XIII. Les trois opérations de l'esprit
Dans une proposition , c'est autre chose d'entendre les termes dont elle est composée , autre chose de les assembler ou de les disjoindre : par exemple dans ces deux propositions : Dieu est étemel ; l'homme n'est pas étemel , c'est autre chose d'entendre ces termes, Dieu, homme, étemel; autre chose de les assembler, ou de les disjoindre en disant : Dieu est étemel, ou, l'homme n'est pas étemel.
Entendre les termes : par exemple, entendre que Dieu veut dire la première cause, qu'homme yeut dire animal raisonnable, qu'éternel veut dire qui n'a ni commencement ni fin; c'est ce qui s'appelle conception, simple appréhension, et c'est la première opération de l'esprit (1).
Elle ne se fait peut-être jamais toute seule, et c'est ce qui fait dire à quelques-uns qu'elle n'est pas. Mais ils ne prennent pas garde qu'entendre les termes, est chose qui précède naturellement les assembler; autrement on ne sait ce qu'on assemble.
Assembler ou disjoindre les termes , c'est en assurer un de l'autre, ou en nier un de l'autre, en disant: Dieu est étemel; l'homme n'est pas étemel. C'est ce qui s'appelle proposition ou jugement, qui consiste à affirmer ou nier; et c'est la seconde opération de l'esprit.
A cette opération appartient encore de suspendre son jugement quand la chose ne paraît pas claire; et c'est ce qui s'appelle douter.
Que si nous nous servons d'une chose claire pour en rechercher une obscure , cela s'appelle raisonner ; et c'est la troisième opération de l'esprit.
Raisonner, c'est prouver une chose par une autre. Par exemple, prouver une proposition d'Euclide par une autre ; prouver que
entendre^ juger et raitowMr, une quatrième opératioD, ordonner, qui constitue la méthode. .•
(1) Ceci est Tordre logique des opérations. Dans cet ordre, Tidée, élément du jugement , lui est antérieure. Hais eo fait, le Jugement préfcédo la conception ; car dans toute perception concrète , il y a un jugement implicite ; et nous percevons les corps étendus , nous avons conscience de l'âme intelligente, avant de former les idées abstraites d*àme, de corps^ d'intelligence et d'c^ndue,
Dieu hait le péché, parce qu'il est saint; ou qu'il ne change jamais de résolution, parce qu'il est éternel et immuable dans tout ce qu'il est.
Toutes les fois que nous trouvons dans le discours ces particules, parce que, car f puisque y donc, et les autres qu'on nomme causales, c'est la marque indubitable du raisonnement (1).
Mais sa construction naturelle, et celle qui découvre toute sa force, est d'arranger trois propositions, dont la dernière suive des deux autres. Par exemple , pour réduire en forme les deux raisonnements que nous venons de proposer sur Dieu , il faut dire ainsi :
Ce qui est saint hait le péché ;
Dieu est saint ;
Donc Dieu hait le péché.
Ce gui est étemel et immuable dans tout ce qu'il est, ne change jamais ses résolutions; Dieu est étemel et immuable dans tout ce qu^il est; Donc Dieu ne change jamais ses résolutions.
Nous entendons naturellement que si les deux premières propositions , qu'on appelle majeure et mineure, sont bien prouvées, la troisième, qu'on appelle conclusion ou conséquence, est indubitable.
Nous ne nous astreignons guère à construire le raisonnement de cette sorte , parce que cela rendrait le discours trop long, et que d'aiUeurs un raisonnement s'entend très-bien sans cela. Car on dit, par exemple, en très-peu de mots : Dieu, qui est 6on, doit être bienfaisant envers les hommes ; et on entend facilement que parce qu'il est bon de sa nature , on doit croire qu'il est bienûiisant envers la nôtre.
9 Un raisonnement est, ou seulement probable, vraisemblable et conjectural, ou certain et démonstratif. Le premier genre de raisonnement se fait en matière douteuse ou particulière et contingente. Le second se fait en matière certaine, imiverselle et nécessaire. Par exemple, j'entreprends de prouver que César est un ennemi de sa patrie, qui a toujours eu le dessein d'en opprimer la liberté, comme il a fait à la fin; et que Brutus, qui l'a tué, n'a
(1) G*eit du moins U mtrqiie indabiubie qa*on • voulu raire on raitob* nement.
jamais eu d'autre dessein que celui de rétablir la forme légitime de la république ; c'est raisonner en matière douteuse, particulière et contingente, et tous les raisonnements que je fais sont du genre conjectural. Et au contraire, quand je prouve que tous les angles au sommet, et les angles alternes sont égaux, et que les trois angles de tout triangle sont égaux à deux droits ; c'est raisonner en matière certaine, universelle et nécessaire. Le raisonnement que je fais est démonstratif, et s'appelle démonstration.
Le fruit de la démonstration est la science. Tout ce qui est démontré ne peut pas être autrement qu'il est démontré. Ainsi toute vérité démontrée est nécessaire, étemelle et immuable. Car en quelque point de l'éternité qu'on suppose un entendement humain, il sera capable de l'entendre. Et comme cet entendement ne la fait pas, mais la suppose, il s'ensuit qu'elle est étemelle, et par là indépendante de tout entendement créé (i).
Il faut soigneusement remarquer qu'il y a des propositions qui s'entendent par elles-mêmes, et dont il ne faut point demander de preuve; par exemple, dans les mathématiques : le tout est plus grand que sa partie. Deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais à quelque étendue qu*on les prolonge. De tout point donné on peut tirer une ligne à un autre point. Et dans la morale : Il faut suivre la raison. L'ordre vaut mieux que la confusion : et autres de cette nature.
De telles propositions sont claires par elles-mêmes, parce que quiconque les considère, et en a entendu les termes , ne peut leur refuser sa croyance.
Ainsi nous n'en cherchons point de preuves; mais nous les faisons servir de preuves aux autres qui sont plus obscures. Par exemple , de ce que l'ordre est meilleur que la confusion , je conclus qu'il n'y a rien de meilleur à l'homme que d'être gouverné selon les lois , et qu'il n'y a rien de pire que l'anarchie , c'est-àdire, de vivre sans gouvernement et sans lois. • Ces propositions claires et intelligibles par elles-mêmes, et dont on se sert pour démontrer la vérité des autres, s'appellent axiomes ou premiers principes. Elles sont d'éternelle vérité, parce qu'ainsi qu'il a été dit, toute vérité certaine en matière universelle, est éternelle; et si les vérités démontrées le sont, à plus forte raison celles qui servent de fondement à la démonstration.
(1) y. ch. lY, art. 5, la prouve de rexislencé de Dieu, tirée de ees vériléf.
Voilà ce qui s'appelle les trois opérations de l'esprit. La première ne juge de rien , et ne discerne pas tant le vrai d'avec le faux, qu'elle prépare la voie au discernement, en démêlant les idées. La seconde commence à juger ; car elle reçoit comme vrai ou faux ce qui est évidemment tel, et n'a pas besoin de discussion. Quand elle ne voit pas clair, elle doute, et laisse la chose à examiner au raisonnement, où se fait le discernement parfait du vrai et du faux.
Xrv. Diverses dispositions de l'entendement.
Mais on peut douter en deux manières. Car on doute premièrement d'une chose, avant que de l'avoir examinée, et on en doute ({uelquefois encore plus, après l'avoir examinée. Le premier doute peut être appelé un simple doute , le second peut être appelé un doute raisonné, qui tient beaucoup du jugement, parce que, tout considéré, on prononce avec connaissance de cause que la chose est douteuse.
Quand par le raisonnement on entend certainement quelque chose, qu'on en comprend les raisons, et qu'on a acquis la facilité de s'en ressouvenir, c'est ce qui s'appelle science. Le contraire s'appelle ignorance.
U y a de la différence entre ignorance et erreur. Errer , c'est croire ce qui n'est pas; ignorer, c'est simplement ne le savoir pas.
Parmi les choses qu'on ne sait pas, il y en a qu'on croit sur le témoignage d'autrui ; c'est ce qui s'appelle foi. Il y en a sur lesquelles on suspend son jugement, et avant et après l'examen; c'est ce qui s'appelle doute. Et quand dans le doute on penche d'un côté plutôt que d'un autre , sans pourtant rien déterminer absolument , cela s'appelle opinion.
Lorsque l'on croit quelque chose sur le témoignage d'autrui, ou c'est Dieu qu'on en croit, et alors c'est la foi divine; ou c'est l'homme, et alors c'est la loi humaine.
La foi divine n'est sujette à aucune erreur, parce qu'elle s'appuie sur le témoignage de Dieu, qui ne peut tromper ni être trompé.
La foi humaine, en certains cas, peut aussi être indubitable, quand ce que les hommes rapportent passe pour constant dans tout le genre humain, sans que personne le contredise; par exemple, qu'il y a une ville nommée Alep, et un fleuve nomme Euj^iratey et une montagne nommée Caucase, et ainsi du reste;
ou quand nous nous sommes très-assurés que ceux qui nous rapportent quelque chose qu'ils ont yu^ n'ont aucune raison de nous tromper; tels que sont, par exemple, les apôtres, qui, dans les maux que leur attirait le témoignage qu'ils rendaient à Jésus- Christ ressuscité , ne pouvaient être portés à le rendre constamment jusqu'à la mort, que par l'amour de la vérité.
Hors de là, ce qui n'est certifié que par les hommes, peut être cru comme plus vraisemblable, mais non pas comme certain.
n en est de même toutes les fois que nous croyons quelque chose par des raisons seulement probables, et non tout à fait convaincantes. Car alors nous n'avons pas la science, mais seulement une opinion, qui encore qu'elle penche d'un certain côté, ainsi qu'il a été dit , n'ose pas s'y appuyer tout à fait, et ce n'est jamais sans quelque crainte.
Ainsi nous avons entendu ce que c'est que science , ignorance, erreur, foi divine et humaine, opinion et doute.