ENTENDUES
Mais rien ne sert tant à l'âme pour s'élever à son auteur que la connoissance qu'elle a d'elle-même, et de ses sublimes opérations, que nous avons appelées intellectuelles.
Mous avons déjà remarqué que l'entendement a pour objet des vérités éternelles.
Les règles des proportions, par lesquelles nous mesurons loutes choses, sont éternelles et invariables.
Nous connoissons clairement que tout se fait dans l'univers par la proportion du plus grand au plus petit, et du plus fort au plus foible; et nous en savons assez pour connoître que ces proportions se rapportent à des princi' pes d'éternelle vérité.
Tout ce qui se démontre en mathématique, et en queU que autre science que ce soit, est éternel et immuable; puisque l'effet de la démonstration est de faire voir que la chose ne peut pas être autrement qu'elle est démontrée.
Aussi, pour entendre la nature et les propriétés des choses que je connois, par exemple, ou d'un triangle, ou d'un carré, ou d'un cercle, ou les proportions de ces figures, et de toutes autres Figures entre elles, je n'ai pas besoin de savoir qu'il y en ait de telles dans la nature ; et je puis m'assurer de n'en avoir jamais ni tracé ni vu de ]>arfaites. Je n'ai pas besoin non plus de songer qu'il y ait quelque mouvement dans le monde, pour entendre la nature du mouvement môme, ou celle des lignes que chaque mouvement décrit, et les proportions cachées avec lesquelles il se développe. Dès que l'idée de ces choses s'est une fois réveillée dans mon esprit, je connois que, soit qu'elles soient ou qu'elles ne soient pas actuellement, c'est ainsi qu'elles doivent être, et qu'il est impossible qu'elles soient d'une aulre nature, ou se fassent d'une autre façon.
Et pour venir à quelque chose qui nous touche de plus près, j'entends, par ces principes de vérité éternelle, que quand aucun homme et moi-même ne serions pas, le devoir essentiel de l'homme, dès l.à qu'il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison, et de chercher son
auteur, de peur de lui manquer de reconnoissance, si faute de le chercher il l'ignoroit.
Toutes ces vérités, et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connoîtra ; mais en les connoissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles ; car ce ne sont pas nos connoissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi, ces vérités subsistent devant tous les siècles^ et devant qu'il y ait eu un entendement humain ; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature, seroit détruit, excepté moi, ces règles se conserveroient dans ma pensée; et je verrois clairement qu'elles seroient toujours bonnes et toujours véritables, quand -moi- même je serois détruit avec le reste.
Si je cherche maintenant, oh, et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, et oti elle est toujours entendue ; et cet être doi* être la vérité même, et doit être toute vérité ; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et ce qui en tend hors de lui.
C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est mcompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles ; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité, et recevoir ses lumières.
Cet objet éternel, c'est Dieu éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité même.
Et en effet, parmi ces vérités éternelles que je connois, une des plus certaines est celle-ci : qu'il y a quelque chose au monde (jui existe d'elle-même ; par conséquent qui est éternelle et immuable.
Qu'il y ait un seul moment oii rien ne soit, éternelle-
ment rien ne sera. Ainsi, le néant sera à jamais toute vérité, et rien ne sera vrai que le néant : chose absurde et contradictoire.
11 y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les temps, et de toute éternité ; et c'est dans cet éternel, que ces vérités éternelles subsistent.
C'est là aussi que je les vois. Tous les autres hommes les voient comme moi, ces vérités éternelles; et tous, nous les voyons toujours les mêmes, et nous les voyons être devant nous; car nous avons commencé, et nous le sasavons; et nous savons que ces vérités ont toujours été.
Ainsi, nous les voyons dans une lumière supérieure à nous-mêmes; et c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c'est-à-dire, si nous agissons ou non selon ces principes constitutifs de notre être.
Là donc nous voyons, avec toutes les autres vérités, les règles invariables de nos mœurs ; et nous voyons qu'il y a des choses d'un devoir indispensable, et que dans celles qui sont naturellement indifférentes, le vrai devoir est de s'accommoder au plus grand bien de la société humaine.
Ainsi, un homme de bien laisse régler l'ordre des successions et de la police aux lois civiles, comme il laisse régler le langage et la forme des habits à la coutume; mais il écoute en lui-même une loi inviolable qui lui dit qu'il ne faut faire tort à personne, et qu'il vaut mieux qu'on nous en fasse que d'en faire à qui que ce soit.
En ces règles invariables, un sujet, qui se sent partie d'un Élat, voit qu'il doit l'obéissance au prince qui est chargé de la conduite du tout; autrement la paix du monde seroit renversée : et un prince y voit aussi qu'il gouverne mal, s'il regarde ses plaisirs e' ses passions, plutôt que la raison, et le bien des peuples qui lui sont commis.
L'homme qui voit ces vérités, par ces vérités se jupe lui-même, et se condamne quand il s'en écarle. Ou plutôt ce sont ces vérités qui le jugent, puisque ce ne sont pas elles qui s'accommodent aux jugements humains, mais les jugements humains qui s'accommodent à elles.
Et l'homme juge droitement, lorsque, sentant ses jugements variables de leur nature, il leur donne pour règle ces vérités éternelles.
Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu môme.
Car toutes ces vérités éternelles ne sont au fond qu'une seule vérité. En effet, je m'aperçois, en raisonnant, que ces vérités sont suivies. La même vérité qui me fait voir que les mouvements ont certaines règles, me fait voir que les actions de ma volonté doivent aussi avoir les leurs. Et je vois ces deux vérités dans celte vérité commune, qui nie dit que !out a sa loi, que tout a son ordre : ainsi, la vérité est une de soi. Qui la connoît en partie, en voit plusieurs ; qui les verroit parfaitement, n'en verroil qu'une.
El il faut nécessairement que la vérité soit quelque part Irès-parfaitement entendue, et l'homme en est à luimême une preuve indubitable.
Car soit qu'il se considère lui-même, ou qu'il étende sa vue sur tous les êtres qui l'environnent, il voit tout soumis à des lois certaines, et aux règles immuables de la vérité. Il voit qu'il entend ces lois, du moins en partie, lui qui n'a fait ni lui-même, ni aucune autre partie de l'univers pour petite qu'elle soit; et il voit bien que rien n'auroilélé fait, si ces lois n'étoient ailleurs parfaitement entendues; et il voit qu'il faut reconnoître une sagesse éternelle, où toute loi, tout ordres toute proportion ait sa raison primitive.
190 DE LA vJONNOISSANCE DE DIEU
Car il est absurde qu'il y ait tant de suite dans les vérités, tant de proportion dans les choses, tant d'économie dans leur assemblage, c'esl-à-dire dans le monde; et que cette suite, cette proportion, celte économie ne soit nulle part bien entendue : et l'homme, qui n'a rien fait, la connoissant véritablement, quoique non pas pleinement, doit juger qu'il y a quelqu'un qui la connoît dans sa perfection, et que ce sera celui-là môme qui aura tout lait.
l'ame connoit, par l'imperfection de son intelligence, qu'il y a ailleurs une intelligence parfaite.
Nous n'avons donc qu'à réfléchir sur nos propres opérations, pour entendre que nous venons d'un plus haut principe.
Car dès là que notre âme se sent capable d'entendre, d'afflrmer et de nier, et que d'ailleurs elle sent qu'elle ignore beaucoup de choses, qu'elle se trompe souvent, et que souvent aussi, pour s'empêcher d'être trompée, elle est forcée à suspendre son jugement et à se tenir dans le doute; elle voit à la vérité, quelle a en elle un bon principe, mais elle voit aussi qu'il est imparfait, et qu'il y a une sagesse plus haute à qui elle doit son être.
En effet, le parfait est plutôt que l'imparfait, et l'imparfait le suppose; comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution, et comme le mal suppose le bien, dont il est la privation. Ainsi, il est naturel que l'imparfait suppose le parfait, dont il est pour ainsi dire déchu : et si une sagesse imparfaite telle que la nôtre, qui peut douter, ignorer, se tromper, ne laisse pas d'être; à plus "^ forte raison devons-nous croire que la sagesse parfaite
ET DE SOI-MÊME. 19i
est et subsiste, et que la nôtre n'en est qu'une étincelle.
Car si nous étions tout seuls intelligents dans le monde, nous seuls nous vaudrions mieux, avec notre intelligence imparfaite, que tout le reste qui seroit tout à fait brute' et stupide; et on ne pourroit comprendre d'oti viendroit, dans ce tout qui n'entend pas, cette partie qui entend, l'intelligence ne pouvant pas naître d'une chose brute et insensée. Il faudroit donc que notre âme, avec son intelligence imparfaite, ne laissât pas d'être par elle-même, par conséquent, d'être éternelle et indépendante de toute autre cbose : ce que nul homme, quelque fou qu'il soit, n'osant penser de soi-même, il reste qu'il connoisse audessus de lui une intelligence parfaite, dont toute autre reçoive la faculté et la mesure d'entendre.
Nous connoissons donc par nous-mêmes, et par notre propre imperfection, qu'il y a une sagesse infinie qui ne se trompe jamais, qui ne doute de rien, qui n'ignore rien, parce qu'elle a une pleine compréhension de la vérité, ou plutôt qu'elle est la vérité même.
Cette sMgesse est elle-même sa règle; de sorte qu'elle ne peut jamais faillir, et c'est à elle à régler toutes choses.
Par la même raison, nous connoissons qu'il y a une souveraine bonté qui ne peut jamais faire aucun mal; au lieu que notre volonté imparfaite, si elle oeut faire le bien, peut aussi s'en détourner.
De là nous devons conclure que la perfection de Dieu est infinie, car il a tout en lui-même; sa puissance l'est aussi, de sorte qu'il n'a qu'à vouloir pour faire tout ce qui plaît.
C'est pourquoi il n'a eu besoin d'aucune matière précédente pour créer le monde. Gomme il en trouve le plan et le dessein dans sa sagesse, et la source dans sa bonlé, il ne lui faut aussi pour l'exécution que sa seule volonté toute-puissante.
in DE LA CONNOISSANCE DE DIEU
Mais, quoiqu'il fasse de si grandes choses, il n'en a aucun besoin, et il est heureux en se possédant hiimême.
L'idée même du bonieur nous mène à Dieu; car si nous avons l'idée du bonheur, puisque d'ailleurs nous n'en pouvons voir la vérité en nous mômes, il faut qu'elle nous vienne d'ailleurs; il faut, dis je, qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse : que si elle est bienheureuse, il n'a rien à désirer, elle est parfaite ; et cette nature bienheureuse, parfaite, pleine de tout bien, qu'estce autre chose que Dieu.
11 n'y a rien de plus existant ni de plus vivant que lui» parce qu'il est et qu'il vit éternellement. Il ne peut pas qu'il ne soit, lui qui possède la plénitude de l'être, ou plutôt qui est l'être même, selon ce qu'il dit, parlant à Moïse : Je suis celui qui suis; Celui qui est 7n envoie à vous.
L'AME QUI CONNOIT DIEU, ET SE SENT CAPABLE DE l'aIMER,
SENT DÈS LA qu'elle EST FAITE POUR LUI, Qu'eLLE
TIEiNT TOUT DE LUI.
En la présence d'un être si grand et si parfait, l'àme se trouve elle-même un pur néant, et ne voit rien en elle qui mérite d'être estimé, si ce n'est qu'elle est capable id connoître et d'aimer Dieu.
Elle sent par lu, qu'elle est née pour lui. Car si l'intelligence est pour le vrai, et que l'amour soit pour le bien, le premier vrii a droit d'occuper toute notre intelligence, et le souverain bien a droit de posséder tout notre amour.
Mais Qui ue connoll Dieu que celui que Dieu éclaire;
et nul n'aime Dieu que celui à qui il inspire son amour. Car c'est à lui de donner à sa créature tout le bien qu'elle possède, et par conséquent le plus excellent de tous les biens, qui est de le connoître et de l'aimer.
Ainsi, le même qui a donné l'être à la créature raisonnable, lui a donné le bien-être. Il lui donne la vie, il lui donne la bonne vie, il lui donne d'être juste, il lui donne: d'être sainte, il lui donne enQn d'être bienheureuse.
L'aME CONNOIT sa nature, en CO^N0ISSANT QU'ELLE EST FAITE A l'iMAGE DE DIEU.
Je commence ici à me connoître mieux que je n'avois jamais fait, en me considérant par rapport à celui dont je tiens l'être.
Moïse, qui m'a dit que j'étois fait à l'image et ressemblance de Dieu, en ce seul mot m'a mieux appris quelle est ma nature que ne peuvent faire tous les livres et tous les discours des philosophes.
J'entends, et Dieu entend : Dieu entend qu'il est, j'enlends que Dieu est, et j'entends que je suis. Voilà déjà un trait de cette divine ressemblance. Mais il faut ici considérer ce que c'est qu'entendre à Dieu, et ce que c'est qu'eniendre à moi.
Dieu est la vérité même et l'intelligence même, vérit6 infinie, intelligence infinie. Ainsi, dans le rapport mutuel qu'ont ensemble la vérité et l'intelligence, l'une et l'autre trouvent en Dieu leur perfection, puisque l'intelligence qui est infinie comprend la vérité tout entière, et que la vérité infinie trouve une intelligence égale à elle.
Par là donc la vérité et l'intelligence ne font qu'un; et
il se trouve une inlelligence, c'est-à-dire Dieu, qui, étant aussi la vérité môme, e.st elle-même son unique objet.
11 n'en est pas ainsi des autres choses qui entendent. Car, quand j'entends cette vérité, Dieu est, cette vérité n'est pas mon intelligence. Ainsi, l'intelligence et l'objet en moi peuvent être deux ; en Dieu, ce n'est jamais qu'un. Car il n'entend que lui-même, et il entend tout en luimême, parce que tout ce qui est, et n'est pas lui, est en lui comme dans sa cause.
Mais c'est une cause intelligente qui fait tout par raison et par art, qui par conséquent a en elle-même, ou plutôt qui est elle-même l'idée et la raison primitive de tout ce qui est.
Et les choses qui sont hors de lui n'ont leur être ni leur vérité, que par rapport à cette idée éternelle et primitive.
Caries ouvrages de l'art n'ont leur être et leur vérité parfaite, que par le rapport qu'ils ont avec l'idée de rai> tisan.
L'architecte a dessiné dans son esprit un palais ou ui\ temple, avant que d'en avoir mis le plan sur le papier : et cette idée intérieure de l'architecte est le vrai plan et le vrai modèle de ce palais ou de ce temple.
Ce palais ou ce temple seront le vrai palais ou le vrai temple que l'architecte a voulu faire, quand ils répondront parfaitement à cette idée intérieure qu'il en a formée.
S'ils n'y répondent pas, l'architecte dira : Ce n'est pas là l'ouvrage que j'ai médité. Si la chose est parfaitement exécutée selon son projet, il dira : Voila mon dessein au vrai, voilà le vrai temple que je voulois construire.
Ainsi, tout est vrai dans les créatures de Dieu, parce que tout répond à l'idée de cet architecte éternel, qui fait tout ce qu'il veut, et comme il veut.
C'est pourquoi Moïse l'introduit dans le monde qu'il venoit de faire, et il dit qu'après avoir vu son ouvrage, il le
trouva bon, c'est-à-dire qu'il le trouva conforme à son dessein; et il le vit bon, vrai et parfait, oîi il avoit vu qu'il le falloit faire tel, c'est-à-dire dans son idée éternelle.
Mais ce Dieu, qui avoit fait un ouvrage si bien entendu, et si capable de satisfaire tout ce qui entend, a voulu qu'il y eût parmi ses ouvrages quelque chose qui entendît et son ouvrage et lui-même.
Il a donc fait des natures intelligentes, et je me trouve être de ce nombre. Car j'entends et que je suis, et que Dieu est, et que beaucoup d'autres choses sont, et que moi et les autres choses ne serions pas, si Dieu n'avoit voulu que nous fussions.
Dès là que j'entends les choses comme elles sont, ma pensée leur devient conforme; car je les pense telles qu'elles sont; et elles se trouvent conformes à ma pensée, car elles sont comme je les pense.
Voilà donc quelle est ma nature : pouvoir être conforme à tout, c'est-à-dire pouvoir recevoir l'impression de la vérité; en un mot, pouvoir l'entendre.
J'ai trouvé cela en Dieu; car il entend tout, lisait tout. Les choses sont comme il les voit; mais ce n'est pas comme moi, qui, pour bien penser, dois rendre ma pensée conforme aux choses qui sont iiors de moi. Dieu ne rend pas sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui : au contraire, il rend les choses qui sont hors de lui, conformes à sa pensée éternelle. Enfin, il est la règle, il ne reçoit pas de dehors l'impression delà vérité; il est la vérité môme; il est la vérité qui s'entend parfaitement elle-même.
En cela donc je me reconnois fait à son image; non son image parfaite, car je serois comme lui la vérité môme; mais fait à son image, capable de recevoir rimpression de la vérité.
l'âme qui entend la VÉRIIÉ REÇOIT EN ELLE-MÊME UNI IMPRESSION DIVINE QUI LA REND CONFORME A DIEU.
Etquand je reçois actuellement cette impression, quand j'entends actuellement la vérité que j'étois capable d'entendre, que m'arrive-til, sinon d'être actuellement éclairé de Dieu, et rendu conforme à lui ?
D'où me pourroit venir l'impression de la vérité? Me vient-elle des choses mêmes? Est-ce le soleil qui s'imprime en moi, pour me faire connoître ce qu'il est, lui que je vois si petit, malgré sa grandeur immense? Que fait-il en moi, ce soleil si grand et si vaste, par le prodigieux épanchement de ses rayons? que fait- il, que d'exciter dans mes nerfs quelque léger tremblement, et d'imprimer quelque petite marque dans mon cerveau? N'ai-je pas vu que la sensation qui s'élève ensuite, ne me représente rien de ce qui se fait ni dans le soleil, ni dans mes organes; et que si j'entends que le soleil est si grand, que ses rayons sont si vifs, et traversent en moins d'un clin d'oeil un espace immense, je vois ces vérités dans une lumière intérieure, c'est-à-dire dans ma raison, par laquelle je juge et des sens, et de leurs organes, et de leurs objets.
Et d'où vient à mon esprit cette impression si pure de la vérité? D'où lui viennent ces règles immuables qui dirigent le raisonnement, qui forment les mœurs, par lesquelles il découvre les proportions secrètes des ligures et des mouvements? D'où lui viennent, en un mol, ces vérités éternelles que j'ai tant considérées? Sont-ce les triangles, et les carrés, et les cercles que je trace grossièrement sur le papier, qulininriment dans mon esprit leurs
proportions et leurs rapports? ou bien y en a-t-il d'autres, dont la parfaite justesse fasse cet eflet? Où les ai-je vus ces cercles et ces triangles si justes, moi qui ne puis m'assurer d'avoir jamais vu aucune figure parfaitement régulière, et qui entends néanmoins si parfaitement cette régularité? Y a-t-il quelque part, ou dans le monde ou hors du monde, des triangles ou des cercles subsistant dans celte parfaite régularité, d'où elle se soit imprimée dans mon esprit? et ces règles du raisonnement et des mœurs subsistent- elles aussi en quelque part, d'où elles me communiquent leur vérité immuable? Ou bien, n'estce pas plutôt que celui qui a répandu partout la mesure^ la proportion, la vérité même, en imprime en mon esprit l'idée certaine?
Mais qu'est ce que celte idée? Est-ce lui-même qui me montre en sa vérité tout ce qu'il lui plaît que j'entende^ ou quelque impression de lui-môme, ou les deux ensemble?
Et que seroil-ce que celle impression? Quoi, quelque chose de semblable à la marque d'un cachet gravé sur la cire? Grossière imagination, qui feroit l'âme corporelle,, et la cire intelligente.
Il faut donc entendre que l'âme faite à l'image de Dieu, capable d'entendre la vérité qui est Dieu même, se tourne actuellement vers son original, c'est-à-dire \ers Dieu, où. la vérité lui paroît autant que Dieu la lui veut faire paroître. Car il est maître de se montrer autant qu'il veut; et quand il se montre pleinement, l'homme est heureux»
C'est une chose étonnante, que l'homme entende tant de vérités, sans entendre en même temps que toute vérité vient de Dieu, qu'elle est en Dieu, qu'elle est Dieu même. 'Mais c'est qu'il est enchanté par ses sens et par ses passions trompeuses ; et il ressemble à celui qui, renfermé dans son cabinet, où il s'occupe de ses affaires, se sert de la
lumière sans se mettre en peine d'où elle lui vient. Enfui donc, il est certain qu'en Dieu est la raison primitive de tout ce qui est, et de tout ce qui s'entend dans l'univers; qu'il est la vérité originale, et que tout est vrai par rapporta son idée éternelle; que cherchant la vérité, nous le cherchons ; que la trouvant, nous le trouvons, et lui devenons conformes.
l'image de dieu s'achève en l'ame par une volonté