‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 35 sur 44 · S 4 2 DE LA COIN NAISSANCE DE DIEU · texte numérisé non relu

S 4 2 DE LA COIN NAISSANCE DE DIEU

Voilà donc un mouvement qui se commence à l’objet; mais ce n’est rien, s’il ne continue dans tout le milieu qui est entre l’objet et nous.

C’est ici que nous avons remarqué ce que peuvent les vents et l’eau, et les autres corps interposés , opaques et non transparens , pour empêcher les objets , et leur effet naturel.

Mais posons qu’il n’y ait rien, dans le milieu, qui empêclie le mouvement de se continuer jusqu’à moi ; ce n’est pas assez. Si je ferme les yeux , ou que je bouche les oreilles et les narines , les rayons réfléchis , et l’air agité , et la vapeur exhalée , viendront à moi inutilement, il faut donc que ce mouvement , qui a commencé à l’objet, et s’est étendu dans le milieu, se continue encore dans les organes. Et nous avons reconnu qu’il se pousse le long des nerfs jusqu’au dedans du cerveau.

Toute cette suite de mouvemens enchaînés et continués , est nécessaire pour la sensation, et c’est après tout cela qu’elle s’excite dans l ame.

Mais le secret de la nature , ou , pour mieux parler, celui de Dieu, est d’exciter la sensation où l’enchaînement finit, c’est-à-dire, où le nerf ébranlé aboutit au cerveau , et de faire qu’elle soit rapportée à l’endroit où l’enchaînement commence, c’est-à-dire, à l’objetmême, comme nous l’avons expliqué.

Par-là il sera aisé d’entendre de quoi nous instruisent les sensations , et à quoi nous serÇ

cette instruction , tant pour le corps que pour

1 ame.

Pour cela remettons-nous bien dans l’esprit les quatre choses que nous venons d’observer dans les sensations, c’est-à-dire ce qui se fait dans l’objet, ce qui se fait dans le milieu, ce qui se fait dans nos organes, ce qui se fait dans notre âme, c’est-à-dire la sensation elle-même, dont tout le reste a été la préparation.

VIII. Six propositions qui font voir de quoi F ame est instruite par les sensations , et l1 usage q u elle en fait tant pour le corps que pour elle-même.

Ire. Proposition. Ce qui se fait dans les nerfs , c est-à-dire /’ ébranlement auquel le sentiment est attaché , n est ni senti ni connu.

Quand nous voyons, quand nous écoutons, ou que nous goûtons , nous ne sentons , ni ne connaissons en aucune manière ce qui se fait dans notre corps ou dans nos nerfs, et dans notre cerveau , ni même si nous avons un cerveau et des nerfs. Tout ce que nous apercevons, c’est qu’à la présence de certains objets, il s’excite en nous divers sentimens ; par exemple, ou un sentiment de plaisir, ou un sentiment de douleur, ou un bon, ou un mauvais goût , et ainsi du reste. Ce bon et ce mauvais goût se trouve attaché à certains mouyemens des organes , c’est-à-dire des nerfs ; mais ce bon et ce mauvais goût ne nous fait rien

l44 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU sentir ni apercevoir Je ce qui se fait dans les nerfs. Tout ce que nous en savons nous vient du raisonnement , qui n’appartient pas à la sensation , et n’y sert de rien.

IIe. Proposition. Non-seulement nous ne sentons pas ce qui se fait dans nos nerfs , c'està-dire leur ébranlement , mais nous ne sentons non plus ce qu'il y a dans l'objet, qui le rend capable de les ébranler , ni ce qui se fait dans le milieu par ou l' impression de l'objet vient jusqu à nous.

Cela est constant par l’expérience. La vue ne nous rapporte pas les diverses réflexions de la lumière qui se font dans les objets , et dont nos yeux sont frappés ; ni comme il faut que l’objet ou le milieu soient faits pour être opaques ou transparens , pour causer les réflexions ou les réfractions, et les autres accidens semblables; ni pourquoi le blanc ébranle si fortement nos nerfs, et ainsi des autres couleurs. L’ouïe ne nous fait sentir ni l’agitation de l’air, ni celle des corps résonnans , que nous pourrions ignorer si nous ne la savions d ailleurs , ou par les réflexions de notre esprit, ou même par l’ébranlement de tout le corps , et parla douleur de l’oreille, comme on l’éprouve au moment d’un coup de canon tiré de près ; mais alors c’est par le touclier qu’on reçoit celte impression. L’odorat ne nous dit rien des vapeurs qui nous affectent , ni le goût des sucs

ËT DE SOI-MEME. CllAP. II I. l45 exprimés sur notre langue , ni comment ils doivent être faits pour nous causer du plaisir ou de la douleur , de la douceur ou de Faierreur, ou de Painertume. Enfin, le touclier ne nous apprend pas ce qui fait que l’air chaud ou froid dilate ou ferme nos pores, et cause à tout notre corps, principalement à nos nerfs, des agitations si différentes.

Lorsque nous nous sentons enfoncer dans l’eau et dans les corps mous , ce qui nous fait sentir cet enfoncement, c’est que le froid ou le chaud que nous ne sentious qu’à une partie, s’étend plus avant; mais pour savoir ce qui fait que ce corps nous cède, le sens ne nous en dit mot.

Il ne nous dit non plus pourquoi les corps nous résistent ; et à regarder la chose de près, ce que nous sentons alors , c’est seulement la douleur qui s’excite , ou qui se commence par la rencontre des corps durs et mal polis, dont la dureté blesse le nôtre plus tendre.

Si l’eau et les corps humides s’attachent à notre peau, et s’y font sentir, le sens ne découvre pas la délicatesse de leurs parties, qui les rend capables de mouiller notre peau , et de s’y tenir attachées ; ni pourquoi les corps secs n’en font autant , qu’étant réduits en poussière ; ni d’où vient la différence que nous sentons entre la poudre et les gouttes d’eau qui s’attachent à notre main. Tout cela n’est point aperçu préc isément par le touclier, et enfin aucun de CONNXISS. DE DIEU. L 7

iqo DE LA CONNAISSANCE DE DIEU nos sens ne peut seulement soupçonner pourquoi il est touché par ces objets.

Toutes les choses que je viens de remarquer, n’ont besoin, pour être entendues, que d’une simple exposition. Mais on ne peut se la faire à soi-même trop claire ni trop précise , si on veut comprendre la différence du sens et de l’entendement , dont on est sujet à confondre les opérations.

IIIe. Proposition. En sentant , nous apercevons seulement la sensation elle-même ; mais quelquefois terminée à quelque chose que nous appelons objet.

Pour ce qui est de la sensation, il n’est pas besoin de prouver qu’elle est aperçue en sentant. Chacun en est à soi-même un bon témoin, et celui qui sent n’a pas besoin d’en être averti.

C’est pourtant par quelqu’autre chose que la sensation , que nous connaissons la sensation. Car elle ne peut pas réfléchir sur ellemême , et se tourne toute à l’objet auquel elle est terminée.

Ainsi, le vrai effet de la sensation est de nous aider à discerner les objets. En effet, nous distinguons les choses qui nous touchent ou nous environnent , parles sensations qu’elles nous excitent ; et c’est comme une enseigne que la nature nous a donnée pour les connaître.

Mais, avec tout cela , il paraît, par les cho-

ET DE SOT-MÊME. CH AP. III. 1 47 ses qui ont été dites, qu’en vertu de la sensation précisément prise , nous ne connaissons rien du tout au fond de l’objet. Nous ne savons, ni de quelles parties il est composé , ni quel en est l’arrangement, ni pourquoi il est propre à nous renvoyer les rayons , ou à exhaler certaines vapeurs , ou à exciter dans l’air tant de divers mouvemens qui font la diversité des sons, et ainsi du reste. Nous remarquons seulement que nos sensations se terminent à quelque chose hors de nous , dont pourtant nous ne savons rien, sinon qu’à sa présence, il se fait en nous un certain effet , qui est la sensation.

Il semblerait qu’une perception de cette nature ne serait guère capable de nous instruire. Nous recevons pourtant de grandes instructions par le moyen de nos sens ; et voici comment.

IVe. Proposition. Les sensations servent à famé à s'instruire de ce qu elle doit ou rechercher ou fuir , pour la conservation du corps qui lui est uni.

L’expérience j ustifie cet usage des sensations ; et c’est peut-être la première fin que la nature se propose en nous les donnant ; mais à cela il faut ajouter ce qui suit.

Ve. Proposition. U instruction que nous re~

1^8 de là. connaissance de dieu ceoons par les sensations serait imparfaite , ou plutôt nulle , si nous n y joignions la raison .

Ces deux propositions seront éclaircies toutes deux ensemble , et il ne faut que s’observer .soi-même pour les entendre.

La douleur nous fait connaître que tout le corps , ou quelqu’une de ses parties est mal disposée , afin que l’âme soit sollicitée à fuir ce qui cause le mal, et à y donner remède.

C’est pourquoi il a fallu que la douleur se rapportât, ainsi qu’il a été dit, à la cause externe, et à la partie offensée , parce que l’âme est instruite , par ce moyen , à appliquer le remède où est le mal.

Il en est de même du plaisir; celui que nous avons à manger et à boire, nous sollicite à donner au corps les alimens nécessaires, et nous fait employer à cet usage les parties où nous ressentons le plaisir du goût.

Car les choses sont tellement disposées , que ce qui est convenable au corps est accompagné de plaisir, comme ce qui lui est nuisible est accompagné de douleur : de sorte que le plaisir et la douleur servent à intéresser l’âme dans ce qui regarde le corps, et l’obligent à chercher les choses qui en font la conservation.

Ainsi / quand le corps a besoin de nourriture ou. de rafraîchissement , il se fait en l’âme une douleur qu’on appelle faim et soif, et cette douleur nous sollicite à manger et à boire.

Le plaisir s’y mêle aussi , pour nous y engager plus doucement. Car, outre cpue nous sentons du plaisir à faire cesser la douleur de la faim et delà soif, le manger et le boire nous causent d’eux-mêmes un plaisir particulier, qui nous pousse encore davantage à donner au corps les choses dont il a besoin.

C’est en cette sorte que le plaisir et la douleur servent à l’âme d’instruction, pour lui apprendre ce qu’elle doit au corps ; et celte instruction est utile , pourvu que la raison y préside. Car le plaisir , de lui-même , est un trompeur ; et quand l’àme s’y abandonne sans raison, il ne manque jamais de l’égarer, nonseulement en ce qui la touche, comme quand il lui fait abandonner la vertu , mais encore en ce qui regarde le corps , puisque souvent la douceur du goût nous porte à manger et à boire tellement à contre-temps, que l’économie du corps en est troublée*

Il y a aussi des choses qui nous causent beaucoup de douleur, et toutefois qui ne laissentpas d’être dans la suite un grand remède à nos maux.

Enfin , toutes les autres sensations qui se font en nous servent à nous instruire. Car chaque sensation diffère nie présuppose naturellement quelque diversité dans les objets. Ainsi, ce que je vois jaune est autre que ce que je vois verd ; ce qui est amer au goût, est autre que ce qui est doux ; ce que je sens chaud , est autre que ce que je sens froid. Et si un objet qui me eau-

1 5o DE LÀ COIN NAISSANCE DE DIEU sait une sensation commence à m’en causer une autre, je connais par-là qu’il y est arrivé quelque changement. Si l’eau qui me semble froide commence à me sembler chaude , c’est que depuis elle aura été mise sur le feu. Et cela , c’est discerner les objets, non point en eux-mêmes, mais par les effets qu’ils font sur nos sens, comme par une marque posée au dehors. A celte marque, l’âme distingue les choses qui sont autour d’elle , et juge par quel endroit elles peuvent faire du bien ou du mal au corps.

Mais il faut encore en cela que la raison nous dirige , sans quoi nos sens pourraient nous tromper. Car le même objet, yu à même distance, me paraît grand dès que je l’estime plus éloigné , et me paraît moindre dès que je l’estime plus près ; par exemple , la lune me paraît plus grande, vue à l’horizon, et plus petite quand elle est fort élevée , quoiqu’en l’une et en l’autre position , elle doit être précisément sous le même angle , c’est-à-dire , à même distance. Le même bâton qui me paraît droit dans l’air, me paraît courbe dans l’eau. La même eau, quand elle est tiède , si j’ai la main chaude , me paraît froide; et si je l’ai froide , me paraît chaude. Tout me paraît verd à travers un verre de cette couleur ; et par la même raison , tout me paraît jaune , lorsque la bile jaune ellemême s’est répandue sur mes yeux. Quand la même humeur se jette sur la langue , tout me paraît amer. Lorsque les nerfs qui servent à la

ET DE SOI-MÊME. CHAP. III. ifit vue et à l'ouïe , sont agités au dedans, il se forme des étincelles, des couleurs, des bruits confus , ou des tintemens qui ne sont attachés à aucun objet sensible : les illusions de cette sorte sont infinies.

L’âme serait donc souvent trompée , si elle se fiait à ses sens, sans consulter la raison. Mais elle peut profiter de leur erreur ; et toujours, quoi qu’il arrive , lorsque nous avons des sensations nouvelles , nous sommes avertis par-là qu’il s’est fait quelque changement, ou dans les objets qui nous paraissent, ou dans le mi lieu par où nous les apercevons, ou même dans les organes de nos sens. Dans les objets , quand ils sont changés , comme quand de l’eau froide devient chaude, ou que des feuilles , auparavant vertes , deviennent pâles étant des» séchées. Dans le milieu , quand il est tel qu’il empêche ou qu’il altère l’action de l’objet, comme quand l’eau rompt la ligne du rayon qu’un bâton renvoie à nos yeux, Dans l’organe des sens, quand ils sont notablement altérés par les humeurs qui s’y jettent, ou par d’autres causes semblables.

Au reste , quand quelqu’un de nos sens nous trompe , nous pouvons aisément rectifier ce mauvais jugement par le rapport des autres sens , et par la raison. Par exemple , quand un bâton paraît courbé à nos yeux étantjdans l’eau, outre que, si on l’en retire, la vue se corrigera elle -même , le toucher que nous sentirons af-

feclé , comme il a accoutumé de l’être quand les corps sont droits , et la raison seule qui nous fera voir que l’eau ne peut pas tout d’un coup 1 avoir rompu , nous peut redresser. Si tout me paraît amer au goût, ou que tout semble jaune à ma vue , la raison me fera connaître que cette uniformité ne peut pas être venue tout-à-coup aux choses, où auparavant j’ai senti tant de différence ; et ainsi je connaîtrai l’altération de mes organes, que je tâcherai de remettre en leur naturel .

Ainsi , nos sensations ne manquent jamais de nous instruire , je dis même quand elles nous trompent, et nos deux propositions demeurent constantes.

VIe . Proposition. Outre les secours que donnent les sens à notre raison pour entendre les besoins du corps , ils V aident aussi beaucoup à connaître toute la nature.

Car notre âme a en elle-même des principes de vérité éternelle, et un esprit de rapport, c’est-à-dire, des règles de raisonnement, et un art de tirer des conséquences. Celte âme ainsi formée, et pleine de ces lumières, se trouve unie à un corps si petit, à la vérité., qu’il est moins que rien à l’égard de cet univers immense ; mais qui pourtant a ses rapports avec ce grand tout, dont il est une si petite partie. Et il se trouve composé de sorte qu’on dirait qu’il n’est qu’un tissu de petites libres

ET DE SOI-MÊME. CTI A P. III. I 53 infiniment déliées, disposées d’ailleurs avec tant d’art, que des mouvemens très-forts ne les blessent pas, et qne toutefois les plus délicats ne laissent pas d’y faire leurs impressions ; en sorte qu il lui en vient de très-remarquables et de la lune et du soleil , et même , au moins à l’égard de la vue , des sphères les plus hautes, quoiqu’éloignées de nous par des espaces incompréhensibles. Or, l’union de l’âme et du corps se trouve faite de si bonne main , enfin l’ordre y est si bon , et la correspondance si bien établie , que l ame , qui doit présider -est avertie par ses sensations de ce qui se passe dans ce corps , et aux environs , jusqu’à des distances infinies. Car comme ses sensations ont leur rapport à certaines dispositions de l’objet, ou du milieu , ou de l’organe, ainsi qu’il a été dit , à chaque sensation l’âme apprend des choses nouvelles, dont quelques-unes regardent la substance du corps qui lui est uni , et la plupart n’y servent de rien. Car que sert , par exemple, au corps humain la vue de ce nombre prodigieux d’étoiles qui se découvrent à nos yeux pendant la nuit? Et même , en considérant ce qui profite au corps , l’àme découvre par occasion une infinité d’autres choses; en sorte que, du petit corps où elle est enfermée, elle tient à tout, et voit tout l’univers se venir, pour ainsi dire, marquer sur ce corps, comme le cours du soleil se marque sur un cadran. Elle apprend donc, par ce moyen, des

J 54 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU particularités considérables , comme le cours du soleil ; le flux et le reflux de la mer ; la naissance , l’accroissement, les propriétés différentes des animaux , des plantes , des minéraux; et autres choses innombrables, les unes plus grandes , les autres plus petites, mais toutes enchaînées entre elles , et toutes, même en particulier, capables d’annoncer leur Créateur à quiconque le sait bien considérer. De ces particularités elle compose l’histoire de la nature, dont les faits sont toutes les choses qui frappent nos sens. Et par un esprit de rapport , elle a bientôt remarqué combien ces faits sont suivis. Ainsi , elle rapporte l’un à l’autre ; elle compte, elle mesure, elle observe les oppositions et le concours , les effets du mouvement et du repos , l’ordre , les proportions, les correspondances , les causes particulières et universelles, celles qui font aller les parties, et celle qui tient tout en état. Ainsi, joignant ensemble les principes universels qu’elle a dans l’esprit , et les faits particuliers qu’elle apprend parle moyennes sens, elle voit beaucoup dans la nature, et en sait assez pour juger que ce qu’elle n’y voit pas encore est le plus beau ; tant il a été utile de faire des nerfs qui pussent être touchés de si loin, et d’y joindre des sensations , par lesquelles l’âme est avertie de si grandes choses.

ET DE SOI-MÊME. CHAP. ilf. 1 55

IX. De l imagination et des passions 9 et de quelle sorte il les faut considérer .

Voilà ce que nous avions à considérer sur l’union naturelle des sensations avec le mouvement des nerfsr 11 faut maintenant entendre à quels mouvemens du corps l’imagination et les passions sont attachées.

Mais il faut premièrement remarquer que les imaginations et les passions s’excitent en nous, ou simplement par les sens , ou parce que la raison et la volonté s’en mêlent.

Car souvent nous nous appliquons expressément à imaginer quelque chose, et souvent aussi il nous arrive d’exciter exprès , et de fortifier quelque passion en nous-mêmes ; par exemple , ou l’audace ou la colère , à force de nous représenter, ou nous laisser représenter par les autres , les motifs qui nous les peuvent causer.

Comme nos imaginations et nos passions peuvent être excitées et fortifiées par notre choix , elles peuvent aussi par-là être ralenties. Nous pouvons fixer, par une attention volontaire , les pensées confuses de notre imagination dissipée ; et arrêter, par vive force de raisonnement et de volonté, le cours emporté de nos passions.

Si nous regardions cet état mêlé d’imagination , de passion , de raisonnement et de choix, nous confondrions ensemble les opérations seu-

l56 DE LA CONNA tSSÂlSÇE DE DIEU silives et les intellectuelles, et nous n’enleri* cirions jamais l’effet parfait des unes et des au-li es. Faisons-en donc la séparation. Et comme, pour mieux entendre ce que feraient par euxmêmes des chevaux fougueux, il faut les considérer sans bride, et sans conducteur qui les pousse ou qui les retienne; considérons i imagination et les passions purement abandonnées aux sens et à elles-mêmes , sans que l’empire de la volonté, ou aucun raisonnement s'y mêle, ou pour les exciter ou pour les calmer. Au contraire , comme il arrive toujours que la partie supérieure est sollicitée à suivre l’imagination et la passion, mettons encore avec elles, et regardons comme une partie de leur effet naturel , tout ce que la partie supérieure leur donne par nécessité , avant qu’elle ait pris sa dernière résolution ou pour ou contre. Ainsi, nous découvrirons ce que peuvent par elles-mêmes l’imagination et les passions, et à quelles dispositions du corps elles s’excitent.

X. De V imagination en particulier , et à quel mouvement du corps elle est attachée .

Et pour commencer par l'imagination., comme elle suit naturellement la sensation, il faut que l’impression que le corps reçoit dans l une, soit attachée à celle qu il reçoit dans l’autre; et quoique la seule construction des organes du cerveau ne nous apprenne rien du détail de ce qui s’y passe à celle occasion, nous

ET DE SOI-MÊME. CHÀP. IIÏ. i 6r/ sommes bien fondés à croire qu’il sy passe quelque chose, à l’occasion de quoi , l ame avertie reçoit de son Créateur telle ou telle idée;

il ne faut que se souvenir que le cerveau est l’origine de tous les nerfs, et que l’ébranlement des nerfs , par les objets sensibles , aboutit au cerveau.

La chose sera encore moins difficile à entendre , si on regarde toute la substance du cerveau, ou quelques-unes de ses parties principales, comme composées de petits filets qui tiennent aux nerfs, quoiqu’ils soient d’une autre nature : à quoi l’anatomie ne répugne pas, et au contraire l’analogie des autres parties du corps nous porte à le croire.

Car les chairs et les muscles , qui ne paraissent à nos yeux, au premier aspect, qu’une masse uniforme et inarticulée , paraissent dans une dissection délicate , un écheveau de petits cordons , nommés fibres , qui sont elles-mêmes des écheveaux de petits filets parallèles. La peau et les autres membranes sont aussi un composé de filets très-fins, dont le tissu est fait de la manière qui convient à chacune pour son usage, pour donner à tout ce genre de parties , la souplesse et la consistance que demandent les besoins du corps.

On peut bien croire que la nature n’aurait pas été moins soigneuse du cerveau qui est l’instrument principal des fonctions animales, et

l58 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU que la composition n’en sera pas moins industrieuse.

On comprendra donc aisément qu’il sera composé d’une infinité de petits filets, que l’affluence des esprits à cette partie , et leur continuel mouvement, tiendront toujours en état : en sorte qu’ils pourront être aisément mus et pliés, à l’ébranlement des nerfs, en autant de manières qu’il faudra.

Que si on n’observe pas cette distinction de petits filets dans le cerveau d’un animal mort , il est aisé de concevoir que la mollesse de cette partie, et l’extinction de la chaleur naturelle , d’où suit celle des esprits, en est la cause : joint que dans les autres parties du corps, quoique plus grossières , plus constantes, et plus différentes, le tissu n’est aperçu qu’avec beaucoup de travail, et jamais dans toute sa délicatesse.

Car la nature travaille avec tant d’adresse , et réduit les corps à des parties si fines et si déliées , que ni l’art ne la peut imiter , ni la vue la plus perçante la suivre dans des divisions si délicates , quelque secours qu’elle cherche dans les microscopes.

Ces choses présupposées , il est clair que l’impression , ou le coup que les nerfs reçoivent de l’objet, portera nécessairement sur le cerveau ; et comme la sensation se trouve conjointe à l’ébranlement du nerf, l’imagination le sera à l’ébranlement qui se fera sur le cerveau même.

Selon cela, l'imagination doit suivre, mais de fort près , la sensation , comme le mouvement du cerveau doit suivre celui du nerf.

Et comme l’impression qui se fait dans le cerveau doit imiter celle du nerf, aussi avonsnous vu que l’imagination n’est autre chose que l’image de la sensation.

De même aussi que le nerf est d’une nature à recevoir un mouvement plus vite et plus ferme que le cerveau, la sensation aussi est plus vive que l’imagination.

L’imagination dure plus que la sensation ; il faut donc qu’il y ait une cause de cette durée : mais si cette cause subsiste dans le cerveau, où, et de quelle manière? ou si elle consiste dans la puissance obédientielle de l ame une fois touchée de cette idée, et de l’institution de son Créateur tout-puissant, c’est ce qu’il serait inutile de chercher, puisqu’il paraît impossible de parvenir à cette connaissance.

On dit sur cela que le cerveau ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions, et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer, à peu près comme sur la cire , des marques fixes et durables , qui servent à rappeler les objets, et donnent lieu au souvenir. Mais il ne faut qu’approfondir cette idée , pour voir combien elle est superficielle, téméraire, insuffisante,

l6o DE LA CONNAISSANCE DE DIEU même en général, et encore infiniment plus en détail.

On peut aisément comprendre que les coups qui viennent ensemble par divers sens , portent à peu près au même endroit du cerveau, ce qui fait que divers objets n’en font qu’un seul) quand ils viennent dans le même temps.

J’aurai, par exemple, rencontré un lion en passant par les déserts de Lybie , et j’en aurai vu l’affreuse figure ; mes oreilles auront été frappées de son rugissement terrible ; j’aurai senti, si vous le voulez, quelque atteinte de ses griffes, dont une main secourable m’aura arraché. Il se fait dans mon cerveau, par ces trois sens divers, trois fortes impressions de ce que c est qu un lion : mais, parce que ces trois impressions qui viennent à peu près ensemble,ont porté au mêmeendroit , une seule remuera le tout; et ainsi il arrivera qu’au seul aspect du lio n, à la seule ouïe de son cri, ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagiua*tion.

Et cela ne s’étend pas seulement à tout fa-»nimal , mais encore au lieu où j’ai été frappé la première fois d’un objet si effroyable. Je ne reverrai jamais le vallon désert où jeu aurai fait la rencontre, sans qu’il me prenne quelque émotion , ou même quelque frayeur.

Ainsi , de tout ce qui frappe en même temps les sens , il ne s’en compose qu’un seul obr

ET DE SOI-MÊME. CllAP. XIT, .1 6 1

jet , qui .fait son impression dans le même endroit du cerveau , et y a son caractère particulier. Et c’est pourquoi, en passant, il ne. faut pas s’étonner , si un cliat frappé d’un bâton ail bruit d’un grelot qui y était attaché, est ému après par le grelot seul , qui a fait son impression avec le bâton au même endroit du cerveau , Toutes les fois que les endroits du cerveau, où les marques des objets restent imprimées, sont agités, ou par les vapeurs qui montent continuellement à la tête, ou par le cours des esprits, ou par quelque autre cause que ce soit, les objets doivent revenir à l’esprit ; ce qui nous cause, en veillant, tant de différentes pensées qui n’ont point de suite , et en dormant, tant de vaines imaginations que nous prenons pour des vérités.

El parce que le cerveau, composé , comme il a été dit, de tant de parties si délicates, et plein d’esprits si vifs et si prompts, est dansun mouvement continuel , et que d’ailleurs il est agité à secousses inégales et irrégulières , selon que les vapeurs et les esprits montent à la tête ; il arrive de là que noire esprit est plein de pensées si vagues, si nous ne le re> tenons, et ne^le fixons par l’attention.

Ce qui fait qu’il y a pourtant quelque suite dans ces pensées , c est que les marques des objets gardent un certain ordre dans le cerveau.

Et il y a une grande utilité dans cette «agitation qui ramène tant de pensées vagues , parce

162 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU qu'elle fait que tous les objets, dont notre cerveau retient les traces , se représentent devant nous de temps 'en temps par une espèce de circuit , d’où il arrive que les traces s’en rafraîchissent, et que Tâme choisit l’objet qui lui plaît, pour en faire le sujet de son attention.

Souvent aussi les esprits prennent leur cours si impétueusement et avec un si grand concours vers un endroit du cerveau , que les autres demeurent sans mouvement ,, faute d’esprits qui les agitent ; ce qui fait qu’un certain objet déterminé s’empare de notre pensée , et qu’une seule imagination fait cesser toutes les autres.

C’est ce que nous voyons arriver dans les grandes passions , et lorsque nous avons l’imagination échauffée, c’est-à-dire , qu’à force de nous attacher à un objet , nous ne pouvons plus nous en arracher, comme nous voyons arriver aux peintres et aux personnes qui composent , surtout aux poètes, dont l’ouvrage dépend tout entier d’une certaine chaleur d’imagination.

Cette chaleur, qu’on attribue à l’imagination, est en effet une affection du cerveau, lorsque les esprits naturellement ardens , accourus en abondance, l’échauffent en l’agitant avec violence. Et comme il ne prend pas feu tout-à*coup, son ardeur ne s’éteint aussi qu’avec le temps.

ET DE SOI-MF.ME. CHA.F. III. l63

XI. Des passions , et à quelle disposition du corps elles sont unies .

De cette agitation du cerveau et des pensées qui raccompagnent , naissent les passions avec tous les mouvemens qu’elles causent dans le corps, et tous les désirs quelles excitent dans

ame .

Pour ce qui est des mouvemens corporels , il y en a de deux sortes dans les passions ; les intérieurs, c’est-à-dire, ceux des esprits et du sang ; et les extérieurs , c’est-à-dire, ceux des pieds , des mains et de tout le corps , pour s’unir à l’objet, ou s’en éloigner, ce qui est le propre effet des passions.

La liaison de ces mouvemens intérieurs et extérieurs , c’est-à-dire du mouvement des esprits avec celui des membres externes, est manifeste , puisque les membres ne se remuent qu’au mouvement des muscles, ni les muscles qu’au mouvement et à la direction des esprits.

Et il faut , en général , que les mouvemens des animaux suivent l’impression des objets dans le cerveau , puisque la fin naturelle de leur mouvement est de les approcher, ou de les éloigner des objets memes.

C’est pourquoi nous avons vu que, pour lier ces deux choses , c’est-à-dire l’impression des objets et le mouvement , la nature a voulu qu’au même endroit où aboutit le dernier coup de l’objet , c’est-à-dire dans le cerveau , coin-

lÔ/+ DE LA' CONNAISSANCE DE DIEU mençât le prenne r branle du mouvement; et* pour la même raison elle a conduit jusqu’au cerveau les nerfs qui sont tout ensemble , et les organes par où les objets nous frappent , et les tuyaux par où les esprits sont portés dans les muscles , et les font jouer.

Ainsi, par la liaison qui se trouve naturellement entre l’impression des objets , et les mou* vemens [ ar lesquels le eorps est transporté d’un lieu à. un autre . il est aisé de comprendre qu’un objet qui fait une impression forte, parla dispose le corps à de certains mouvemens , et l’ébranle pour les exercer.

En effet, il ne faut que songer ce que c’est que le cerveau frappé, agité , imprimé, pour ainsi parler , par les objets , pour entendre qu’à ces mouvemens quelques passages seront ou/verts et d’autres fermés; et que de là il arrivera que les esprits qui tournent sans cesse avec grande impétuosité dans le cerveau, prendront leur cours à certains endroits plutôt qu’en d’autres, qu’ils rempliront, par conséquent, certains nerfs plutôt que d’autres, et qu’ensuite 3e cœur, les muscles, enfin toute la machine mue et ébranlée en conformité , sera poussée en certains objets, ou à l7 opposite* selon la convenance ou l’opposition que la nature aura mise entre nos corps et ces objets.

En cela la sagesse de celui qui a réglé tous ces mouvemens, consistera seulement à construire, le cerveau, de sorte que le corps

TST DE SOI-MEME. CIIÀP. - III. l65 soit ébranlé vers ies objets convenables, et détourné des objets contraires.

Après cela, il est clair que s’il veut joindre une âme à un corps, afin que tout se rapporte, il doit joindre les désirs de l’âme à cette secrète disposition qui ébranle le corps d’un certain coté , puisque même nous avons vu que les désirs sont à l ame , ce que le mouvement progressif est au corps, et que c’est par-là qu’elle s’approche , ou qu’elle s’éloigne à sa manière.

Yoilà donc entre 1? âme et le corps une proposition admirable. Les sensations répondent à l’ébranlement des nerfs , les imaginations aux impressions du cerveau, et les désirs , ou les aversions , à ce branle secret que reçoit le corps clans les passions , pour s’approcher ou s’éloigner de certains objets.

Et pour entendre ce dernier effet de correspondance , il ne faut que considérer en quelle disposition entre le corps dans les grandes passions , et en même temps combien l’âme est sollicitée à y accommoder ses désirs.

Dans une grande colère , le corps se trouve plus prêt à insulter l’ennemi et à l’abattre , et se tourne tout à cette insulte ; et l ame , qui se sent aussi vivement pressée , tourne toutes ses pensées au même dessein.

Au contraire, la crainte se tourne à l’éloignement et à la fuite , qu’elle rend vite et précipitée , plus quelle ne le serait naturelle-

166 DE LÀ CONNAISSANCE DE DIEU ment, si ce n’est quelle devienne si extrême, quelle dégénère en longueur et en défaillance. Et ce qu’il y a de merveilleux, c’est que l’âme entre aussitôt dans des sentimens convenables à cet état; elle a autant de désir de fuir, que le corps y a de disposition. Que si la frayeur nous saisit , de sorte que le sang se glace si fort que le corps tombe en défaillance , l’âme semble s’affaiblir en même temps, le courage tombe avec les forces, et il n’en reste pas même assez pour pouvoir prendre la fuite.

Il était convenable à l’union de l’âme et du corps , que la difficulté du mouvement , aussibien que la disposition à le faire , eût quelque chose dans l’âme qui lui répondît ; et c’est aussi ce qui fait naître le découragement , la profonde mélancolie et le désespoir.

Contre de si tristes passions , et au défaut de la joie qu’on a rarement bien pure , l’espérance nous est donnée comme une espèce de charme, qui nous empêche de sentir nos maux. Dans l’espérance, les esprits ont de la vigueur, le courage se soutient aussi, et même il s’excite. Quand elle manque , tout tombe , et on se sent comme enfoncé dans un abîme.

Selon ce qui a été dit , on pourra définir la passion , à la prendre en ce quelle est dans l’âme , en ce qui regarde les choses corporelles , un désir ou une aversion qui naît dans elle à proportion que le corps est capable au dedans de concourir avec l’âme à poursuivre ou à fuir

et de soi-même. CIIAP. III. 167 certains objets : et dans le corps une disposition, par laquelle il est capable d’exciter dans l’âme des désirs ou des aversions pour certains objets.

Ainsi , le concours de l’âme et du corps est visible dans les passions. Mais il est clair que le premier mobile est tantôt dans la pensée de bâme , tantôt dans le mouvement commencé par la disposition du corps.

Car comme les passions suivent les sensations , et que les sensations suivent les dispositions du corps , dont elles doivent avertir l’âme, il paraît que les passions les doiventsuivre aussi ; en sorte que le corps doit être ébranlé par un certain mouvement , avant que Famé soit sollicitée à s’y joindre par son désir.

En un mot , en ce qui regarde les sensations, les imaginations et les passions , elle est purement patiente ; et il faut toujours penser que, comme la sensation suit l'ébranlement du nerf, et que l’imagination suit l’impression du cerveau, le désir ou l’aversion suivent aussi la disposition où le corps est mis par les objets qu’il faut ou fuir ou chercher.

La raison est que les sensations et tout ce qui en dépend, est donné à l’âme pour l’exciter à pourvoir aux besoins du corps , et que tout cela , par conséquent , devait être accommodé à ce qu’il souffre.

Il ne faut , pour nous en convaincre , que nous observer nous-mêmes dans un de nos appétits les plus naturels, qui est celui de man-

ï 68 DE LA CONNAISSANCE DE DIËÜ ger. Le corps vide de nourriture enabesoin, et Famé aussi la désire : le corps est altéré par ce besoin, et l’âme ressent aussi la douleur pressante de la faim. Les viandes frappent l’œil ou l’odorat, et en ébranlent les nerfs; les sensations conformes s’excitent , c’est-à-dire que nous voyons et sentons les viandes par l’ébranlement des nerfs , cet objet est imprimé dans le cerveau, elle plaisir de manger remplit l’imagination. À l’occasion de l’impression que les viandes font dans le même cerveau, les esprits coulent dans tous les endroits qui servent à la nutrition, l’eau vient à la bouche, et on sait que cette eau est propre à ramollir les viandes , à en exprimer le suc , à nous les faire avaler* d’autres eaux s’apprêtent dans l’estomac , et déjà elles le picotent; tout se prépare à la digestion, et l’àme dévore déjà les viandes par la pensée.

C’est ce qui fait dire ordinairement quel’appétit facilite la digestion ; non qu’un désir puisse de soi-même inciser les viandes, les cuire et les digérer ; mais c’est que ce désir vient dans le temps que tout est prêt dans le corps à la digestion.

Et qui verrait un homme affamé, en présence de la nourriture offerte Uprês un long - temps , verrait ce que peut l’objet présent , et comme tout le corps se tourne à le saisir et à l’engloutir.

Il en est donc de notre corps dans les pas-

et de soi-même. chat. iii. 169 sions, par exemple, dans une faim, ou dans une colère violente, comme d’un arc bandé, dont toute la disposition tend à décocher le trait ; et on peut dire qu’un arc en cet état ne tend pas plus à tirer, que le corps d’un homme en colère tend à frapper l'ennemi. Car, et le cerveau , et les nerfs, et les muscles, le tournent tout entier à cette action , comme les autres passions le tournent aux actions qui leur sont conformes.

Et encore qu’en même temps que le corps est en cet état, il s’élève dans notre âme mille imaginations et mille désirs, ce n’est pas tant ces pensées qu’il faut regarder, que les mouvemens du cerveau auxquels elles se trouvent jointes ; puisque c’est par ces mouvemens que les passages sont ouverts , que les esprits coulent, que les nerfs, et par eux les muscles, en sont remplis, et que tout le corps est tendu à un certain mouvement. •

Et ce qui fait croire que, dans cet état , il faut moins regarder les pensées de Famé , que les mouvemens du cerveau , c’est que dans les passions , comme nous les considérons , l’âme est patiente, et quelle ne préside pas aux dispositions du corps, mais qu’elle y sert.

C’est pourquoi il n’entre dans les passions ainsi regardées aucune sorte de raisonnement , ou de réflexion. Car nous y considérons ce qui prévient tout raisonnement et toute réflexion, Cognai ss. de dieu. 8

I70 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU et ce qui suit naturellement la direction des esprits pour causer certains mouyemens.

Et encore que nous ayons vu ci-dessus (1) que les passions se diversifient à la présence ou à l’absence des objets, et par la facilité ou par la difficulté de les acquérir; ce n’est pas qu’il intervienne une réflexion, par laquelle nous concevons l’objet présent ou absent, facile ou difficile à acquérir; mais c’est que l’éloignement aussi-bien que la présence de l’objet, ont leurs caractères propres, qui se marquent dans les organes et dans le cerveau ; d’où suivent dans tout le corps les dispositions convenables , et dans l’âme aussi des sentimens et des désirs proportionnés.

Au reste, il est bien certain que les réflexions qui suivent après , augmentent ou ralentissent les passions : mais ce n’est pas encore de quoi il s’agit. Je ne regarde ici que le premier coup qlie porte la passion au corps et à l’âme. Et il me suffit d’avoir observé, comme une chose indubitable , que le corps est disposé par les passions à de certains mouvemens, et que l’âme est en même temps puissamment portée à y consentir. De là viennent les efforts qu’elle fait, quand il faut, par la vertu, s’éloigner des choses où le corps est disposé. Elle s’aperçoit alors combien elle y tient , et que la correspondance n’est que trop grande.

(A) Chap. I , ntini. VI.

XII. Second effet de ï union de V dme et du corps , ou se voient les mouvemens du coips assujettis aux actions de V dme.

Jusqu'ici nous avons regardé dans l’âme ce qui suit les mouvemens du corps. Voyons maintenant dans le corps ce qui suit les pensées de l’âme.

C’est ici le bel endroit de l’homme. Dans ce que nous venons de voir , c’est-à-dire dans les opérations sensuelles , l’àme est assujettie au corps ; mais dans les opérations intellectuelles que nous allons considérer, non-seulement elle est libre, mais elle commande.

Et il lui convenait d’étre la maîtresse , parce qu’elle est la plus noble, et qu’elle est née, par conséquent, pour commander.

Nous voyons en effet comme nos membres se meuvent à son commandement , et comme le corps se transporte promptement où elle veut.

Un aussi prompt effet du commandement de l’âme ne nous donne plus d’admiration, parce que nous y sommes accoutumés ; mais nous en demeurons étonnés, pour peu que nous y fassions de réflexion.

Pour remuer la main, nous avons vu qu’il faut faire agir premièrement le cerveau , et ensuite les esprits , les nerfs et les muscles ; et cependant de toutes ces parties , il n’y a souvent que la main qui nous soit connue. Sans con-

IJ 2 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU naître toutes les autres, ni les ressorts intérieurs qui font mouvoir notre main , ils ne laissent pas d’agir , pourvu que nous voulions seulement la remuer.

Il en est de même des autres membres qui obéissent à la volonté. Je veux exprimer ma pensée , les paroles convenables me sortent aussitôt de la boucbe , sans que je sache aucun des mouvemens que doivent faire , pour les former , la langue ou les lèvres , encore moins ceux du cerveau , du poumon et de la trachée-artère : puisque je ne sais pas même naturellement, si j'ai de telles parties , et que j’ai eu besoin de m’étudier moi- même pour le savoir.

Que je veuille avaler, la trachée-artère se ferme infailliblement , sans que je songe à la fermer, et sans que je la connaisse , ni que je la sente agir.

Que je veuille regarder loin , la prunelle de l’œil se dilate ; et au contraire , elle se resserre quand je veux regarder de près , sans que je sache quelle soit capable de ce mouvement, ou en quelle partie précisément il se fait. Il y a une infinité d’autres mouvemens semblables , qui se font dans notre corps , à notre seule volonté, sans que nous sachions comment , ni pourquoi , ni même s’ils se font.

Celui de la respiration est admirable , en ce que nous le suspendons et l’avançons quand il nous plaît; ce qui était nécessaire pour avoir

ET DE SOI-MEME. CHÂP. III. ^3 le libre usage de la parole : et cependant , quand nous dormons, elle se fait sans que notre volonté y ait part.

Ainsi , par un secret merveilleux, le mouvement de tant de parties, dont nous n'avons nulle connaissance , ne laisse pas de dépendre de notre volonté. Nous n'avons qu’à nous proposer un certain effet connu ; par exemple, de regarder , de parler, ou de marcher : aussitôt mille ressorts inconnus , des esprits , des nerfs, des muscles , et le cerveau même qui mène tous ces mouvemens , se remuent pour le produire , sans que nous connaissions autre chose, sinon que nous le voulons , et qu’aussitôt que nous le voulons l’effet s’ensuit.

Outre tous ces mouvemens qui dépendent du cerveau , il faut que nous exercions sur le cerveau même un pouvoir immédiat, puisque nous pouvons être attentifs quand nous le voulons ; ce qui ne se fait pas sans quelque tension du cerveau , comme l’expérience le fait voir.

Par cette même attention, nous mettons volontairement certaines choses dans notre mémoire , que nous nous rappelons aussi quand il nous plaît, avec plus ou moins de peine, suivant que le cerveau est bien ou mal disposé.

Car il en est de cette partie comme des autres , qui, pour être en état d’obéir à l’âme, demandent certaines dispositions; ce qui montre,

174 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU en passant , que le pouvoir de l’âme sur le corps a ses limites.

Afin donc que l’âme commande avec effet, il faut toujours supposer que les parties soient bien disposées, et que le corps soit en bon état. Car quelquefois on a beau vouloir marcher, il se sera jeté telle humeur sur les jambes , ou tout le corps se trouvera si faible par répuisement des esprits , que cette volonté sera inutile.

Il y a pourtant certains empêchemens, dans Jes parties, qu’une forte volonté peut surmonter; et c’est un grand effet du pouvoir de l’ame sur le corps, quelle puisse même délier des organes , qui , jusque-là , avaient été empêchés d’agir : comme on dit du fils Crésus , qui , ayant perdu l’usage de la parole , la recouvra , quand il vit qu’on allait tuer son père, et s’écria qu’on se gardât bien de toucher à la personne du Roi. L’empêchement de sa langue pouvait être surmonté par un grand effort , que la volonté de sauver son père lui fit faire.

Il est donc indubitable qu’il y a une infinité de mouvemens dans le corps , qui suivent les pensées de lame; et ainsi les deux effets de î union restent parfaitement établis.

XIII. L'intelligence nest attachée par ellemême à aucun organe , ni à aucun mouvement du corps.

Mais afin que rien ne passe sans réflexion , voyons ce que fait le corps, et à quoi il sert dans les opérations intellectuelles , c’est-àdire , tant dans celles de l'entendement , que dans celles de la volonté.

Et d’abord il faut reconnaître que l’intelligence, c’est-à-dire la connaissance de la vérité, n’est pas, comme la sensation et l’imagination, une suite de l’ébranlement de quelque nerf, ou de quelque partie du cerveau.

Nous en serons convaincus, en considérant les trois propriétés de l’entendement , par lesquelles nous avons vu , dans le cbap. 1 , 110. xvn , qu’il est élevé au-dessus des sens et de toutes ses dépendances.

Car il paraît que la sensation ne dépend pas seulement de la vérité de l’objet, mais qu’elle suit tellement des dispositions et du milieu , et de l’organe , que par-là l’objet vient à nous tout autre qu’il n’est. Un bâton droit devient courbe à nos yeux au milieu de l’eau ; le soleil et les autres astres v viennent infiniment plus petits qu’ils ne sont en eux-mêmes. Nous avons beau être convaincus de toutes les raisons par lesquelles on sait, et que l’eau n’a pas tout d’un coup rompu ce bâton , cl que tel astre , qui ne nous paraît qu’un point dans le ciel, surpasse

i 76 DE LA CONN AISSÀPïCE DE DIEU sans proportion toute la grandeur de la terre ; ni îe bâton pour cela nen vient plus droit à nos jeux , ni les étoiles plus grandes. Ce qui montre que la vérité ne s’imprime pas sur le sens, mais que toutes les sensations sont une suite nécessaire des dispositions du corps, sans qu’elles puissent jamais s’élever au-dessus d’elles.

Que s’il en était autant de l’entendement , il pourrait être de même forcé à l’erreur. Or, est-il que nous n’y tombons que par notre faute, et pour ne vouloir pas apporter l’attention nécessaire à l’objet dont il faut juger. Car dès-lors que l’âme se tourne directement à la vérité, résolue de ne céder qu’à elle seule , elle ne reçoit d’impression que de la vérité même ; en sorte quelle s’y attache , quand elle paraît , et demeure en suspens , si elle ne paraît pas ; toujours exempte d’erreur, en l’un et en l’autre état, ou parce qu;elle connaît la vérité, ou parce qu’elle connaît du moins qu’elle ne peut pas encore la connaître.

Par le même principe , il paraît qu’au lieu que les objets les plus sensibles sont pénibles et insupportables ; la vérité , au contraire , plus elle est intelligible , plus elle plaît. Car la sensation n’étant qu’une suite d’un organe corporel , la plus forte doit nécessairement devenir pénible par le coup violent que l’organe aura reçu, tel qu’est celui que reçoivent les yeux par le soleil, et les oreilles par un grand bruit ;

ET DE SOI-MEME. CHAP. III. 1 77 en sorte qu’on est forcé de détourner les yeux et de bouclier les oreilles. De même une forte imagination nous travaille ordinairement, parce qu’elle ne peut pas être sans une commotion trop violente du cerveau. Et si l’entendement avait la même dépendance du corps , le corps 11e pourrait manquer d’être blessé par la vérité la plus forte, c’est-à-dire la plus certaine et la plus connue : si donc cette vérité, loin de blesser, plaît et soulage, c’est qu’il n’y a aucune partie qu’elle doive rudement frapper ou émouvoir; car ce qui peut être blessé de cette sorte est un corps : mais qu’elle s’unit paisiblement à l’entendement , en qui elle trouve une entière correspondance , pourvu qu’il ne se soit point gâté lui-même par les mauvaises dispositions que nous avons marquées ailleurs.

Que si, cependant, nous éprouvons que la recherche de la vérité soit laborieuse , nous découvrirons bientôt de quel côté nous vient ce travail : mais, en attendant, nous voyons qu’il ii’y a point de vérité qui nousrblesse par ellemême étant connue , et que plifes une âme droite la regarde, plus elle en est contente.

De là vient encore que tant que l’âme s’attache à la vérité , sans écouter les passions et les imaginations , elle la voit toujours la même ; ce qui ne pourrait pas être, si la connaissance suivait le mouvement du cerveau toujours agité, et du corps toujours changeant.

lyiï DE LA CONNAISSANCE DE DIEU

C’est de là aussi qu’il arrive que le sens varie souvent , ainsi que nous l’avons dit au lieu allégué. Car ce n’est point la vérité seule qui agit en lui , mais il s’excite à l’agitation qui arrive dans son organe; au lieu que l’entendement , qpi , agissant en son naturel , ne reçoit d’irn^ pression que de la seule vérité, la voit aussi t£>ut uniforme.

i Car posons, par exemple, quelque vérité clairement connue , comme serait, que rien ne se donne l’être à soi-même, ou qu’il faut suivre la raison en tout, et toutes les autres qui suivent de ces beaux principes : nous pouvons bien n’y penser pas, mais tant que nous y serons véritablement attentifs , nous les verrons toujours de même, jamais altérées ni diminuées. Ce qui montre que la connaissance de ces vérités ne dépend d’aucune disposition changeante , et n’est pas, comme la sensation , attachée à un organe altérable.

C’est pourquoi , au lieu que la sensation , qui sVdève au concours momentané de l’objet et de î’ organe , aussi vite qu’une étincelle au choc de la pierre et du fer, ne nous fait rien apercevoir qui ne passe presque à l’instant ; l’entendement, au contraire, voit des choses qui ne passent pas, parce. qu’il n’est attaché qu’à la vérité , dont la substance est éternelle.

Ainsi, il n’est pas possible de regarder l’intelligence comme une suite de l’altération qui

ET DE SOI-MÈME. CHAP. Ilï. J 79 se sera faite dans le corps , ni, par conséquent, l’entendement comme attaché à un organe corporel , dont il suive le mouvement.

XIV. U intelligence , par sa liaison avec le sens , dépend en quelque sorte du corps , mais par accident.

Il faut pourtant reconnaître qu’on n’entend point, sans imaginer , ni sans avoir senti; car il est vrai que par un certain accord entre toutes les parties qui composent l’homme, l’âme 11’agit pas , c’est-à-dire ne pense et ne connaît pas sans le corps, ni la partie intellectuelle, sans la partie sensitive.

Et déjà , à l’égard de la connaissance des corps , il est certain que nous ne pouvons entendre qu’il y en ait d’existans dans la nature que par le moyen des sens. Car, en cherchant d’où nous viennent nos sensations, nous trouvons toujours quelque corps qui a affecté nos organes, et ce nous est une preuve que ces corps existent.

Et en effet, s’il y a des corps dans l’univers, c’est chose de fait, dont nous sommes avertis par nos sens, comme des autres faits. Et sans le secours des sens, je ne pourrais non plus deviner s’il y a un soleil, que s’il y a un tel homme dans le monde. s ,):

Bien plus, l’esprit occupé de choses incorporelles , par exemple , de Dieu et de ses perfections , s’y est senti excité par la considéra-

l8o DE LA. CONNAISSANCE DE DIEU lion de ses œuvres, ou par sa parole , ou enfin par quelque autre chose , dont les sens ont été frappés.

Et noire vie ayant commencé par de pures sensations, avec peu, ou point d’intelligence, indépendante du corps, nous avons dès l’enfance contracté une si grande habitude de sentir et d’imaginer , que ces choses nous suivent toujours , sans que nous en puissions être entièrement séparés.

De là vient que nous ne pensons jamais , ou presque jamais , à quelque objet que ce soit , que lé nom dont nous l’appelons ne nous revienne ; ce qui marque la liaison des choses qui frappent nos sens , tels que sont les noms , avec nos opérations intellectuelles.

On met en question s’il peut y avoir , en cette vie , un pur acte d’intelligence dégagé de toute image sensible. Et il n’est pas incroyable que cela puisse être, durant de certains momens , dans les esprits élevés à une haute contemplation , et exercés durant un long temps à se mettre au-dessus des sens : mais cet état est fort rare, et il faut parler ici de ce qui est ordinaire à l'entendement.

L’expérience fait voir qu’il se mêle toujours, ou presque toujours, à ces opérations, quelque chose de sensible, dont même il se sert, pour s’élever aux objets les plus intellectuels.

Aussi, avons-nous reconnu que l’imagination , pourvu qu’on ne la laisse pas dominer,

ET DE SOI-MEME. CHAP. III. 1 8 1 et qu’on sache la retenir en certaines bornes, aide naturellement l’intelligence.

Nous avons vu aussi que notre esprit , averti de cette suite de faits que nous apprenons par nos sens , s’élève au-dessus , admirant en luimême et la nature des choses, et l’ordre du monde. Mais les règles et les principes par lesquels il aperçoit de si belles vérités dans les objets sensibles , sont supérieurs aux sens; et il en est à peu près des sens et de l’entendement, comme de celui qui propose simplement les faits, et de celui qui en juge.

Il y a donc déjà en notre âme une opération, et c’est celle de l’entendement qui , précisément, et en elle-même, n’est point attachée au corps, encore qu’elle en dépende indirectement , en tant qu’elle se sert des sensations et des images sensibles.

XV. La volonté n est attachée à aucun organe corporel ; et loin de suivre les mouvemens du corps , elle j préside.

La volonté n’est pas moins indépendante ; et je le reconnais par l’empire qu’elle a sur les membres extérieurs et sur tout le corps.

Je sens que je puis vouloir , ou tenir ma main immobile, ou lui donner du mouvement; et eela en haut ou en bas , à droite ou à gauche , avec une égale facilité : de sorte qu’il n’y a rien qui me détermine, que ma seule volonté.

Car je suppose que je n’ai dessein , en re-

l8s DE LA CONNAISSANCE DE DIEU muant ma main, de ne m’en servir, ni pour prendre , ni pour soutenir , ni pour approcher, ni pour éloigner quoi que ce soit, mais seulement de la mouvoir du côté que je voudrai , ou , si je veux, de la tenir en repos.

Je fais en cet état une pleine expérience de ma liberté, et du pouvoir que j’ai sur mes membres, que je tourne où je veux, et comme je veux, seulement parce que je le veux.

Et parce que j’ai connu que les mouvemens de ces membres dépendent tous du cerveau, il faut , par nécessité , que ce pouvoir que j’ai sur mes membres , je l’aie principalement sur le cerveau même.

Il faut donc que ma volonté le domine , tant s’en faut quelle puisse être une suite de ses mouvemens, et de ses impressions.

Un corps ne choisit pas où il se meut, mais il va comme il est poussé; et s’il n’y avait en moi que le corps, ou que ma volonté fût, comme les sensations, attachée à quelqu’un des mouvemens du corps, bien loin d’avoir quelque empire , je n’aurais pas même de liberté.

Aussi ne suis-je pas libre à sentir , ou ne sentir pas , quand l’objet est présent. Je puis bien fermer les yeux ou les détourner, et en cela je suis libre ; mais je ne puis , en ouvrant les yeux, empêcher la sensation attachée nécessairement aux impressions corporelles, où la liberté ne peut pas être.

ET DE SOI-MEME. GHAP. III. l83

Ainsi, l’empire si libre que j'exerce sur mes membres, me fait voir que je tiens le cerveau en mon pouvoir, et que c’est là le siège principal de l’àme.

Car encore quelle soit unie à tous les membres , et quelle les doive tenir tous en sujétion, son empire s’exerce immédiatement sur la partie d’où dépendent tous les mouvemens progresssifs, c’est-à-dire sur le cerveau.

En dominant celte partie , où aboutissent les nerfs, elle se rend arbitre des mouvemens, et tient en main, pour ainsi dire, les rênes par où tout le corps est poussé ou retenu.

Soit donc qu’elle ait le cerveau entier immédiatement sous sa puissance, soit quelle y ait quelque maîtresse pièce, par où elle contienne les autres parties , comme un pilote conduit tout le vaisseau par le gouvernail , il est certain que le cerveau est son siège principal, et que c’est de là qu’elle préside à tous les mouvemens du corps.

Et ce qu’il y a ici de merveilleux , c’est qu’elle ne sent point naturellement, ni ce cerveau qu’elle meut, ni les mouvemens qu’elle y fait, pour contenir ou pour ébranler le reste du corps, ni d’où lui vient un pouvoir qu elle exerce si absolument. Nous connaissons seulelement qu’un empire est donné à l’àme, et qu’une loi est donnée au corps, en vertu de laquelle il obéit.

XVI. L'empire que la volonté exerce sur les moüvemens extérieurs , la rend indirectement maîtresse des passions .

Cet empire de la volante sur les membres d’où dépendent les mouvemens extérieurs, est d une extrême conséquence : car c’est par-là que l’homme se rend maître de beaucoup de choses qui, par elles-mêmes, semblaient n’être point soumises à ses volontés.

Il n’y a rien qui paraisse moins soumis à la volonté , que la nutrition ; et cependant elle se réduit à l’empire de la volonté , en tant que l’ame, maîtresse des membres extérieurs , donne à l’estomac ce quelle veut, et dans la mesure que la raison prescrit, en sorte que la nutrition est rangée sous cette règle.

Et l’estomac même en reçoit la loi, la nature l’ayant fait propre à se laisser plier par l’accoutumance.

Par ces mêmes moyens, l’âme règle aussi le sommeil, et le fait servir à la raison.

- En commandant aux membres des exercices pénibles, elle les fortifie, elle les durcit aux travaux, et se fait un plaisir de les assujettir à ses lois.

Ainsi, elle se fait un corps plus souple, et plus propre aux opérations intellectuelles. La vie des saints religieux en est une preuve.

Elle étend aussi son empire sur l’imagination

ET DE SOI-MÊME. CHÀP. III. l85 et les passions, c'est-à-dire, sur ce qu’elle a de plus indocile.

L’imagination et les passions naissent des objets; et par le pouvoir que nous avons sur les mouvemens extérieurs , nous pouvons , ou nous approcher, ou nous éloigner des objets.

Les passions, dans l’exécution, dépendent des mouvemens extérieurs ; il faut frapper pour achever ce qu’a commencé la colère , il faut fuir pour achever ce qu’a commencé la crainte ; mais la volonté peut empêcher la main de frapper, et les pieds de fuir.

Nous avons vu , dans la colère , tout le corps tendu à frapper, comme un arc à tirer son coup. L’objet a fait son impression, les esprits coulent, le cœur bat plus violemment qu’à l’ordinaire , le sang coule avec vitesse , et envoie des esprits et plus abondans et plus vifs ; les nerfs et les muscles en sont remplis, ils sont tendus, les poings sont fermés, et le bras affermi et prêt à frapper : mais il faut encore lâcher la corde, il faut que la volonté laisse aller le

corps ; autrement le mouvement ne s’achève pas.

Ce qui se dit de la colère , se dit de la crainte et des autres passions qui disposent tellement le corps aux mouvemens qui lui conviennent, que nous ne les retenons que par vive force de raison et de volonté.

On peut dire que ces derniers mouvemens ,

l86 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU auxquels le corps est si disposé , par exemple , celui de frapper, s’achèverait tout-à-fait par la force de cette disposition, s’il n’était réservé à l’âme de lâcher ce dernier coup.

Et il en arriverait à peu près de meme que da ns la respiration , que nous pouvons suspendre par la volonté quand nous veillons, mais qui s’achève, pour ainsi dire, toute seule par la simple disposition du corps , quand l’âme le laisse agir naturellement , par exemple , dans le sommeil.

En effet, il arrive quelque chose de semblable dans les premiers mouvemens des passions ; et les esprits et le sang s’émeuvent quelquefois si vite dans la colère , que le bras se trouve lâché avant qu’on ait le loisir d’y faire réflexion. Alors la disposition du corps a prévalu , et il ne reste plus à la volonté prévenue , qu’à regretter le mal qui s’est fait sans elle.

Mais ces mouvemens sont rares, et ils n’arrivent guère à ceux qui s’accoutument de bonne heure à se maîtriser eux-mêmes.

XVII. La nature de ï attention , et ses effets immédiats sur le cerveau , par où paraît \l empire de la volonté .

Outre la force donnée à la volonté pour empêcher le dernier effet des passions , elle peut encore, en prenant la chose de plus haut , les

ET DE SOI-MEME. CHÀP. ITT. 187 arrêter et les modérer dans leur principe; et cela par le moyen de l’attention qu’elle fera volontairement à certains objets, ou dans le temps des passions , pour les calmer, ou devant les passions, pour les prévenir.

Cette force de l’attention, et l’effet quelle a sur le cerveau, et par le cerveau sur tout le corps, et même sur la partie imaginative de l’âme , et par-là sur les passions et sur les appétits, est digne d’une grande considération.

Nous avons déjà observé que la contention de la tête se ressent fort grande dans l’attention , et par-là il est sensible qu’elle a un grand effet dans le cerveau.

On éprouve d’ailleurs que cette attention dépend de la volonté, en sorte que le cerveau doit être sous son empire, eu tant qu’il sert à l’attention.

Pour entendre tout ceci , il faut remarquer que les pensées naissent dans notre âme quelquefois à l’agitation naturelle du cerveau , et quelquefois par une attention volontaire.

Pour ce qui est de l’agitation du cerveau , nous avons observé qu’elle passe quelquefois d’une partie à une autre. Alors nos pensées sont vagues comme le cours des esprits ; mais quelquefois aussi elle se fait en un seul endroit, et alors nos pensées sont fixes, et l’âme est plus attachée , comme le cerveau est aussi plus fortement et plus uniformément tendu.

l8$ DE LA CONNAISSANCE DE DIEU

Far-là nous observons en nous-mêmes une attention forcée : ce n’est pas là toutefois ce que nous appelons attention, nous donnons ce nom seulement à l’attention où nous choisissons notre objet, pour y penser volontairement.

Que si nous n’étions capables d’une telle attention, nous ne serions jamais maîtres de nos considérations et de nos pensées , qui ne seroient qu’une suite de l’agitation du cerveau : nous serions sans liberté , et l’esprit seroit en tout asservi au corps , toutes choses contraires à la raison , et même à l’expérience.

Par ces choses on peut comprendre la nature de l’attention , et que c’est une application volontaire de notre esprit sur un objet.

Mais il faut encore ajouter, que nous voulions considérer cet objet par l’entendement, c’est-à-dire , raisonner dessus , ou enfin y contempler la vérité. Car s’abandonner volontairement à quelque imagination qui nous plaise, sans vouloir nous en détourner, ce n’est pas attention, il faut vouloir, entendre et raisonner.

C’est donc proprement par l’attention que commence le raisonnement et les réflexions ; et l’attention commence elle-même par la volonté de considérer et d’entendre.

Et il paraît clairement que , pour se rendre attentif, la première chose qu’il faut faire, c’est d’ôter rempêchement naturel de l’attention , c’est-à-dire la dissipation, et ces pensées

ET DE SOI-MEME. CHÀP. III. 1 89/ vagues qui s’élèvent dans notre esprit ; car il ne peut être tout ensemble dissipé et attentif.

Pour faire taire ces pensées qui nous dissipent, il faut que l’agitation naturelle du cerveau , soit en quelque sorte calmée. Car tant qu'elle durera , nous ne serons jamais maîtres de nos pensées , pour avoir de l’attention.

Ainsi , le premier effet du commandement de l’âme, est que voulant être attentive, elle apaise l’agitation naturelle du cerveau.

Et nous avons déjà vu que, pour cela, il n’est pas besoin qu’elle connaisse le cerveau, ou qu’elle ait intention d'agir sur lui, il suffit quelle veuille faire ce qui dépend d'elle immédiatement, c’est-à-dire, être attentive. Le cerveau , s’il 11’est prévenu par quelque agitation trop violente , obéit naturellement , et se calme par la seule subordination du corps à l’âme.

JVÎais comme les esprits qui tournaient dans le cerveau , tendent toujours à l’agiter à leur ordinaire , son mouvement ne peut être arrêté sans quelque effort. C'est ce qui fait que l’attention a quelque chose de pénible, et veut être relâchée de temps en temps.

Aussi le cerveau, abandonné aux esprits et aux vapeurs quLle poussent sans cesse , souffrirait un mouvement trop irrégulier, les pensées seraient trop dissipées, et cette dissipation, outre qu’elle tournerait à une espèce d’extra-» vagance , d’ elle-même est fatigante. O’est pourquoi il faut nécessairement, même pour son

ItjO de la connaissance de dieu propre repos, brider ces mouvemens irréguliers du cerveau.

Voilà donc l'empêchement levé , c’est-à dire la dissipation ôtée. L’âme se trouve tranquille, et les imaginations confuses sont disposées à tourner en raisonnement et en considération.

XVIII. V âme attentive à raisonner se sert du cerveau , par le besoin qu elle a des images sensibles.

Il ne faut pourtant pas penser qu’elle doive rejeter alors toute imagination et toute image sensible, puisque nous avons reconnu qu’elle s’en aide pour raisonner.

Ainsi, loin de rejeter toute sorte d’images sensibles , elle songe seulement à rappeler celles qui sont convenables à son sujet, et qui peuvent aider son raisonnement.

Mais d’autant que ces images sensibles sont attachées aux impressions ou aux marques qui demeurent dans le cerveau , et qu’ainsi elles ne peuvent revenir, sans que le cerveau soit ému dans les endroits où sont les marques , comme il a déjà été remarqué , il faut conclure que l’âme peut, quand elle veut, non-seulement calmer le cerveau, mais encore l’exciter en tel endroit qu’il lui plaît, pour rappeler les objets selon ses besoins. L’expérience nous fait voir aussi que nous sommes maîtres de rappeler, comme nous voulons, les choses confiées à notre mémoire. Et encore que ce pouvoir ait

ET DE SOI-MEME. CHAP. III. 101 ses bornes , et qu’il soit plus grand dans les uns que dans les autres , il n’y aurait aucun raisonnement, si nous ne pouvions l’exercer jusqu’à certain point. Et c’est une nouvelle raison de l’immobilité de l’âme , pour montrer combien le cerveau doit être en repos quand il s’agit de raisonner. Car agité , et déjà ému, il serait peu en état d’obéir à l’âme, et de faire, à point nommé , les mouvemens nécessaires pour lui présenter les images sensibles dont elle a besoin.

C’est ici que le cerveau peine en tous ceux qui n’ont pas acquis cette heureuse immobilité ; car, au lieu que son naturel est d’avoir un mouvement libre et incertain, comme le cours des esprits, il est réduit premièrement à un repos violent, et puis à des mouvemens suivis et réguliers, qui le travaillent beaucoup.

Car lorsqu’il est détendu et abandonné au cours naturel des esprits , le mouvement en peu de temps erre en plus de parties , mais il est aussi moins rapide et moins violent : au lieu qu’on a besoin, en raisonnant, de se représenter fort vivement les objets; ce qui 11e se peut, sans que le cerveau soit fortement remué.

Et il faut , pour faire un raisonnement, tant rappeler d’images sensibles, par conséquent remuer le cerveau fortement en tant d’endroits, qu’il n’y aurait rien à la longue de plus fatigant. D* autant plus qu’en rappelant ces objet3 divers, qui servent au raisonnement , l’esprit demeure

192 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU toujours attaché à l’objet qui eu fait le sujet principal : de sorte que le cerveau est en même temps calmé à l’égard de son agitation universelle, tendu et dressé à un point fixe par la considération de l’objet principal, et remué fortement , en divers endroits, pour rappeler les objets seconds et subsidiaires.

11 faut , pour des mouvemens si réguliers et si forts , beaucoup d’esprits ; et la tête aussi en reçoit tant dans ses opérations, quand elles sont longues, qu’elle épuise le reste du corps.

De là suit une lassitude universelle, et une nécessité indispensable de relâcher son attention.

Mais la nature y a pourvu , en nous donnant le sommeil, surtout de la nuit, où les nerfs sont détendus, où les sensations sont éteintes, où le cerveau et tout le corps se reposent. Comme donc c’est là le vrai temps du relâchement, le jour doit être donné à l’attention, qui peut être plus ou moins forte , et par là , tantôt tendre le cerveau, et tantôt le soulager.

Voilà ce qui doit se faire dans le cerveau durant le raisonnement , c’est-à-dire durant la recherche de la vérité , recherche que nous avons dit devoir être laborieuse; et 011 aperçoit maintenant que ce travail ne vient pas précisément de l’acte d’entendre, mais des imaginations qui doivent aller en concours, et qui présupposent dans le cerveau un grand mouvement.

Au reste, quand la vérité est trouvée, tout le travail cesse ; et l’âme , ravie de la découverte , comme les yeux le seraient d’un beau spectacle , voudrait n’en être jamais arrachée , parce que la vérité ne cause par elle-même aucune altération.

Et lorsqu’elle demeure clairement connue , Timagination agit peu ou point du tout : de là vient qu’on ne ressent que peu ou point de travail.

Car, dans la recherche de la vérité , où nous procédons par comparaisons, par oppositions, par proportions, par autres choses semblables, pour lesquelles il faut appeler beaucoup d’images sensibles , l’imagination agit beaucoup. Mais quand la chose est trouvée, Taine fait taire l’imagination autant qu’elle peut, et ne fait plus que tourner vers la vérité un simple regard, en quoi consiste l’acte d’entendre.

Et plus cet acte est démêlé de toute image sensible, plus il est tranquille ; ce qui montre que l’acte d’entendre , de soi-même ne fait point de peine.

Il en fait pourtant par accident; parce que, pour y demeurer , il faut arrêter l’imagination, et , par conséquent , tenir en bride le cerveau contre le cours des esprits.

Ainsi , la contemplation , quelque douce quelle soit par elle-même, ne peut pas durer long-temps , parle défaut du corps continuellement agité. *

CoNNAISS. DE DIEU.

Et les seuls besoins du corps , qui sont si fréauens et si grands, font diverses impressions, et rappellent diverses pensées, auxquelles il est nécessaire de prêter l’oreille ; de sorte que Famé est forcée de quitter la contemplation.

Par les choses qui ont été dites , on entend le premier effet de l’attention sur le corps, il regarde le cerveau, qui, au lieu d’une agitation universelle , est fixé à un certain point au commandement de l’âme , quand elle veut être attentive, et au reste, demeure en état d’être excitée subsidiairement où elle veut.

Il y a un second effet de l’attention , qui s’étend sur les passions : nous allons le considérer. Mais avant que de passer outre , il ne faut pas oublier' une chose considérable, qui regarde l’attention prise en elle-même. C’est qu’un objet quia commencé de nous occuper, par une attention volontaire, nous lient dans la suite long-temps attachés, même malgré nous; parce que les esprits, qui ont pris un certain cours, ne peuvent pas aisément être détournés.

Ainsi, notre attention est mêlée de volontaire et d’involontaire. Un objet qui nous a occupé par force, nous flatte souvent, de sorte que la volonté s’y donne ; de même qu’un objet choisi par une forte application , nous devient une occupation inévitable.

Et comme l’ agitation. naturelle de notre ceryeau rappelle beaucoup de pensées qui nous viennent malgré nous , l’attention volontaire

ET DE SOI-MÊME. CIIAP. III. 1q5 de notre âme fait de son côté de grands effets sur le cerveau même. Les traces que les objets y avaient laissées, en deviennent plus profondes , et le cerveau est disposé à s’éraouvoir plus aisément dans ces endroits-là.

Et par l’accord établi entre le corps et l ame, il se fait naturellement une telle liaisou entre les impressions du cerveau , et les pensées de l’âme , que l’un ne manque jamais de ramener l’autre. Et ainsi, quand une forte imagination a causé, par rallention que l’âme y apporte, un grand mouvement dans le cerveau , en quelque sorte que ce mouvement soit renouvelé, il fait revivre, et souvent dans toute leur force, les pensées qui l’avaient causé la première fois.

C’est pourquoi il faut beaucoup prendre garde de quelles imaginations on se remplit volontairement, et se souvenir que dans la suite elles reviendront souvent malgré nous , par l’agitation naturelle du cerveau et des esprits.

Mais il faut aussi conclure qu’en prenant les choses de loin , et ménageant bien notre attention , dont nous sommes maîtres, nous pouvons gagner beaucoup sur les impressions de notre cerveau, et le pliera l’obéissance.

XIX. L'effet de V attention sur les passions , et comment lame les peut tenir en sujétion dans leur principe; ou il est parlé de l'extravagance, de la folie et des songes .

Par cet empire sur notre cerveau , nous pouvons aussi tenir en bride les passions , qui en dépendent toutes ; et c’est le plus bel effet de l’attention.

Pour l’entendre , il faut observer quelle sorte d’empire nous pouvons avoir sur nos passions.

Premièrement, il est certain que nous ne leui’ commandons pas directement , comme à nos bras et à nos mains. Nous ne pouvons pas élever ou apaiser notre colère , comme nous pouvons ou remuer le bras, ou le tenir sans action.

2.0 11 n’est pas moins clair , et nous l’avons déjà dit, que, par le pouvoir que nous avons sur les membres extérieurs, nous en avons aussi un très-grand sur les passions, mais indirectement , puisque nous pouvons par-là, et nous éloigner des objets qui les font naître , et en empêcher l’effet. Ainsi , je puis m’éloigner d’un objet odieux qui m’irrite ; et lorsque ma colère est excitée, je lui puis refuser mon bras,# dont elle a besoin pour se satisfaire.

Mais, pour cela , il le faut vouloir , et le vouloir fortement. Et la grande difficulté est de vouloir autre chose que ce que la passion nous inspire ; parce que , dans les passions , Famé se

ET DE SOI-MEME. CHAP. III. I97 trouve tellement portée à s’unir aux dispositions du corps , quelle ne peut presque se résoudre à s’y opposer.

Il faut donc chercher un moyen de calmer, ou de modérer , ou même de prévenir les passions dans leur principe ; et ce moyen est l’attention bien gouvernée.

Car le principe de la passion , c’est l’impression puissante d’un objet dans le cerveau ; l’effet de cette impression ne peut être mieux empêché, qu’en se rendant attentif à d’autres objets.

En effet , nous avons vu que l ame attentive, fixe le cerveau en un certain état, dans lequel elle détermine d’une certaine manière le cours des esprits; et par-là elle rompt le coup de la passion, qui, les portant à un autre endroit , causait de mauvais effets dans tout le corps.

C’est pourquoi on dit , il est vrai , que le remède le plus naturel des passions, c’est de détourner l’esprit autant qu’011 peut des objets qu'elles lui présentent ; et il n’y a rien pour cela de plus efficace , que de s’attacher à d’autres objets.

Et il faut ici observer qu’il en est des esprits émus et poussés d’un certain côté , à peu près comme d’une rivière , qu’on peut plus aisément détourner que l’arrêter de droit fil. Ce qui fait qu’on réussit mieux dans la passion en pensant à d’autres choses , qu'en s’opposant directement à son cours.

ig8 de la connaissance de dieu

Et de là vient qu’une passion violente a souvent servi de frein ou de remède aux autres, par exemple, l’ambition ou la passion de la guerre à l’amour.

Et il est quelquefois utile de s’abandonner à des passions innocentes, pour détourner, ou pour empêclier des passions criminelles.

Il sert aussi beaucoup de faire un grand choix des personnes avec qui on converse. Ce qui est en mouvement, répand aisément son agitation autour de soi ; et rien n’émeut plus les passions que les discours et les actions des hommes passionnés.

Au contraire , une âme tranquille nous tire en quelque façon hors de l’agitation , et semble nous communiquer son repos, pourvu toutefois que cette tranquillité ne soit pas insensible et fade. Il faut quelque chose de vif, qui s’accorde un peu avec notre mouvement, mais où, dans le fond, il se trouve de la consistance.

Enfin, dans les passions , il faut calmer les esprits par une espèce de diversion , et se jeter, pour ainsi dire, à côté, plutôt que de combattre de front; c’est-à-dire, qu'il n’est plus temps d’opposer des raisons à une passion déjà émue : car en raisonnant sur sa passion même, pour l’attaquer, on en rappelle l’objet, on en imprime plus fortement les traces, et on irrite plutôt les esprits qu’on ne les calme. Où les sages réflexions sont de grand effet, c’est à prévenir les passions. Il faut donc nourrir son

et DE SOI-MÊME. CIÎXÏP. XII. 199 esprit de considérations sensées , et lui donner de bonne heure des altachemens honnêtes , afin que les objets des passions trouvent la place déjà prise , les esprits déterminés à un certain cours, et le cerveau affermi.

Car la nature ayant formé cette partie capable d’être occupée par les objets , et aussi d’obéir £ la volonté , il est clair que la disposition qui prévient doit l’emporter.

Si donc l ame s’accoutume de bonne heure à être maîtresse de son attention, et qu’elle l’attache à de bons objets, elle sera par ce moyen maîtresse, premièrement du cerveau, par-là, du cours des esprits, et par-là enfin, des émotions que les passions excitent.

Mais il faut se souvenir que l’attention véritable , est celle qui considère l’objet tout entier. Ce n’est qu’être à demi attentif à un objet, comme serait une femme tendrement aimée , que de n’j considérer que le plaisir dont on est flatté en l’aimant, sans songer aux suites honteuses d’un semblable engagement.

Il est donc nécessaire d’y bien penser, et d’y penser de bonne heure : parce que si on laisse le temps à la passion de faire toute son impression dans le cerveau, l’attention viendra trop tard.

Car en considérant le pouvoir de l’àme sur le corps, il faut observer soigneusement que ses forces sont bornées et restreintes; de sorte

200 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU qu’elle ne peut pas faire tout ce qu’elle veut des bras et des mains, et encore moins du cerveau.

C’est pourquoi nous venons de voirqu’elle le perdrait en le poussant trop, et quelle est obligée à le ménager.

Par la même raison, il s’y fait souvent des agitations si violentes, que l’âme n’en est plus maîtresse, non plus qu’un cocher de chevaux fougueux qui ont pris le frein aux dents.

Quand cette disposition est fixe et perpétuelle , c’est ce qui s’appelle folie : quand elle a une cause qui finit avec le temps, comme un mouvement de fièvre , cela s’appelle délire et rêverie.

Dans la folie et dans le délire , il arrive de deux choses l’une : ou le cerveau est agité tout entier avec un égal déréglement, alors il s’est fait une parfaite extravagance, et il ne paraît aucune suite dans les pensées ni dans les paroles : ou le cerveau n’est blessé que dans un certain endroit , alors la folie ne s’attache aussi qu’à un objet déterminé. Tels sont ceux qui s’imaginent être toujours à la comédie et à la chasse ; et tant d’autres , qui , frappés d’un certain objet, parlent raisonnablement de tous les autres, et assez conséquemment de celui-là même qui fait leur erreur.

La raison est que n’y ayant qu’un seul endroit du cerveau marqué d’une impression invincible

ET DE SOI-MÊME. CH AP. III. 20 1 à Famé , elle demeure maîtresse de tout le reste, et peut exercer ses fonctions sur tout autre objet.

Et l’agitation du cerveau , dans la folie, est si violente, quelle paraît même au dehors par le trouble qui paraît dans tout le visage, et principalement par l’égarement des yeux.

De là s’ensuit que toutes les passions violentes sont une espèce de folie, parce qu’elles causent des agitations dans le cerveau, dont l ame n’est pas maîtresse. Aussi, n’y a-t-il point de cause plus ordinaire de la folie, que les passions portées à un certain excès.

Par-là aussi s’expliquent les songes , qui sont une espèce d’extravagance.

Dans le sommeil , le cerveau est abandonné à lui -même , et il n’y a point d’attention ; car la veille consiste précisément dans l’attention de l’esprit, qui se rend maître de ses pensées.

INous avons vu que l’attention cause le plus grand travail du cerveau , et que c’est princD paiement ce travail que le sommeil vient relâcher.

De là il doit arriver deux choses : l’une , que l’imagination doit dominer dans les songes , et qu’il se doit présentera nous une grande variété d’objets , souvent même avec quelque suite, pour les raisons qui ont été dites en parlant de 1 imagination : l’autre, que ce qui se passe dans notre imagination, nous paraît réel et vé-

202 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU, ri table , parce qu’alors il n’y a point d’attention , par conséquent, point de discernement.

De tout cela il résulte que la vraie assiette de 1 âme est lorsqu’elle est maîtresse des mouvemcns du cerveau; et que comme c’est par l’attention qu’elle le contient, c’est aussi de son attention qu’elle doit principalement se rendre la maîtresse : mais qu’il s’y faut prendre de bonne heure, et ne pas laisser occuper le cervcau^à des impressions trop fortes, que le temps rendrait invincibles.

Et nous avons vu, en général, que l ame, en se servant bien de sa volonté , et de ce qui est soumis naturellement à la volonté, peut régler et discipliner tout le reste.

Enfin, des méditations sérieuses, des conversations honnêtes, une nourriture modérée, un sage ménagement de ses forces, rendent riiomn e maître de lui-même , autant que cet état de mortalité le peut souffrir.

XX. L’homme qui a médité la doctrine précédente , se connaît lai-même.

Après les réflexions que nous avons faites sur l ame, sur le corps, sur leur union , nous pouvons maintenant nous bien connaître.

Car si nous ne voyous pas dans le fond de l ame ce qui lui fait comme demander naturellement d’être unie à un corps, et surtout leur union , il ne faut pas s’en étonner, puisque nous connaissons si peu le fond des substances.

ET DE SOI-MÊME. CHÀP. III. 2ü3 Mais si cette union ne nous est pas connue dans son fond , nous la connaissons suffisamment par les deux effets que nous venons d'expliquer , et par le bel ordre qui en résulte.

Car, premièrement, nous voyons la parfaite société de l’âme et du corps.

Nous voyons, secondement, que dans cette société, la partie principale, c’est-à-dire lame est aussi celle qui préside , et que le corps lui est soumis : les bras , les jambes , tous les autres membres , et enfin tout le corps est remué et transporté d’un lieu à un autre au commandement de l’âme. Les yeux et les oreilles se tournent où il lui plait ; les mains exécutent ce quelle ordonne ; la langue explique ce qu’elle pense et ce qu’elle veut; les sens lui présentent les objets dont elle doit juger et se servir; les parties qui digèrent et distribuent la nourriture, celles qui forment les esprits et qui les envoient où il faut, tiennent les membres extérieurs et tout le corps en état pous lui obéir.

C’est en cela que consiste la bonne disposition du corps. En effet, nous nous trouvons le corps sain , quand il peut exécuter ce que l’àme lui prescrit : au contraire , nous sommes malades , quand le corps faible et abattu ne peut plus se tenir debout, ni se mouvoir comme nous le souhaitons.

Ainsi , on peut dire que le corps est un ins-

2C>4 DE la connaissance de dieu

trument dont l’âme se sert à sa volonté ; et c’est pourquoi Platon définissait l’homme en cette sorte : l’homme , dit-il , est une âme se servant du corps.

C’est de là qu’il concluait l’extrême différence du corps et de l’âme, parce qu’il n’y a rien de plus différent de celui qui se sert de quelque chose , que la chose même dont il se sert.

L’âme donc, qui se sert du bras et de la main comme il lui plaît, qui se sert de tout le corps, quelle transporte où elle trouve bon, qui l’expose à tels périls qu’il lui plaît, et à sa ruine certaine , est sans doute d’une nature de beaucoup supérieure à ce corps , quelle fait servir en tant de manières, et si impérieusement à ses desseins.

Ainsi , on ne se trompe pas , quand on dit que le corps est comme l’instrument de l’âme. Et il ne se faut pas étonner si le corps étant mal disposé, Pâme en fait moins bien ses fonctions. La meilleure main du monde, avec une mauvaise plume , écrira mal. Si vous ôtez à un ouvrier ses instrumens , son adresse naturelle ou acquise ne lui servira de rien.

Il y a pourtant une extrême différence entre les instrumens ordinaires et le corps humain. Qu’on brise le pinceau d’un peintre ou le ciseau d’un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils ont été frappés : mais l’âme sent tous ceux

ET DE SOI-MÊME. CHÀP. III. 200 qui blessent le corps; et au contraire, elle a du plaisir quand on lui donne ce qu’il faut pour s’entretenir.

Le corps n’est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau que l’âme gouverne à la manière d’un pilote. Il en serait ainsi si elle n’était simplement qu’intellectuelle ; mais parce qu’elle est sensitive , elle est forcée de s’intéresser d’une façon plus particulière à ce qui le touche, et de le gouverner, non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie.

En un mot, l’âme et le corps ne font ensemble qu’un tout naturel , et il y a entre les parties une parfaite et nécessaire communication.

Aussi avons-nous trouvé , dans toutes les opérations animales, quelque chose de l’âme et quelque chose du corps ; de sorte que , pour se connaître soi-même , il faut savoir distinguer, dans chaque action , ce qui appartient à l’une , d’avec ce qui appartient à l’autre , et remarquer tout ensemble comment deux parties de différente nature s’entr’aident mutuellement.

2ü6 DE LA CONNAISSAIS CE de dieu

XXL Pour se bien connaître soi-même , il

faut s' accoutumer , par de fréquentes réflexions , à discerner en chaque action ce quil y du corps d'avec ce qu il y a de l'ame.

Pour ce qui regarde le discernement, on se le rend facile par de fréquentes réflexions. Et comme on ne saurait trop s’exercer dans une méditation si importante, ni trop distinguer son âme d’avec son corps , il sera bon de parcourir dans ce dessein toutes les opérations que nous avons considérées.

Ce qu’il y a du corps quand nous mouvons , c’est un premier branle dans le cerveau , suivi du mouvement et des esprits et des muscles, et enfin du transport, ou de tout le corps, ou de quelqu’une de ses parties ; par exemple , du bras ou de la main. Ce qu’il y a du côté de l’âme, c’est la volonté de se mouvoir, et le dessein d aller d’un côté, plutôt que d’un autre.

Dans la parole, ce qu’il y a du côté du corps, outre l’action du cerveau qui commence tout, c’est le mouvement du poumon et de la traclice-arlèi c , pour pousser l’air et le battement du même air , par la langue et par les lèvres. Et ce qu’il y a du côté de l’âme, c’est l’intention de parler, et d’exprimer sa pensée.

Tous ces mou venions, si l’on y prend garde, quoiqu’ils se fassent au commandement de la volonté humaine , pourraient absolument se faire sans elle ; de même que la respiration ,

qui dépend, d’elle en quelque sorte, se fait tout-à-fait sans elle , quand nous dormons. Et il nous arrive souvent de proférer en dormant certaines paroles, ou de faire d’autres mouvemens qu’on peut regarder comme un pur effet de l’agitation du cerveau , sans que la volonté y ait part. On peut aussi concevoir qu’il se forme certaines paroles par le battement seul de l’air , comme on voit dans les échos; et c’est ainsi que le poêle faisait parler ce fantôme : Dat inania ver b a , dut sine mente sonum .

Cette considération nous peut servir à observer dans les mouvemens, et surtout dans la parole , ce qui appartient à l’àme , et ce qui appartient au corps. Mais continuons à marquer çette différence dans les autres opérations.

Dans la vue T ce qu’il y a du côté du corps , c’est que les yeux soient ouverts, que les rayons du soleil soient réfléchis de dessus la superficie de l'objet à notre œil en droite ligne ; qu’ils y souffrent certaines réfractions dans les humeurs ; qu’ils peignent et qu’ils impriment l’objet en petit dans le fond de l’œil; que les nerfs optiques soient ébranlés ; enfin que le mouvement se communique jusqu’au dedans du cerveau. Ce qu’il y a du côté de l ame, c’est la sensation , c’est-à-dire la perception de la lumière et des couleurs, et le plaisir que nous ressentons dans les unes plutôt que dans

208 de la connaissance de dieu les autres , ou dans certaines vues agréables plutôt qu’en d’autres.

Dans l’ouïe , ce qu’il y a du côté du corps , c’est que l’air, agité d’une certaine façon, frappe le tympan et ébranle les nerfs jusqu’au cerveau. Du côté de l’âme , c’est la perception du son , le plaisir de l’harmonie , la peine que nous donnent des voix fausses et un son désagréable, et des tons discordans, et les diverses pensées qui naissent en nous par la parole.

Dans le goût et dans l’odorat, un certain suc tiré des viandes et mêlé avec la salive , ébranle les nerfs de la langue , une vapeur qui sort des fleurs ou des autres corps , frappe les nerfs des narines ; tout ce mouvement se communique à la racine des nerfs, et voilà ce qu’il y a du côté du corps. Il y a , du côté de l’âme , la perception du bon et du mauvais goût, des bonnes et des mauvaises odeurs.

Dans le toucher, les parties du corps sont, ou agitées par le chaud , ou resserrées par le froid. Les corps que nous touchons, ou s’attachent à nous par leur humidité, ou s’en séparent aisément par leur sécheresse. Notre chair est , ou écorchée par quelque chose de rude , ou percée par quelque chose d’aigu. Une humeur âcre et maligne se jette sur quelque partie nerveuse, la picote, la presse , la déchire par ces divers mouvemens ; les nerfs sont ébranlés dans toute leur longueur, et jusqu’au

ET DE SOI-MEME. CHAP. III. 20g cerveau : voilà ce qu’il y a du côté du corps. Et il y a , du côté de l’âme , le sentiment du chaud et du froid, celui de la douleur ou du plaisir.

Dans la douleur, nous poussons des cris violens , notre visage se défigure , les larmes nous coulent des yeux. Ni ces cris, ni ces larmes, ni ce changement qui parait sur notre visage, ne sont la douleur. Elle est dans l’âme, à qui elle apporte un sentiment fâcheux et contraire.

Dans la faim et dans la soif , nous remarquons , du côté du corps , ces eaux fortes qui picotent l’estomac, et les vapeurs qui dessèchent le gosier; et du côté de l’âme , la douleur que nous cause cette mauvaise disposition des parties, et le désir de la réparer par le manger et le boire.

Dans l’imagination et dans la mémoire, nous avons , du côté du corps , les impressions du cerveau, les marques qu’il en conserve, l’agitation des esprits, qui l’ébranlent en divers endroits : et nous avons, du côté de l’âme, ces pensées vagues et confuses qui s’effacent les unes des autres, et les actes de la volonté , qui recommande certaines choses à la mémoire , et puis les lui redemande , et les lui fait rendre à propos.

Pour ce qui est des passions, quand vous concevez les esprits émus , le cœur agité par un battement redoublé , le sang échauffé , les muscles tendus , les bras et tout le corps tourné

Page 1