DROITE
Nous avons vu que l'âme qui cherche et qui trouve en Dieu la vérité, se tourne vers lui pour la concevoir. Qu'estce donc que se tourner vers Dieu? Est-ce que l'âme se remue comme un corps, et quitte une place pour en prendre une autre? Mais certes un tel mouvement n'a rien de commun avec entendre. Ce n'est pas être transporté d'un lieu à un autre, que de commencer à entendre ce qu'on entendoit pas. On ne s'approche pas, comme on fait d'un corps, de Dieu qui est toujours et partout invisiblement présent. L'âme l'a toujours en elle-même ; car c'est par lui qu'elle subsiste. Mais pour voir, ce n'est pas assez d'avoir la lumière présente, il faut se tourner vers elle, il lui faut ouvrir les yeux ; l'âme a aussi sa manière de se tourner vers Dieu, qui est sa lumière parce qu'il est la vérité; et se tourner à cette lumière, c'est-à-dire à la vérité, c'est, en un mot, vouloir l'entendre.
L'âme est droite par cette volonté, parce qu'elle s'attache à la règle de toutes ses pensées, qui n'est autre que la vérité.
Là s'achève aussi la comforraité de l'âme avec Dieu. Car
l'âme qui veut entendre la vérité aime dès là cette vérité que Dieu aime éternellement, et l'effet de cet amour de la vérité est de nous la faire ctercher avec une ardeur infatigable, de nous y attacher immuablement quaad elle nous est connue, et de la faire régner sur tous nos désirs.
Mais l'amour de la vérité en suppose queh^ue connoissance. Dieu donc, qui nous a faits à son image, c'est-àdire qui nous a faits pour entendre et pour aimer la vérité à son exemple, commence d'abord à nous en donner l'idée générale, par laquelle il nous sollicite à en rechercher la pleine possession, où nous avançons à mesure que l'amour de la vérité s'épure et s'enflamme en nous.
Au reste, la vérité et le bien ne sont que la même chose. Car le souverain bien est la vérité entendue et aimée parfaitement. Dieu donc, toujours entendu et toujours aimé de lui-même, est sans doute le souverain bien; dès là il est parfait, et se possédant lui-même, il est heureux.
Il est donc heureux et parfait, parce qu'il entend et aime sans fia le plus digne de tous les objets, c'est-à-dire lui-même.
Il n'appartient qu'à celui qui seul est de soi d'être luimême sa félicité. L'homme, qui n'est rien de soi, n'a rien de soi; son bonheur et sa perfection est de s'attacher à connoîlre et à aimer son auteur.
Malheur à la connoissance stérile qui ne se tourne point à aimer, et se trahit elle-même!
C'est donc là mon exercice, c'est là ma vie, c'est là ma perfection, et tout ensemble ma béatitude, de connoître et d'aimer celui qui m'a fait.
Par là je reconnois que tout néant que je suis de moimôme devant Dieu, je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c'est-à-dire dans lui-même, et dans de semblarbles opérations, c'est-à-dire en connoissanteten aimant.
l'ame attintive a dieu, se ccnnoît supérieure ad corps,
ET APPUEND QUE C'EST PAR PUNITION QU'eLLE EN EST DEVENUE CAPTIVE.
C'est donc en vain que je tâche quelquefois de m'imaginer comment est faite mon âme, et de me la représenter sous quelque figure corporelle. Ce n'est point au corps qu'elle ressemble, puisqu'ellepeutconnoîlreet aimerDieu, qui est un esprit si pur; ei c'est à Dieu même qu'elle est semblable.
Quand je cherche en moi-m*^me ce que je connois de Dieu, ma raison me répond que c'est une pure intelligence qui n'est ni étendue par les lieux, ni renfermée dans les temps. Alors, s'il se présente à mon esprit quelque idée ou quelque image de corps, je la rejetle et je m'élève audessus. Par où je vois de combien la meilleure partie de moi-même, qui est faite pour connoître Dieu, est élevée par sa nature au-dessus du corps.
C'est aussi par là que j'entends qu'étant unie à un corps, elle devoit avoir le commandement, que Dieu en efïet lui a donné : et j'ai remarqué en moi-même une force supérieure au corps, par laquelle je puis l'exposer à sa ruine certaine, malgré la douleur et la violence que je souffie en l'y exposant.
Que si ce corps pèse si fort à mon esprit, si ses besoins m'embarrassentet me gênent; si les plaisirs et les douleurs qui me viennent de son côté me captivent et m'accablent ; si les sens, qui dépendent tout à fait des organes corporels, prennent le dessus sur la raison même avec tant de facilité; enfin, si je suis captif de ce corps que je devois gou-
verner, ma religion m'apprend, elma raison me confirme, que cet étal malheureux ne peut être qu'une peine envoyée à l'homme pour la punition de quelque péché et de quelque désobéissance.
Mais je nais dans ce malheur; c'est au moment de ma naissance, et dans tout le cours de mon enfance ignorante, que les sens prennent cet empire, que la raison, qui vient ettroptardiveetlrop foible, trouve établi. Tousleshommes naissent comme moi dans celle servitude ; el ce nous esl à tous un sujet de croire, ce que d'ailleurs la foi nou a enseigné, qu'il y a quelque chose de dépravé dans la source commune de notre naissance.
La nature même commence en nous ce sentiment. Je ne sais quoi est imprimé dans le cœur de l'homme, pour lui faire reconnoître une justice qui punit les pères criminels sur leurs enfants, comme étant une portion de leur être.
De là ces discours des poêles, qui, regardant Rome désolée par tant de guerres civiles, ont dit qu'elle payoil bien les parjures de Laomédon et des troyens, dont les Romains éloient descendus, et le paricide commis par Romulus, leur auteur, en la personne de son frère.
Les poêles, imitateurs de la nature, el dont le propre est de rechercher dans le fond du cœur humain les sentiments qu'elle y imprime, ont aperçu que les hommes recherchent naturellement les causes de leurs désastres dans les crimes de leurs ancêtres; et par là, ils ont ressenti quelque chose de cette vengeance qui poursuit le crime du premier homme sur ses descendants.
Nous voyons même des historiens païens, qui considérant la mort d'Alexandre au milieu de ses victoires, et dans ses plus belles années, et ce qui esl bien plus étrange, les sanglantes divisions des Macédoniens, dont la fureur fît périr par des morts tragiques son frère, ses sœurs et
ses enfants, attribuent tous ces malheurs à la vengeance divine, qui punis><oil les impiétés et les parjures de Philippe sur sa famille.
Ainsi, nous portons au fond du cœur une impression de cette justice qui punit les pères dans les enfants. En efTet. Dieu, auteur de l'être, ayant voulu le donner aux enfaits dépendamment de leurs parents, les a mis par ce moyen sous leur puissance, et a voulu qu'ils fussent, et par leur naissance et par leur éducation, le premier bien qui leur appartînt. Sur ce fondement, il paroît que punir les pères dans leurs enfants, c'est les punir dans leur bien le plus réel ; c'est les punir dans une partie d'eux-mêmes, que la nature leur a rendue plus chère que leurs propres membres, et même que leur propre vie: en sorte qu'il n'est pas moins juste de punir un homme dans ses enfants, que de le punir dans ses membres et dans sa personne. Et il faut chercher le fondement de cette justice dans la loi primitive de la nature, qui veut que le fils tienne l'être de son père, et que le père revive dans son fils comme dans un autre lui-môme.
Les lois civiles ont imité cette loi primordiale ; puisque, selon leurs dispositions, celui qui perd la liberté ou le droit de citoyen, ou celui de la noblesse, les perd pour toute sa race: tant les hommes ont trouvé juste que ces droits se transmissent avec le sang, et se perdissent de même.
Et cela, qu'est-ce autre chose qu'une suite de la loi naturelle, qui fait regarder les familles comme un même corps dont le père est le chef, qui peut être justement puni aussi bien que récompensé dans ses membres.
Bien plus, parce que les hommes, naturellement sociables, composent des corps politiques, qu'on appelle des nations et des royaumes, et se font des chefs et des rois ; tous les hommes unis en celte sorte sont un même tout, et
Dieu nejuge pas indigne de sa justice, de punir les rois sur leurs peuples, et d'imputer à tout le corps le crime du chef.
Combien plus cette unité se trouvera-t-elle dans les familles, où elle est fondée sur la nature, et qui sont le fondement et la source de toute société.
Reconnoissons donc cettejustice, qui venge les crimes des pères sur leurs enfants; et adorons ce Dieu puissant etjuste, qui, ayant gravé dans nos cœurs naturellement quelque idée d'une vengeance si terrible, nous en a développé le secret dans son Écriture.
Que si par la secrète, mais puissante impression de celte justice, un poëte tragique introduit Thésée, qui troublé de l'attentat dont il croyoit son fds coupable, et ne sentant rien en sa conscience qui méritât que les dieux permissent que sa maison fût déshonorée par une telle infamie, remonte jusqu'à ses ancêtres : « Qui de mes pères, dit-il, a commis un crime digne de m'altirer un si grand opprobre? » nous, qui sommes instruits de la vérité, ne demandons plus, en consid.'ranl les malheurs et la honte de notre naissance, qui de nos pères a péché; mais confessons que Dieu ayant fait naître tous les hommes d'un seul, pour établir la société humaine sur un fondement plus naturel, ce père de tous les hommes, créé aussi heureux que juste, a manqué volontairement à son auteur, qui ensuite a vengé, tant sur lui que sur ses enfants, une rébellion si horrible , afin que le genre humain reconnût ce qu'il doit à Dieu, et ce que méritent ceux qui Tabandonnent.
Et ce n'est pas sans raison que Dieu a voulu imputer aux hommes, non le crime de tous leurs pères, quoiqu'il le pût, mais le crime du seul premier père, qui, contenant en lui-même tout le genre humain, avoit reçu la grâce pour tous ses enfants, et devoit être puni aussi bien que récompensé en eux tous.
Car s'il eût été fidèle à Dieu, il eût vu sa fidélité honorée dans ses enfants, qui seroient nés aussi saints et aussi heureux que lui.
Mais aussi, dès lors que ce premier homme, aussi indignement que volontairement rebelle, a perdu la grâce de Dieu, il l'a perdue pour lui-même et pour toute sa poetérité, c'est-à-dire pour tout le genre humain, qui, avec ce premier homme d'où il est sorti, n'est plus que comme un seul homme justement maudit de Dieu, et chargé de toute la haine que mérite le crime de son premier père.
Ainsi, les malheurs qui nous accablent, et tant d'indignes foiblesses que nous ressentons en nous-mêmes, ne sont pas de la première institution de notre nature ; puisque en effet nous voyons, dans les livres saints, que Dieu qui nous avoil donné une âme immortelle, lui avoit aussi uni un corps immortel, si bien assorti avec elle, qu'elle n'étoit ni inquiétée par aucun besoin, ni tourmentée par aucune douleur, ni tyrannisée par aucune passion.
Mais il étoit juste que l'homme, qui n'avoit pas voulu se soumettre à son auteur, ne fût plus maître de soi-même; et que ses passions, révoltées contre sa raison, lui fissent sentir le tort qu'il avoit de s'être révolté contre Dieu.
Ainsi, tout ce qu'il y a en moi-même me sert à connoitre Dieu. Ce qui me reste de fort et de réglé me fait connoître sa sagesse; ce que j'ai de foible et de déréglé me fait connoître sa justice. Si mes bras et mes pieds obéissent à mon âme quand elle commande, cela est réglé, et me montre que Dieu, auteur d'un bel ordre, est sage. Si je ne puis pas gouverner comme je voudrais, mou corps et les désirs qui en suivent les dispositions, c'est en moi un dérèglement qui me montre que Dieu, qui l'a ainsi permis pour me punir, estsouverainement juste.