SUR LE FAIT DES GRECS
La même raison m'empêche d'entrer plus avant dans ce qui regarde les Grecs. J'en ai dit assez sur ce sujet dans la précédente Instruction pastorale, et je veux seulement vous faire observer que votre ministre n'a pu ni osé le contredire.
Il a cité l'endroit de cette Instruction^, oii je reproche justement aux Grecs de n'avoir « plus voulu dire comme ils faisoient» dans les conciles généraux qu'ils ont tenus avec nous : « Pierre a parlé par Léon ^ : Pierre a parlé par Agathon : Léon nous présidoit » à Chalcédoine, « comme le chef préside à ses membres : les saints canons et les lettres de notre saint Père et Conservileur Céleslin nous ont forcés à prononcer celte sentence ^. » C'est celle oh Nestorius fut déposé à Ephèse, dans le troisième concile œcuménique et dans l'action principale pour laquelle il étoit assemblé.
Le ministre a vu toutes ces paroles, môme celles où le concile d'Ephèse a prononcé qu'il « étoit contraint (k déposer l'hérétique) par les saints canons et par les lettres » émanées canoniquement de la chaire de saint Pierre. Que demandons-nous davantage aux Grecs, et de quoi les accusons-nous, sinon d'avoir renoncé au sentiment oti nous
1 Inst. past., n. 32 ; Réponse, tom. II, liv. IV, chap. ii, n. 6, etc. —
Epist. Cotic. Chalccd, ad Léon. — ^ Conc. Epites., act. i.
étions tous dans les premiers conciles généraux, que cons tamment nous avons tenus ensemble?
Voilà ce que je disois, ce que votre ministre a vu et cité : écoulez ce qu'il y répond. Lisez seulement le titre qui est à la marge, vous y trouverez ces mois : « Primauté de saint Pierre reconnue; » et dans le corps du discours : a Les Grecs reconnoissent la primauté de saint Pierre*. »
Mais peut-être qu'en reconnoissant « la primauté de saint Pierre, » qui ne peut venir que de Jésus-Christ, ils ne reconnoissoienl pas également qu'elle eûl passé à ses successeurs, évoques de Rome. Lisez encore dans le livre de votre ministre, à la marge: u Sentiment des Grecs; » et dans le corps ces paroles : « Que M. de Meaux n'allègue pas les acclamations des Grecs au concile de Chalcédoine, en faveur de saint Pierre et de Léon le Grand : les Grecs ne contesloient pas à saint Pierre sa primalie, ni à l'évesque de Rome le premier rang dans les conciles où il esloit présent 2. » Ne nous arrêtons pas à ce qu'il voudroit insinuer sur la présence du pape. Il n'éloit présent que par ses légats ni à Ephèse ni à Chalcédoine, oii le concile disoit qu'il présidoit « comme chef» aux évoques qui étoient « ses membres, » et qu'il était a contraint par ses lettres » à prononcer la sentence. Mais enfin il est donc certain, de l'aveu de votre ministre, que les Grecs reconnoissoient dans le pa[:e une primauté venue de saint Pierre, et par conséquent d'inslitulion divine. Si donc ils ont changé de ton et n'ont plus voulu la reconnoîlre dans la suite, j'ai eu raison de leur reprocher que c'est eux qui ont innové, et qui ont laissé tomber une institution qu'ils reconnoissoient auparavant, non-seulement comme ecclésiastique, mais encore comme divine et venue de Jésus-Christ même.
Mais allons encore plus avanl, et voyons à quoi le mi-
« Tom, II, n. G, p. 50^. — 2 Tom. II, n. 7, p. 563.
nislre veut réduire la foi des Grecs. C'est qu'en leur faisant avouer la primauté divine de saint Pierre et de ses successeurs, ils nient « seulement qu'on doive leur eslre soumis ou communier avec les évesques romains pour cslre l'Eglise * ; » et un peu après : « Ils ont toujours soutenu (les Grecs) que cette primauté de saint Pierre n'emporte ni soumission de la part des apostres à saint Pierre, ni obéissance de la part des évesques au pape : et les actes des conciles, les registres publics de l'Eglise (ce sont ici mes paroles qu'il rapporte) en font foi ^. » Il devoit donc réfuter ou nier du moins ce que j'ai tiré de ces registres et de la propre sentence que le concile d'Ephèse a prononcée contre Nestorius : « Contraint par les saints canons et par les lettres de saint Célestin. » 11 n'a pu ni osé nier que ces paroles ne se lisent effectivement dans ces registres authentiques de l'Eglise, que les Grecs ont dressés conjointement avec nous. Il y avoit donc, de l'aveu commun de l'Orient et de l'Occident unis alors et assemblés dans un concile général pour condamner l'hérésie de Nestorius; il y avoit, dis-je, dans les lettres du pape quelque chose qui, joint aux canons, contraint les esprits; c'est à-dire manifestement quelque chose qui a force et autorité dans les jugements de la foi que rendent les plus grands conciles ; et il ne reste plus de ressource à votre ministre qu'en disant que cette contrainte canonique n'imposoit ni différence ni soumission à ceux qui la reconnoissoient.
Mais le ministre produit encore « les séparations fréquentes des deux patriarchats (d'Orient et d'Occident),, pour prouver que les Grecs ne croyoient pas que la primauté de saint Pierre et de sa chaire fust si nécessaire qu'on y doive communier pour eslre l'Eglise ^ : » de sorte
1 Tom. II, n. 6, p. 502. -- * Ibid., n. 7, p. 563. — » Tom. II, cap. ii, n. 1, p. 5G3
qu'il faudroil croire, si l'on ajouloit foi à son discours, que les Grecs ne vouloient pas croire qu'il fallût, pour a estre l'Eglise, » demeurer dans un état qu'eux-mêmes ils reconnoissoient établis par Jésus-Christ, et qu'on pouvoil renoncera ses institutions : absurdité si visible qu'elle tombe par elle-même en la récitant.
Il ne faut donc pas tirer avantage des séparations des Grecs, puisque s'ils se sont quelquefois séparés^ ils sont aussi retournés à leur devoir, et ne se sont jamais rendus plus évidemment condamnables que lorsqu'ils ont semblé vouloir oublier à jamais l'état oti ilsétoient avec nous, et changer par un fait certain et positif la doctrine perpétuelle dans laquelle leurs pères avoient été élevés jusqu'au jour de leur rupture.
Voilà où votre minisire a réduit les Grecs, et c'est sur ce fondement qu'il leur accorde sans peine «la succession apostolique et la présence miraculeuse de Jésus-Christ, si elle est promise aux pasteurs qui ont pris la place des^ aposlres*. » A la bonne heure; ils ont pris la place des apôtres, et n'en ont point interrompu la succession : votre ministre le veut lui-même ainsi. Commencez donc par avouer que cette succession leur étoit nécessaire, et laissez là vos églises à qui elle manque si visiblement.
Quand donc en expliquant la promesse : « Je suis avecvous, » j'ai dit que saint Pierre y étoit compris avec la prérogative de sa primauté 2, le minisire ne devoit pas dire que « cette lumière ne sort pas de l'oracle ni de la promesse de Jésus-Christ, mais de l'esprit subtil de M. de Meaux ^, » puisqu'il fait lui-même convenir les Grecs de la primauté divine de saint Pierre passée à ses successeurs et si certaine d'ailleurs, que ses plus grands adversaires ne peuven' la désavouer.
1 Tom. 11, cap. it, n. 7, p. 5G3. — » I. lust. past., n. 32. — » I [nsl^ past., n. 5, p. 81.
iS6 SECONDE INSTRUCTION PASTORALE
Je n'ai donc rien pris dans mon esprit, et je n'ai fait qu'expliquer l'Evangile par l'Evangile, et une vérité par une autre qui n'est pas moins assurée; et si vous le permettez, j'ajouterai, mes chers Frères, ce seul mot, que des deux causes principales que les Grecs allèguent pour sauver leur rupture avec Rome, la première étant la pro-? cession du Saint-Esprit, et la seconde la primauté de saint Pierre passée à ses successeurs ; dans la première, vous êtes des nôtres par votre propre Confession de foi, puisqu'elle porte en termes formels que « le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils * ; » et pour la seconde qui regarde la primauté de saint Pierre, votre ministre vous vient d'avouer non-seulement qu'on la trouve dans les registres publics des conciles œcuméniques, mais encore que les Grecs en étoient d'accord. Il sait bien en sa conscience que je pourrois soutenir cet aveu des Grecs par cent actes aussi positifs que ceux qu'on a rapportés : mais je me suis renfermé exprès dans ceux qui sont avoués par votre ministre. Pourquoi donc en appeler sans cesse aux Grecs, si ce c'est pour vous détourner du vrai état de la question par des faits où il se trouve après tout, sans consulter autre chose que l'Evangile et l'aveu de votre ministre, que la vérité est pour nous?
REMARQUES