IX. Le sang et les esprits
Il y a une liqueur qui arrose tout le corps, et qu'on appdle sang.
Cette liqueur est mêlée dans toute sa masse de beaucoup d'autres liqueurs, telles que sont la bile et les sérosités (1). Celle qui est rouge, qu'on voit à la fin se figer dans une palette, et qui en occupe le fond, est celle qu'on appelle proprement le sang (2).
C'est par cette liqueur que la chaleur se répand et s'entre-
(1) Le sang n*cst pas mêlé dans tonte sa niasse d*antres liqueurs telles que la bile, etc. Le sang est un liquide bomogèoe dans toutes ses parties, suifant qu*on le prend dans le système artériel ou le système veineux. Mais, en traversant les glandes, quelques-aiies de ces parties sont éliminéet , d'autns servort à former des pndoito nouveaux ; tels la bile, U lait, ete.
tient. Cest d'elle que se nourrissent toutes les parties ; et si ranimai ne se réi>arait continudlement par cette nourriture^ il périrait.
Cest un grand secret dans la nature , de savoir comment le sang s'échauffe dans le cœur (1).
Et d'abord , on peut penser que le cœur étant extrêmement chaud, le sang s'y échauffe et s'y dilate, comme l'eau dans un vaisseau déjà échauffé.
Et si la chaleur du cœur, qu'on ne trouve guère plus grande que celle des autres parties, ne suffît pas pour cela, on y peut ajouter deux choses : l'une, que le sang soit composé, ou en son tout, ou en partie, d'une matière de la nature de Celles qui s'échauffent par le mouvement. Et déjà on le voit fort mêlé de bile, matière si aisée à échauffer ; et peut-être que le sang même , dans sa propre substance, tient de cette qualité. De sorte qu'étant comme il est continuellement battu, premièrement par le cœur, et ensuite par les artères, il vient à un degré de chaleur considérable.
L'autre chose qu'on peut dire, est qu'il se fait dans le cœur une fermentation du sang.
On appelle fermentation lorsqu'une matière s'enfle par une espèce de bouillonnement, c'estrà-dire , par la dilatation de ses parties intérieures. Ce bouillonnement se fait par le mélange d'une autre matière qui se répand et s'insinue entre les parties de celle qui est feanentée, et qui , les poussant du dedans au dehors , leur donne une plus grande circonférence. C'est ainsi que le levain enfle la pâte.
On peut donc penser que le cœur mêle dans le sang une matière quelle qu'elle soit, capable de le fermenter (2), ou même,
(1) ToQt ce chapitre rar le sang et les esprits est une suite d'erreurs qae les progrès de la science moderne, physiologique, clinique et physique ont rectiOées.On sait maintenant comment le sang s'échauffe , nous Tavons dit dans une autre note; ce n*est pas par la chaleur du coeur, ni par le mouvement qu*U y subit, ni par la présence d'aucune matière facile à échauffer ou fermentescihle ; mais ci*est dans le* poumon qu'est le foyer de toute la chaleur animale. Elle s'y produit par la combustion d'une porUon do eharbOD contenu dans le sang par l'oxygène de Tair. (Test cette combustion qui transforme le sang veineux en sang artériel, et le rend apte A fournir à tontes les sécrétions, i suflOre à la nutrition de tous les organes, et à Pentretien de la vie.
(S) FêrwunUr^ dans ce sens, ne doit pas se dhre; e!*est un verbe neutre, fui M «MBptfflo pas la sigiiiflcatlOB activa que Bossuet lui donne ici.
tans chercher plus loin , qu'après que l'artère a reçu le sang que le cœur y pousse , quelque partie restée dans le cœur sert de ferment au nouveau sang que la veine y décharge aussitôt après, comme un peu de vieille pâte aigrie fermente et enfle la noa-
Soit donc qu'une de ces causes suffise, soit qu'il faille les joindre toutes ensemble , ou que la nature ait encore quelque autre seoret Inconnu aux hommes , il est certain que le sang s'échauffe beaucoup dans le cœur, et que cette chaleur entretient la vie.
Cor d'un sang refroidi, il ne s'engendre plus d'esprits ; ainsi le mouvement cesse, et l'animal meurt.
Le sang doit avoir une certaine consistance médiocre, et quand il est trop subtil ou trop épais, il en arrive divers maux à tout le corps.
Il bouillonne quelquefois extraordinairement, et souvent il s'épaissit avec excès ; ce qui lui doit arriver par le mélange de quelque liqueur.
Et il ne faut pas croire que cette liqueur qui peut ou épaissir tout le sang, ou le faire bouillonner, soit toujours en grande quantité. L'expérience faisant voir combien peu il faut de levain pour enfler beaucoup de pâte, et que souvent une seule goutte d'une certaine liqueur agite et fait bouillir une quantité beaucoup plus grande d'une autre.
C'est par là qu'une goutte de venin, entrée dans le sang, en fige toute la masse, et nous cause une mort certaine. Et on peut croire de même, qu'une goutte de liqueur d'une autre nature fera bouillonner tout le sang. Ainsi ce n'est pas toujours la trop grande quantité de sang , mais c'est souvent son bouillonnement qui le fait sortir des veines, et qui cause le saignement de nez, ou les autres accidents semblables , qu'on ne guérit pas toujours en tirant du sang , mais en trouvant ce qui est capable de le rafraîchir et de le CHlmer.
Nous avons déjà dit du sang, qu'il a un cours perpétuel du cœur dans les artères, des artères dans les veines , et des veines encore dans le cœur, d'où il est jeté de nouveau dans les artères ; et toujours de même tant que l'animal est vivant.
Ainsi c'est le même sang qui est dans les artères et dans les veines, avec cette différence, que le sang artériel sortant immédiatement du cœur, doit être plus chaud, plus subtil et plus vif; au lieu que celui des veines est plus tempéré et plus épais. Il ne laisse
pas d'avoir sa chaleur, mais plus modérée ; et se figerait tout à fait y s'il croupissait dans les yeines , et ne venait bientôt se réchauffer dans le cœur.
Le sang artériel a encore cela de particulier, que quand l'artère est piquée , on le voit saillir comme par bouUlons , et à diverses reprises, ce qui est causé par le battement de l'artère.
Toutes les humeurs, comme la bile , la lymphe ou sérosité, coulent avec le sang dans les mêmes vaisseaux, et en sont aussi séparées en certaines parties du corps, ainsi qu'il a été dit. Ces humeurs sont de difierentes qualités, par leur propre nature, selon qu'elles sont diversement préparées, et pour ainsi dire criblées. C'est de cette masse commune que sont empreintes (1) et formées la salive, les urines, les sueurs, les eaux contenues dans les vaisseaux lymphatiques qu'on trouve auprès des veines : celles qui remplissent les glandes de l'estomac, par exemple , qui servent tant à la digestion ; ces larmes enfin que la nature fournit à certains tuyaux auprès des yeux, pour les humecter.
Les esprits sont la partie la plus vive et la plus agitée du sang, et mettent en action toutes les parties.