X. Comment F imagination et F intelligence su
Inissent et 5’ aident , ou s' embarrassent mutuellement .
Encore que ces deux actes d’imaginer et d’entendre soient si distingués , ils se mêlent toujours ensemble. L’entendement ne définit point le triangle ni le cercle , que l’imagination 11e s’en figure un. Il se mêle des images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles, par exemple , de Dieu et des âmes ; et quoique nous les rejetions de notre pensée comme choses fort éloignées de l’objet que nous contemplons, elles ne laissent pas de le suivre.
Il se forme souvent aussi dans notre imagination des figures bizarres et capricieuses, qu’elle ne peut pas forger toute seule , et où il faut qu elle soit aidée par l’entendement. Les centaures , les chimères et les autres compositions de cette nature que nous faisons et défaisons
I quand il nous plaît, supposent quelque réflexion sur les choses différentes dont ellesse forment, et quelque comparaison des unes avec les autres, ce qui appartientà l’entendement. Mais ce même
40 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU entendement qui donne occasion à la fantaisie de former et de lui présenter ces assemblages monstrueux , en connaît la vanité.
L’imaginatiou, selon qu’on en use , peut servir ou nuire à l’intelligence.
Le bon usage de l’imagination est de s’en servir seulement pour rendre l’esprit attentif. Par exemple , quand en discourant de la nature du cercle et du carré, et des proportions de l’un avec l’autre, je m’en ligure un dans l’esprit, cette image me sert beaucoup à empêcher les distractions, et à fixer ma pensée sur ce sujet.
Le mauvais usage de l’ imagination, est de la laisser décider ; ce qui arrive principalement à ceux qui ne croient rien de véritable que ce qui est imaginable et sensible. Erreur grossière, qui confond l’imagination et le sens avec l’entendement.
Aussi l’expérience fait-elle voir qu’une imagination trop vive étouffe le raisonnement et le jugement.
Il faut donc employer l’imagination et les images sensibles seulement pour nous recueillir en nous-mêmes, en sorte que la raison préside toujours.
XI. Différence d’un homme d’esprit et dun ho mme d imagination : ï homme de mémoire .
Par-là se peut remarquer la différence entre l'es gens d’imagination, et les gens d’esprit, ou
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d’entendement. Mais il faut auparavant démêler l’équivoque de ce terme, esprit.
L’esprit s’étend quelquefois tant à l’imagination qu’à l’entendement , et en un mot à tout ce qui agit au-dedans de nous. Ainsi, quand nous avons dit qu’on se figurait dans F esprit un cercle ou un carré , le mot d’esprit signifiait là l’imagination.
Mais la signification la plus ordinaire du mot d’esprit, est de le prendre pour entendement : ainsi, un homme d’esprit, et un homme d’entendement , est à peu près la même chose , quoique le mot d’entendement marque un peu plus ici le bon jugement.
Cela supposé, la différence des gens d’imagination et des gens d’esprit, est évidente. Ceux-là sont propres à retenir et à se représenter vivement les choses qui frappent les sens. Ceux-ci savent démêler le vrai d’avec le faux, et juger de l’un et de l’autre.
Ces deux qualités des hommes se remarquent dans leurs discours et dans leur conduite.
Les premiers sont féconds en descriptions, en peintures vives, en comparaisons, et autres choses semblables que les sens fournissent. Le bon esprit donne aux autres un fort raisonnement avec un discernement exact et juste, qui produit des paroles propres et précises.
Les premiers sont passionnés et emportés, parce que l’imagination qui prévaut en eux,
42 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU excite naturellement et nourrit les passions. Les autres sont réglés et modérés, parce qu’ils sont plus disposés à écouler la raison, et à la suivre.
Un homme d’imagination est fécond en expédiens, parce que la mémoire qu’il a fort vive, et les passions fort ardentes, donnent beaucoup de mouvement à son esprit. Un homme d’entendement sait mieux prendre son parti, et agit avec plus de suite. Ainsi, l’un trouve ordinairement plus de moyens pour arriver à une fin, l’autre en fait un meilleur choix et se soutient mieux.
Comme nous avons remarqué que l’imagination aide beaucoup l’intelligence, il est clair que, pour faire un habile homme, il faut de l’un et de l’autre. Mais dans ce tempérament, il faut que l’intelligence et le raisonnement prévalent.
Et quand nous avons distingué les gens d’imagination d’avec les gens d’esprit, ce n’est pas que les premiers soient lout-à-fait destitués de raisonnement, ni les autres d’imagination. Ces deux choses vont toujours ensemble; mais on définit les hommes par la partie qui domine en eux.
Il faudrait parler ici des gens de mémoire , qui est comme un troisième caractère entre les gens de raisonnement et les gens d’imagination. La mémoire fournit beaucoup au raisonnement, mais elle appartient à l’imagina-
tion, quoique, dans l’usage ordinaire, on appelle gens d’imagination ceux qui sont inventifs, et gens de mémoire ceux qui retiennent ce qui est inventé par les autres.