‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 36 sur 44 · DE LA CONNAISSAIS CE DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA CONNAISSAIS CE DE DIEU

à l’attaque, vous n’avez pas encore compris la colère, parce que vous n’avez dit que ce qui se trouve dans le corps; et il faut encore y considérer, du côté de Paine, le désir de la vengeance, De même, ni le sang retiré, ni les extrémités froides, ni la pâleur sur le visage, ni les jambes et les pieds disposés à une fuite précipitée, ne sont pas ce qu’on appelle proprement la crainte ; c’est ce qu’elle fait dans le corps : dans Pâme , c’est un sentiment par lequel elle s’efforce d’éviter le péril connu; et il en est de même de toutes les autres passions.

En méditant ces choses, et se les rendant familières, on se forme une habitude de distinguer les sensations , les imaginations , et les passions ou ap| étits naturels , d’avec les dispositions et les mouvemens corporels. El cela fait , on n’a plus de peine à en démêler les opérations intellectuelles , qui , loin d’être assujetties au corps , président à ses mouvemens , et ne communiquent avec lui cpie par laliaison qu’elles onlavecle sens, auquel néanmoins nous les avons vues si supérieures.

XXII. Comment on peut distinguer les opérations sensitives d’avec les mouvemens corporels , qui en sont inséparables .

Sur ce qui a été dit de la distinction qu’il faut faire des mouvemens corporels d’avec les sensations et les passions, on demandera peut-

ET DE SOI-MÊME. CHAP. III. 2 1 1 être comment on peut distinguer des choses qui se suivent de si près, et qui semblent inséparables. Par exemple, comment distinguer la colère d’avec l’agitation des esprits et du sang? Comment distinguer le sentiment d’avec le mouvement des nerfs, ou si on veut des esprits, puisque ce mouvement étant posé, le sentiment suit aussitôt , et que jamais on n’a le sentiment, que ce mouvement ne précède.

On demandera encore comment le plaisir et la douleur peuvent appartenir à l’âme , puisqu’on les sent daus le corps ? n’est-ce pas dans mon doigt coupé , que je sens la douleur de la blessure? et n’esl-ce pas dans le palais que je sens le plaisir du goût? On en dira autant de toutes les autres sensations.

A cela il est aisé de répondre, que le mouvement dont il s’agit, qui n’est qu’ün changement de place, et le sentiment, qui est la perception de quelque chose , sont fort dilférciis l u n d e l’autre.

On distingue donc ces choses par leur idée naturelle, qui n’ont rien de commun ensemble, et ne peuvent être confondues que par erreur.

La séparation des parties du bras ou de la . main , dans une blessure , n’est pas d’une autre nature que celle qui se ferait dans un corps mort. Cette séparation ne peut donc être la douleur.

11 faut raisonner de même de tous les autres mouvemens du corps. L’agitation du sang n’est

212 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU pas d’une autre nature que celle d’une autre liqueur. L’ébranlement du nerf n’est pas d’une autre nature que celui d’une corde , ni le mouvement du cerveau, que celui d’un autre corps: et pour venir aux esprits, leur cours n’est pas aussi d’une nature différente de celui d’une autre vapeur; puisque les esprits et les nerfs, et les filets dont on dit que le cerveau est composé , pour être déliés n’en sont pas moins corps, et que leur mouvement si vile, si délicat et si subtil qu’on se l’imagine , n’est après tout qu’un simple changement de place; ce qui est très-éloigné de sentir et de désirer.

Et cela se reconnaîtra dans les sensations, en reprenant la chose jusqu’au principe.

Nous y avons remarqué un mouvement enchaîné , qui se commence à l’objet , se continue dans le milieu , se communique à l’organe , aboutit enfin au cerveau, et y fait son impression.

Il est aisé de comprendre , que tel que le mouvement se commence auprès de l’objet, tel il dure dans le milieu, et tel il se continue dans les organes extérieurs et intérieurs du corps , la proportion toujours gardée.

Je veux dire que, selon les diverses dispositions du milieu et de l’organe, ce mouvement pourra quelque peu changer ; comme il arrive dans les réfractions ; comme il arrive lorsque l’air, par où doit se communiquer le mouvement du corps résonnant , est agité par le vent :

ET DE SOI-MÊME. CHAP. III. 2l5 mais cette diversité se fait toujours à proportion du coup qui vient de l’objet; et c’est selon cette proportion que les organes , tant extérieurs qu intérieurs , sont frappés.

Ainsi, la disposition des organes corporels est au fond de même nature que celle qui se trouve dans les objets mêmes , au moment que nous en sommes touchés ; comme l’impression se fait dans la cire, telle et de même nature qu’elle a été faite dans le cachet.

En effet, cette impression, qu’est-ce autre chose qu’un mouvement dans la cire , par lequel elle est forcée de s’aocommoder au cachet qui se met sur elle? Et de même, l’impression dans nos organes , qu’est-ce autre chose qu’un mouvement qui se fait en eux , ensuite du mouvement qui se commence à l’objet ?

Je vois que ma main , pressée par un corps pesant et rude , cède et baisse en conformité du mouvement de ce corps qui pèse sur elle ; et le même mouvement se continue sur toutes les parties qui sont disposées à le recevoir. Il n’y a personne qui n’entende que si l’agitation, qui cause le bruit, est un certain trémoussement du corps résonnant, par exemple , d’une corde de luth , une pareille trépidation se doit continuer dans l’air; et quand ensuite le tympan viendra à être ébranlé, et le nerf auditif avec lui , et le cerveau même ensuite , cet ébranlement, après tout , ne sera pas d’une

2 1 4 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU autre nature qu’a été celui de la corde, etavi contraire , ce n’en sera que la continuation.

Toutes ces impressions élant de même nature, ou plutôt tout cela n’étant qu’une suite du même ébranlement , qui a commencé à l’objet , il n’est, pas moins ridicule de dire que l’agitation du tympan , et l’ébranlement du nerf, ou de quelque autre partie , puisse être la sensation , que de dire que l’ébranlement de l’air ou celui du corps résonnant la soit.

Il faut donc, pour bien raisonner, regarder toute cette suite d’impression corporelle, depuis l’objet jusqu’au cerveau, comme chose qui tient à l’objet ; et par la même raison qu’on distingue les sensations d’avec l’objet, il faut les distinguer d’avec les impressions et les mouvemens qui le suivent.

Ainsi , la sensation est une chose qui s’élève après touî cela , et dans un autre sujet , c’està-dire non plus dans le corps, mais dans l’àme seule.

Il en faut dire autant , et de l’imagination , et des désirs qui en naissent. En un mot , tant qu’on ne fera que remuer des corps, c’esl-àdire des choses étendues en longueur, largeur et profondeur, quelque viles et quelque subtils qu’on fasse ces corps , et dut-on les réduire à l’indivisible, si leur nature le pouvait permettre , jamais on ne fera une sensation ni un désir.

Car enfin , qu’un corps soit plus vite , il arrivera plus tôt ; qu’il soit plus mince , il pourra passer par une plus petite ouverture ; mais que cela fasse sentir ou désirer, c’est ce qui n’a aucune suite, et ne s’entend pas.

De là vient que l ame , qui connaît si bien et si distinctement ses sensations , ses imaginations et ses désirs , ne connaît la délicatesse et les mouveraens ni du cerveau , ni des nerfs, ni des esprits, ni meme si ces choses sont dans la nature. Je sais bien que je sens la douleur de la migraine ou de la colique, et que je sens du plaisir en buvant et en mangeant ; et je connais très-distinctement ce plaisir et cette douleur : mais si j’ai une membrane autour du cerveau, dont les nerfs soient picotés par une humeur acre ; si j’ai de s nerfs à la langue que le suc des viandes remue , c’est ce qu’on ne sait pas. Je ne sais non plus , si j’ai des esprits qui errent dans le cerveau, et se jettent dans les nerfs , tant pour les tenir tendus , que pour se répandre de là dans les muscles. Ce qui montre qu’il n’y a rien de plus distingué que le sentiment, et toutes ces dispositions dés organes corporels; puisque l’un est si clairement aperçu, et que l’autre ne l'est point du tout.

Ainsi , il se trouvera que nous connaissons beaucoup plus de choses de notre Ame, que de notre corps; puisqu’il se fait dans notre corps tant de mouvemens que nous ignorons, et que

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nous n’avons aucun sentiment que notre esprit

n’aperçoive.

Concluons donc que le mouvement des nerfs ne peut pas être un sentiment ; que l’agitation du sang ne peut pas être un désir; que le froid qui est dans le sang , quand les esprits , dont il est plein , se retirent vers le cœur, ne peut pas être la haine; en un mot, qu’on se trompe , en confondant les dispositions et altérations corporelles , avec les sensations, les imaginations et les passions.

Ces choses sont unies , mais elles ne sont point les mêmes, puisque leurs natures sont si différentes. Et comme se mouvoir n’est pas sentir, sentir n’est pas se mouvoir.

Ainsi, quand on dit qu’une partie du corps est sensible , ce n’est pas que le sentiment puisse être dans le corps ; mais c’est que cette partie étant toute nerveuse , elle ne peut être blessée sans un grand ébranlement des nerfs , auquel la nature a joint un vif sentiment de douleur.

Et si elle nous fait rapporter ce sentiment à la partie offensée ; si , par exemple , quand nous avons la main blessée , nous y ressentons de la douleur, c’est un avertissement que la blessure, qui cause de la douleur, est dans la main ; mais ce n’est pas une preuve que le sentiment, qui ne peut convenir qu’à l’âme , se puisse attribuer au corps.

En effet , quand un homme, qui a la jambe

ET DE SOI-MÊME. CHAP. III. 217 emportée, croit y ressentir autant de douleur qu’auparavatit , ce n’est pas que la douleur soit reçue dans une jambe qui n’est plus ; mais c’est que l’âme, qui la ressent seule, la rapporte au même endroit qu’elle avait accoutumé de la rapporter.

Ainsi, de quelque manière qu’on tourne et qu’on remue le corps, que ce soit vite ou lentement , circulairement ou en ligne droite , en masse ou en parcelle séparée , cela ne le fera jamais sentir ; encore moins imaginer ; encore moins raisonner, et entendre la nature de chaque chose , et la sienne propre ; encore moins délibérer et choisir, résister à ses passions, se commander à soi-même , aimer enfin quelque chose jusqu’à lui sacrifier sa propre vie.

Il y a donc , dans le corps humain , une vertu supérieure à toute la masse du corps, aux esprits qui l’agitent, aux mouvemens et aux impressions qu’il en reçoit. Cette vertu est dans Fàme, ou plutôt elle est l’âme même, qui, quoique d’une nature élevée au-dessus du corps, lui est unie toutefois par la puissance suprême qui a créé l’une et l’autre.

CoNNAISS. DE DIEU.

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