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CHAPITRE PREMIER

KXPOSITION

« La sagesse, dît Bossuet, consiste à connaître « Diea, et à se connaître soi-même ^ » Ces paroles, sont, en abrégé, la vraie définition de la Philosophie.

Elles signifient d'abord, qne la Philosophie est la recherche de la sagesse, c'est-à-dire la recherche, à la fois théorise et pratique, du bien et de la vérité. Elles posent que la Philo-

* Traité de la eannaùtanee de Dieu et de ioi-méme. Début.

Sophie n'est pas cette connaissance abstraite e purement spéculative dont Bossuet encore di ailleurs : « Malheur à la connaissance stérih « qui ne se tourne pas à aimer, et se trahit elle- « même! »

Ces paroles en outre limitent Tobjet de h Philosophie : cet objet, c'est Dieu et l'homme ; c'est rhomme cherchant, par Tintelligence et la volonté, le bien et la vérité, qui sont Dieu,

D'autre part, cette définition ne sépare pas ce qui ne saurait l'être, et n'exclut pas de la Philosophie la connaissance des corps et du monde visible. Car, dit Bossuet, a pour con- « naître l'homme il faut savoir qu'il est composé « de deux parties, qui sont l'âme et le corps. » Par oîi l'on voit que la Philosophie traite aussi de la nature visible et corporelle, surtout dans son rapport à l'âme et à Dieu,

De sorte que les parties de la Philosophie sont :

ï. La connaissance de Dieu (Théodicée),

II. La connaissance de l'ame, considérée dans ses rapports avec Dieu et avec le corps (Psychologie).

III. La logique, qui est un développement de la psychologie, et qui étudie l'âme dans son

INTELLIGENCE, et les lois de cette intelligence.

IV. La morale, qui est un autre développement de la Psychologie, et qui étudie Tâme dans Ba VOLONTÉ, et les lois de cette volonté.

Nous exposerons successivement ces différentes parties de la Philosophie. Nous commencerons par la Théodicée.

Cet ordre est celui de Descartes, de Fénelon, de Malebranche, de saint Thomas d'Aquin. Bossuel a suivi Tordre inverse. Mais nous préférons commencer par la Théodicée, parce qu'à nos yeux la Théodicée implique toute la Philosophie. Elle en présente l'ensemble, Tunité; elle en renferme toutes les racines. Tout en Jort. C'est donc le point du départ.

De plus, la Théodicée, qui est la parlie la îlus élevée, la plus profonde de la Philosophie, înest aussi la plus facile. Les idées d'infini, de [wpfection, comme le remarquent Descartes, tossuet, et la plupart des philosophes, sont les 3remières que la raison nous montre lorsqu'elle j'éveille, ce qui veut dire que la raison nous )ousse à Dieu d'abord. C'est la marche de la lature, en même temps que c'est Tordre absolu les vérités, prises en elles-mêmes.

Mais, par Théodicée, il ne faut pas entendre

seulement la science de Dieu, il faat entendre aussi très-particulièrement la science de l'esprit humain s'élevant à Dieu.

La Théodicée est la science de cet admirable procédé de la raison qui monte à Dieu, et s'élève à connaître et à démontrer Texistence, la nature, les attributs de Dieu.

De ce point de vue on comprendra plus tard comment la Théodicée implique toute la Philo-^ Sophie dans une question unique, savoir : la démonstration de l'existence de Dieu et de ses attributs; question que les lecteurs de «t ouvrage ne trouveront, je Tespèpe, ni banale, ni stérile, et dans laquelle il faut entrer immédiatement.

Est-il possible de démontrer Texistenoe de Dieu? Est-ce nécessaire? La vérité de l'existence de Dieu n'est^elie pas évidente par elle-même, indémontrable comme un axiome? Peut-il y avoir des athées?

Il semble d*abord que cette proposition : Dieu esty n'est autre chose qu'une proposition identique comme celle-ci : VÉlre est. Et il en est

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réelleoient ainsi pour qui connaît le sens du mot Dieu, puisque ce mot veut dire Celui qui est. Cette proposition est donc de celles qui sont manifestes dès que les termes en sont connus. Ses termes impliquent sa vérité, car le sujet et l'attribut sont identiques, et elle porte sa certitude en elle-même, comme celle-ci : Le tout est plus grand que sa partie.

Mais tous les hommes ne connaissent pas le sens du mot Dieu; tous ne comprenant pas que Dieu est précisément Celui qui est, la véfité de l'existence de Dieu n'est pas évidente pour tous, et elle demande à être démontrée à partir des notions communes. La proposition qui 1 affirme est identique, mais son identité u'est pas visible à tous les yeux K

Et de fait il y a des athées. L'athéisme, théorique et pratique, est un vice profond, ou plutôt le vice radical du cœur et de Tesprit humain. Aucun siècle n'en a été pur. Le nôtre

^ C'est ainsi que saint Thomas d'Aquin l'entendait : « Dico « ergo quod hœe propositio, Deus est, quantum in se est, « per se nota est : quia praedicatum est idem cum subjecto, « Sed quia nos non scimus de Deo quid est, non est nobis « per se nota, sed indiget demonstrari per ea quoe sunt

^^ nota quoad nos. » I*. q. ii, art. 1.

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en est plus infecté qu'on ne pense. L athéisme pratique y est visible à tous les yeux, et l'athéisme philosophique s'y déploie sous la forme de panthéisme. Bien plus, l'athéisme formel, précis, avoué, déclaré, à son école; et cette école d'athéisme nouveau, plus scientifique que l'athéisme ancien, s'élève sur une base qu'elle appelle la science moderne.

Il n'est pas difficile, à la vérité, de faire justice de cette prétendue science moderne. Nous prouverons, en lieu convenable, qu'elle n'est pas autre chose que le vice radical du cœur et de l'esprit humain mis en doctrine, et que son apparence scientifique lui vient de ce qu'elle applique, mais à rebours, la vraie méthode, le procédé fondamental de la raison.

Mais d'abord nous affirmons que l'existence de Dieu peut-être démontrée rig'oureusement et qu'il n'y a pas de théorème de géométrie plus certain. C'est, du reste, l'opinion de Descartes aussi bien que celle de Leibniz. Le savant cardinal Gerdil en dit autant.

Nous traiterons ce point qui implique toute la métaphysique, toute la morale, toute la logique, et toute la théorie de la méthode, avec l'étendue que mérite cette question prin-

npale de la Philosophie, dont elle est le fondement et le sommaire.

Et d'abord, s'il y a de vraies preuves de l'existence de Dieu, ces preuves doivent être à la portée de tous les hommes.*Car la lumière de Dieu éclaire et devait éclairer tout homme venant en ce monde.

Donc, pour trouver les preuves utiles de Texistence de Dieu, il en faut chercher l'origine et la réalité dans quelque opération vulgaire et quotidienne de l'esprit humain; et, cette opération sublime et simple étant trouvée, il suffira de la décrire, et de la traduire en langue philosophique.

Ensuite on démontrera sa valeur scientifique.

Or, cette opération vulgaire et quotidienne de l'âme humaine, esprit et cœur, intelligence et volonté, n'est autre chose que le fait universel de la. prière; et j'entends, en philosophie, par prière, ce que précise Descartes, quand il dit: « Je sens que je suis un être borné, qui <» tente et qui aspire sans cesse à quelque chose

« de meilleur et de plus grand que je ne suis, o La prière c'est le mouvement de l'âme du fini vers l'infini.

Le mépris de la réalité présente, si naturel à l'homme, l'attente de l'avenir idéal, si habituelle à Tâme, l'instinct du merveilleux et le pressentiment de l'infini, sont la source de cette opération^ sublime et simple qui démontre Dieu.

Qui ne le sait? l'âme de l'homme, surtout lorsqu'elle est élevée, pure, dans sa sève et sa jeunesse, conçoit et désire sans limite toutes les beautés et tous les biens dont elle aperçoit quelque trace. On efface toutes les bornes, toutes les limites, toutes les imperfections. On conçoit l'être dans toute sa plénitude : on conçoit l'amour éternel, le bonheur sans vicissitudes, la vérité sans ombres, la volonté plus forte que tout obstacle, la force se jouant de l'espace et du temps, et des merveilles, des créations subites réalisées par une parole, paf un geste, par un souhait. Tous ces pressentiments du cœur de l'homme, tous ces rêves dorés de l'enfance, tous ces enivrements du nectar idéal, impliquent une méthode vraie et* rigoureusement scientifique. Analysées par te

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raisoâ, cette poésie, oette foi, oontiennent la démonstration rigonrense de l'existence de Dieu et de ses attributs.

De fait, c'est là le procédé poétique et vulgaire qui, sous la donnée de l'enseignement et de la tradition, élève la plupart des hommes à la connaissance de Dieu. Le spectacle du monde, la conscience de la vie, la vue des êtres finis et des beautés créées, quand le cœur et l'imagination s'en emparent pour les grandir et les pousser à l'infini, par l'eflfacement du mal, des bornes et des limites, cet élan de rame vers l'infini à partir du fini, voilà ce qui donne aux hommes l'idée de Dieu, la connaissance et l'amour naturels de Dieu.

Et cet élan intellectuel et moral, dont est capable toute âme humaine, est l'acte et le procédé fondamental de la vie raisonnable et de la vie morale. Nous disons que l'acte et le procédé fondamental de la vie raisonnable et morale consistent, comme s'exprime Bossuet, à passer, sans nul circuit de raisonnement, quoique par un très-légitime élan de la raison, du fini à l'infini, de l'être fini réel, qu'on est, qu'on voit, qu'on touche actuellement, à l'Être infini, réellement et actuellement existant,

qu'implique et que suppose rexistance du fini.

Et tandis que les simples, les ignorants, les humbles, et les petits exécutent, par une méthode tout instinctive et poétique, ce mouvement essentiel et principal de la raison, il se trouve que cette naturelle opération de l'âme est le fond de la plus scientifique des méthodes, et que toutes les démonstrations de l'existence de Dieu, données par les vrais philosophes de tous les temps, résumées, précisées par le dixseptième siècle, ne sont que la traduction philosophique du procédé vulgaire que tous les hommes emploient.

C'est ce que nous allons montrer par l'énumération et l'analyse de ces diverses démonstrations, dont nous résumerons ensuite toute la substance, et dont nous prouverons l'infaillible rigueur.

Mais, avant d'entrer dans le détail, et d'étudier ces preuves une à une, en rapportant chacune à son auteur, nous allons exposer, sans développement, la nature et les conditions de la preuve complète, essentielle, à laquelle

se ramènent plus ou moins clairement toutes les autres^ selon qu'elles sont plus ou moins explicites, solides et lumineuses. — Ce que nous allons affirmer ici simplement sera développé et démontré par toute la suite de cet ouvrage.

Il faut savoir que la raison a deux procédés aussi rigoureux Tun que l'autre, le syllogisme et Vinditction. Le syllogisme est assez connu, mais l'induction n'est pas ce vague procédé que l'on pense : c'est un procédé précis ; c'est le procédé principal de la raison, qui a été pratiqué de tout temps par tous les grands esprits aussi bien que par les plus humbles, mais qui n'a été encore suffisamment analysé par aucun. Nous essaierons en logique cette analyse.

Ces deux procédés peuvent encore se nommer procédé syllogistique et procédé dialectique. Ils répondent à ce que Leibniz appelait logique de déduction et logique d'invention, ou partie analytique et partie inventive de la logique*. Us répondent aux deux natures d'esprits qui se rencontrent parmi les hommes, et que Ton

peut représenter par Arîstote et par Platon. Aristote les a nommés syllogiime et iné^tion; Platon les nomme syllogisme et dialectique. Le mérite du dix-septième siècle a été de mettre en évidence la rigueur vraiment mathématique du second procédé, en le mettant en usage effectivement^ comme le dit Leibniz * ; ce qui . s'est fait par les travaux de Descartes, de Malebranche et de Fénelon, et par la grande découverte de Leibniz, l'invention du calcul infinitésimal : invention admirable, qui consiste précisément à introduire en mathématiques le procédé principal de la raison.

Ce procédé, qui, en géométrie, s'élève à l'infini mathématique, s'élève aussi, en métaphysique, à l'Être infini qui est Dieu. Rigoureux comme la géométrie, il est en outre de beaucoup le plus simple et le plus rapide des deux procédés de la raison. Sa simplicité même et sa rapidité en ont jusqu'ici empêché l'analyse complète.

Il consiste, étant donné par l'expérience un degré quelconque d'être, de beauté, de perfection, — ce qui est toujours donné dès qu'on

* Nouv. Essais, liv. IV, ch. m, § 49.

est, qu'on voit, qu'on pense, — îl consiste, disons-nous, à effacer immédiatement, par la pensée, les limites de l'être borné et des qualités imparfaites qu'on possède ou qu'on voit, pour affirmer, sans autre intermédiaire, l'existence infinie de l'Être et de ses perfections correspondantes à celles qu'on voit.

Assurément le procédé est simple; chacun peut l'employer, et les moindres esprits, sur certains points, y vont aussi vite que les autres; mais îl est rigoureux. C'est ce qui est aujourd'hui démontré par les travaux du dix-septième siècle, analysés et comparés.

Ce procédé n'est pas seulement applicable à la démonstration de l'existence de Dieu, mais il monte, en toute chose, aux principes, aux idées ; et, comme l'ont dit plusieurs philosophes qui seront cités en leur lieu, c'est un procédé universel d'invention.

Absolument distinct du syllogisme, il est tout aussi rigoureux; seul il donne les majeures qu'emploie le syllogisme.

Ce procédé, tout comme le syllogisme, peut s'appuyer, ou sur une abstraction, ou sur un fait, sur une idée ou une réalité, sur une conception « priori vraie ou fausse, ou sur une expérience.

Si le syllogisme s'appuie sur un simple possible qui n'est pas, sur une chimère, ou bien sur une contradiction, qui ne peut être, ses déductions seront de la nature du principe; il déduira une série de possibles qui ne sont pas, ou bien une série de chimères, ou bien une série de contradictions, tôt ou tard terminée par Tabsurde explicite, c'est-à-dire par la contradiction mise en évidence. Mais s'il s'appuie sur une donnée réelle, tirée de la nature des choses, comme par exemple sur la loi de Newton, toutes les déductions qu'il en tire sont vraies, réelles et existantes dans la nature des choses. •

Or, il en est exactement de même pour l'autre procédé. Qu'on prenne pour point de départ un pur possible qui n'est pas, ou bien un énoncé contradictoire, ou bien encore, comme le dit Descartes, une conception venant du néant, qui n'est pas et ne peut pas être, l'affirmation obtenue par le procédé dialectique sera une simple possibilité, ou une chimère, ou une contradiction. Mais s'il s'appuie sur une donnée expérimentale, sur une réalité, sur quelque qualité réelle et positive existant dans les choses, alors ses résultats seront aussi réels

que le point de départ, aussi réels que ceux du syllogisme. Si, par exemple, il s appuyait, comme dans certaines théories allemandes, sur tidée du non-être^ il affirmerait, comme le font les Allemands, un non-être absolu et toutes les absurdités qui en sortent ; il n'obtiendrait ainsi évidemment qu'une chimère et un monstre; mais s'il s'appuie sur quelque conception de l'être, conception qui évidemment est possible, il affirme un Être infini comme possible; s'il y joint, de plus, l'expérience d'un être réel quelconque actuellement existant, il conclut à l'Être infini, non plus seulement comme possible, mais comme réellement et actuellement existant.

Et ces affirmations, qui passent du réel fini au réel infini, sont toujours vrais, parce qu'en métaphysique comme en géométrie, tout fini positif a son infini correspondant. On peut toujours affirmer infiniment l'existence de toute qualité réelle et positive, mais finie, qu'on voit. L'affirmation est toujours vraie, en Dieu. C'est parce qu'en métaphysique comme en géométrie, ainsi que l'observe Leibniz^ les règles du

^ Lettre à Varignon.

fini réumttent toujours dam Finfini $t réciproquement.

Mais si, de fait, le procédé, en lui-même, est vrai, de fait encore, tous ne Texécutent pas toujours. De même que tout esprit ne déduit pas toujours les conséquences des principes qu'il connaît, de même tout esprit ne s* élève pas toujours de tout fini à Tinfini correspondant, ou de tout phénomène aux idées, ou de toute créature à Dieu* De même qu'il y a des esprits sans mouvement syllogistique^ de même il y a des esprits dénués d'élan dialectique. Il y a des intelligences qui n'ont ni l'un ni l'autre, ni déduction, ni invention. Toutes ont nécessairement la déduction quand on les pousse. Il y a une contrainte logique, qui peut forcer un homme quelconque à voir une conséquence dans un principe; mais tous, on le comprend, n'ont pas nécessairement l'inven* tion; tous n'ont pas l'élan dialectique : il n'y a pas de contrainte intellectuelle possible sur ce point. L'intelligence peut perdre ou retrouver sa force d'élan vers l'infini. Gela dépend du ressort de l'âme et de la liberté morale, cet élan étant à la fois et indissolublement intellectuel et moral, et ne pouvait être qu'un mou-

vement de totalité de Tâme humaine. Le mouvement intellectuel vers l'infini est toujours ^rai, toujours possible, des que l'homme est doué de raison; mais, de fait, il ne s'exécute pas, dans Tàme, sans le mouvement moral correspondant. Voilà pourquoi les âmes malades ne Topèrent point, lors même que la parole d'autrui l'affirme et l'exécute en leur présence. Une déduction, présentée du dehors, ne se comprend pas toujours par un esprit peu développé; mais un autre moment, un moment j d'attention la lui fera comprendre. Le passage dialectique du fini à l'infini se méconnaît plus

(fréquemment encore par les esprits malades ou faibles. Un moment de plus vive attention ne suffit pas : il faut une guérison et un changement moral.

Ce fait, trop peu remarqué, est capital. Il touche au lien et au rapport de la logique et de la morale, de l'intelligence et de la volonté, de la raison et de la liberté. Il y a entre la raison et la liberté un lien, cela n'est pas contestable : ^^\ il y a des jugements qui sont libres. Telle école e» philosophique admet que tout jugement est l- libre : c'est évidemment une erreur; car en quoi ii'l la déduction pourrait-elle être libre? Une con-

clusion syllogistique est nécessaire lorsque les principes sont donnés. Mais il est faux cependant que tout jugement vrai soit nécessaire. Le mouvement dialectique du fini à Tinfini, et le jugement qui en sort est à la fois vrai et libre, et quoique toujours vrai, ne s'exécute jamais que dans des conditions qui dépendent de la liberté. La condition morale première de l'existence de ces jugements dialectiques qui vont de tout fini à rinfini, c'est ce qu'on doit nommer le sens de rinfini^ ce sens divin qui est toujours donné, qui est l'attrait universel du souverain Bien ou de l'infini sur toute âme. Puis, selon la correspondance libre de chaque âme à cet attrait de l'infini, elle porte, ou elle ne porte pas, le jugement vrai qui va de tout fini à l'iofini. Elle peut môme, — comme toute l'histoire de la philosophie, surtout de la philosophie allemande contemporaine, le prouve, — porter le jugement faux qui va de tout fini, en sens contraire de l'infini, vers le néant.

La démonstration de l'existence de Dieu résulte donc de l'un des deux procédés, essentiels de la raison, mais, dans le fait, s'exécute librement, moralement, en même temps que rationnellement.

Ceci sort tont-à-fait, j'en conviens, de nos mauvaises habitudes logiques, qni supposent une séparation absolue entre la log^'qne et la morale. Mais cette supposition gratuite, je dirai même étrange, puisqu'elle admet que rintelligence et la volonté, deux {acuités d*nne même âme simple, n'ont pas de racine cornmnne où elles se touchent, cette supposition est aussi fausse qu'elle est étrange. Elle a été, elle est encore, l'un des écueils de la philosophie. Il est incontestable que, comme il faut w certain état intellectuel, et non pas seulement un état, mais un acte, un acte volontaire, 1 attention, pour exécuter l'un des mouvements de la raison, pour faire ou pour comprendre le syllogisme, il faut de même en outre un certain état moral, qu'on peut appeler le sem droit y et un acte volontaire et moral, pour comprendre ou exécuter l'autre mouvement de la raison. Le %em droite qui est du reste même chose que le %en% divin, est cette raison cachée dont parle Pascal, lorqu'il dit : « Le cœur a ses raisons que <^ la raison ne connaît pas. ># C'est cette raison cachée que n'a pas l'insensé quand il dît dans son cœur : Dieu n'est pas.

Telle est donc la nature, telles sont les cou-

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ditioûs de la vraie preuve de Texistenoe de Dieu.

En résumé, la vraie preuve de l'existence de Dieu n'est autre chose que l'usage même de Tun des deux procédés de la raison, le principal, celui qui donne les majeures, et qui constitue la logique d'invention.

Toute application de ce procédé implique la preuve de l'existence de Dieu.

Il faut le répéter, ce procédé consiste, en partant de tout être fini et de toute qualité finie, à affirmer, par la suppression des limites du fini, rÊtre infini, ou les perfections infinies correspondantes au fini que Ton voit.

Et cette affirmation est toujours vraie, par ce principe énoncé par Leibniz, que let règles du fini réussissent dans T infini^ et réciproquement) en d'autres termes, que le fini est une image de l'infini. Ce qui tient, comme l'observe encore Leibniz * , à ce que tout est gouverné par Dieu, lequel gouverne tout conformément à lui-même.

Ce procédé est aussi certain que la géométrie à laquelle il s'applique d'ailleurs i Le calcul infinitésimal est cette application.

D'un autre côté, par le fait, jamais ce pro-

* Lettre à Varlguon (la .fin).

cédé ne s'exécute explicitement et n'atteint Dieu, que par un acte simultané d'intelligence te de volonté, de raison et de liberté.

Son ressort dans Tâme est le sens dmn^ le sens de l'infini, ou, si Ton veut, l'inévitable attrait du souverain Bien dans chaque âme. Mais ce ressort, donné à tous, agit ou se relâche, ou même retourne sa direction, selon l'état moral de l'âme.

Nous croyons avoir démontré tout ceci par l'ensemble de cet ouvrage, de telle manière que ce seront là désormais des vérités acquises à la philosophie.

On nous le contestera d'abord; maïs, comme ce sera sans succès, je l'espère, on se tournera bientôt à dire que ces choses ont été connues de tout temps, surtout au dix-septième siècle, et qu'il n'y a en tout cela rien de nouveau. Nous nous empresserons d'en convenir, ne nous réservant que l'honneur d'avoir mis en une plus vive lumière ce point central de U philosophie, où aboutissent tous ses rayons.

Cela posé, entrons dans le détail, el pHt^^m à l'étude historique des preuves de Vtxif^t^ntj^ de Dieu.

Nous donnerons à cette question b» r.lw

grand développement. Nous étudierons successivement la Théodicée de Platon, celle d'Aristote, celle de saint Augustin, celle de saint Anselme et celle de saint Thomas-d'Aquîn;

puis la Théodicée du dix-septième siècle, oh nous distinguerons Descartes, Pascal, Malebranche, Fénelon, Bossuet, Leibniz, et les auteurs de deux Théodicéçs latines, inconnues même du public instruit, qui sont les deux plus belles et les deux plus complètes qui aient jamais été écrites dans aucun siècle.

Nous nous arrêterons d'autant plus volontiers à cette étude, que ce sera en même temps une étude de l'histoire de la philosophie.

L'histoire des philosophes qui viennent d'être cités est à peu près l'histoire entière de la philosophie. Or, on connaît un philosophe par sa Théodicée. La Théodicée d'un auteur renferme sa méthode, implique sa logique, sa morale, est sa métaphysique et sa théorie des idées, donc, aussi, sa psychologie. En ce sens la philosophie est tout entière dans la Théodicée.

Donc, en traitant successivement de la Théodicée de tous les grands esprits, nous donnons à la fois un abrégé de philosophie et une histoire sommaire de la philosophie.

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