pour que les dispositions allemandes arrêtées le 17 ne l'empêchassent en aucune façon.
Il eût fallu, pour l'interdire, saisir les Français dès le 17, les frapper au plus tôt dans la journée du 18. La formation de marche adoptée allait à l'encontre de ces deux conditions; par là, elle manquait bien le but même de l'opération entreprise.
Elle se prêtait également très mal à recevoir une attaque, si, d'aventure, l'ennemi prenait l'ofTensive, en partant des environs de Metz. Car, en fait, le VIP corps se trouvait abandonné à la Moselle et pouvait être accablé avant d'être secouru; et de même, la IP armée défilait en masse, vers le nord, à 6 ou 8 kilomètres de l'armée française, sans être protégée, et sans pouvoir pour cela faire tête à l'adversaire en temps convenable.
« Qu'on s'imagine un général ennemi tombant au milieu de ces masses qu'on ne pouvait manœuvrer, par exemple vers 8 heures, au moment où avait lieu le croisement du XIP corps et de la Garde! » (Fritz Hœnig.)
En résumé, cette formation rassemblée, grosse d'impuissance et de périls, nous dit bien que Moltke, convaincu, mais non certain, de la justesse de son hypothèse, arrête, en définitive, une manœuvre à plusieurs Jins ('), d'où la victoire ne peut alors sortir, on vient de le voir, que si l'adversaire
(')Oq lit d'ailleurs dans l'Historique du Grand Etat-major prussien : « Dans les ordres concernant la bataille que l'on prévoyait pour le i8, il fallait envisager deux cas possibles.
« Pour parer à ces deux cas, l'aile gauche devait avancer vers le nord, vers la plus rapprochée des deux routes qui restaient ouvertes aux Français, passant par Concourt. Si l'on trouvait l'ennemi battant en retraite, il fallait l'attaquer sans retard, et le contenir pendant que l'aile droite arrivait pour soutenir la gauche.
' « Si au contraire il était prouvé que l'ennemi restait à Metz, l'aile gauche devait faire une conversion vers l'est, pour tourner sa position par le nord, tandis que l'aile droite, en attendant l'entrée en ligne de la 11^ armée, livrerait simplement un combat démonstratif. Dans ce cas, à cause du mouvementà
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immobile lui laisse le temps et la liberté de se dévelop. per pleinement dans la direction voulue pour finir. C'est là réédition de la stratégie à la Sarre.
Mais au moins s'est-il réservé la possibilité d'orienter et de pousser, dans la direction juste, les masses en marche vers le nord ? « Les décisions ultérieures de Sa Majesté dépendront des dispositions de l'ennemi. Les rapports adressés à Sa Majesté seront d'abord envoyés à la hauteur de Flavigny. » Dans le système adopté, les masses en l'absence d'avant-gardes de découverte, vont donc avoir à découvrir elles-mêmes la réalité, à la communiquer au Grand Quartier Général à Flavigny (à 7 kilomètres de Doncourt), à attendre ses décisions. Il est inutile de dire que, dans de pareilles conditions, l'ennemi une fois trouvé, on n'attendra rien pour agir; reconnaître et attaquer ne feront qu'un; il est facile de prévoir que la direction supérieure sera supprimée en fait; que Mollke s'étant mis hors d'état de diriger la IP armée, celle-ci lui échappera complètement et avec elle la conduite de la bataille. La suite des faits l'étabUra largement.
Que l'on suppose au contraire à la tête des armées allemandes un Napoléon, tel qu'il se montre à léna, par exemple, réunissant dans une même main tous les pouvoirs, doué du génie de la guerre, en même temps que de toutes les activités physiques et intellectuelles, on l'eat certainement vu, à la nouvelle de la bataille du 16, accourir sur le champ de bataille, s'y trouver en tout cas le 17, prendre en main la
grande envergure d'une grande partie de l'armée, la bataille ne pourrait probablement se décider qu'à une heure avancée.
a De plus
« On prit une résolution, et on donna à Flavigny, dès 2 heures, l'ordre d'avancer par échelons, la gauche en avant. La direction de chaque corps pendant le combat dépendrait des nouvelles que Ton recevrait. »
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direction des affaires, parer aux dangers les plus pressants, voir par lui-même la situation, mander les deux commandants d'armée et leur donner ses instructions.
Le brouillard et le doute persistant sur les intentions de l'ennemi, dans la matinée du 17, il eût poussé aux nouvelles, dans les directions intéressantes — celle de Metz, celle des routes du nord-ouest — des avant-gardes d'autant plus fortes en cavalerie que l'objectif était plus éloigné, soute-| nues en arrière par de l'infanterie et de l'artillerie. Il est probable qu'avec son activité habituelle, son désir de se rendre compte par lui-même, il eût galopé à l'avant-garde du nord-ouest, vers Auboué, sauf à revenir ensuite à celle de la route de Metz. Dans une longue journée comme celle du mois d'août, il eût ainsi éclairé la situation avant la nuit.
En tout cas, il n'eût pas donné d'ordre pour la journée du 18, avant d'avoir tous les renseignements du 17. Couché' aux premières heures de la soirée, non pas à Pont-à-Mousson, mais au milieu des troupes les plus avancées, au bivouac de Tronville, il se fût levé le 18, vers i heure du matin, pour donner alors ses ordres, en pleine connaissance de cause, ayant tous les renseignemente de la journée et pour précipiter, à partir de ce moment, une manœuvre formée dans son esprit sur le vu, constamment poursuivi, des agissements de l'adversaire. Sans parler des dons inhérents à l'homme, c'est donc bien l'école de la réalité recherchée et reconnue qui se dresse ici en face de l'école de l'hypothèse.
Que l'on suppose simplement, à la tête des armées allemandes, un commandement imprégné de la notion de la sûreté stratégique, se défendant de bâtir des plans sur des hypothèses, on eût vu, en l'absence d'avant-gardes générales actionnées par le Grand Quartier Général, des organe:
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de sûreté poussés en avant, tout au moins par le commandant de la IP armée, pour chercher et suivre cet adversaire que l'on compte attaquer le lendemain, pour éviter en tout cas de frapper dans le vide. On eût vu, dans cet ordre d'idées, le prince Frédéric-Charles lancer sa cavalerie, dès le 17 sur Auboué et Gonflans, puisqu'il croyait l'ennemi en retraite vers le nord-ouest. Cette cavalerie serait en réalité tombée sur l'ennemi à Sainte-Marie-aux-Chênes. Bien mieux comme on le sait aujourd'hui, ses reconnaissances d'officier auraient bientôt aperçu l'armée française établie avec ses tentes blanches, et pour ainsi dire, sans avant-postes, sur les positions qu'elle allait défendre le lendemain.
L'exploration aurait complètement éclairé la situation dès le 17 au soir. En vain a-t-on invoqué pour justifier cette absence d'exploration, le désir d'éviter à tout prix la reprise du combat le 17. L'argument est sans valeur, car la cavalerie, surtout si elle est tenue en laisse par un chef fidèle à sa mission, peut facilement reconnaître sans engager pour cela la bataille.
Pas davantage, d'ailleurs, le prince Frédéric-Charles ne lancera sa cavalerie le 18 au matin, bien qu'il veuille la bataille ce jour-là. Quand, vers 6 heures, son armée de cinq corps se mettra en mouvement soutenue par le VHP, c'est avec ses divisions de cavalerie aux bagages, en troisième ligne, qu'il recherchera l'attaque de cet adversaire dont il est sans nouvelles depuis plus de vingt-quatre heures.
Moltke, a-t-on dit, avait prescrit des reconnaissances; preuve, son ordre du 17 : « Les ordres ultérieurs de Sa Majesté dépendront des dispositions de l'ennemi. Les rapports adressés à Sa Majesté seront d'abord envoyés à la hauteur de Flavigny. » Les disposition^ de l'ennemi étaient donc à reconnaître, pensait-on, et à faire connaître à la hauteur de Flavigny, où le Gra:id Quartier Général devait être rendu
llO:i I,\ MANŒUVRl-; POl K I.A BAIAILLE ly aOÛ^
le i8 à la promlère heure, pour y trouver les renseignemenls qui étaient nécessaires à la direction de l'action.
Ce n'est pas là un ordre entraînant une exécution certaine, dirons-nous ; ce n'est pas commander que d'exprimer vaguement des besoins ; à côté des inévitables impuissances apportées par l'âge, nous reconnaîtrons encore une fois, dans le commandement allemand, une incontestable faiblesse de doctrine stratégique : sa prétention à résoudre par le simple raisonnement Tinconnu inhérent à la guerre. De la sorte, il volera, le i8, de surprise en surprise; il perdra, dès le début de la journée, la possibilité de diriger l'action. Le résultat était facile à prévoir, la suite montrera d'où est sortie la victoire. Encore avait-on aflTuire à un adversaire voué par son chef à l'immobilité, à la défensive, rivé à la place de Metz»
L'ordre de MoUke appelle encore quelques observations.
Il prescrivait au VIII* corps de se joindre à la droite de la IP armée marchant au nord, sans dire où se trouvait cette droite. Le général de Gœben comblera la lacune en se portant sur Rezonville; il eût de la même façon continué sans doute à suivre le IX^ corps ; mais, en fait, le IX' corps changeait de direction en arrivant à la ferme de Caulre ; le VHP corps n'avait plus à avancer.
Cet ordre ne parle encore que de la IP année ; la T* n'est pas nommée, mais on en prend les corps d'armée; Moltke montre bien par là l'impossibilité où il est de mener à l'attaque son système d'armées. Quant à Steinmetz, blessé dans son amour-propre, hérissé contre les décisions du Grand Quartier Général, il n'entrera pas dans ses vues. Il va en résulter une série de fautes inexplicables si l'on admet, de sa part, une particulière cécité, née de la situation faite au commandant de la I'^ armée.
IJ août LA PRÉPARATION DE LA BATAILLE /|03
Pendant que le Grand Quartier Général rentrait à Pont-à- Mousson, Steinmetz était en effet arrivé au sud de Gravelotte et avait observé la position de l'ennemi aux environs du Poinl-du-Jour et de Moscou. Il y avait remarqué une grande animation, vu l'adversaire se renforcer d'ouvrages; il en avait conclu que les Français ne songeaient ni à marcher vers le nord ni à attaquer, mais simplement à résister sur place. En outre, les masses ennemies que l'on apercevait constituaient, en raison de leur proximité, un réel danger pour le VIP corps que la P* armée n'allait pouvoir soutenir, en raison de la nature des lieux. Gomme on le voit, c'était Steinmetz qui avait le mieux apprécié la situation ennemie, disons-le en passant. Mais comme il s'était tenu entièrement à l'écart die la réunion de Flavigny, ses observations restaient sans proût.
Vers 4 heures, en arrivant à Ars, son quartier général, il recevait l'ordre de Mollke, daté de 2 heures; il entrait alors dans une fureur violente, trouvait dépourvue d'égards cette manière d'agir qui consistait à passer par-dessus sa tête pour commander ses corps d'armée; il n'avait plus alors de raison d'être. On avait d'ailleurs maintenu le P' corps, .sur la rive droite de la Moselle, hors de son action; on lui enlevait complètement aujourd'hui le VHP; on ne lui laissait que le VIP; deux généraux en chef étaient inutiles pour commander ce corps d'armée. Il était de la catégorie des généraux qui croient avoir un droit de propriété sur les troupes, et il se voyait retirer la plus forte partie des siennes; les tiraillements devaient bientôt suivre les froissements.
Quoi qu'il en soit, peu de temps après 6 heures, il communiquait à son armée l'ordre qu'il avait reçu et prescrivait en particulier, au VIP corps, d'occuper le lendemain à partir de o heures, et de maintenir atout prix, la lisière nord du
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bois de Vaux, et la lisière du bois des Ognons qui regarde Gravelolte, faisant ainsi face au nord et à l'est (').
Steinmelz rendait ensuite compte de ses ordres au Grand Quartier Général ; il communiquait également ses observations sur l'attitude des Français; il semblé avoir par la même lettre réclamé le VHP corps, avoir tout au moins demandé qu'on le portât plus à l'est.
La communication arrivait dans la nuit à Pont-à-Mousson. Moltke dormait; on ne le réveilla pas; il ne répondit que le i8, à 4 lieures matin, ce qui suit :
« Le VIP corps aura à observer une attitude à peu près défensive. La liaison avec le VHP ne peut être cherchée qu'en avant. S'il arrive que l'armée française se retire vers Metz, on exécutera de notre côté une conversion à droite. La P^ armée sera soutenue, s'il est nécessaire, par la deuxième ligne de la IP armée. »
Comme on le voit par cette dépêche, les dangers signalés pour le VP corps ne troublent pas Moltke; là où Steinmetz manifeste des craintes, il ne trouve que des raisons d'espé-
(i) Les dispositions arrêtées étaient les suivantes :
2 bataillons du 55« et le 7* bataillon de chasseurs, à la lisière nord du bois de Vaux ;
2 bataillons du 77e, à la lisière du bois des Ognons;
1 bataillon du 53*, en arrière ;
Le restant de la i4^ division, dans le ravin de la Mance ;
L'artillerie de corps et la plus grande partie de la i3e division à l'ouest d'Ars dans la vallée.
La 26^ brigade, i batterie, i escadron, en reserve générale de l'armée, partie à Ars, partie en aval sur la Moselle.
Les avant-posles étaient vers Vaux. L'ennemi était à hauteur du 53^ et dans le flanc droit du 77^. Les plus importantes fractions du corps d'armée se trouvaient resserrées dans deux étroites vallées. Les dispositions prises laissaient à désirer. La situation du Vile corps n'était pas brillante, une vigoureuse attaque des Français pouvait la rendre très critique. H y avait peu de secours à attendre des autres troupes.
Le Ville corps, le plus rapproché, était à Gorze, à 7 kilomètres de la i!\^ division, séparée par une région boisée, sans communications. En outre Steinmetz n'en disposait pas. Tout ce que l'on peut dire à la décharge du commandement, c'est qu'il y a à la guerre des conditions de terrain parfois mauvaises
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rer; le 17, à 2 heures soir, il avait six corps d'armée à sa disposition; le 18, il en aura certainement un de plus, le IP. Avec celte masse de sept corps d'armée, il pense pouvoir enchaîner la victoire, dans la direction du nord, où il la recherche.
Pas davantage il ne rend le VHP corps au commandant de la V^ armée pour appuyer au besoin le VIP. Au contraire (( on cherchera la liaison avec le VHP corps en avançant ». Le VHP corps n'a pas à se lier au VIP, mais bien le VIP au VHP. Steinmetz, comme on le voit, joue le rôle de sacrifié, tout au moins d'entraîné.
Le VIP corps avait à remplir, c'est certain, un rôle de protection, à garder dans ce but une attitude défensive, mais non à ^'en tenir pour cela à la défensive. La nécessité de chercher la Haison avec le VHP corps lui imposait même de garder la possibilité de manœuvrer et lui interdisait par le fait la défensive sur place.
Dans cette dépêche de 4 heures matin, se révèle, pour la première fois, l'idée fctidamentale de la bataille du 18, et de ses conséquences finales : investissement et capitulation de l'armée de Metz, si elle se retire vers la place, ce que Moltke ne pouvait toutefois garantir encore.
Au reçu de cette dépêche, en présence du rôle qui lui était décidément assigné, Steinmetz entrait de nouveau en fureur, sans comprendre que « chercher la liaison en avant » voulait dire à Gravelotte; qu'en portant son VIP corps à Gravelotte, il le retirait de la situation dangereuse où il se irouvait à Ars et dans le bois du nord, par le fait de l'isole-
ici : la région d'Ars, Vaux, Gorze. On a intérêt à ne pas y engager beaucoup de forces, elles s'y perdent sans profit. Si, en agissant ainsi, on s'expose à y éprouver des échecs, ils sont sans grandes conséquences, les progrès de l'ennemi y étant également difficiles. C'est ce que Moltke savait, ce qui le déterminait à risquer la I^^ armée pour vaincre avec la 11^. On comprend néanmoins la fureur d'un Steinmetz de se voir sacrifié.
/jOG LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE /y aOÛt
ment, et du terrain; que dans le cas où la 11^ armée aurait à converser à droite, le pivot de la conversion ne pouvait rire Ars, mais devait être Gravelolte.
Continuant de méconnaître les intentions de Moltke, en particulier l'ampleur de la manœuvre indiquée par celui-ci, dans sa dépêche de 4 heures matin, comme aussi la grandeur des résultats qui en seront la conséquence, il ne voit que les dangers immédiats de sa situation. L'ennemi est à redouter surtout dans la vallée de la Moselle, pense-t-il ; il prescrit alors à Manteufel, commandant le 1" corps, d'envoyer une brigade avec de l'artillerie, dans la direction de Vaux, pour prendre en flanc, par la rive droite de la Moselle, une attaque possible de l'ennemi sur Ars.
A ses yeux encore, les dangers du VIP corps vont augmenter, comme son isolement, à mesure que la IP armée et le VHP corps s'élèveront au nord. Plus ces troupes s'avanceront dans cette direction, plus tard elles rencontreront l'ennemi, plus longtemps le VIP corps sera exposé aux attaques de l'adversaire.
Dans l'ordre du 17, on ne lui a pas indiqué d'ailleurs les routes à barrer avec son VIP corps, pour « protéger au début le mouvement de la IP armée et du VIP corps contre les entreprises éventuelles de l'ennemi venant de Metz d.
Il a bien vu que cette attaque peut se produire dans deux directions, celle de la Moselle et celle du plateau de Gravelotte.
Cependant il ne tient que la première; et il y a ioat le VIP corps; il aurait au contraire dû observer : que l'attaque de l'ennemi le long de la Moselle rencontrerait entre Ars et le mouhn de la Mance un terrain où elle pourrait être facilement arrêtée ; qu'elle aboutirait, dans les circonstances les plus heureuses, à enlever Ars, sans empêcher les défenseurs de rejoindre, par Novéant et Gorze, le restant du
y y août LA PRÉPAIUVTION DE LA BATAILLE 4©?
Vll^ corps; qu'en cas de succès complet elle n'irait pas frapper la IP armée, mais seulement porter sur les communications allemandes que Mollke n'avait pas l'intention de couvrir, preuve son ordre du 17 au P' corps de se retirer sur Remilly, si les Français font irruption sur la rive droite; que, pour ces raisons, l'occupation de la région d'Ars par la plus grosse partie du VIP corps n'était pas justifiée.
Quant à la direction de Gravelotte, une attaque de l'ennemi débouchant par là était peu probable depuis qu'il avait évacué Gravelotte de son plein gré le 17, à 3 heures soir. En tout cas, l'occupation immédiate de Gravelotte, dès le 17 au soir, par une fraction du VIP corps, permettait de répondre à cette éventualité.
Il résulte de ce qui précède que, le 18, à la première heure, le VIP corps aurait dû se trouver aux environs de Gravelotte, et non d'Ars, pour répondre aux vues du Grand Quartier Général. Là, il aurait mieux protégé la masse des lorces allemandes; sjp serait mieux lié à elle, ne se serait point trouvé isolé ; abandonnait le terrain boisé et accidenté de la Mance, impossible à toute action d'ensemble, pour en aborder un, la régioiS de Gravelotte, qui lui était autrement favorable.
C'est ainsi que Steinmetz, tournant le dos au but et aux moyens indiqués par Moltke, se laissait hypnotiser par l'occupation d'Ars et aggravait, de la sorte, la situation déjà peu brillante de son armée.
En restant même dans sa manière de voir propre, il paraît avoir pris des décisions discutables.
Convaincu en effet, dès la matinée du 17, que les Français allaient résister aux environs du Poinl-du-Jour, il aurait dû se préparer à les y atlaquex.
Dans cet ordre d'idées, la carte lui indiquait le front Ro-
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zérieulles, Carrières, comme premier objectif à atteindre,, avec un terrain de manœuvre convenable. Ma. s alors avaitil assez de troupes à la lisière nord du bois de Vaux, pour entreprendre cette attaque et pour couvrir en même temps le mouvement des autres forces par le ravin de la Mance? N'y avait-il pas lieu de faire reconnaître les chemins à travers ce bois conduisant à cette lisière, d'en rendre un praticable à l'artillerie?
L'insuffisance de prévision semble donc pouvoir être mise encore, dès le 17, au compte de l'ombrageuse personnalité du commandant de la T^ armée pour expliquer déjà son étrange conduite dans la bataille du lendemain.