‹ De la connaissance de Dieu et de soi-méme (volume 2)Chapitre 23 sur 29 · VI. Extrême difiérence de lliooiiDe et de la bêle · texte numérisé non relu

VI. Extrême difiérence de lliooiiDe et de la bêle

Cependant, sur ces légères ressemblances, ks hommes se comparent aux animaux. Vis leur voient un corps comme à eux, et des mouvements corporels semblables aux leurs. Ils sont d'ailleurs attachés à leurs sens, et par leurs sens à kurs corps. Tout ce qui n'est point corps, leur paraît un rien; ils oublient leur dignité, et contents de ce qu'ils ont de commun avec les bétes, ils mènent aussi une vie toute bestiak.

C'est une chose étrange, qu'ils aient besoin d'être réveillés sur cela. L'homme, animal superbe, qui veut s'attribuer à luinmême tout ce qu'il connaît d'excellent, et qui ne veut rien céder à son semblable, fait des efforts pour trouver que les bêtes le valent bien, ou qu'il y a peu de différence entre lui et elles.

Une si étrange dépravation, qui nous fait voir d'un côté combien notre orgueil nous enfle, et de l'autre, combien notre sensualité nous ravilit, ne peut être corrigée que par une sérieuse considération des avantages de notre nature. Voici donc ce qu'elle a de grande et dont nous ne voyons dans les animaux aucune apparence«

La natu|« humaine connaît Dieu ; et voilà déja> par ce seul mot, les animaux au-dessous d'elle jusques àFinfini. Car qui serait assez insensé pour dire qu'ils aient seulement le moindre soupçon de celte excellente nature, qui a fait toutes les autres, ou que cette connaissance ne fasse pas la plus grande de toutes les différences?

La nature humaine, en connaissant Dieu, a Tidée du hien et du vrai, d'une sagesse infinie, d'une puissance absolue, d'une droiture infaillible, en un mot dé la perfection.

La nature humaine connaît l'immutabilité et l'éternité , et sait que ce qui est toujours, et ce qui est toujours de même, doit précéder tout ce qui change ; et qu'en comparaison de ce qui est toujours, ce qui change ne mérite pas qu'on le compte parmi les êtres.

La nature humaine connaît des vérités étemelles, et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change, puisque son génie est de rappeler tous les changements à des règles immuables.

Car elle sait que tous les changements qui se voient dans l'univers se font avec mesure, et par des proportions cachées, en sorte qu'à prendre l'ouvrage dans son tout, on n'y peut rien trouver d'irrégulier.

C'est là qu'elle aperçoit l'ordre du monde, la beauté incomparable des astres, la régularité de leurs mouvements, les grands effets du cours du soleil, qui ramène les saisons, et donne à la terre tant de différentes parures. Notre raison se promène par tous les ouvrages de Dieu, où voyant, et dans le détail et dans le tout, une sagesse d'un côté si éclatante, et de l'autre si profonde et si cachée , elle est ravie et se perd dans cette contemplation.

Alors s'apparaît (1) à elle la belle et véritable idée d'uqe vie hors de cette vie, d'une vie qui se passe toute dans la contemplation de la vérité; et elle voit que la vérité, étemelle par elle-même, doit mesurer une telle vie par l'éternité qui lui est propre.

La nature humaine connaît que le hasard n'est qu'un nom inventé par l'ignorance, et qu'U n'y en a point dans le monde (2).

(!) Forme tombée en désuétude, mais usitée au xvii^ siècle, et qu*on trouve par exemple, dans Port-Royal : Dieu s'apparut à Moïse, et dans d*Ablancourt : une statue t*apparaU toutes les nuits. (V. le DieL de Trévoux au mot Àpparatlre.)

(S) Hasard ne peut signifier que Tune de ces deux choses : ou un con* cours de causes qui nous échappent; et alors, en effet, ce n'est qu*un nom inventé par rij^norance, pour désigner Vinconuu; ou Tabscuce de toute

Car efle sait <|iie la laîsoo i^aliaiidoiiiie le moins qa'dle peut au hasard, et que plus fl y a de TÛBoa dans une entrepiise, on dans un ouTTage , moias fl y a de hasaid ; de sorte qa'où préside une raison infinie, le hasard ne peut y aToir heu.

La nature humaine eonnah que œ Dieu qui préside à tous les corps, et qui ks meut à sa Tokmté , ne peut pas être un corps : autr^nent fl serait chai^eant, mobfle, altéraUe, et ne serait point la raison étemelle et immuable par qui tout est fait.

La nature humaine connaît la force de la raison, et comment une chose doit suirre d'une antre. EOe aperçoit en dle-mème cette force inTindbie de la raison. EDe connaît les r^es certaines par lesqueDes fl faut qu'elle arrai^ toutes ses pensées. Elle ¥oit dans tout bon raisonnement une lumière étemelle de mérité, et Yoit, dans la swte endiainée de mérités, que dans le fond fl n'y en a qu'une seule, où toutes les antres sont c(»i[nises (1).

EUe voit que la Térité, qui est une, ne demande naturellement qu'une seule pensée pour la bien entendre ; et dans la multiplicité des pensées ^eUe sent naître en dle-mème, die sent aussi qu'elle n'est qu'un 1^^ écoulement de cdui qui, comprenant toute 'vérité dans une seule poisée, pense aussi étemdlement la même chose.

Ainsi elle connaît qu'elle est une image et une étincdle de cette raison première, qu'elle doit s'y conformer et vivre pour elle.

Pour imiter la simplicité de celui qui p^ose toujours la même chose, elle voit qu'elle doit réduire toutes ses pensées à une seule, qui est celle de servir fidèlement ce Dieu, dont elle est l'image.

Mais en même temps eUe voit qu'elle doit aimer, pour l'amour de lui, tout ce qu'elle trouve honoré de cette divine ressemblance, c'est^-dire tous les hommes.

Là elle découvre les r^les de la justice, de la bienséance, de la société, ou pour mieux parier, de la fraternité humaine, et sait que, 81 dans tout le monde, parce qu'A est fait par raison, rien ne se fait que de convenable, elle, qui entend la raison, doit bien plus se gouvemer par les lois de la convenance.

Elle sait que qui s'éloigne volontairement de ces lois, est digne d'être réprimé, et châtié par leur autorité toute-puissante, et que qui fait du mal en doit soufirir.

cause, et le hasard ainsi entenda est noe négation absolument contradio» toire , puisque c*est une des lois de Tentendement de ne concevoir aucun phénomène sans cause.

(1] Y. cMcssus eh. lY, art. 5.

tM DE LA connaissance:

Elle sait que le cbitiment répare Tordre du monde blessé pu l'injustice, et qa'one acttoa îi;|aste, qui n'est point icparéc par t'amendenient, ne le peut èlre que par le supplice (1 ).

Elle voit doiK que tout est juste dans le monde, et par conséquent que loat y est beau, parce qu'il n'y a rien de phis beau que là justice.

Par ces règles, die connaît que l'état de cette vie, où il y a tant de maui et de i^sordres , doit être un état pénal (2), auquel doit succéder un aube état, où la vertu soit toujours arec le bonheur, et où le «ice soit toujours avec la sooiTrance.

Elle connaît duic, par des principes certains, ce que c'est que châtiment et récompoise ; et Toit cHoment elle doit s'en servir pour les autres, et en pnrfiler pour elle-même.

C'est EUT c^ qu'elle fonde les sociétés et ks r^bUque3,et qu'elle réprime l'iiihumanité et la barbarie.

Dire que les animaux aient le moindre soupçon de toutes ces choses , c'est s'aveugler volontairement , et remncer au bon sens.

Après cela, conclnons qne l'homme qui se compare aux anjmaui , ou les animaux à lui , s'est tout à fait oublié, et ne peul tomber dans cette erreur, que par le peu de soin qu'il prend de cultiver en luMnème ce qui raisonne et qui entmd,

VU. L«s aaimiox nlnventent liea.

Qui Terra seulement que les animaux n'ont rien inventé de TUHiveau depuis l'origine du monde, el qui con^dérera d'ailleurs tantd'mvenlions, tant d'arts et tant de madiines, par lesquelles la nature humaine a chai^ la face de la terre, verra aisément par là combien i) y a de grossièreté d'un côté, et combien de géuie de l'autre.

Ke doit-on pas être étonné que ces animuu , à qui on veut attribuer tant de ruses, n'aient encore rien inventé; pas une arme pour se défendre, pas un 5%nal pour se rallier et s'entendre contre les hommes, qui les font tomber dans tant de [Méges? S'ils pensent,

DE MEC ET DE SÛI-llÈME. 191

sTîls nisoDiient, s^îls Kflédiîssait, coaunent ne $Mit-tts pas cncon" convenus entre eux du moindre signe? Les souixls et les muels trouireni rm^eofion de se parier par leurs dc«gts. Les plus stupides le font panni les hûoûnes; et si on tùH que les animaux en sont incapables, on peut voir ocmbien ils sont au-dessous du dernier degré de stupidité, et que ce n'est pas connaître la raison, que de leur en donner la moindre étinceile. ^

Quand on entend dire à Montaigne qu*il y a phis de diflërence de tel homme à td homme, que de td homme à telle bète, on a pitié d'un si bd esprit ; soit qu'il dise sérieusement une chose si ridicule, soit qu'il raille sur une matière qui d'elle-même est si sérieuse (1).

Y a-t-Ù un homme si stupide qui n'invente du moins quelque signe pour se faire entendre? Y a-t-il une bète si rusée qui ait jamais rien trouvé? Et qui ne sait que la moindre des inventions est d'un ordre supérieur à tout ce qui ne fait que suivre ?

Et à propos du raisonnement qui compare les hommes stupides avec les animaux, il y a deux choses à remarquer : l'une, que les hommes les plus stupides ont des choses d'un ordre supérieur au plus parCsùt des animaux : l'autre, que tous les hommes étant sans contestation de même nature, la perfection de l'àmc humaine doit être considérée dans toute la capacité où l'espèce se peut étendre; et qu'au contraire, ce qu'on ne voit dans aucun des animaux, n'a son principe ni dans aucune des espèces, ni dans tout le genre.

Et parce que la marque la plus convaincante que les animaux sont poussés par une aveugle impétuosité, est l'uniformité do leurs actions : entrons dans cette matière , et recherchons les causes profondes qui ont introduit une telle variété dans la vie humaine.

VIII. De la première cause des inventions et de la variété de la vie

humaine, qui est la réflexion.

Représentons-nous donc que les corps vont naturellement un même train, selon les dispositions où on les a mis.

(1^ Montaigne, dans le passage dont il s'agit {EttaiM, 1. 1, ch. 4t)^ ne fait que rappeler une phrase de Plutarque : « Plutarque dict en quelque llei| quMl ne treuve point si grande distance do beste a beste comnie 11 troiivt d'homme a homme. » — V. Plutarque, Qitelu bélu «»««mI dt l« ftiMI». cb. 23, vers la fin.

Ainsi y tant que notre corps demeure dans la même di^[K>sition5 ses mouvements vont toujours de même.

11 en faut dire autant des sensations, qui, comme nous avons dit, sont attachées nécessairement aux dispositions des organes corporels.

Car, encore que nous ayons vu que nos sensations demandent nécessairement un principe distingué du corps, c'est-àrdire, une âme, nous avons vu en même temps que cette âme, en tant qu'elle sent, est assujettie au corps, en sorte que les sensations en suivent le mouvement.

Jamais donc nous n'inventerons rien par les sensations, qui vont toujours à la suite des mouvements corporels, et ne sortent jamais de cette ligne.

Et ce qu'on dit des sensations se doit dire des imaginations, qui ne sont que des sensations continuées.

Ainsi, quand on attribue les inventions à l'imagination, c'est en tant qu'il s'y mêle des réflexions et du raisonnement, conmie nous verrons tout à l'heure. Mais, de soi, l'imagination ne produirait rien, puisqu'elle n*ajoute rien aux sensations, que la durée (1).

n en est de même de ces appétits ou aversions naturelles que nous appelons passions. Car elles suivent les sensations, et suivent principalement le plaisir et la douleur.

Si donc nous n'avions qu'un corps et des sensations, ou ce qui les suit, nous n'aurions rien d'inventif; mais deux choses font naître les inventions ,4^ nos réflexions; ^ notre liberté.

Car au-dessus des sensations, des imaginations, et des appétits naturels, il commence à s'élever en nous ce qui s'appelle réflexion ; c'est-à-dire, que nous remarquons nos sensations, nous les comparons avec leurs objets, nous recherchons les causes de ce qui se fait en nous et hors de nous; en un mot, nous entendons et nous raisonnons, c'est-à-dire, que nous connaissons la vérité, et que d'une vérité nous allons à l'autre.

De là donc nous commençons à nous élever au-dessus des dispositions corporelles; et il faut ici remarquer que dès que dans ce chemin nous avons fait un premier pas, nos progrès n'ont plus de bornes. Car le propre des réflexions , c'est de s'élever les unes sur les autres; de sorte qu'on réfléchit sur ses réflexions jusques h rinflni.

(1) Cf. cil. I, an. 5.

Au Teste, quand nous parions de ces Tetoors sur nonsHonètnes^ il n'est plus besoin tfayertir que ce retour ne se fait pas à la manière de celui des corps. Réfléchir n'est pas exercer un mouvement circulaire; autrement, tout corps qui tourne s'entendrait lui-même, et son mouvement. Réfléchir, c'est recevoir au-dessus des mouvements corpords, et au-dessus même des sensations, une lumière qui nous rend capables de chercher la vérité jusque dans sa source.

Cest pourquoi, en passant, ceux-là s'abusent, qui voulant donner aux bétes du raisonnement, croient pouvoir le renfermer dans de certaines bornes. Car, au contraire, une réflexion en attire une autre; et la nature des am'maux pourra s'élever à tous (1), dès qu'elle pourra sortir de la ligne droite.

Cest ainsi que d'observations en observations les inventions humaines se sont perfectionnées. L'homme, attentif à la vérité, a connu ce qui était propre ou mal propre à ses desseins, et s'est trouvé l'imagination remplie, par les sensations, d'une infinité d'images. Par cette force qu'il a de réfléchir, il les a assemblées , il les a disjointes; il s'est en cette manière formé des desseins ; il a cherché des matières propres à l'exécution. 11 a vu qu'en fondant le bas il pouvait élever le haut. Il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure naturelle. En étudiant la nature, il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes. Il s'est fait des instruments; il s'est fait des armes; il a élevé les eaux qu'il ne pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient : il a changé toute la face de la terre; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : ce qu'il n'a pas pu atteindre , de si loin qu'il a pu l'apercevoir, il l'a tourné à son usage. Ainsi les astres le dirigent dans ses navigations, et dans ses voyages. Ils lui marquent les saisons et les heures. Après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé ; il cherche , et il trouve encore , afln qu'il connaisse qu'il peut trouver jusques à l'infini , et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.

Qu'on me montre maintenant que les animaux aient ajouté quelque chose, depuis l'origine du monde, à ce que la nature leur avait

(1) A tous les raisonnements. — De la ligne droiU est ici une expression un peu vague, par laquelle il faut entendre de Im ligne, de la voie qu^eUe suit ordinairemeni.

donné. J'y reconnaîtrai de la réflexion et de l'invention. Que s'ils vont toujours un même train, comme les eaux et comme les arbres, c'est folie de leur donner un principe, dont on ne voit parmi eux aucun cflet.

Et il faut ici remarquer que les animaux, à qui nous voyons faire les ouvrages les plus industrieux, ne sont pas ceux où i[*ailleurs nous nous imaginons le plus d'esprit. Ce que nous voyons de plus ingénieux parmi les animaux, sont les réservoirs des fourmis, si l'observation en est véritable; les toiles des araignées, et les filets qu'elles tendent aux mouches; les rayons de miel des abeilles; la coque des vers à soie; les coquilles des limaçons et des autres animaux semblables , dont la bave forme autour d'eux des bAtiments si ornés, et d'une architecture si bien entendue. Et toutefois ces animaux n'ont d'ailleurs aucune marque d'esprit, et ce serait une erreur de les estimer plus ingénieux que les autres, puisqu'on voit que leurs ouvrîmes ont en effet tant d'esprit, qu'ils les passent, et doivent sortir d'un principe supérieur.

Aussi la raison nous persuade que ce que les animaux font de plus industrieux, se fait de la même sorte que les fleurs, les arbres, et les animaux eux-mêmes, c'est-à-dire, avec art du côté de Dieu, et sans art qui réside en eux.

IX. Seconde cause des inventions, et de la variété de la vie hamaine,

la liberté. '

Mais du principe de réflexion qui agit en nous, naît une seconde chose ; c'est la liberté, nouveau principe d'invention et de variété parmi les hommes. Car l'âme , élevée par la léflexion au-dessus du corps et au-dessus des objets, n'est point entraînée par leurs impressions, et demeure libre et maîtresse des objets, et d'ellemême. Ainsi elle s'attache à ce qui lui plaît, et considère ce qu'elle veut, pour s'en servir selon les fins qu'elle se propose.

Cette liberté va si loin, que l'âme s'y abandonnant, sort quelquefois des limites que la raison lui prescrit; et ainsi, parmi les mouvements qui diversifient en tant de manières la vie humaine , il faut compter les égarements et les fautes.

De là sont nées mille inventions. Les lois, les instructions, les récompenses, les châtiments, et les autres moyens qu'on a inven té pour contenir ou pour redresser la liberté égarée.

Les animaux ne s'égarent pas en cette sorte : c'est poi^rquoi nos

ne les blâme jamais. On les frappe bien de nouireau, par la même raison qui fait qu'on retouche souvent à la corde qu'on veut monter sur un certain ton. Mais les blâmer^ ou se fâcher contre eux, c'est comme quand, de colère, on rompt sa plume qui ne marque pas, ou qu'on jette à terre un couteau qui refuse de couper.

Ainsi la nature humaine a une étendue en bien et en mal, qu'on ne trouve point dans la nature animale ; et c'est pourquoi les passions, dans les animaux, ont un effet plus simple et plus certain. Car les nôtres se compliquent par nos réflexions, et s'embarrassent mutuellement. Trop de vues, par exemple, mêleront la crainte avec la colère, ou la tristesse avec la joie. Mais comme les animaux, qui n'ont point de réflexion, n'ont que les objets naturels, leurs mouvements sont moins détournés.

Joint que l'âme, par sa liberté , est capable de s'opposer aux passions avec une telle force, qu'elle en empêche l'effet. Ce qui étant une marque de raison dans l'homme, le contraire est une marque que les animaux n'ont point de raison.

Car partout où la passion domine sans résistance , le corps et ses mouvements y font et y peuvent tout; et ainsi la raison n'y peut pas être.

Mais le grand pouvoir de la volonté sur le corps consiste dans ce prodigieux effet que nous avons remarqué (1), que l'homme est tellement maître de son corps , qu'il peut même le sacrifier à un plus grand bien qu'il se propose. Se jeter au milieu des coups, et s'enfoncer dans les traits par une impétuosité aveugle, comme il arrive aux animaux , ne marque rien au-dessus du corps : car un verre se brise bien en tombant d'en haut de son propre poids. Mais se déterminer à mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps, qui s'oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps; et parmi tous les animaux, l'homme est le seul oii se trouve ce principe.

La pensée d'Aristote est belle ici, que l'homme seul a la raison, parce que seul il peut vaincre et la nature et la coutume (2).

(1) V. ci-dessus ch. IV, art. 1i.

(2) a Les autres animaux, dans leur manière de vivre, suivent Rurtout la nature; quelques-uns aussi la coutume; mais Thomme se guide par la raison dont, 8eul,ii est doué.... et fait par raison beaucoup de choses contraires à la nature et à la coutume, lorsqu'il croit que cela vaut mieux ainsi. » (Aiislole, Politiques I. VII, cb. 13.)

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