‹ De la connaissance de Dieu et de soi-méme (volume 2)Chapitre 5 sur 29 · XV. Les sciences et les arts · texte numérisé non relu

XV. Les sciences et les arts

Toutes les sciences sont comprises dans la philosophie. Ce mot signifie l'amour de la sagesse, à laquelle l'homme parvient en cultivant son esprit par les sciences.

Parmi les sciences, les unes s'attachent à la seule contemplation de la vérité , et pour cela sont appelées spéculatives : les autres tendent à l'action , et sont appelées pratiques.

Les sciences spéculatives sont la Métaphysique, qui traite des choses les plus générales et les plus immatérielles, comme de l'être en général ; et en particulier, de Dieu et des êtres intellectuels faits à son image : la Physique , qui étudie la nature : la Géométrie , qui démontre l'essence et les propriétés des grandeurs, comme l'Arithmétique celle des nombres : l'Astronomie, qui apprend le cours des astres, et par là le système universel du monde, c'est-à-dire, la disposition de ses principales parties, chose qui peut être aussi rapportée à la Physique.

Les sciences pratiques sont la Logique et la Morale , dont Tune nous enseigne à bien raisonner, et l'autre à bien vouloir.

Des sciences sont nés les arts, qui ont apporté tant d'ornement et tant d'utilité à la vie humaine.

Les arts diffèrent d'avec les sciences, en ce que, premièrement, * ils nous font produire quelque ouvrage sensible; au Ueu que les

sciences exercent seulement , ou règlent les opérations întellectaelles : et secondement^ que les arts travaillent en matière contingente. La Rhétorique s'accommode aux passions et aux affaires présentes : la Grammaire au génie des langues, et à leur usage Tariable : TArchitecture, aux diverses situations : mais les sciences s'occupent d'un objet éternel et invariable, ainsi qu'il a été dit. ' Quelques-uns mettent la Logique et la Morale parmi les arts, parce qu'elles tendent à l'action : mais leur action est purement intellectuelle ; et il semble que ce doit être quelque chose de plus qu'mi art, qui nous apprenne par où le raisonnement et la volonté est droite; chose immuable, et supérieure à tous les changements de la nature et de l'usage.

n est pourtant vrai qu'à prendre le mot d'art pour industrie et pour méthode , on peut dire qu'il y a beaucoup d'art dans les moyens qu'emploient la Logique et la Morale, à nous faire bien raisonner, et bien vivre; joint aussi que, dans l'application, il peut y avoir certains préceptes qui changent selon les apparences (1).

Les principaux arts sont la Grammaire, qui fait parler correctement : la Rhétorique, qui fait parler éloquemment : la Poétique, qui fait parler divinement , et comme si on était inspiré : la Musique, qui , par la juste proportion des tons , donne à la voix une force secrète pour délecter et pour émouvoir : la Médecine et ses dépendances, qui tiennent le corps humain en bon état : l'Arithmétique pratique , qui apprend à calculer sûrement et facilement : rArchitecture , qui donne la commodité et la beauté aux édiûces publics et particuliers , qui orne les villes et les fortifie, qui bâtit des palais au roi et des temples à Dieu : la Mécanique , qui fait jouer les ressorts et transporter aisément les corps pesants, comme les pierres pour élever les édifices , et les eaux pour le plaisir, ou pour la commodité de la vie : la Sculpture et la Peinture, qui, en imitant le naturel, reconnaissent qu'ils (2) demeurent beaucoup au-dessous, et autres semblables.

Ces arts sont appelés libéraux, parce qu'ils sont dignes d'un

I (1) Ud certain nombre d*éditions portent œlon let pertonnet. L*édition de Yersailles dit expressément : telon let appar&ncet; co qui me paratl plus exact. En effet, les préceptes de la Logique et de la Morale changent moins suivant les personnes, que selon la manière dont se présentent les firconstances auxquelles ils s'appliquent ; ce que Bosuset a sans doute vonln dire par let appareneet, (9) Ils se rapporte au mot Àrlt sous-cntonda.

homme libre, à la différence des arts qui ont quelque chose de i scrvile^ que notre langue appelle métiers^ et arts mécaniques, il quoique le nom de mécanique ait une plus noble signification, i lorsqu'il exprime ce bel art qui apprend Tusage des ressorts , et i la construction des machines. Mais les métiers serviles usent i seulement de machines , sans en connaître la force et la construction. I

Les arts règlent les métiers. L'Architecture commande aux ma- i cons. aux menuisiers et aux autres. L'art de manier les chevaux j dirige ceux qui font les mors , les fers, les brides, et les autres choses semblables.

Les arts libéraux et mécaniques sont distingués , en ce que les premiers travaillent de l'esprit plutôt que de la main ; et les autres^ dont le succès dépend de la routine et de l'usage plutôt que de la science^ travaillent plus de la main que de l'esprit.

La Peinture , qui travaille de la main plus que les autres arts libéraux , s'est acquis rang parmi eux , à cause que le dessin, qui est l'âme de la Peinture, est un des plus excellents ouvrages de l'esprit; et que d'ailleurs le peintre , qui imite tout, doit savoir de tout. J'en dis autant de la Sculpture, qui a sur la Peinture l'avantage du relief, comme la Peinture a sur elle celui des couleurs.

Les sciences et les arts font voir combien l'homme est ingénieux et inventif. En pénétrant par les sciences les œuvres de Dieu , et en les ornant par les arts, il se montre vraiment fait à son image , et capable d'entrer , quoique faiblement , dans ses desseins.

Il n'y a donc rien que l'homme doive plus cultiver que son entendement^ qui le rend semblable à son auteur. Il le cultive en le remplissant de bonnes maximes , de jugements droits , et de connaissances utiles.

XVI. Ce que c'est que bien juger ; quels en sont les moyens, et quels

en sont les empêchements.

La vraie perfection de l'entendement est de bien juger.

Juger, c'est prononcer au dedans de soi sur le vrai et sur le faux; et bien juger, c'est y prononcer avec raison et connaissance.

C'est une partie de bien juger que de douter quand il faut. Celui

qui juge certain ce qui est certain^ et douteux ce qui est douteux^ est on bon juge.

Par le bon jugement, on se peut exempter de toute erreur. Car OD évite Terreur non-seulement en embrassant la vérité quand die est claire, mais encore en se retenant quand elle ne l'est pas.

Ainsi kl vraie règle de bien juger, est de ne juger que quand on voit clair; et le moyen de le faire, est de juger après une grande CQfnsidération.

Considérer une chose, c'est arrêter son esprit à la regarder en elle-même, en peser toutes les raisons, toutes les difOcultés et tous les inconvénients.

C'est ce qui s'appelle attention. C'est elle qui rend les hommes graves, sérieux, prudents, capables de grandes affaires, et de hautes spéculations.

Etre attentif à un objet, c'est l'envisager de tous côtés; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu'il emploie à le considérer, n'est pas vraiment attentif.

Cest autre chose d'être attaché à un objet, autre chose d'y être attentif. Y être attaché, c'est vouloh*, à quelque prix que ce soit, lai donner ses pensées et ses désirs ; ce qui fait qu'on ne le regarde que du côté agréable; mais y être attentif, c'est vouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela connaître le pour et le contre.

D y a une sorte d'attention après que la vérité est connue ; et c'est plutôt une attention d'amour et de complaisance, que d'examen et de recherche.

La cause de mal juger est l'inconsidération, qu'on appelle autrement précipitation.

Précipiter son jugement, c'est croire ou juger, avant que d'avoir connu.

Cela nous arrive, ou par orgueil, ou par impatience, ou par

I prévention, qu'on appelle autrement préoccupation.

1 Par orgueil, parce que l'orgueil nous fait présumer que nous

i connaissons aisément les choses les plus diHiciles, et presque sans

examen. Ainsi nous jugeons trop vite, et nous nous attachons a

k: Qotre sens , sans vouloir jamais revenir, de peur d'être forcés à

r reconnaître que nous nous sommes trompés.

Par impatience, lorsqu'éiant las de considérer, nous jugeons ij avant que d'avoir tout vu.

à6 DE LA CONNAISSANCE

Par préveûtion en deux nmnières, ou par le dehors, ou par li dedans.

Par le dehors, quand nous croyons trop facilement sur le rapport d'autrui, sans songer qu'il peut nous tromper, ou être trompé lui-même.

Par le dedans, quand nous nous trouYons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu'une autre.

Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses, parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet.

C'est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soît qu'il soit vrai, soit qu'il ne le soit pas.

Quand nous craignons quelque chose, souvent nous ne voulons pas croire qu'elle arrive; et souvent aussi, par faiblesse, noua croyoDS trop facilement qu'elle arrivera.

Celui qui est en colère eu croit toujours les causes justes (l)j sans même vouloir les examiner; et par là il est hors d'état de porter un jugement droit.

Cette séduction des passions s'étend bien loin dans la vie, tant à cause que les objets qui se présentent sans cesse, nous en causent toujours quelques-unes, qu'à cause que notre humeur mêm< nous attache naturellement à de certaines passions particulières, que nous trouverions partout dans notre conduite, si nous saviom nous observer.

Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs, nous appelons raison ce qui est conforme à notre humeur natu relie, c'est-à-dire, à une passion secrète qui se fait d'autant moini sentir, qu'elle fait comme le fond de notre nature.

C'est pour cela que nous avons dit que le plus grand mal de passions, c'est qu'elles nous empêchent de bien raisonner, et pa: conséquent de bien juger, parce que le bon jugement est l'effet di bon raisonnement.

Nous voyons aussi clairement, par les choses qui ont été dites que la paresse qui craint la peine de considérer, est le plus gran< obstacle à bien juger.

Ce défaut se rapporte à l'impatience. Car la paresse, toujour impatiente, quand il faut penser tant soit peu , fait qu'on aim

(1) En, c'est-i-dire de ta colère.

1 mieux croire que d'examiner, parce que le premier est bientôt fait y et que le second demande une recherche plus longue et plus pénible.

Les conseils (1) semblent toujours trop longs au paresseux; c'est I pourquoi il abandonne tout, et s'accoutume à croire quelqu'un qui J le mène comme un enfant et comme un aveugle.

Par toutes les causes que nous avons dites, notre esprit est telle-

f. ment séduit, qu'il croit savoir ce qu'il ne sait pas, et bien juger 4J des choses dans lesquelles il se trompe. Non qu'il ne distingue

très-bien entre savoir, et ignorer, ou se tromper ; car il sait que ; 'on n'est pas l'autre, et au contraire qu'il n'y a rien de plus op-

Iposé ; mais c'est que, faute de considérer, il veut croire qu'il sait

ce qu'il ne sait pas.

1^ Et notre ignorance va si loin, que souvent même nous ignorons

2 nos propres dispositions. Un homme ne veut point croire qu'il soit orgueilleux, ni lâche, ni paresseux, ni emporté ; il veut croire qu'il

-, a raison; et quoique sa conscience lui reproche souvent ses fautes^ ^, Q aime mieux étourdir lui-même le sentiment qu'il en a, que d'avoû*

ie chagrin de les connaître.

Q^ Le vice qui nous empêche de connaître nos défauts, s'appelle

g. amour-propre; et c'est celui qui donne tant de crédit aux flat- Qf tenrs.

^ On ne peut surmonter tant de difficultés , qui nous empêchent ig de bien juger, c'est-à-dire, de reconnaître la vérité, que par un amour extrême qu'on aura pour elle, et un grand désir de Ten- ^ tendre.

^ De tout cela il paraît que mal juger vient très-souvent d'un vice jv; de volonté.

L'entendement, de soi, est fait pour entendre; et toutes les fois Ig qu'il entend, il juge bien. Car s'il juge mal, il n'a pas assez en- ^? tendu ; et n'entendre pas assez, c'est-à-dire , n'entendre pas tout ^ dans une matière dont il faut juger, à vrai dire, ce n'est rien entendre, parce que le jugement se fait sur le tout. gc. Ainsi tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se trompe, c'est ijj qu'on n^entend pas; et le faux, qui n'est rien de soi, n'est ni entendu ni intelligible.

in

l^< (1) ContêiU est employé ici daog le sens où Ton dil tenir comeil. G*e8t rexamen auquel il faut se livrer, Tespéce de délibération qu'il faut faire •Tant de se décider dans un sens ou dans un autre.

Le vrai> c'est ce qui est. Le faux^ c'est ce qui n'est pas.

On peut bien ne pas entendre ce qui est; mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas.

On croit quelquefois l'entendre^ et c'est ce qui fait l'erreur; mais^ en effet, on ne l'entend pas, puisqu'il n'est pas.

Et ce qui fait qu'on croit entendre ce que l'on n'entend pas, c'est que par les raisons, ou plutôt par les faiblesses que nous avons dites, on ne veut pas considérer. On veut juger cependant, on juge précipitamment, et enfin on veut croire qu'on a entendu, et on s'impose à soi-même.

Nul bomme ne veut se tromper; et nul bomme aussi ne se tromperait, s'il ne voulait des cboses qui font qu'il se trompe, parce qu'il en veut qui l'empêcbent de considérer, et de cbercber la vérité sérieusement.

De cette sorte, celui qui se trompe, premièrement, n'entend pas son objet, et secondement, ne s'entend pas lui-même; parce qu'il ne veut considérer ni son objet, ni lui-même, ni la précipitation, ni l'orgueil, ni l'impatience, ni la paresse, ni les passions et les préventions qui la causent.

Et il demeure pour certain, que l'entendement purgé de ces vices, et vraiment attentif à son objet, ne se trompera jamais ; parce qu'alors ou il verra clair, et ce qu'il verra sera certain, ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain qu'il doit douter, jusqu'à ce que la lumière paraisse.

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