DE LA PREMIÈRE ÉDITION XY
Concile d'Amiens, que lorsqu'on traite de la valeur de la raison, il y a deux excès à éviter : l'un qui proclame l'impuissance absolue de la raison, et l'autre qui regarde toute vérité, même religieuse, comme une émanation de la raison humaine ^
Nous le croyons, comme le Concile, c'est une erreur, contraire à la doctrine constante des Ecoles catholiques, que d'attaquer la raison naturelle comme impuissante, et de contester la valeur des solides arguments qui démontrent l'existence de Dieu, et les autres grandes vérités appelées par la Théologie préambules DE LA TOI. Le Concile, d'accord avec la tradition des grands siècles chrétiens, déclare ces vérités sûsissables et démontrables par la lumière naturelle de la raison 2.
^ Notandum est, in qusestionibus de rationis humanse conditione, duo esse extrema, doctrinsS catholicse prorsus contraria : unum scilicet quo, in statu naturœ lapsse, rationis vires penitus exstinctas fuisse affirmatur, alterum quo omnes religionis veritates hominibus illucentes rationis humansB emanatio esse dicuntur (cap. xvi)*
2 Dum rationalismum impugnant, caveant etiam ne rationis humanae infirmitatem quasi ad impotentiam reducant. Hominem, rationis exercitio, fruentem, hujus facultatis applicatione posse percipere aut etiam demonstrare plures veritates metaphysicas et morales, inter quas existentia Dei, animœ spiritualitas, libertas et immortalitas, atque boni et mali essentialis distinctio, etc., etc., annumerantur, constanti scholarum catholicarum doctrina compertum est. Falsum est rationem solvendis istis quaestionibus esse omnino impotentem, argumenta quae proponit nihil certi exhibere, et argumentis oppositis ejusdem valoris destrui. Falsum est hominem has veritates naturaliter admittere non posse, quin prius per actum fidei superna-
XVI AVAiNT-PHOPOS
Nous le croyons encore, c'est rendre un très-mauvais service à la religion que de pousser au scepticisme philosophique, avec Luther, Calvin, les Jansénistes et Lamennais; et, selon nous, les Jésuites ont bien mérité de TËglise et de la société entière, en combattant cette funeste tendance, dans tous les temps, depuis Luther jusqu'à nos jours.
Loin de décourager la raison, il nous faut aujourd'hui lui rendre le courage, et, comme l'a dit un des plus nobles esprits de ce temps * , c'est à nous maintenant, à nous chrétiens, de relever la raison humaine foulée aux pieds par les sophistes. Nous devons lui apprendre à aller jusqu'au bout d'elle-même, et à monter ensuite plus haut.
turalis revelationi diviuaî credat : uec esse qusedam fidei pricambula, quœ natu rallier cognoscuntur, et uoq esse motiva credibilitatis quibus assensus fît rationabilis. His erroribus non firmaretur profecto, sed corrumperetur ratioualismi confutatio. Si qui, sub traditionalistarum nomine aut quovis alio, in hos excessus prolaberentur, a recta vcritatis via procul dubio aberrarent (cap. xvr, § 3).
^ M. le comte de Montalembert s'exprime ainsi à la fin du III* chapitre Des Intérêts catholiques ; « Mais de ce que « la raison, égarée par de faux sages, esl confondue et « humiliée ; de ce que la liberté, trahie et souillée par de « faux libéraux, semble temporairement supprimée, eu « faut-il conclure que les catholiques doivent renier la • raison et supprimer la liberté ? Tout au contraire ! J'ose « dire que c'est le moment de les recueillir avec respect, « de leur rouvrir l'asile inviolable où l'une et l'autre peu- « vent se réfugier, se purifier, se refaire, panser et guérir a leurs plaies sous l'aile de la foi catholique. »
DE LA PREMIÈRE ÉfilTlON XTU
C'est à quoi nouB voudrions pouvoir contribuer par cet ouvrage.
D'une part, nous nous efforçons de montrer tonte la portée de la raison humaine, et, comme s'exprime saint Thomas d'Aquin, la fwce trop peu connue du rtmonnementy même dans la plus grande des questions, celle de la connaissance de Dieu« Nous essayons de mettre en* évidence la vérité de. cette assertion de Descartes et de Leibniz, répétée par le cardinal Gerdil, que la démonstration de l'existence de Dieu, et de ses perfections infinies, a la rigueur de toute démonstration géométrique. Nous atteignons ce but en prouvant que la démonstration de Texistence de Dieu est le plus haut emploi d'un procédé général de la raison, dont la méthode géométrique infmitési* maie est une application particulière.
D'une autre part, bien convaincu qu'il ne faut point abstraire la philosophie naturelle de toute donnée surnaturelle, et qu'il est aussi dangereux de séparer dans la pratique, qu'il est indispensable de distinguer en théorie, les deux lumières de la raison et de la foi ; bien convaincu qu'il n'y a point de vraie sagesse sans l'union de ces deux lumières, nous avons essayé de faire connaître leur rapport, leur source commune en Dieu, et leur infinie différence, et leur mutuelle pénétration, et la voie par laquelle, avec le secours de Dieu, l'homme peut passer de l'une à l'autre. Pour cela, nous nous sommes borné à développer l'admirable doctrine de saint Thomas d'Aquin sur ce sujet, et il nous semble que rien de plus original, de plus nécessaire et de plus fécond, ne saurait survenir au-
XVIU AVANT-PUOPOS
jourd'hui dans le domaine philosophique. Ce point critique de toute Thistoire de la lumière dans l'homme, notre grand philosophe, l'Ange de l'Ecole, l'expliquait il y a six cents ans ; Platon déjà en avait soupçonné quelque chose; saint Augustin en parle de science certaine ; mais la philosophie contemporaine l'a oublié.
Nous avons, à dessein, dans cette première partie de la Philosophie, qui traite de la connaissance de Dieu, évité la question du panthéisme et de la création. La doctrine de la création doit être traitée dans la Philosophie de la Nature, et la question du panthéisme se rattache, selon nous, à la Logique. Le panthéisme contemporain, celui de Hegel, le plus savant et le plus complet qui existe, n'étant que la conséquence nécessaire de la logique telle que l'a faite le système de Yidentite\ c'est en Logique que nous avons dû suivre cette vieille erreur, pour en mettre à nu les racines, et les détruire en les amenant à la lumière.
Le lecteur trouvera, à la fm du second volume, comme appendice à notre dissertation sur les rapports de la raison et de la foi, un résumé de la foi catholique, composé des propositions textuelles définies par l'Eglise. A ces propositions nous avons joint les principaux passages de l'Evangile qui en sont le fondement. Le penseur, chrétien ou non, qui aime et cherche la vérité, et auquel on présente ce peu de pages, en lui disant : « Ceci est la foi chrétienne
DE LÀ PREMlÈafi ÉDITION XIX
« dans son texte authentique, » aimera, nous l'espérons, à méditer avec respect ces simples énoncés. Puisse-t-il y fixer son regard, jusqu'à ce qu'il découvre l'éclatant foyer de lumière que cachent ces humbles et divines formules!
A. Gratry,
Prêtre de TOratoire de l'Immaculée Conception.
Paris, ce 8 septembre 1853.
La raison humaine est en péril, disait-on il y a peu d'années. Nons le disons aassi, mais dans un sens bien différent. Oui, la raison humaine est en péril; et ce péril, trop peu connu et trop peu signalé, est l'une des plus redoutables menaces du temps présent.
On se plaignait, il y a vingt-cinq ans, de l'indifférence en matière religieuse; depuis, nous avons fait un pas de plus dans la décadence intellectuelle, et l'on peut se plaindre aujourd'hui de l'indifférence en matière raisonnable.
« Mous manquons encore plus sur la terre ff de raison que de religion, » disait Fénelon au dix-septième siècle. Le mot de Fénelon est plus vrai aujourd'hui.
Malgré tout notre orgueil philosophique, il semble que nous ayons perdu confiance dans le pouvoir de la raison, Nous nous défions de ses formes et de ses instruments, du raisonnement et de la logique. « Le raisonnement « a trompé tout le monde, dit un profond « penseur; on s'pn souvient, et Ton s'en défie. »
C'est fort bien fait, et la défiance est légitime. Mais comment s'applique-t-elle? Est-ce par la critique, l'attention, le jugement et le discernement? Plût à Dieu que nous en fussions venus à cette défiance vigilante et armée I Maïs nous n'avons, tout au contraire, que la pusillanimité paresseuse qui laisse passer tous les sophismes, et que le doute découragé qui supporte toutes les erreurs, parce qu'il ne croit plus à l'arme qui les repousse, ni à la force qui peut les vaincre.
La raison aujourd'hui, disaient d'autres frayeurs, menace de renverser la foi. Qu'on se détrompe. Voici ce qui nous menace; Bossuet semble l'avoir prophétisé : « Plus de raison, « dit-il; plus de raison ni de partie haute: tout « est corps, tout est sens ; tout est abruti et « entièrement à terre ! » Plus de raison ! voilà ce que nous avons à craindre pour notre
siècle; et l'énergique anathème de Bosraet semble bien près de nous atteindre
Quel est, en ce moment déjà, l'état réel de la raison publique au milieu des torrents de doctrines qui entraînent les esprits? Que fait* on dans ce tourbillon?
D'abord on écoute peu; puis, on juge peu. L'audace de tout dire a fait ndtre la patience de tout écouter. On laisse passer; on ne regarde rien en face. On ne pense pas ce qu'on entend. On se laisse bercer aux images, aux mouve* ments, aux impressions diverses qu'on reçoit passivement comme un miroir; mais, agir par soi-même sur ces données, suivre les raison^^ nements, en vérifier les bases, reprendre pour comparer, relever les contradictions, exclure l'absurde, discuter le pour et le contre, peser, juger, discerner et conclure, c'est une peine que l'esprit ne prend plus. Ces choses même paraissent surannées, comme les mots qui les nomment.
Combien y a-t-il parmi nous d'esprits à l'épreuve du sophisme? Qui est-ce qui sait trouver le vice d'un raisonnement, et distin* gaer d'un argument solide le sophisme grossier et justiciable de la logique élémentaire? Une
raison médiocrement exercée sent un sophisme comme on sent une fausse note en musique, ou un vers faux en poésie. Mais où sont aujourd'hui les esprits médiocrement raisonnables? Combien d'hommes, qui se croient éclairés et savants, restent sous le coup de tout raisonnement faux, et en emportent dans la tête la conclusion, comme une flèche qu'aucune armure n'a repoussée, et que la main inhabile ou timide ne sait pas arracher! Combien d'intelligences sont aveuglées, étouffées sous la masse des erreurs qu'elles n'ont ni acceptées, ni repoussées, mais qu'elles ont tolérées! Chaque esprit est l'image du dehors, où règne la licence de tout dire. On laisse surgir en soit tout sophisme sans le juger, et le sophisme, un instant toléré, usurpe bientôt en nous le droit de cité, au même titre que la raison. L'esprit, dans son for intérieur, n'a plus d'autorité privée, et il n'est plus maître chez lui. La raison, pouvoir central, n'est plus une force libre et un pouvoir indépendant; victime de l'anarchie des mots, des arguments et des images, des illusions et des mensonges, des emportements des passions, des crimes de la pensée, elle succombe sous le flot turbulent et sous Teffort des invi-
sibles multitudes qui luttent dans chaque esprit. Plus de répression intellectuelle, plus de tribunal intérieur, plus de justice contre l'absurde; mais, au contraire, tolérance absolue du faux, liberté de penser Terreur, égalité de l'absurde et du vrai devant l'esprit. Arrivée là, la pensée, saisie de vertige, tourne de toute affirmation à son contraire : tout chancelle, tout est doute et question. Qu'est-ce que la vérité? La vérité peut-elle être connue? La science est-elle possible? Le raisonnement prouve-t-il quelquç chose, et la parole a-t-elle un sens? Les mots répondent-ils aux objets, ou ne sont-ils que de vains signes? On l'ignore, et on ne tient pas à le savoir.
Dans cet état de démission intellectuelle, et d'incrédulité radicale, où sont tombés un très grand nombre d'hommes, l'esprit, comme un cadavre, soufiTre tout sans en être ému, et reçoit toute blessure sans douleur. Il a perdu cette fermentation de la vie qui, en toutes choses, opère incessamment le départ du bien et du mal, du vivifiant et du nuisible; il n'a plus ni ressort, ni croissance, ni résistance, ni mouvement.
Le nombre de ces esprits abattus, parmi
6 INTRODUaTION
nous, est immense» et les autres s'agitent dans la violence et dand la fièvre qui précède et produit l'abattement.
Quant aux esprits calmes et sains, fermes et droits, sages et régulièrement développés, le nombre en est , parmi nous , beaucoup moindre qu'en aucun temps depuis sept siècles*
îl est bon de regarder en face ce que quelques personnes appellent les progrès de la raison, et de sonder l'illusion qui fit donner à notre siècle ces noms flatteurs devenus ridicules aujourd'hui.
Mais, afin de ne pas abonder dans notre sens, et de nous tenir en garde contre notre propre jugement, appuyons-nous de l'opinion de juges manifestement désintéressés.
Voici ce que pensait, il y a trente ans, de l'intelligence et de la raison de ce siècle, un esprit aussi calme que clairvoyant.
« Ce siècle, disait Joubert*, est un siècle « qui a peu (Tidées; où les idées superflues
^ Pensées de Joubert, t. I, p. 396.
INTRODUGTION 7
fi abondent, et qui n'a paa les idées nécessaires ; « un sièole où les esprits sont vides, désoccupés « de sentiments sérieux et de solides pensées; « irn siècle gui a cette afireuse habitude de « faire de son humeur la règle de ses juge^ M ments; un siècle où l'on ne rencontre que « l'incrédulité aux devoirs ^ et la confiance aux «nouveautés; des esprits décidés et des opi- « nions flottantes; l'assertion au milieu du «doute; la confiance en soi-même et la dé- «fiance d'autrui; la science des folles doctrines « et l'ignorance de l'opinion des sages* n
« Tels sont, ajoutait-^il, les maux du siècle, d Et il jugeait ainsi, avant la rapide décadence des vingt dernières années- Alors déjà il voyait «Tignoranoe qui s'approche* » Alors déjà il nommait ce « retour à la barbarie » qui nous menace^ s'il est vrai qu'il y a « civilisation par «la religion, la pudeur, la bienveillance, la « justice, et retour à la barbarie par l'esprit de «contestation, l'irréligion, l'impudence. Tau- « dace, l'ambition de tous, l'amour constant « de son bien-être, l'ardeur du gain, et tout ce << qui désunit les hommes, et ne nous attache « qu'à nous-mêmes. »
Tel était, en 1820, le jugement de ce penseur
délicat et profond. Qui dira que, depuis ce temps, l'ignorance et la barbarie ont reculé?
En quoi consistent donc, parmi nous, ces progrès de la raison humaine dont on parlait? Où sont les traces de ces progrès dans les lettres et la philosophie?
Qu'est-ce que notre littérature?
Sauf les justes et inévitables réserves, c'est une littérature de décadence, fausse et forcée : un style d'oii la logique est exilée, oîi toute suite est coupée, toute ligne brisée, sous prétexte d'entrsdnement lyrique; l'unité, la continuité, la déduction, renvoyées aux classiques; partout la fantaisie, l'image, le caprice, la vague sans vérité, l'obscurité sans profondeur, la couleur éclatante et fausse, des lambeaux sur du vide, et le hasard jouant un aussi grand rôle dans le style que dans les opinions. Joignez à cela le mépris de toute conviction, la volonté de tout dire sans pudeur, et l'audace de tout affirmer y compris la contradiction dans les termes, et le menôonge sciemment pratiqué. Voyez enfin les lettres exploitées; plus qu'à aucune époque du passé, par je ne sais quelles races d'esprits perdus qui ont juré de vivre par la plume, à travers le juste et l'injuste, le mensonge et la
vérité. Est-ce là un siècle de grandeur littéraire?
Que dire de la philosophie, qui est la raison développée, et sans laquelle il n'y a pas de siècle lumineux.
« Le temps n'est pas opportun pour la philoft Sophie, dît un critique fort judicieux... La « littérature philosophique est riche sans doute «en travaux, mais non la philosophie. Les « livres abondent, mais que nous donnent-ils?.. • « Les hommes les plus capables songent moins «à la philosophie qu'à son histoire... Les es- « prits, découragés par l'insuccès ou détournés «par d'autres objets, se refusent à la spécur- «lalion. La solution scientifique des pro- « blêmes religieux, moraux et métaphysiques «est comme perdue de vue. La philosophie, «au lieu d'être un principe actif et vivant, « n'est plus qu'une branche morte de la litté- « rature générale. On étudie les systèmes pour « les connaître et pour en parler, mais on ne « les adopte ni ne les rejette; on les rassemble; « on les restaure comme des ouvrages plus ou «moins savants et curieux de l'intelligence «humaine, mais sans y attacher d'autre prix. « C'est ainsi que dans nos musées nous con-
« templons et admirons le travail de la statue I 1.
10 Introduction
« du dieu, sans songer au dieu lui-même. » Quelle est, en attendant, la philosophie pratique du grand nombre, soit qu'on le sache, soit qu'on l'ignore? « Le vieux matérialisme de c( d'Holbach^ de Lamettrie, de Cabanis ; quel- « ques sentences usées de la logique baoonienne « et de la phraséologie de Gondillao, beaucoup « de respect pour tout ce qui se touche, se pèse a et se compte, et une grande peur ded esprits : « tel est, même pour beaucoup de savants, le (t fond de croyance philosophique le plus gé- « néral... Le sensualisme qui, malgré l'inférîo- « rite philosophique de ses doctrines et de ses « maîtres de tous les temps, malgré ses tristes « conséquences, a une sorte de clarté superfi- « cielle, une grossière apparence scientifique et « je ne sais quel air d'indépendance qui flattent « merveilleusement les âmes et les esprits mé- « diocres, c'est-à-dire le plus grand nombre; le « sensualisme est et sera longtemps la phîloso-* « phîe de toute le monde dans un pays qui a « eu, pendant cinquante ans, Voltaire pour « précepteur ^ » .
* Fragments de philosophie, par Louis Peisse. Préface, p. rv, XÎII, XV.
INTRODfOGTlON il
Mais si l'état de la philosophie et des lettres ne nous fait pas honneur, restent les sciences dont les progrès véritablement merveilleux sont le triomphe de la raison humaine. Et cependant regardons-^y de près^ avant d'en faire honneur à notre siècle «
Dans le domaine des sciences, que savons*nous? L'astronomie d'abord : voilà une science digne de ce nom. Haisi qui donc noud Ta enseignée? C'est le dix^septième siècle^ l'auteur de tout le mouvement scientifique moderne, le créateur de tout ce que nous appliquons et perfectionnons aujourd'hui. C'est Kepler et Newton qui ont fondé l'astronomie^ et c'est en tenant scrupuleusement pour vraie toute leur doctrine, que nous faisons encore nos plus belles découvertes.
Nous savons les mathématiques. Mais qui nous les enseignées? C'est encore le dix-septième siècle, Descartes et Leibniz, auteurs de ces deux immenses découvertes qui ont fait des mathématiques un levier tout-puissant, savoir : l'application de Talgèbre à la géométrife, et le calcul infinitésimal.
Voilà des fruits de la vigoureuse raison de nos pères, et de l'immense lumière du grand
siècle. Mais que serait-ce s'il était démontré que, sous le rapport principal, nous ne savons pas même nous servir de ce magnifique héritage! Assurément nous en perfectionnons certaines parties, et nous en déduisons de merveilleuses applications industrielles, et ces sciences, si bien commencées, continuent; mais il est manifeste que nous ne savons pas nous servir de nos sciences pour le développement et le perfectionnement de la raison publique. C'est le point en question.
Est-ce l'étude des mathématiques, si gêné-* ralement répandue aujourd'hui, qui développe et fortifie la raison parmi nous? Des mathématiques, on en a mis partout! et, dans la constitution actuelle de l'enseignement public, la moitié des carrières libérales y sont exclusivement vouées. Or, qui ne sait que l'étude des mathématiques ne développe qu'une des facultés de l'esprit, et ne la développe qu'en un sens! Cette étude qui, dit Pascal, est bonne pour faire l'essai et non l'emploi de notre force; qui, selon d'Alembert, ne redresse que les esprits droits; qui laisse l'esprit oh elle le trouve, selon Voltaire; qui, vaine pâture des esprits curieux et faibles, ne mène à rien qui
INTRODUGTIOH 13
existe, disait Bossaet d'après Descartes; qui, selon Gœthe, ne donne qn'ane culture exclusive et restreinte : dont Francklin redoutait au plus haut degré l'influence; dont Fénelon dénonçait les ensorcellements; qui, dit Sénëque, est toute superficielle, ou, comme l'a fort bien dit M** de Staël, toute linéaire; qui dit Platon, n*a que le rêve, non la vue éveillée de l'être ; qui, selon Descartes et Kant, n'exeice que le plus bas degré de l'imagination; qui n'est même difficile que parce qu'-elle est trop &cile, comme l'a très-bien remarqué Hamilton ; et qui enfin, selon Descartes, rend ses adeptes « moins dote ciles à la raison que les autres , nuit plus « qu'elle ne sert à l'étude de la philosophie S « et nous désaccoutume, en quelqne sorte de « l'usage de notre raison * : » est-ce là l'étude qui, partout répandue, fortifiera la raison publique?
Cette étude, très-féconde dans les esprits longtemps soumis à une culture profonde et
* Ejusmodi homînes cum putent se poUere ingenio, saepe sunt minus quam alii raiioni obseqtumtes ; ea enim ingenii pars. . . quae ad mathesim maxime juTat, />/u5 nocet quamjuvat ad metaphysicas speculaiiones. Cartesii Epist., pars, n, Epist.xxxm.
^ Descanes, Liber de dùreciione ingenii, régula 4.
générale, éteint ou fausse les autres. Seule, elle ne fortifie qu'un côté de l'esprit, et le cultive incomplètement. Elle laisse sans exercice les facultés les plus élevées. Or, qui ne sait que la raison théorique et pratique, droite et saine, ne règne que dans les intelligences proportionnel-* lement développées en tout sens? Tout esprit développé avec disproportion est, comme le dit Bacon, un esprit faux, comparable à ces miroirs sans symétrie qui ne peuvent rendre que des images difformes des objets. C'est à quoi pousse, en ce siècle, l'étude véritablement abusive des mathématiques, qui ne se propage parmi nous qu^au très grand détriment de l'étendue de la pensée et de la force générale de la raison. Ne voit-on pas déjà que l'utopie^ c'est-à-dire le fans en pratique, n'a pas de meilleur sol pour y prendre racine, que les esprits habitués, par les études mathématiques, à ne pas sonder les principes, et à pousser aveuglément les conséquences?
Nous avons donc droit de conclure que l'étude des mathématiques, appliquée comme elle l'est aujourd'hui d'une manière exclusive et inintelligente, loin de relever et de développer la raison, ne peut que précipiter la décadence;
IHTRODUCTIOH 15
Passons à la physique, en appelant ainsi l'ensemble des sciences concrètes qni traitent du monde des corps, à l'exception de Tastronomie et de la physique mathématique. Est-ce Tétude de la physique qui peut développer et fortifier, la raison parmi nous? Mais en physique nous en sommes à l'application bien plutôt qu'à la science; et, pour la science, sauf certaines théories terminées, elle traverse une de ces époques de surcharge oii les données abondent, mais où leur emploi fait dé&ut; oti, comme aujourd'hui même en histoire, la masse des faits est presque impénétrable à la lumière, oh la pensée n'a que trop d'aliments, mais pas assez de mouvement; oii l'esprit porte tout et ne pénètre rien; où l'intelligence encombrée lan** guit, s'affaisse dans un embonpoint sans vigueur et dans une plénitude sans liberté, comme quand, dans notre corps, la vie manque d'air et étouffe dans le sang. Dans ces époques de défrichement, les sciences, comme toutes les colonies nouvelles, sont longtemps pour un peuple une charge plutôt qu'une force. Qui ne sait qu'il y a une manière de lire les livres qui fatigue et qui n'éclaire pas? C'est celle où l'esprit parcourt tout sans se fixer à rien. La même manière de lire le
livre de la nature, et celte laianière est maintenant la nôtre, fatigue, énerve la pensée. On lit beaucoup et mal; on accumule, je le sais, des matériaux que le génie pénétrera un jour : en , attendant, le nombre et la diversité des faits dispersent Tesprit, et la poussière des détails l'aveugle. Ce n'est pas là saisir la vérité, agrandir son intelligence, fortifier sa raison*
« La physique, aujourd'hui, dit Joubert, a « une telle étendue et occupe une telle place « dans l'esprit qui veut l'étudier, qu'elle en « remplit toutes les capacités et en absorbe toutes les pensées^ » Or, quel malheur pour un esprit, « d'avoir toutes ses capacités occupées « par quelque savoir qui les bouche ! » Aussi, « que de savants forgent les sciences, cyclopes (i laborieux, ardents, infatigables, mais qui « n'ont qu'un œil ' ! »
« Ajoutons que, par suite de la direction de «jour en jour plus spéciale et plus divisée des « études scientifiques, les professions savantes « manquent presque tout à fait aujourd'hui de « cette haute culture intellectuelle que donne la « connaissance des langues classiques, de la
^ Pensées de Joubert, t. I, p. 173. -- * Ibid., t. I, p. 418.
« littérature et de la philosophie générales. Sous « ce rapport, la classe savante de notre siècle « est fort inférieure à celle du dix-septième et « même du dix-huitième siècle, dont l'éducation « était plus littéraire, plus large, plus encyclo- «pédique, et de tout point plus libérale. La « philosophie, gui était autrefois, par la logique, «la première nourrice de l'intelligence dans (( toutes les carrières libérales, n'est aujourd'hui «aux yeux de l'immense majorité de nos « savants, qu'une spécialité tout à fait analogue « à la leur propre, quoique fort inférieure, bien (( entendu. De là le dédain, ou du moins l'indif- « férence qu'ils affectent en général pour les « spéculations métaphysiques ; de là surtout « l'ignorance et l'incompétence véritablement f( remarquables dont ils font preuve lorsqu'il « leur arrive de s'en mêler ^. »
Tel est l'état des esprits parmi nous.
Or, quand la plus haute tendance de la raison, la tendance religieuse est entièrement exclue de tout ce qui veut paraître philosophique et scientifique; quand, à son tour, la philosophie demeure purement spéculative et ne prétend à
* Louis Peisse, p. xiv.
18 iNîftODUCtlON
nulle portée pratique, pas même à la pratique de Part logique; quand^ dans sa spéculation, elle ne médite plus guère que son histoire et son passé ; quand elle vît séparée des sciences aussi bien que de la religion; quand les sciences, à leur tour, renient absolument tout élément philosophique, et n'appellent de ce nom que les déductions immédiates des données empiriques; quand elles sont isolées, sans lien, sans péné*tration mutuelle, ayant chacune sa langue et son cantonnement; quand, en un mot, Tesprît humain, loin de former faisceau, comme dans tous les grands siècles, est dispersé comme dans les décadences, je le demande, est-ce une glorieuse époque pour la raison?
Nous avons, en ce temps, toutes les faiblesses communes et naturelles de la raison, et nous y ajoutons les maladies intellectuelles particulières aux siècles irréligieux, sensuels, orgueilleux, querelleurs.
Quel est l'état commun et naturel de la raison
parmi les hommes? Nous le voyons autour de nous.
Dieu est encore inconnu de la plupart des bommeS) et presque tous ignorent profondément leur destinée, leur nature, leur devoir. La plu*^ part rejettent encore les évidentes lumières que donne) sur les questions humaines, la raison générale) aidée de Dieu, et ils ne savent point traverser ce premier et naturel degré d'initiation, loin d'arriver à l'initiation supérieure que Dieu prépare à tous. Très-^peu d'hommes arri-^ tent môme au gouvernement régulier de leur Wpps; presque tous vivent d'une vie fortuite et tiirbulente qui vieillit vite, et va prématurément vers la mort.
Combien peu d'êtres raisonnables cultivent 6n eux le don sacré de la raison ! La grande majorité cultive la terre; les autres ne cultivent rien. Dans l'humanité presque entière, la raison, ce talent sacré, confié par Dieu à tout homme venant en ce monde, reste stérile et enfouie «
Bossuet, parlant de la raison enfouie dans la chair, a dit : « Quels efforts ne faut-il point faire « pour que nous distinguions notre âme d'avec « notre corps ! Combien y en a-t-il parmi nous « qui ne peuvent jamais venir à connaître ou à
« sentir un peu cette distinction ! » Combien « gui sortent un peu de cette masse de chair et « en séparent leur âme'? »
Oui, ce n'est qu'en très peu d'hommes que la raison se distingue de la masse des instincts, des sensations et des besoins, et constitue une force libre et un pouvoir indépendant. Chez presque tous c'est une force opprimée, et un pouvoir subordonné, non-seulement à la fantaisie, aux sens, aux intérêts et aux désirs, mais encore au mouvement du sang et des humeurs, à l'influence de la matière qui nourrit notre corps, et des forces de la nature physique. La raison, vernis logique d'une vie tout animale, lien trivial et aveugle de nos passions, de nos désirs, de nos humeurs et de nos sensations, la raison, mêlée à l'ensemble et entraînée au mouvement total, obéit en esclave, au lieu de régner.
Il y a, parmi les créatures de Dieu, des animaux qui s'agitent aux degrés inférieurs de la vie. Leur corps n'offre qu'une masse uniforme sans distinction d'organes. Chaque point représente aussi bien que tout autre les foyers essen-
* Bossuet, Traité de la concupiscence, ch. vu.
tiels de la vie, et en exerce vaguement et indifféremment toutes les fonctions. Point de cœur, point de cerveau distinct : tout est délayé dans la masse. Eh bien! telle est encore aujourd'hui, dans le monde, l'organisation intellectuelle des multitudes. La raison est en germe, mais non développée; elle est répandue dans la masse, mais sans organe central distinct; elle ne constitue pas, répétons-le, une force libre et un pouvoir indépendant; et les esprits sont comparables à ces organisations inférieures dans l'échelle animale, qui n'ont pas de cerveau distinct.
Et parmi ceux qui développent un peu le germe de la raison, comment se fait le développement? (( On ne rencontre presque partout « que des esprits faux, » disait Arnaud au dix-septième siècle. Qu'eût-il dit aujourd'hui!
Qu'est-ce qu'un esprit faux? Bacon le montre fort heureusement : « C'est un miroir sans «symétrie, inégal aux rayons du soleil. » Joubert emploie la même comparaison, à propos d un de nos plus excessifs penseurs : « Thomas a la tête concave : « tout vient s'y peindre « grossi et exagéré. » Or, de même que les ^oirs sans symétrie rendent difformes toutes
n INTRODUCTION
les images, de même l'esprit faussé dénature les données qui pourraient l'élever au vrai. Cette intelligence inégale fausse la vérité qui la frappe : on lui dit vrai, elle entend faux; ou lui présente le beau et le sublime, elle ne voit que difformité. Cela s'explique. De même que des surfaces non symétriques sont des miroîra fantastiques et difformes que rendent faux leurs dimensions inégalement développées, de même un esprit faux est un esprit développé saus proportion* Or, notre faible entendement n'estil pas d'ordinaire déployé dans le sens exclusif d'une passion dominante, d'une pensée fixe, ou d'un préjugé capital? Quel est celui dont le miroir intellectuel est une surface régulière en tous sens, sphérique comme la voûte du ciel, ou plane comme le miroir des eaux.
Certainement la plupart des esprits sont des miroirs fantastiques et difformes.
Ainsi faits, ils ne savent retirer que Terreur du spectacle des choses visibles, et des faits intérieurs de l'âme, et de celui des événements humains. Ils regardent et croient tout voir, ils voient tout, sauf l'ensemble et les proportions. C'est ainsi qu'on observe le monde, et qu'on écrit Thistoire, et que l'on décrit l'homme.
C'est ainsi qu'on retrace jour par jour des faits présents, visibles à tous les yeux, et le réoit est faux. On ne ment pas, mais on donne à chaque chose des dimensions factices, conformes à Teffet désiré. On grossit ce qui plaît, on rend imperceptible ce qui blesse. On est faux, et l'on voit les choses comme on est.
Autre infirmité naturelle de la raison, aujourd'hui surtout bien sensible. Ceux mêmes qui pensent un peu régulièrement, pensent peu, et à peu près inutilement, parce qu'ils sont isolés, parce que chaque esprit ne voit que soi, et que l'union et l'association des forces intellectuelles est encore à venir. La confusion des langues, les antagonismes de sectes, le canton'* nement intellectuel, et surtout la question secrète du fond des cœurs, a Dieu ou non, » question qui sépare en deux camps tous les hommes, en faut->il plus pour tenir isolés ceux qui pensent? La sphère du monde intellectuel est encore habitée par le dehors, point par le centre oîi tous les rayons coïncident, mais seulement par la surface oti tous sont séparés : de sorte qu'il y a, dans le monde de la science et de la pensée, des régions séparées par l'espace, soumises à des cieux différents, parlant
des langues diverses, et beaucoup plus inconnues Tune à l'autre que ne le sont entre eux les peuples de la terre. Chaque science a comme sa grande muraille, et aussi chaque esprit. L'unité de l'esprit humain est moindre que celle du globe.
Mais ce ne sont là que les maladies naturelles et comme les vices innés de l'entendement humain, en tous lieux et dans tous les temps. Nous, nous y ajoutons les maladies particulières aux siècles irréligieux, sensuels, orgueilleux, querelleurs.
L'irréligion nous livre tout entier aux sens, et nous ôte les vertus de l'esprit. Les sens nous livrent à cette « sottise coupable » dont parle saint Thomas d'Aquin, qui est péché, dit-il, parce qu'elle est fille de la luxure ^ L'orgueil, exploitant la sottise, y greffe tous les monstres d'erreur : et l'esprit de querelle, triomphant au milieu de l'orgueil et de l'aveuglement, étouffe sous la contradiction, la subtilité, le sophisme, le mensonge et la mauvaise foi, ce qui reste des vacillantes lumières de la raison.
C'est alors que devient possible l'étrange
< 2 a, 2». q. xliv.
histoire que nous allons dire, qui est de tous les faits contemporains le plus redoutable, et forme le danger propre du temps présent.
Et d'abord ne semble-t-il pas qu'il y a dans le monde une force adverse, un parti de l'opposition absolue, qui veut ruiner l'humanité, et dans l'humanité elle-même, à certaines époques de vertige, un esprit de suicide qui « fait « alliance avec la mort, » comme le dit la sainte Écriture? Or, que ce principe de destruction attaque, dans l'ordre intellectuel, la foi au nom de la raison, nous y sommes habitués; qu'en politique il attaque le pouvoir au nom de la liberté, c'est coutume; qu'en politique encore, après avoir renversé le pouvoir, il s'en prenne à la liberté, nous savons que c'est sa pratique. Tacite déjà l'a remarqué : « Ils attaquent le « pouvoir, sous prétexte de liberté; une fois le « pouvoir renversé, ils s'en prennent à la lift berté^ » Mais ce à quoi on ne s'attendait pas, c'est que cet esprit destructeur, qui travaille à la ruine sociale par la ruine successive du pouvoir et de la liberté, en vînt à travailler
^ Ut imperium evertant, libertatein praeferunt ; si perveterint, libertatem ipsam aggredientur. Annal. , xvi, 22.
aussi à la ruine întellectuelle et morale du monde moderne, en attaquant, par la négation abso*^ lue, la raison môme, après avoir attaqué la foi.
Or, il se trouve qu'en ce moment, et sous nos yeux, la raison humaine est attaquée en face par une secte des plus redoutablesi et que Tab** surde proprement dit, Tabsurde avoué, déclaré, se présente, je ne dis pas avec chance de succès, mais enfm se présente pour succéder à la raison, au sein de la société européenne. L'assertion peut paraître étrange ; en voici l'explication et la preuve.
Qu'est-ce que l'absurde? Évidemment le oaraotère essentiel de l'absurde, sa forme visible, c'est ce qu'on appelle la contradiction dam le» termes comme quand on dit ; le oui c'est le non^ le pour côit le contre^ le Hen c'est le ma/, lÉtre c'est le néant. Voilà la formule générale de l'absurde.
Or, qui ne sait qu'en ce moment la société, la civilisation, la religion et la raison sont en présence d'une secte ou plutôt d'un esprit, déjà répandu dans l'Europe, dont le principe philosophique fondamental, principe écrit et proclamé, est précisément la formule générale de l'absurde : L'Être c'est le néant?
nTIODUCTION 27
Il s*e8t troavé un homme célèbre et inflaeal, mort en 1831 « qui a occupé vingt ans la pre* mière chaire philosophiqae de l'Allemagne, et qui écrit ceci : « L'Être et le néant sont même il choBB '; » et qui prend celte formule pour principe de la philosophie* Cet homme était savant et logicien; et il se prenait an sérieux, et se croyait le fondateur définitif de la philo* Sophie, ce qu'il a su taire croire à la moitié de l'Allemagne, qui le croit encore. Il laisse une grande Ëcole dont l'influence est considérable* Ce chef d'École a donc positivement entrepris d'établir que le principe fondamental de la véritable philosophie , c'est l'identité des contradictoires. Il appelle son système, 9y$tifM de FidentiU de Ndentique et du non identiqWj ou, pour abréger, gyitème de Fiden^ tité.
Et ce système est construit avec une science tellement extraordinaire et une logique si vigoureuse, que toute l'École se croit en pos^ session de la philosophie définitive, radicale et irréfutable.
Et ce n'est pas là un simple délire. C'est un
^ «citt ittt^ mtffU ift bafffUe. Hegel, Log, § 88.
des faits les plus considérables, les plus nécessaires, les plus redoutables, les plus décisifs, les plus féconds de Thistoire de l'esprit humain, comme nous le montrerons.
Quoi qu'il en soit, tout le système a pour but d'établir l'identité absolue de tout, notamment celle de l'Être et du néant, qui est l'identité fondamentale, principe de tout : ce qui renferme l'identité du pour et du contre, du vrai et du faux, du bien et du mal.
D'oîi résultent, en métaphysique, l'athéisme; en logique, l'abolition de toutes les lois du raisonnement et de la pensée ; en morale, l'abolition de la conscience et de la distinction du bien et du mal.
11 est clair que, le point du départ du système étant l'abolition de la raison par son principe fondamental, qui est la formule générale de l'absurde, la première conséquence pratique devait être en effet l'abolition de la conscience, ou de la raison morale pratique, comme la première conséquence théorique ne pouvait être que l'athéisme; et cette conséquence n'est du reste que le principe lui-même énoncé en d'autres termes; car cette proposition « Dieu n'est pas, » pour quiconque sait la
valeur des mots, n'est autre chose que celleci : « L'Être c'est le néant. »
Et cette École se regarde comme dépositaire de ridée nouvelle qui doit régénérer l'esprit humain et la société, et cela, en vertu de son principe qui est la formule générale de l'absurde, et par la force de la méthode qui n'est que le principe continué et appliqué, qu'ils nomment a la méthode négative et les principes « purement et radicalement négatifs de la scierie ^^ moderne. »
Qu'on se rappelle ce malheureux qui, ces dernières années, attirait la foule en criant : « La propriété c'est le vol , la religion c'est « lathéisme, et le gouvernement c'est l'anar- « chie. » C'était un disciple de cette École, fort admiré pour sa logique et sa métaphysique. Et, ce qui importe, c'est que cet homme parlait ainsi par principe et méthode :
« Noire principe à nous , disait-il , cesl la « négation de tout dogme. C'est en vertu de « cette méthode négative que nous avons été « conduits à poser en principe, en mélaphy- « sique l'athéisme, en politique l'anarchie, en « économie la non-propriété. » La méthode négative, c'est la méthode qui nie tout, tout
ce gui est, et qui dit : L'Être c'est le néant.
Mais, dira-t-on, c'est là une pure folie, une maladie intellectuelle. Assurément. Mais c'est une maladie qui existe, et qui va jusqu'oii vous voye2 ! une maladie que les siècles passés n'ont ^ pas connue, que le nôtre voit naître, et dont il faut précisément constater l'existence, comme il est nécessaire de constater la récente maladie de la vigne, et d'y pourvoir.
Ne s*est*il pas rencontré, en France, un penseur laborieux, zélé pour la métaphysique, estimé de plusieurs comme philosophe, qui, récemment^ a écrit ceci :
a Le monde a un commencement quant au « temps, et il est limité quant à l'espace. Le (f monde est infini quant au temps et à l'espace. »
a II n'y a pas ici deux thèses contradictoires « en présence, comme l'a pensé Kant, mais « seulement deu^ vérités incontestables chacune fi dans sa sphère. »
Le livre est très-connu. On peut y vérifier ce texte.
C'est-à-dire qu'étant donné un môme sujet, le mondBy et un môme attribut Hmitéj on soutient que, sous le même rapport, sous le rapport de Vespace et du temp$y ce môme attribut
limité appartient et n'appartient pas au sujet de la double proposition le monde é
C'est-à-dire que ce principe, qui est le der-* nier degré de l'évidence, à savoir : Qu'on ne peut af^rmer en même temps le powr et le contre wr un mime point et tm^ le même rapport^ ce principe 5 qui n'est que la naturelle distinction du ouï et du non^ qui est manifestement la condition première et nécessaire de la pensée, de la proposition, du jugement et du raisonnement; ce principe se trouve systématiquement attaqué aujourd'hui, en Europe, par une puissante et grande École.
Or cette doctrine fermente et gagne, nonseulement parmi les lettrés, mais encore, par ses plus grossières conséquences, parmi le peuple. Cette École a eu ses journaux en France, et les a encore en Suisse et en Allemagne, oîi l'athéisme est explicitement enseigné; oîi l'absurde est ouvertement professé, sous sa forme propre, la contradiction dans les termes; où la raison du peuple est quotidiennement foulée aux pieds par des propositions contradictoires, qui impliquent la propre négation de ce qu'elles affirment, ou l'affirmation même de ce qu'elles nient« Enfin, ce qui est
plus grave, cette doctrine a sa poésie. C'est elle qui montre Bélial transfiguré devenant aussi beau que Jésus, Elle a ses chansons populaires ; on a entendu chanter dans les rues de quelques villes allemandes, ceci : « Malé- « diction à Dieu, Taveugle et le sourd, à qui (( nous avons jusqu'ici accordé notre foi; en « qui nous avons espéré en vain. Il nous a « trompé, il s'est ri de nous, il s'est moqué de (( nos peines. »
Enfin ce qui est beaucoup plus grave encore, et ce qui constitue, dans l'histoire moderne, un fait unique et inattendu, cette doctrine, c'està-dire lathéisme, s'enseigne au peuple dans la plus grande partie de l'Allemagne protestante. L'athéisme s'enseigne, avec suite et organisation, dans les Écoles primaires, et souvent dans les Temples. 11 est la science et la religion de ce qu'on a nommé les Communes libres^.
Ainsi, cela est bien certain, il y a en Europe, depuis vingt-cinq ans, une École de l'absurde
^ Voir Fimportant ouvrage de M. E. Rendu sur VÉducation populaire dans l Allemagne du Nord et ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieuses.
Cet abaissement de la raison est le pins grand danger du Christianisme. Violer les lois de la raison, et fausser les esprits en les déli** vrant du joug de ces lois, est, à l'égard de la vraie religion, la plus dangereuse des attaques. De même que dans l'ordre moral, comme le dit très bien saint Thomas, les crimes contre nature sont plus graves que le sacrilège, de môme, dans l'ordre intellectuel, le crime contre nature qui attaque la raison, est plus grave que le sacrilège qui s'attaque à la foi.
Ruiaer la raison, c'est défoncer le sol pour empocher Tédifice religieux d'y tenir.
Qu'6n y prenne garde : en ce siècle, -^ au milieu du dix-neuvième siècle, ^^ telle est la principale attaque dirigée contre le Christia* nisme.
Autrefois on menaçait le Christianisme de la raison et de la liberté. Aujourd'hui nous osons affirmer ceci : On ne peut plus combattre le Christianisme qu'en détruisant la raison et la liberté. Laissez à l'Église catholique sa liberté d'action, ne détruisez pas la raison parmi les peuples, et rien ne peut plus empêcher le triomphe de la vraie religion. Mais comme il y a, au sein de la société européenne, un esprit
adverse déterminé à étouffer la vérité, et qui ne cesse d'y travailler avec suite, intelligence et ruse, en accumulant sur le monde les ténèbres et le mensonge, cet ennemi attaque maintenant, puisqu'il le faut, la raison et la liberté.
Il y a cinquante ans, au moment où Ton croyait encore que la science et la liberté allaient détruire le Christianisme, M. de Maistre portait à cet esprit adverse le sublime défi que voici :
« La génération présente est témoin de l'un « des plus grands spectacles qui aient jamais « occupé l'œil humain : c'est le combat à « outrance du Christianisme et du Philoso- « phisme. La lice est ouverte, les deux ennemis « sont aux prises, et l'univers regarde.
« Pour rhomme prévenu, et dont le cœur « surtout a convaincu la tête, les événements « ne prouvent rien : le parti étant pris irrévo- « cablement en oui ou en non, l'observation et « le raisonnement sont également inutiles. Mais « vous tous, hommes de bonne foi, qui niez ou « qui doutez, peut-être que cette grande époque « du Christianisme fixera vos irrésolutions, tt Soyez donc bien attentifs, vous tous que l'his- « toire n'a point assez instruits.
« Vous disiez que le sceptre sputeuaît la «tiare; eh bien! il n'y a plus de sceptre dans «la grande arène : il est brisé, et les mor- 1 « ceaux sont jetés dans la boue. Vous ne saviez «pas jusqu'à quel point l'influence d'un sacer- « doce riche et puissant pouvait soutenir les «dogmes qu'il prêchait. Je ne crois pas trop « qu'il y ait une puissance de faire croire ; « mais passons. Il n'y a plus de prêtres : on les « a chassés, égorgés, avilis; on les a dépouillés : « et ceux qui ont échappés à la guillotine, aux «bûchers, aux poignards, aux fusillades, aux «noyades, à la déportation, reçoivent aujour- « d'huî l'aumône qu'ils donnaient jadis. — «Vous craigniez la force de la coutume, l'as- « cendant de l'autorité, les illusions de l'ima- « gination : il n'y a plus rien de tout cela : «il n'y a plus de coutume; il n'y a plus de «maître; l'esprit de chaque homme est à lui. «La philosophie ayant rongé le ciment qui « unissait les hommes, il n'y a plus d'agréga- « lions morales. L'autorité civile favorisant de «toutes ses forces le renversement du système «ancien, donne aux ennemis du Christianisme «tout l'appui qu'elle lui accordait jadis; l'esprit «humain prend toutes les formes imaginables
pour combattre Tancienne religion nationale. Ces efforts sont applaudis et payés, et les efforts contraires sont des crimes. Vous n'avez plus rien à craindre de l'enobantement des yeu:^, qui sont toujours les premiers trompés; un appareil pompeux, de vaines cérémonies, n'en imposant plu9 à des hommes devant lesquels on se joue de tout depuis sept ans. Les temples sont fermés, ou ne s'ouvrent qu'aux délibérations bruyantes ou aux bao-> chanales d'un peuple effréné. Les autels sont renversés; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes; les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies ; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. Le Philosophisme n'a donc plus de plaintes à faire ; toutes les chances humaines sont en sa faveur : on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. S'il est vainqueur, il ne dira pas comme César : Je mû wnu^ j'ai vu^ fat mincu; mais enfin il aura vaincu. Il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. « Mais si le Christianisme sort de cette épreuve terrible plus pur et plus vigoureux ;
« si Hercule chrétien, fort de sa seule force, « soulève le fils de la terre, et l'étouSe dans ses « bras, il est Dieu : patuit Deu$. »
Qu'est-il arrivé? nous le dirons avec mesure et précision. Il est arrivé que le Christianisme est sorti de cette terrible épreuve plus vigoureux. Jugé, condamné, bafoué par le dix-huitième siècle, il est debout, pendant que le dix-huitième siècle ne nous parait plus qu'un prodige d'ignorance et d'aveuglement : sondé par la critique et la persécution, par la science et la liberté, il s'affermit : et pour ceux qui connaissent la question tout entière (le nombre, il est vrai, n'en est pas grand), il devient visible que l'apologie du Christianisme est plus forte que sa critique ; que les objections tirées des sciences modernes et qui paraissaient écrasantes, ont été renversées, et que la science, sur des points capitaux, a déposé en sens inverse de ce qu'attendait Tincrédulité * ; que les plus lumineux esprits du dix-neuvième siècle^ dans toute l'Europe, ont été lumineux pour avoir puisé, ne serait-ce qu'un instant, à la sève catholique, et sont déchus quand ils ont
^ Voir la note à la fin du volume.
cessé d'y puiser ; qu'au sein de TEurope protestante, le réveil de la vie religieuse est manifeste dans les intelligences élevées et sincères, et qu'éveillés à la vie chrétienne, elles marchent au Catholicisme. Il est arrivé enfin que les Chrétiens, surtout les Catholiques, dont un grand nombre, au siècle précédent, tremblaient d'ôtre confondus par la science ou écrasés par la liberté, ont aujourd'hui la conviction qu'étant données la raison et la liberté, — j'entends la raison éclairée et la liberté vraie, — le triomphe du Christianisme complet, c'est-à-dire du Catholicisme, est certain.
Et, chose admirable I l'ennemi même s'en aperçoit. La secte, la seule secte qui combatte aujourd'hui le Christianisme en face, reconnaît et déclare que Voltaire, qui attaqua la foi au nom de la raison, maintient pourtant dans ses écrits des principes suffisants pour revenir au Catholicisme, a Voltaire, disent-ils, étaient des « leurs : ses principes sont les mômes; c'est « toujours le Déisme, « qui ramène au Catho- « licisme. » Ainsi Voltaire, qui croit à la raison, et qui admet le principal et immédiat résultat de l'exercice de la raison, le Déisme, Voltaire, attentif et conséquent, selon eux.
reviendrait au Catholicisme. « Ceux-là, disent- « ils, font cause commune avec le Christia- « nisme, qui admettent l'article fondamental, « qui est la distinction du bien et du mal, et « la notion de la science morale. Les seuls « opposants véritables à Tiraposture religieuse, c( c'est nous et nos doctrines purement et « radicalement négatives. » Ainsi, on l'affirme hautement, quiconque reçoit la raison spéculative et sa donnée immédiate, l'existence de Dieu; quiconque reçoit la raison morale et sa donnée immédiate, la distinction du bien et du mal, est certain de voir sur ces bases se relever le Catholicisme.
Nous ne le nions pas.
Nous croyons, avec ces adversaires absolus, que quiconque ne nie pas tout, même l'Être, et ne prend pas pour principe la formule générale de l'absurde : L'Être c'est le néant ; quiconque maintient la raison et ses lois, expose le monde au triomphe du Catholicisme.
C'est précisément pour cela qu'on attaque aujourd'hui la raison.
Il suit de tout ce gui précède, que si Ton veut sauver la religion, la société, la civilisation, l'œuvre première à entreprendre, c'est le rétablissement de la raison publique.
Il faut rétablir dans les esprits la connaissance et le respect de la raison et de ses lois ; la pratique de ces lois, la logique. Il faut qu'on sache, car on l'oublie, qu'il y a dans le monde erreur et vérité, et que l'on peut distinguer l'une de l'autre; qu'il y a pour la pensée humaine une méthode vraie, c'est-àdire des principes certains et des procédés légitimes; que ces principes, ces procédés^ ont été pratiqués de tout temps, instinctivement par beaucoup d'hommes, et ont pu l'être, dans un certain sens, par tous les hommes; qu'ils ont été pratiqués avec quelque conscience et d'admirables résultats par les esprits philosophiques de tous les siècles; mais qu'ils ont été méconnus et violés par la critique aveugle et par la pratique déréglée des sophistes de tous les temps; que la vraie méthode philosophique, sans être encore bien complètement
INTRODtîCTIOîr 43
décrite, s-est pourtant, dans la suite des siècles, précisée et développée par le bonheur de ses applications, et la conscience toujours plus claire des grands esprits qui la mettaient en œuvre; mais qu'il existe une fausse méthode, et un procédé sophistique, qui n'a jamais cessé d'entraver la marche de la philosophie par son agitation perturbatrice, et que cette puissance de contradiction, toujours croissante, semble emprunter ses forces aux progrès mêmes de la vérité.
Ceci bien vu, il faut procéder à la séparation de ces ténèbres et de cette lumière, c'est-à-dire qu*il faut parvenir enfin à distinguer scientifiquement la sophistique de la philosophie. Il faut nommer par leur nom, dans l'histoire, les philosophes et les sophistes. 11 faut que, marchant en sens inverse de l'éclectisme contemporain, la philosophie procède enfin à l'excommunication nécessaire de ses ennemis domestiques, au lieu de les saluer et de les embrasser; il faut décrire précisément la méthode de l'erreur et celle qui mène au vrai; il faut voir, ce qui est assez manifeste, que le procédé sophistique n'est que la méthode philosophique retournée. La séparation faite, les sophistes étant mis à
part, il faut, par l'étude des philosophes proprement dits, par la pratique et par la connaissance de leur méthode, par l'étude ^aussî des sophistes, considérée comme contre-épreuve et démonstration par Tabsurde, il faut rétablir parmi nous la légitime autorité de la philosophie et de la raison.
Il faut que la philosophie, science générale, sorte de son isolement, et qu'elle regarde en face les sciences spéciales qui la méprisent. 11 faut, comme Ta dit un auteur judicieux, que la philosophie passe la frontière, qu'elle entre dans le domaine des sciences et s'en empare. Il est juste que toutes ces sciences qu'elle a créées lui soient soumises; ou plutôt il est juste que Tesprit humain ne soit pas plus longtemps partagé en régions inconnues Tune à l'autre, et que les sciences diverses reprennent leurs naturels rapports dans l'unité de la philosophie.
Il faut plus, si l'on entend rétablir parmi nous l'éducation sérieuse de la raison.
Il ne suffit pas que la science, soit faite, il faut qu'elle entre dans les intelligences, et que la raison se développe en effet dans chaque homme, ou du moins dans le plus grand nombre de ceux qui veulent et croient penser.
Or, tant qu'on se refuse aveuglément à reconnaître que le développement solide et sain de la pensée procède du développement de Tâme totale et de la volonté, rien ne sera changé dans les esprits. Nul progrès intellectuel n'aura lieu. Il n'y a pas de progrès de la raison, sans un progrès correspondant de 'force morale et de liberté. L'intelligence et la volonté, la raison et la liberté, sont les deux ailes de Tâme pour selever à son unique objet, qui est le Bien et en même temps la Vérité.
Il y a plus encore, et ceci est la souveraine question dans la vie de l'esprit humain et de son histoire, question de vie ou de mort pour les intelligences, savoir : Notre raison s'unira-t-elle àla raison de Dieu, ou s'en séparera-t-elle? La raison deviendra-t-elle sainte, ou sera-t-elle prostituée? A quelle extrémité s'arrêtera-t-elle? car elle ne reste pas dans ce milieu stérile et versatile qui n'est la fin de rien : elle tombe, ou monte.
La raison est une force qui cherche son principe et sa fin. Or, la vérité est que le principe et la fin de la raison c'est Dieu. Le cœur de l'homme ne cherche pas Dieu plus incessamment que ne le cherche la raison. Seulement,
dans cette poursuite, l'esprit, aussi bien que le cœup, peut prendre le change. Le cœur humain prenant le change, c'est perversion morale. L'esprit humain prenant le change, c'est perversion intellectuelle, vice des sophistes. <*' La « vérité, dit saint Augustin, consiste à placer « en Dieu ces trois choses : la cause du monde, « le souverain Bien, le point d'appui de la a raison. L'erreur consiste à placer ces trois « choses dans le monde des corps, ou dans « l'esprit humain. » On ne saurait rien dire de plus profond. Très-certainement l'histoire entière de la philosophie et de la sophistique est dans ce mot. Seulement, saint Augustin ne parle pas ici <le l'abîme final où s'enfonce le sophiste quand, isolant de Dieu la raison, il la creuse jusqu'au-dessous d'elle-même pour trouver son principe.
Mais qu'arrive-t-il, quand, loin de s'isoler de Dieu, la raison s'y attache, et suit jusqu'au bout sa recherche? « La raison, dit saint Augustin, la « raison parvenant à sa fin, devient vertu * ! » Mais quelle vertu? Nous allons le voir.
^ Ratio perveniens ad finem suum virtus vocatur. Soliîoq. 1,13.
Il y a une hauteur, selon saint Augustin, où la raison s'arrête. C'est là sa fin.
Ceci est évident pour tout vrai philosophe. « La science de l'esprit humain, disait Royer- « CoUard, aura été portée au plus haut degré « de perfection qu'elle puisse atteindre, quand « elle saura dériver l'ie-norance de sa source la « plus élevée *. »
11 y a donc, disons-nous avec saint Augustin, une hauteur oîi la raison s'arrête : c'est sa fin. Mais, là, elle se continue en quelque autre chose qui n'est plus elle, comme un fleuve qui se jette dans un autre, ou qui entre dans l'Océan. C'est le point où l'esprit humain se continue dans i*esprit même de Dieu, et s'y soumet. Cette soumission, ou plutôt ce haut degré d'élévation de la raison humaine, soumise à l'esprit môme de Dieu, c'est la foi. La foi, telle est la vertu à laquelle s'élève la raison quand elle est parvenue à sa fin. « La foi est en effet, dit Pascal, «la dernière démarche de la raison. »
Seulement il faut bien s'entendre sur cette capitale vérité dont Tadmissiou ou le rejet décide des destinées du monde et de l'esprit humain.
^ Œuvres de Reid, t. III, p. 450.
Voici ce que nous affirmons :
Cette soumission de Tesprit humain à l'esprit de Dieu, n'est pas la destruction de la raison, mais c'est la perfection dernière de la raison.
La raison, dit saint Thomas d'Aquin, le plus exact des philosophes comme le plus grand des théologiens, la raison est capable d'une double perfection, savoir : sa perfection propre et naturelle résultant de ses propres principes et de ses propres forces, et la perfection qu'elle emprunte de son union et de sa soumission à l'esprit de Dieu môme, principe plus haut et plus grand qu'elle. C'est là sa perfection dernière, surnaturelle : c'est l'esprit humain grefifé de l'esprit de Dieu, si l'on peut s'exprimer ainsi. La raison porte alors des fruits qu'elle ne pouvait porter, et, comme le dit la poésie, répétant ce que dit la nature :
EUe admire ces fruits qui ne sont pas les siens. Miraturque novas frondes et non sua poma.
Ces fruits sont ceux de l'esprit de Dieu, devenu principe directement fécondateur de la raison humaine, qui n'en conserve pas moins ses principes propres.
Loin de diminuer la raison, l'introduction
du principe supérieur l'élève à une incomparable grandeur, en vivifie les forces propres, et augmente la fécondité de son naturel principe.
Cette alliance, en un sens, est comparable à la divine alliance dont parle saint Thomas d'Aquin, lorsqu'il dit : « La science divine, «dans rame du Christ, n'éteignait pas la 0 science humaine, mais la rendait plus lumi* «neuse*. »
C'est cette alliance dont un esprit saintement clairvoyant parlait ainsi au commencement du dix-septième siècle : « Il y a trois espèces de sciences : la « science purement divine, la « science purement humaine, et la science à la «/bis divine et humaine ^ qui est proprement la « vraie science des chrétiens -. »
C est cette alliance qu'a cherchée en effet le génie du dix-septième siècle, père des sciences. Commencée par ces grands hommes, qui étaient tous, à la fois, théologiens, philosophes et savants, depuis Kepler jusqu'à Leibniz, en passant par Pascal, Descartes, Malebranche,
Et hoc modo lumen scientiae non offuscatur, sed magis clarescit in anima Christi per lumen scientiao divihîe. 3'. q. IX, art. 1.
^ OUer.
50 ÎNTRODtCTlON
Bossuet et Fénelon, cette alliance sacrée de toutes les directions de l'esprit entre elles et de l'esprit humain avec l'esprit de Dieu, â produit la grandeur et la fécondité créatrice de cette époque, la plus lumineuse de l'histoire. Mais cette lumière incomparable, depuis la rupture du lien, nous n*avons su que la diminuer, et la plupart d'entre nous ne savent même plus l'apercevoir.
De sorte que, quand la raison humaine se rattache à Dieu par la foi, — l'histoire le montre, — outre les nouvelles et sublimes données qui surviennent, ses forces naturelles grandissent, ses principes propres donnent leurs fruits naturels les plus rares, mêlés aux fruits divins. Quand au contraire* la raison rompt Talliance toujours offerte à tout esprit, dans tous les temps, ce refus, ce retour sur elle seule, cet isolement et cette négation sacrilège exténuent même ses forces naturelles et la conduisent de négation en négation, à se nier elle-même, suicide intellectuel qui se nomme Sophistique.
Considérez le grand et merveilleux symbole, trop peu compris et trop peu médité, que nous présente le dix-huitième siècle, dans cette der-
IIITIIODUCTIOK 51
oière scène, où rhomme voulut repousser Dieu pour ne plus adorer que lui-même et sa propre raison !
Qu'a-t-on donc fait quand on a prétendu placer la raison humaine sur l'autel, afin de l'adorer toute seule?
L'histoire, parle* On a mis sur l'autel une prostituée nue.
G'est'à-dire qu'on a mis sur l'autel la raison unie à la fange, la raison étouffée dans la chair et le sang.
Et qu'avait-on chassé de cet autel pour y placer Tinfâme déesse?
Écoutez-bien I
On en avait chassé la raison humaine, mais la raison humaine unie à Dieu.
On ne savait pas, on ne sait pas encore que
la raison humaine se trouve sur l'autel catholique.
Qu'y a-t-il donc sur l'autel catholique si ce li'est Jésus-Christ? Et qu'est-ce que Jésus- 'Christ, si ce n'est Dieu uni à l'homme? « Le «Verbe divin, dit notre dogme, a pris, en « s mcarnant, une âme humaine, une âme hu- ^ ^aine douée de rai$on. »
Je répète la formule authentique dans la
langue de TÉglise : « Verbum divinum animam « humanam, eamque rationis participem, as- « sumpsit. »
Donc, selon notre dogme, la raison humaine, en présence réelle, était déjà sur l'autel catholique, elle y était unie à Dieu, On l'en chasse, pour y mettre la raison humaine prostituée et traînée dans la boue. On chasse du saint autel la raison la plus haute, la raison de Jésus, la raison humaine de THomme-Dieu, et Ton y met la raison éteinte d'une impudique, Oa avait le choix de Talliance : la raison unie à la fange ou la raison unie à Dieu. On a choisi.
Nous ne nous en tiendrons pas à ce choix. Nous rejetterons ce que nous avons pris, et reprendrons ce que nous avons rejeté.
Bientôt, j'espère, la plupart d'entre nous comprendront . ce qui a été dit avec tant de bonheur et de fei^meté dans une allocution devenue célèbre : « La grande question, la « question suprême qui préoccupe aujourd'hui « les esprits, c'est la question posée entre ceux « qui reconnaissent et ceux qui ne reconnaîs- « sent pas un ordre surnaturel^ certain et «om- « verain... Il faut, pour notre salut présent et « futur, que la foi dans Tordre surnaturel, la
fi soumission à Tordre surnaturel , rentrent (( dans le monde et dans Tàme humaibe, dans a les grands esprits comme dans les esprits « simples, dans les régions les plus élevées a comme dans les plus humbles. »
Oui, il faut pour notre salut, présent et futur, la foi dans l'ordre surnaturel.
A ce prix, la raison peut reprendre ses droits parmi nous; Tesprit peut être relevé et sauvé. A ce prix, nous pouvons encore voir s'accomplir quelque chose du grand mot de Leibniz : « Espérons qu'un temps viendra oîi les hommes « se mettront plus à la raison qu'ils n'ont fait « jusqu'ici 1 » Soutenus de Dieu, et vivant de foi, bien plus d'hommes parviendraient à dégager un peu leur âme et leur raison de cette masse de chair, et à vivre, pendant toute une carrière, de l'unique amour de la justice et de la vérité; plus d'hommes s'empareraient, avec conscience et avec puissance, des lettres, des sciences, de la philosophie, comme d'instruments sacrés, pour le bien de l'humanité, pour l'accroisse ment de la lumière, de la sagesse et de la dignité parmi les hommes, pour le progrès du monde vers Dieu.
DE LA
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