CHAPITRE I er
CATHÉTÉRISME DE l’ûESOPHAGE .
Pendant le temps que je passai à Bicêtre, dans le service du regrettable Marcé (1), j’eus bien souvent à pratiquer le cathétérisme œsophagien par la voie nasale (procédé perfectionné par Desault), afin de nourrir de malheureux aliénés. Cette opération n’est pas si simple qu’on le croirait; je vais essayer de signaler ses difficultés, ses dangers et enfin le moyen que j’employais pour en triompher.
Ce cathétérisme se fait à l’aide d’une longue sonde droite de gomme élastique que l’on pousse jusque dans l’estomac. On choisit la narine la plus large et l’on introduit la sonde qui va butter sur le pharynx et se recourbe en bas vers l’œsophage, si l’on pousse un peu fort. La sonde s’engage-t-elle bien, il est facile delà faire pénétrer jusqu’à l’estomac, c’est-à-dire très-profondément. Mais elle peut s’enfoncer dans le larynx, sans déterminer
(1) Marcé était agrégé de la Faculté; il étudiait scientifiquement les maladies mentales. Son ouvrage est un livre didactique excellent. Cet infortuné disparut si subitement et si tristement du monde médical qu'aucune voix ne s’éleva pour lui dire adieu. Je me fais un devoir de rendre à sa mémoire cette justice, qu’il fut dévoué, médecin à ses malades et maître à ses élèves.
de toux (malade habitué ou paralysé 1 !, ou bien, par les efforts de régurgitation, être rejetée dans la bouche et coupée par les dents du malade qui, bien entendu, s’oppose presque toujours à son alimentation dans la mesure de ses forces. La sonde, pour se recourber sur le pharynx, ramone la paroi postérieure de cette cavité, l’ulcère à la longue, la perfore ; un beau jour, on injecte du bouillon dans le tissu cellulaire retro-œsophagien.
Les aliénistes se sont toujours préoccupés de remédier à ces difficultés. Quelques chirurgiens, oubliant que les aliénés font tout ce qu’ils peuvent pour entraver le cathétérisme, ont conseillé de donner au malade certaines positions, par exemple, de renverser la tête en arrière pour que, sortant de la narine, la sonde s’engage facilement dans le conduit alimentaire. S’il était possible de placer le malade dans une position fixe, il faudrait non pas lui renverser simplement la tête, ce qui applique fortement le larynx sur la sixième vertèbre cervicale, et le présente, pour ainsi dire, au bec de la sonde, mais bien porter d’abord la tête en avant pour effacer la convexité antérieure des vertèbres du cou, et ensuite défiéchir la tête, dans son articulation occi-
pito-altoïdienne, par conséquent très-peu.
Mais le cas ordinaire qui se présente dans les asiles d’alienes, est celui d’un malade emprisonné dans la camisole de force, et qu’il faut faire tenir par des gardiens. Il est donc de toute nécessité d’opérer malgré.Lui, par conséquent sans son concours.
La sonde peut s’égarer en avant dans le larynx et dans la bouche ou en arrière dans le tissu cellulaire périœsophagien.
. pour éviter les fausses directions antérieures, on se sert de sondes élastiques, peu flexibles, ou bien de sondes molles, munies d'un mandrin de baleine. On fait ainsi glisser la sonde sur la paroi postérieure du pharynx et de l’oesophage. Pour ne pas racler trop fort cette paroi, surtout en haut, on se sert d un mandrin recourbé, rigide, élastique ou articulé (Blanche) qui, arrive à l’orifice postérieur des fosses nasales, dirige la sonde en bas Ce mandrin peut alors être enlevé, mieux vaut peut-etre le fixer
1871. — Farabeuf.
d’une main, et de l’autre faire glisser la sonde qui, obéissant à sa courbure , descend dans Vaxe de l’œsophage.
M. Baillarger se sert de deux mandrins à la fois, l’un droit, en baleine, l’autre courbé, en fil de fer. Il a raison, car, sans certaine précaution que je vais indiquer, la sonde, glissée sur l’unique mandrin recourbé, ne fait pas assez ressort et s’engage facilement dans le larynx ou dans la bouche.
Le mandrin, à grande courbure, gêne l’introduction de la sonde dans la narine. Je m’en suis bien souvent assuré; le cornet inférieur n’est pas loin du plancher des fosses nasales. Il n y a généralement qu’une narine qui soit praticable.
Je me suis servi plusieurs mois sur le même malade, et je conseille de se servir d’un mandrin, dont le dernier centimètre soit coudé à angle droit arrondi, comme une tringle de rideau. Ce mandrin doit être terminé, à l’autre bout, par un anneau. Il peut être en baleine coudée à la bouge ou en fil de fer. Lorsqu’il est dans une sonde de calibre usuel, l’extrémité de celle-ci est courbée à 4oo, un peu plus qu’une sonde de femme ordinaire, mais seulement dans la même étendue. Ainsi armé, le cathéter œsophagien est facilement introduit par la narine jusque sur la paroi du pharynx, le bec dirigé en bas. La main gauche tient le mandrin par Vanneau et par un mouvement de torsion qu’elle lut imprime, dirige son bec vers la paroi latérale du pharynx homonyme de la narine traversée. La main droite pousse la sonde qui, par son élasticité , tend à se porter en arrière, et par la torsion du mandrin est éloignée de la ligne médiane, double raison pour qu’elle évite le larynx, et descende dans la gouttière latérale ,
Le cathéter introduit, on enlève tout à fait le mandrin. Ce procédé me semble devoir mettre relativement à l’abri et des fausses routes œsophagiennes et des fausses directions dans le larynx ou dans la bouche. C’est pourquoi je l’ai indiqué ici. La manière de glisser une sonde flexible sur le mandrin qui l’a amenée à mi-chemin du but, rend les plus grands services dans le cathétérisme uréthral. Pourquoi n’est-ce pas une pratique vulgaire ?