VI
C'est à sa métaphydqne sans doute qu'Aria* tote fiiisaît allusion, loraqu'Aiexaadre lui repro* chut d'avoir divulgué les sublimités de la sdenee, il répondit : « Je les ai divulguées de « manière à ne les point divulguer. » Toujours est-il que ces livres, plus que les autres, ont mérité à Aristote le nom de Ténébreux»
Dans son livre du Momde il est plus dair ^. Après avoir développé ses idées sur le monde, il ajoute :
« il nous refile à paritt sommairement de la tcuae qui ocmtient et gouverne Tensemble. I Une antique tradition, répandue par nos pères «dans toute Thumanité, nous apprend que « tonte chose vient de Dieu et par Dieu, qu'aux « cane nature ne se suffît {<Aitfi(a iï <f6aii œârri < xoà conrmfv èsrtv oùrd^xiK)) et ue subsiste que « par son «ecours... Dieu est, en effisl, eonser* « valeur et Père de tout ce qui est dans le « monde, et il opère en tout ee qui s'opère, non
* Je sais bien que Tanthenticité de ce livre est contestée. Mais il est nne manie de œntester Tatittieiiticité ëes livres à laquelle il faut ne céder que sur des raisons éédAfeê.
184 THÈODIGÉE D'ÂRlSTOTiE
« comme un ouvrier* qui travaille et se fatigue, « mais comme une vertu toute-puissante qui « agit*. »
« 11 faut savoir de Dieu que sa force est irré- « sistible, sa beauté accomplie, sa vie immor- « telle, sa vertu souveraine, et qu'invisible à a toute nature mortelle, il est visible par ses « œuvres. Et certes tous les mouvements, et « tous les êtres qui sont dans l'air, sur la terre, « dans les eaux, sont réellement les œuvres du « Dieu qui contient l'univers '. »
« Dieu est notre loi immuable, loi qu'on ne « saurait changer ni corriger, loi plus sainte « etmeilleure que les lois écrites sur nos Tables. « Gouvernant tout par une activité incessante et « una infaillible harmonie, il dirige et ordonne (( tout l'ensemble de l'univers, terre et ciel, et « se répand dans tous les êtres ^. »
« 11 est Un, mais il a plusieurs noms qui lui « viennent de ses diverses opérations sur le « monde. Ne semble-t-il pas que quand nous « l'appelons à la fois Zéna et Dia, nous voulons « dire celui par lequel nous vivons^! »
< De Mundo, VI, p. 397. — » Ibid., p. 399. — » Ibid., p. 4W, — * Ibid. vu, p. 401.
THiODlCBB D'ARISTOTB 185
« Tous ces noms signifient Dieu seul, comme «lé remarque le noble Platon. Dieu donc, n d après l'antique tradition, est le principe, la f< fin et le milieu de tout ce qui est, et traverse «toute la nature en ligne droite (montrant à « tonte chose sa droite voie), toujours suivi de « Id justice, vengeresse des transgresseurs de « cette ligne divine ; justice que doit posséder « quiconque veut arriver, dans l'avenir, à la « béatitude, et quiconque veut être heureux « dès maintenant * . »
Certes ce qui précède est grand et beau, mais voici oii le génie d'Arîstote nous paraît surprenant.
Saint Thomas d'Aquin affirme • qu'Aristote a signalé la grande distinction des deux degrés de l'intelligible divin, que nous avons déjà rencontrée chez Platon.
Sans doute Aristote est bien loin d'avoir tout vu dans cette immense question. Cela ne se
^ De Mundo, La fin du livre.
^ Contra gentes, cap. m, 3.
m THiODICÈK D'ARISTOTI
pontait à son époqne. Mais, manifestement^ il a eu la vérité sons les yeux, - et il en a saisi certains traits avec une admirable précision.
Et â*abord, il distingue dans l'homme, avec une parfaite netteté, les deux lumières que saint Augustin nomme, lumière illuminante et hmihre illuminée^ et ce que Fénelon appelle, la raison qui emprunte^ et la raison qui donne. « Partout a dans la nature, dit Aristote, se rencontre la « distinction de ce qui n'est qu'en puissance, « et de ce qui, étant déjà en acte, produit le « passage de la puissance à l'acte. Cette distinc- « tien se retrouve nécessairement dans Tâme. « Il y a un intellect passif, capable de tdut « devenir, et il y a un intellect actif capable de « tout produire. Ce dernier est comme la lu- « mière. La lumière fait passer en acte les « couleurs qui ne sont qu'en puissance. De '( même rintellect séparable (distinct de l'homme) « impassible et tout pur, est acte par essence... (( Cet intellect est l'Être même, il est seul éter- « nel, immortel, et, sans lui, l'intellect passif «ne peut rien. * »
Aristote a donc aperçu, dans l'analyse de la
* De Anima, m, 5.
THÈODICÈK D*AtlSTOTe tS7
raison, cette fondamentale distinction qne Fénelon développe si admirablement, entre la raison qui est nons, et la raison qui est Dieu
même.
Dans tous ces ouvrages il y revient* Partout ii soutient que oe principe, intelligent et inteb ligible, rintellect pur, n*est pas môme chose que l'âme *, et que ni la perception {aiaQo^nj&at) S ni la mémoire, ni la pensée vulgaire ( JoÇcxCeiv)^f ni le raisonnement (Xoye(if<oc)^ni aucune opéra** tion intellectuelle discursive (^«xvoea)^ a ne sont fl les opérations de Tintellect contemplateur . \ « (vouç ôe€lap1orex^ç)^ mais bien les opérations de f « Thomme que vivifie cet intellect. »
Cet intellect est radicalement distinct de Tâme, o'est un être et une substance à part qui survient dans l'homme (o Se vooç eoexev eyytvtoBan oùa^c ne oixra)»: qui survient du dehors (ÔiSpaôev)*; qui 6st divine (dsrov eTvae); qui est séparablc de l'âme comme Téternelle du périssable ( hStytraî
XwpiÇeoôai, xaôàfTgp r^ olidcov rou <pôoipTO\))*^; qui
' De Anima, i, 2. — • Ibid., i, 5. — » Ibid., i, 5. — * Ihid,, n, 3. — • Ibid., II, 3. — • Ibid., ii, 3. — » Tb ;» îtavocT^i,,. 0^1 loTiv Ixg^ou... àXXà to'j5\ tou f/ovTo5 gy^îvo. De Anirrut, », 4, — • i)e Anima, i ,4. — • ktir^vaix Û xbv voOv jji>ivov $6{>«0iv ims^U vai 6rtbv efvai ii6vov. De Gênerai, anim.^ u, d, et u, fi. — •• De Amma, n, 2.
188 THÉODICÉE D'ARISTOTB
est en nous comme un autre genre d'âme (eoîxs
'J^'-'X^ç ysvoç Ircpov gTvac)» comme une lumière qui
non-seulement n*est pas donnée aux animaux,
'^ mais qui ne paraît pas même être accordée à
tous les hommes (àXX o\)èe roTçœ^dpoyrcotç TvShji)^*
Cette dernière assertion correspondrait à ce mot ! solennel de la sainte Écriture : o Le soleil de ' « rintelligence ne s'est pas levé sur eux^. » Aristote, on le comprend, parle ici de la perfection dernière de Tintelligence, de sa fin, et de son dernier terme, de ce que Platon nomme, ie terme de la marche intellectuelle^ et saint Augustin, la raison parvenant à m fin : terme qui consiste, selon Aristote, à voir l'intelligible comme il se voit lui-même, à le voir en le touchant (6(vydKov xàc voûv), et en devenant une
même chose avec lui (cocrre raivàv voviç xat'voyjTOv);
ce que saint Augustin considère, lui aussi, comme le propre caractère de la vision de Dieu. Mais cette contemplation, dit Aristote, qui est le bonheur, et qui, en Dieu, est continue, n'est
* 05 ^afvsTai 5^6 xaxà çp6vy)<jtv XeY6fievoc vouç Tcaoïv âpiofcoç Sîcàp- 5(^eiv Totç ^ciïoiç, àXk"* oiôè xot; div0p(/)5roiç icaaiv. « L'inteUîgencei « dans le sens où nous l'entendons, ne paraît pas être indifa féremment dans tous les animaux, ni même dans tous les « hommes. » De Anima, i, 2. — ^ gap., v, 6.
THËODIGËE D'ARISTOTE 189
donnée à rhomme qu'à de rares intervalles *.
Notre esprit est naturellement à l'égard de ce haut degré de lumière, comme l'œil du hibou à 1 égard du soleil *. Cette pure lumière intelligible Dieu la voit toujours, elle est lui-même : en Dieu l'intelligence et l'intelligible sont identiques ^. Mais, à notre égard, cette lumière divine est surnaturelle; et l'âme, en tant qu'on la considère comme éclairée de cette lumière, n'eU pas purement naturelle^. Cette lumière, d'après Aristote, ne vient pas par la génération. L'âme, en tant que végétative, sensitive, raisonnable, c'est-à-dire en tant que renfermant la vie, l'animalité, et l'humanité, l'âme vient par la génération, et se développe avec le germe total. Mais cette lumière de l'intelligence vient seule à l'homme d'ailleurs, seule est divine ^.
Cette lumière est le but de l'homme, et le souverain Bien consiste dans sa contemplation.
Ainsi pense et parle Aristote. Nous pèserons ailleurs ces textes. Qu'on veuille bien méditer aussi les belles paroles qui suivent :
« S'il est vrai que le bonheur est la vertu en
^ Metap., xn, 7. — ^ Metap., ii, 1. — ^ Metap., xii, 7.
* *0i8è yàp Tcaaa «jw/^^ «piSatç. Part, anim,^ p. 641.
* De Générât, anim., ii, 2.
190 THÉODÎCÉE D*ARISTOTE
« acte, c'est surtout l'acte de la plus haute vertu;
« c'est surtout l'acte de ce qu'il y a de meilleur
« dans l'homme. Que ce meilleur soit l'intellect,
« ou tout autre principe qui, par nature, doit
« régner dans l'homme, et qui possède en soi
a la lumière du divin et du bien ; que ce meil-
« leur soit le divin lui-même, ou ce qu'il y a
« dans l'homme de plus divin, en tout cas c'est
« l'acte de ce principe, agissant selon sa propre
« vertu, qui doit être le bonheur parfait. Nous
« avons déjà dit que cet acte c'est la oontempla-
« tion... Mais une telle vie est supérieure à la vie
« de rhomme : ce n'est pas en tant qu'homme que
« rhomme vivra ainsi^ mais en tant quun principe
« divin vit en lui ^ ; et autant ce principe diffère
a de ce composé qui est l'homme, autant son
« acte l'emportera sur l'acte de toute autre
Cl vertu. Si l'intellect est divin relativement à
« l'homme, la vie selon son acte sera divine
« relativement à la vie humaine. Il faut donc,
« selon l'exhortation des Sages, que l'homme
« apprenne à sortir de l'homme, à ne rien sentir
« de mortel, mais à vivre d'immortalité, de la
* '0 8à TotouToç âv E??! pfoç xpsfTTwv ^ xax' <îv9pio3Tov. 05 yàp fj d(vOpa)7c6ç l<jxh oStw pw&ffeTat, àXX' ^ Oef6v v. Iv <âxl^ ûjïdfpxsi. Moral, ad Niconif, x, 7.
THËODIGÊE D'ARISTOTE 191
« vie du principe supérieur qui vît en lui. » Que le lecteur veuille bien ne pas oublier ces fragments d'Aristote. Nous en ferons usage par la suite.
Concluons cette étude de la Théodicée d'Aristote par deux remarques, Tune relative à la méthode, et l'autre au résultat.
Pour ce qui est de la méthode, il est manifeste qu'Aristote a employé les deux procédés de la raison. Nous l'avons vu. Cela n'est pas possible autrement; mais Arîstote ne s'en est pas toujours rendu compte assez explicitement.
Aristote a ce profond bon sens du génie qui
cherche plutôt encore la vérité que la manière
de la trouver. Il était loin surtout de l'insupi-
portable manie sophistique qui demande la
démonstration absolue de toute chose. « Pré-»
^* tendre démontrer que la nature existe, dit-îl,
^* est ridicule (ye^o^ov). » « Il en est, dit-il ail-
'* leurs, qui n'admettent d'autres démonstra-
^* tiens que celles des mathématiciens; d'autres
^< ne veulent que des exemples; d'autres ai-
^* nient à s'appuyer de l'autorité des poètes;
192 THÈODIGÉE D'ÂRISTOTE
« Il en est qui demandent que tout soit rigou- « reusement démontré, tandis que d'autres « trouvent cette rigueur insupportable... Et il « faut avouer qu'il y a bien quelque futilité sous « Tafifectation de la rigueur... On ne doit pas « exiger en tout la rigueur mathématique, sinon « lorsqu'il s'agit de choses abstraites. »
Aristote n'avait donc pas le parti pris d'appliquer à toute question la déduction syllogistique. Il savait et il affirmait que les majeures ne se trouvent pas ainsi, mais bien par l'autre procédé, l'induction (cTraycoyYÎ). Parfois même il nomme Dialectique ce procédé, comme Platon : « C'est là, dit-il, le propre de la dialectique : « elle est investigatrice de sa nature et dans c( toutes les sciences elle sait parvenir au prin- « cîpe*. » C'est ce dont nous parlerons en logique plus amplement. Seulement il faut avouer qu'Aristote s'est trompé en ne reconnaissant pas dans la dialectique platonicienne l'un des deux procédés de la raison, celui qui mène à Dieu, celui que lui-même employait dans sa recherche du premier principe, de l'Être tout ac-
yàp owa «pbç toc (Snaouv twv (jieSdStav dp;^àç Ô8bv ?;^6i. Top., i, 2.
THÉODIGÈE D'ARISTOTE m
tael, dn vivant éternel et parfait. Souvent il a voilé, déguisé, entravé, à son insu, ce simple et puissant procédé, par la forme syllogistique. Delà ces étranges majeures qui sont le côté faible d'Aristote, et par où les modernes l'ont attaqué. Par exemple : « Tout corps sphérique « est éternel, et est éternellement en mouve- « ment. » Voilà ce qui révoltait, à juste titre, le seizième et le dix-septième siècle.
Mais ce que nous affirmons aussi c'est que
souvent ces majeures étaient des fruits de la
pensée la plus profonde, et le résultat légitime
du procédé que possède la raison pour trouver
les majeures. Telle est, par exemple celle-ci qui
est fondamentale dans Aristote, et dont nous
avons déjà parlé plus haut : Tout ce qui se meut
^U mû par autre chose, ou bien Rien ne se meut
ioi'-même. Qui croirait que, sous d'autres mots,
cette majeure est précisément le point de départ
i^ Descartes pour trouver Dieu? On va le voir.
11 suffit de se rappeler que mouvement^ pour
Aristote, veut dire passage de la puissance à F acte»
Donc la majeure d'Aristote signifie : Tout ce qui
^>we de la puissance à Taete, n'y pa»se que sous
^action d'une cause déjà en acte. Or, n'e^t-il pa«
:lair que Descartes voit la même vérité, et ira-
m THÉODICÉE D'ÀRISTOTB
duît en langue ordinaire l'algèbre d'Aristote, quand il dit : « Je connais que je suis une ehose « imparfaite, incomplète et dépendante d*autruî, « qui tend et qui aspire sans cesse à quelque « chose de meilleur et de plus grand que je ne « suis; mais je connais aussi, en même temps, « que celui duquel je dépens possède en soi « toutes ces grandes choses auxquelles j'as- « pire..., non pas indéfiniment et seulement en « PUISSANCE, mais qu'il en jouit en effet, actuel- « LEMENT et infiniment^ et ainsi qu'il est Dieu.» Descartes voit donc, comme Aristote, l'être créé qui passe de la puissance à l'acte ; or, il ne peut passer ainsi à l'acte et tendre au meilleur, que sous l'influence d'une cause qui ne soit pas en puissance, mais en acte : et cette cause qui est en acte infiniment est Dieu. C'est précisément la majeure d'Aristote, on le voit. C'est tout à fait aussi le procédé platonicien qui trouve Tinimuable dans le variable, et l'infini dans le fini. Et Platon, en effet, dit exactement les mêmes choses dans le Timée. Il pose d'abord la distinction absolue de ce qui devient, et de ce qui est absolument ; c'est-à-dire de ce qui passe de la puissance à l'acte, et de ce qui est déjà tout acte. « Distinguons d'abord l'être qui est
« toujours et qui n'a pas de devenir, de Têtre « qui devient et n'est jamais entièrement. Or, « tout ce qui devient, devient nécessairement « sous l'influence d'une cause. Car il est impos- «sible à un être quelconque de devenir sans « un auteur. » En d'autres termes, il u*y a pas d'efet sans cause. C'est justement la majeure iAristote : Rien ne passe de la puissance à Taete, ppr une cause déjà en acte. Et c'est dans cette vérité que Platon, comme Descartes*, voit la lémonstration et l'existence de Dieu : « Nous « avons dit que tout ce qui devient^ a nécessaire- ^menlun auteur qui est la cause de son devenir. » Mais trouver et connaître cet auteur et ce père 'du tout, est un grand œuvre *. »
Voilà donc, sur ce point de départ fondamental et sur le procédé qui mène à Dieu, tescartes retrouvé dans Platon, et, ce à quoi 'Due s'attendait pas, dans Aristote. (^lela tient ce que l'esprit humain est un, et la vérité une. 'aria bonté de Dieu, l'homme est en face de la ^rité, et la lumière éclaire tout homme venant
* nîv ^ï oîZ xb YiYv6ji£V0V ^' al-doM Tivbç IÇ ivd^7)ç "^l^t^oix "'t\Y^p tôôvorcov x»*P^« oitCoy ^hnm^ axeîv... TÇ S* au "xvto^à^ 'Si^v u;;' oîxiou Tiybç àvdfYXïiv elvat ygvéoOat. Tov |xèv oZv tcoitjtSjv xal '•^^ xou8e Tou TOWToç eupeîv t6 fy(w.., Tim,, p. 28.
196 THÉODIGËE D'ARISTOTE
ea ce monde. Tous ceux qui voient, voient la môme chose, et tout ce qu'un homme a vu est vrai. C'est ce qu'affirme saint Thomas avec saint Augustin. Aussi, dans le fond, tous les génies du premier ordre sont d'accord ; et il y a une philosophie humaine universelle, qui, par le fait, a été acceptée, élevée, consacrée, couronnée per la théologie chrétienne. Il n'y a de contradicteurs à cet ensemble, divin et humain, que la secte éternelle de l'erreur, qui par une satanique méthode, parvient à se soustraire à la raison, et à tourner la tête pour ne pas voir.
Notre seconde remarque sur la Théodicée d'Âristote est relative au résultat.
11 est clair que ce résultat est celui de Platon, celui de tous les sages, celui de tous les hommes soumis au sens commun et qui suivent la raison. Aristote, — nous avons cité tous ses textes, — j admet un Dieu distinct du monde et présent dans le monde, dont il pénètre toutes les na^ tures; un Dieu vivant, tout-puissant, cause première, cause motrice, cause finale; moteur immobile, seul tout en acte, c'est-à-dire seul parfaitement immuable, un vivant éternel et parfait; un Dieu souverain bien et bonté souveraine; un Dieu infiniment intelligent puisqu'il
THÉODICÉE D'ÂRISTOTE tS7
est identique à l'intelligible loi-même, et que son acte, sa vie, consiste précisément à posséder cet intelligible qui lui est identique ; un Dieu invisible en lui-même, visible dans ses œuvres; un Dieu gouvernant tout par son action et par sa Providence comme un chef gouverne une armée; un Dieu juste qui punit l'homme libre, violateur de sa loi immuable, et récompense par le bonheur, maintenant, et dans Tavenir, ceux qui s'attachent à la justice.
On le voit, c'est Platon, c'est la tradition, c'est le sens commun, c'est la sagesse universelle.
Aristote confirme ici parfaitement le mot de Platon : « Tous les sages n'ont qu'une voix. »
Il est donc certain, répétons-le et insistons sur ce point, il est certain qu'il y a des vérités universelles sur lesquelles tous les philosophes sont d'accord, si toutefois par philosophes on entend en effet les sages, non les sophistes. Il y a une philosophie universelle, une sagesse naturelle et commune, qui est la même dans tous les hommes dociles à la lumière de la raison. Tous les penseurs du premier ordre sont évidemment dans ce cas. Les sophistes sont en dehors de cette communauté. Ce sont les héré-
196 THÈODICÈB D'ARISTOTB
tiques de la raison, les sectaires de rhumanité. Comme il y a dans l'Eglise catholique des articles de foi, il y a dans le genre humain des articles d'éternelle raison. Et cette sagesse usiverselle n'est niée que par les esprits faux et vains que leur orgueil empêche de suivre le sens commun, et qu'en même temps leur faiblesse intellectuelle ne peut élever à la société lumineuse des grands esprits : âmes séparées qui ne vivent point, par le cœur, de la chaleur féconde du soleil commun, et qui ne peuvent non plus atteindre, par l'esprit, à la contemplation de la lumière qui ramènerait le cœur à la vraie source de la vie. Ces tristes âmes, doublement sectaires, doublement séparées^, et de la foi universelle et de la raison commune, malheureusement sont en nombre immense dans ce siècle. Et les chefs de cette perversion ont une audace que les sophistes n'ont jamais eue : ils aspirent au remaniement radical de la cons^ cience humaine, et de l'esprit humain, et an gouvernement du monde. Ils entreprennent et ils Tavouent, de changer la logique universelle et le sens du langage humain. Mais ils ne réus-
^ Eradicatœ, bis mortuœ. Eplst. cath. B. Judae, 12.
TfftODlCiB D'ÀIISTOTI M
siront pas. Us serviront aa contraire, et noos comptons, pour notre part, les employa à cet nsage, ils serviront à séparer nettement la lumière des ténèbres, en se faisant ténèbres, et a rendre la vérité pins visible en la démontrant par Tâbsurde.
Si on olasse en denx parts les hommes qoi ont pensé on prétendu penser, si on appelle les DOS philosophes on sages, les antres sophistes, Mstote, on le voit, n'a rien de eommnn avee les sophistes d'ancnn siècle ; c'est nn philosophe proprement dit, et l'un des sept on huit génies in premier ordre. Remarquons encore qu'il n'a Aon non plus de commun avec cette sorte l'esprit qu'on appelle aujourd'hui rationalistes, |Qi sont les esprits flottant entre la sophistique i la philosophie toujours beaucoup plus près ^ l'une que de l'autre ; esprits qui cherchent ^ieu moins les résultats que la démonstration ; sprits partiels et froids, qui se créent des méthodes exclusives et rejettent ce qui n'en lent pas; qui font abus de la raison privée en Kcluant d'avance tout ce qu'elle n'a pas cousiiitdans chacun d'eux ; qui l'isolent et de tonte >i, et de toute tradition, et de la pensée d'an* iii, et du sentiment et du coonr, et de la sdenea
200 THËODIGÉE D'ÀRISTOTE
de la nature visible ; qui, en outre, mutilent la raison en elle-même, et n'en prennent que k côté clair et en retranchent le côté chaad, source de la clarté ; ignorant ce qu'a dit Sénèque : « La raison ne se compose pas seulece ment d'évidence; sa partie la meilleure et la « plus grande est obscure et cachée. »
Aristote, par son profond bon sens, pari? netteté des résultats, par son respect pour lu pensée d'autrui et pour la saine antiquité; pat sa grande science des faits de la nature, par so universalité intellectuelle, n a rien de commu avec ce malheureux et stérile travers.
Ce qui précède suffit, nous l'espérons, à ju* tifier l'admiration des grands docteurs catholiques du moyen âge pour Aristote. Aristote été rejeté trop loin par Bacon, par Descartes, ej surtout par le Protestantisme. Si les études relèvent parmi nous, Aristote reprendra place. Ce vigoureux génie peut encore non aider à sortir de ces molles et faciles habitude de pensée où notre esprit s'énerve, à revenir aui fortes certitudes; à reprendre cette vigueur d( raison qui nous échappe, et à soumettre ave( une humble et ferme clairvoyance cette raison même à la surnaturelle lumière de la divine
. THÉOOIGÉE D'ARISTOTE 201
mplatîon, de manière « à sortir de rhomme le ses sentiments mortels, à vivre plus t que l'homme, de la vie du principe suleur qui vit en nous. »