‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 37 sur 44 · DE DIEU CRÉATEUR DE L’AME ET DU CORPS, ET AUTEUR DE LEUR AIE · texte numérisé non relu

DE DIEU CRÉATEUR DE L’AME ET DU CORPS, ET AUTEUR DE LEUR AIE

ï. L'homme est un ouvrage d’un grand des -* sein . et d’une sagesse profonde.

Dieu, quia créé Pâme et le corps, et qui les a unis l’une à l’autre d’une façon si intime, se fait connaître lui-même dans ce bel ouvrage.

Quiconque connaîtra l’homme , verra que c’est un ouvrage de grand dessein , qui ne pouvait être ni conçu ni exécuté que par une sagesse profonde.

Tout ce qui montre de l’ordre , des proportions bien prises , et des moyens propres à faire de certains effets, montre aussi une fin expresse; par conséquent, un dessein formé, une intelligence réglée, et un art parfait.

C’est ce qui se remarque dans toute la nature. Nous voyons tant de justesse dans ses mouvemens, et tant de convenance entre ses parties , que nous ne pouvons nier qu’il n’y ait de l’art. Car s’il en faut pour remarquer ce concert et cette justesse, à plus forte raison pour l’établir, C’ est pourquoi nous ne voyons rien, dans l’univers , que nous ne soyons portés à demander pourquoi il se fait : tant nous sen-

ET DE SOI-MÊME. CIIAP. IV. SI g tons naturellement que tout a sa convenance et sa fin.

Aussi voyons-nous que les philosophes, qui ont le mieux observé la nature, nous ont donné pour maxime, qu elle ne fait rien en vain, et quelle va toujours à ses fins par les moyens les plus courts et les plus faciles : il y a tant d’art dans la nature, que l’art même ne consiste qu’à labien entendre et à l’imiter. Et plus on entre dans ses secrets , plus ou la trouve pleine de proportions cachées, qui font tout aller par ordre , et sont la marque certaine d’un ouvrage bien entendu , et d’un artifice profond.

Ainsi, sous le nom de nature, nous entendons une sagesse profonde, qui développe avec ordre, et selon de justes règles , tous les meuve mens que nous voyons.

Mais de tous les ouvrages de la nature, celui où le dessein est le plus suivi, c’est sans doute l’homme.

Et déjà il est d’un beau dessein d avoir voulu faire de toute sorte d’êtres : des êtres qui n’eussent que l’étendue avec tout ce qui lui appartient , figure , mouvement , repos, tout ce qui dépend de la proportion ou disproportion de ces choses : des êtres qui n’eussent que l’intelligence , et tout ce qui convient à une si noble opération, sagesse, raison, prévoyance, volonté , liberté , vertu : enfin des êtres où tout fût uni , et où une âme intelligente se trouvât jointe à un corps.

L’homme étant formé par un tel dessein , nous pouvons définir l ame raisonnable , substance intelligente née pour vivre dans un corps , et lui être intimement unie.

L’homme tout entier est compris dans celte définition , qui commence par cek qu’il a de meilleur, sans oublier ce qu’il a de moindre , et fait voir l’union de l’un et de l’autre.

A ce premier trait qui figure l’homme , tout le reste est accommodé avec un ordre admirable.

Nous avons vu que pour l’union , il fallait qu’il se trouvât dans l’âme , outre les opérations intellectuelles supérieures au corps , des opérations sensitives naturellement engagées dans le corps , et assujetties à ses organes. Aussi voyons-nous dans i’àme ces opérations sensitives.

Blais les opérations intellectuelles n’étaient pas moins nécessaires à l’âme, puisqu’elle devait, comme la plus noble partie du composé, gouverner le corps et y présider. En effet , Dieu lui a donné ces opérations intellectuelles , et leur a attribué le commandement.

Il fallait qu’il y eût un certain concours entre toutes les opérations de l’àme , et que la partie raisonnable pût tirer quelque utilité de la partie sensitive. La chose a été ainsi réglée. Nous avons vu que lame, avertie et excitée par les sensations, apprend et remarque ce qui se passe autour d’elle , pour ensuite

ET DE SOI-MEME. CHÂP. IV. 221 pourvoir aux besoins du corps , et faire ces réflexions sur les merveilles de la nature.

Peut-être que la chose s’entendra mieux en la reprenant d’un peu plus haut.

La nature intelligente aspire à être heureuse. Elle a l’idée du bonheur, elle le cherche ; elle a l’idée du malheur, elle l’évite. C’est à cela qu’elle rapporte tout ce quelle fait, et il semble que c’est là son fonds. Mais sur quoi doit être fondée la vie heureuse , si ce n’est sur la connaissance de la vérité? Mais on n’est pas heureux simplement pour la connaître ; il faut l’aimer, il faut la vouloir. Il y a de la contradiction de dire qu’on soit heureux sans aimer son bonheur et ce qui le fait. Il faut donc, pour être heureux, et connaître le bien, et l’aimer: et le bien de la nature intelligente , c’est 3a vérité , c’est là ce qui la nourrit et la vivifie. Et si je concevais une nature purement intelligente, il me semble que je n’y mettrais qu’entendre et aimer la vérité , et que cela seul la rendrait heureuse. Mais comme l’homme n’est pas une nature purement intelligente , et qu’il est, ainsi qu’il a été dit, une nature intelligente unie à un corps , il lui faut autre chose , il lui faut les sens. Et cela se déduit du même principe ; car puisqu’elle est unie au corps, le bon état de ce corps doit faire une partie de son bonheur ; et pour achever l’union, il faut que la partie intelligente pourvoie au corps qui lui est uni, la principale à F inférieure.

Ainsi , une clés vérités que doit connaître l’âme unie à un corps , est ce qui regarde les besoins du corps, et les moyens d’y pourvoir. C’est à quoi servent les sensations, comme nous venons de le dire, et comme nous l’avons établi ailleurs. Et notre âme étant de telle nature, que ses idées intellectuelles sont universelles, abstraites, séparées de toute matière particulière , elle avait besoin d’être avertie par quelque autre chose , de ce qui regarde ce corps particulier à qui elle est unie, et les autres corps qui peuvent ou le secourir ou lui nuire ; et nous ayons vu que les sensations lui sont données pour cela : par la vue, par l’ouïe, et par les autres sens , elle discerne par les objets ce qui est propre ou contraire au corps. Le plaisir et la douleur la rendent attentive à ses besoins, et ne l’invitent pas seulement, mais la forcent à y pourvoir.

Voilà quelle devait être l’âme. Et de là il est aisé de déterminer quel devait être le corps.

Il fallait premièrement qu’il fût capable de servir aux sensations, et, par conséquent, qu’il pût recevoir des impressions de tous côtés ; puisque c’était à ces impressions que les sensations devaient être unies.

Mais si le corps n’était en état de prêter ses mouvemens aux desseins de l’àme , en vain apprendrait-elle , par les sensations , ce qui est à rechercher et à fuir.

Il a donc fallu que ce corps, si propre à re-

ET DE SOI-MÊME. CHAP. IV. 223 cevoir les impressions, le fût aussi à exercer mille mouvemens divers.

Pour tout cela il fallait le composer d une infinité de parties délicates, et de plus les unir ensemble, en sorte qu’elles pussent agir en concours pour le bien commun.

En un mot, il fallait à l’àme un corps organique ; et Dieu lui en a fait un capable des mouvemens les plus forts , aussi-bien que des plus délicats et des plus industrieux.

Ainsi, tout l’homme est construit avec un dessein suivi, et avec un art admirable. Mais si la sagesse de son auteur éclate dans le tout , elle ne paraît pas moins dans chaque partie.

II. Le corps humain est l'ouvrage d’un des sein profond et admirable .

Nous venons de voir que notre corps devait être composé de beaucoup d’organes capables de recevoir les impressions des objets, et d’exercer des mouvemens proportionnés à ces impressions.

Ce dessein est parfaitement exécuté. Tout est ménagé, dans le corps humain , avec un artifice merveilleux. Le corps reçoit de tous côtés les impressions des objets, sans être blessé. On lui a donné des organes pour éviter ce qui l’offense ou le détruit; et les corps environnans, qui font sur lui ce mauvais effet, font encore celui de lui causer de Féloignement. La délicatesse des parties, quoiqu’elle aille à

224 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU une finesse inconcevable , s’accorde avec la force et avec la solidité. Le jeu des ressorts n’est pas moins aisé que ferme ; à peine sentonsnous battre notre cœur , nous qui sentons les moindres mouvemens du dehors , si peu qu’ils viennent à nous ; les artères vont, le sang circule, les esprits coulent, toutes les parties s’incorporent leur nourriture sans troubler notre sommeil, sans distraire nos pensées, sans exciter tant soit peu notre sentiment; tant Dieu a mis de règle et de proportion , de délicatesse et de douceur , dans de si grands mouvemens.

Ainsi , nous pouvons dire avec assurance , que de toutes les proportions qui se trouvent dans les corps , celles du corps organique sont les plus parfaites et les plus palpables.

Tant de parties si bien arrangées , et si propres aux usages pour lesquels elles sont faites ; la disposition des valvules; le battement du cœur et des artères ; la délicatesse des parties du cerveau , et la variété de ses mouvemens , d’où dépendent tous les autres ; la distribution du sang et des esprits ; les effets dilférens de la respiration , qui ont un si grand usage dans le corps : tout cela est d’une économie, et s’il est permis d’user de ce mot , d’une mécanique si admirable , qu’on ne la peut voir sans ravissement , ni assez admirer la sagesse qui en a établi les règles.

Il n’y a genre de machine qu’on ne trouve

ET DE SOI-MÊME. CHÀP. IV. 2^5 dans îe corps humain. Pour sucer quelque liqueur, les lèvres servent de tuyau, et la langue sert de piston. Au poumon est attachée la trachée-artère , comme une espèce de flûte douce d’une fabrique particulière, qui, s’ouvrant plus ou moins, modifie l’air et diversifie les tons. La langue est un archet, qui, battant sur les dents et sur le palais, en tire des sons exquis. L’oeil a ses humeurs et son cristallin, les réfractions s'y ménagent avec plus d’art que dans les verres les mieux taillés : il a aussi sa prunelle , qui se dilate et se resserre; tout son globe s’allonge ou s’aplatit selon l’axe de la vision, pour s’ajuster aux distances, comme les lunettes à longue vue. L’oreille a son tambour, où une peau aussi délicate que bien tendue, résonne au mouvement d’un petit marteau que le moindre bruit agite ; elle a, dans un os fort dur, des cavités pratiquées, pour faire retentir la voix , de la meme sorte qu elle retentit parmi les rochers et dans les échos. Les vaisseaux ont leurs soupapes ou valvules , tournées en tous sens; les os et les muscles ont leurs poulies et leurs leviers : les proportions qui font et les équilibres, et la multiplication des forces mouvantes, y sont observées dans une justesse où rien ne manque. Toutes les machines sont simples , le jeu en est si aisé , et la structure si délicate , que toute autre machine est grossière en comparaison.

A rechercher de près les* parties , on y voit

226 DE LA CONNAISSAIS1 CE DE DIEU de toute sorte de tissus , rien n’est mieux filé , rien n’est mieux passé, rien n’est serré plus exactement.

Nul ciseau , nul tour, nul pinceau ne peut approcher de la tendresse avec laquelle la nature tourne et arrondit ses sujets.

Tout ce qui peut faire la séparation et le mélange des liqueurs, leur précipitation, leur digestion, leur fermentation, et le reste, est pratiqué si habilement dans le corps humain, qu’auprès de ces opérations, la chimie la plus fine n’est qu’une ignorance très-grossière.

On voit à quel dessein chaque chose a été faite : pourquoi le cœur, pourquoi le cerveau, pourquoi les esprits, pourquoi la bile, pourquoi le sang , pourquoi les autres humeurs. Qui voudra dire que le sang n’est pas fait pour nourrir ranimai; que l’estomac, et les eaux qu’il jette par ses glandes, ne sont pas faites pour préparer par la digestion la formation du sang; que les artères et les veines ne sont pas faites de la manière qu il faut pour le contenir, pour le porter partout, pour le faire circuler continuellement ; que le cœur n’est pas fait pour donner le branle à cette circulation : qui voudra dire que la langue et les lèvres , avec leur prodigieuse mobilité , ne sont pas faites pour former la voix en mille sortes d’articulations; ou que la bouche n’a pas été mise à la place la plus convenable, pour transmettre la nourriture à l'estomac ; que les dents n’y sont pas pla-

ET DE SOI-MÊME. CHÀP. IV. 22 7 cées pour rompre cetle nourriture ; et la rendre capable d’entrer; que les eaux qui coulent dessus ne sont pas propres à la ramollir, et ne viennent pas pour cela à point nommé ; ou que ce n’est pas pour ménager les organes et la place , que la bouche est pratiquée de manière que tout y sert également à la nourriture et à la parole : qui voudra dire ces choses, fera mieux de dire encore qu’un bâtiment n’est pas fait pour loger, et que ses appartemens, ou engagés, ou dégagés , ne sont pas construits pour la commodité de la vie , ou pour faciliter les ministères ; en un mot, il sera un insensé qui ne mérite pas qu’on lui parle.

Si ce n’est peut-être qu’il faille dire que le corps humain n’a point d’architecte, parce qu’on n’en voit pas l’architecte avec les yeux; etqu’il ne suffit pas de trouver tant de raison et tant de dessein dans la disposition, pour entendre qu’il n’est pas fait sans raison et sans dessein.

Plusieurs choses font remarquer combien est grand et profond l’artifice dont il est construit.

Les savans et les ignorans , s’ils ne sont toutà-fait stupides , sont également saisis d’admiration , en le voyant. Tout homme qui le considère par lui-même, trouve faible tout ce qu’il a ouï dire ; et un seul regard lui en dit plus que tous les discours et tous les livres.

Depuis tant de temps qu’on regarde , et qu’on étudie curieusement le corps humain, quoiqu’on sente que tout y a sa raison , on n’a pu

228 DE LA COIS NAISSANCE J DE DIEU encore parvenir à en pénétrer le fond. Plus on considère , plus on trouve de choses nouvelles, plus belles que les premières qu’on avait tant admirées : et quoiqu’on trouve très-grand ce qu’on a déjà découvert , on voit que ce n’est rien , en comparaison de ce qui reste à chercher.

Par exemple , qu’on voie les muscles si forts et si tendres; si unis pour agir en concours, si dégagés pour ne se point mutuellement embarrasser ; avec des filets si artistement tissus et si bien tors, comme il faut, pour faire leur jeu; au reste, si bien tendus, si bien soutenus, si proprement placés, si bien insérés où il faut; assurément on est ravi, et on ne peut quitter un si beau spectacle * et malgré qu’on en ait , un si grand ouvrage parle de son artisan. Et cependant tout cela est mort, faute de voir par où les esprits s’insinuent, comment ils tirent, comment ils relâchent, comment le cerveau les forme, et comment il les envoie avec leur adresse fixe. Toutes choses qu’on voit bien qui sont, mais dont le secret principe et le maniement n’est pas connu.

Et parmi tant de spéculations faites par une curieuse anatomie , s’il est arrivé quelquefois à ceux qui s’y sont occupés, de désirer que pour plus de commodité les choses fussent autrement qu’ils ne les voyaient , ils ont trouvé qu’ils ne faisaient un si vain désir, que faute d’avoir tout vu; et personne n’a encore trouvé qu’un seul os dut être figuré autrement qu’il n’est,

ET DE SOI-MEME. CIIÀP. IV. 229 ni être articulé autre part , ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d’autres endroits ; ni donner aux muscles , dont il est l’appui, une place plus propre à s’y enclaver; ni enfin qu’il y eût aucune partie , dans tout le corps, à qui on pût seulement désirer ou une autre constitution, ou une autre place.

Il ne reste donc rien à désirer, dans une si belle machine , sinon qu’elle aille toujours, sans être jamais troublée et sans finir. Mais qui l’a bien entendue, en voit assez pour juger que son auteur ne pouvait pas manquer de moyens pour la réparer toujours , et enfin la rendre immortelle ; et que, maître de lui donner l’immortalité , il a voulu que nous connussions qu’il la peut donner par grâce, l’ôter par châtiment, et la rendre par récompense. La religion, qui vient là-dessus , nous apprend qu’en effet c’est ainsi qu’il en a usé , et nous apprend, tout ensemble , à le louer et à le craindre.

En attendant T immortalité qu’il nous promet, jouissons du beau spectacle des principes qui nous conservent si long-temps ; et connaissons que tant de parties, où nous ne voyons qu’une impétuosité aveugle , ne pourraient pas concourir à cette fin, si elles n’étaient, tout ensemble , et dirigées et formées par une cause intelligente.

Le secours mutuel que se prêtent ces parties les unes aux autres ; quand la main , par exemple , se présente pour sauver la tête, qu’un côté

23o de la. connaissance de dieu sert de contre-poids à l’autre que sa pente et sa pesanteur entraîne , et que le corps se situe naturellement de la manière la plus propre à se soutenir : ces actions et les autres de cette nature , qui sont si propres et si convenables à la conservation du corps, dès-là qu’elles se font sans que notre raison y ait part, nous montrent qu’elles sont conduites , et les parties disposées par une raison supérieure.

La même chose paraît par cette augmentation de forces qui nous arrivent dans les grandes passions. Nous avons vu ce que fait et la colère et la crainte; comme elles nous changent; comme l’une nous encourage et nous arme, et comme l’autre fait de notre corps, pour ainsi dire, un instrument propre à fuir. C’est sans doute un grand secret de la nature (c’est-à-dire de Dieu), d’avoir premièrement proportionné les forces du corps à ses besoins ordinaires : mais d’avoir trouvé le moyen, de doubler les forces dans les besoins extraordinairement pressans , et de disposer tellement le cerveau, le cœur et le sang, que les esprits, d’où dépend toute l’action du corps , devins-"'sent dans les grands périls plus abondans ou plus vifs ; et en même temps fussent portés, sans que nous le sussions, aux parties où ils peuvent rendre la défense plus vigoureuse, ou la fu ite plus légère , c’est l’effet d’une sagesse infinie.

Et cette augmentation de forces proportion-

ET DE SOI-MEME. CHAP. IV. 2.3l nées à nos besoins , nous fait voir que les passions , dans leur fond et dans la première institution de la nature , étaient faites pour nous aider; et que, si maintenant elles nous nuisent aussi souvent qu’elles font , il faut qu’il soit arrivé depuis quelque désordre.

En effet, l’opération des passionsdansle corps des animaux, loin de les embarrasser, les aide à ce que leur état demande (j’excepte certains cas qui ont des causes particulières), et le contraire n’arriverait pas à l’homme, s’il n’avait mérité, par quelque faute, qu’il se fît en lui quelque espèce de renversement.

Que si, avec tant de moyens que Dieu nous a préparés pour la conservation de notre corps, il faut que chaque homme meure , F univers n’y perd rien; puisque, dans les mêmes principes qui conservent l’homme durant tant d’années, il se trouve encore de quoi en produire d’autres jusqu’à l’inhni. Ce qui le nourrit, le rend fécond, et rend l'espèce immortelle. Un seul homme , un seul animal , une seule plante , suffit pour peupler toute la terre : le dessein de Dieu est si suivi , qu’une infinité de générations ne sont que l’effet d’un seul mouvement continué sur les mêmes règles, et en conformité du premier branle que la nature a reçu au commencement.

Quel architecte est celui qui , faisant un bâtiment caduc , y met un principe pour se relever dans ses ruines! Et qui sait immortaliser,

par tels moyens, son ouvrage en général , ne pourra-t-il pas immortaliser quelque ouvrage qu’il lui plaira en particulier?

Si nous considérons une plante qui porte en elle-même la graine , d’où il se forme une autre plante , nous serons forcés d’avouer qu’il y a dans cette graine un principe secret d’ordre et d’arrangement, puisqu’on voit les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits s’expliquer et se développer de là avec une telle régularité; et nous verrons, en même temps, qu’il n’y a qu’une profonde sagesse qui ail pu renfermer toute une grande plante dans une si petite graine , et l’en faire sortir par des mouvemens si réglés.

Mais la, formation de nos corps est beaucoup plus admirable , puisqu’il y a sans comparaison plus de justesse , plus de variété , et plus de rapports entre toutes leurs parties.

11 n’y a rien certainement de plus merveilleux, que de considérer tout un grand ouvrage dans ses premiers principes , où il est comme ramassé , et où il se trouve tout entier en petit.

O11 admire avec raison la beauté et l’artifice d’un moule , où , la matière étant jetée , il s’en forme un visage fait au naturel, ou quelque autre figure régulière. Mais tout cela est grossier en comparaison des principes d’où viennent nos corps, par lesquels une si belle structure se forme de si petits commencemens, se conserve d’une manière si aisée , se répare dans

ET DE SOI-MÊME. CHAP. IV. 233 sa chute , et se perpétue par un ordre si immuabie.

Les plantes et les animaux / en se perpétuant sans dessein les uns les autres avec une exacte ressemblance , font voir qu’ils ont été une fois formés avec dessein sur un modèle immuable , sur une idée éternelle.

Ainsi, nos corps, dans leur formation et dans leur conservation, portent la marque d’une invention , d’un dessein, d’une industrie explicable. Tout y a sa raison ; tout y a sa fin , tout y a sa proportion et sa mesure , et, par conséquent , tout est fait par art.

III. Dessein merveilleux clans les sensations } et dans les choses qui en dépendent .

Mais que servirait à l’âme d’avoir un corps si sagement construit, si elle, qui le doit conduire, n’était avertie de ses besoins ? Aussi l’estelle admirablement par les sensations,, qui lui servent à discerner les objets qui peuvent détruire ou entretenir en bon état le corps qui lui est uni.

Bien plus , il a fallu qu’elle fût obligée à en prendre soin par quelque chose de fort ; c’est ce que font le plaisir et la douleur qui, lui venant à l’occasion des besoins du corps , ou de ses bonnes dispositions, l’engagent à pourvoir à ce qui le touche.

Au reste , nous avons assez observé la juste proportion qui se trouye#entre l’ébranlement

234 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU passager des nerfs, et les sensations; entre les impressions permanentes du cerveau , et les imaginations qui devaient durer et se renouveler de temps en temps ; enfin , entre ces secrètes dispositions du corps, qui l’ébranlent pour s’approcher ou s’éloigner de certains objets , et les désirs ou les aversions , par lesquelles l’àme s’y unit , ou s’en éloigne par la pensée.

Par-là s’entend admirablement bien l’ordre que tiennent la sensation, l’imagination et la passion , tant entre elles qu’à l’égard des mouvemens corporels, d’où elles dépendent. Et ce qui achève de faire voir la beauté d’une proportion si juste, est que la même suite qui se trouve entre trois dispositions du corps , se trouve aussi entre trois dispositions de l’àme . Je veux dire que comme la disposition qu’a le corps, dans les passions, à s’avancer ou se reculer, dépend des impressions du cerveau, et les impressions du cerveau de l’ébranlement des nerfs; ainsi, le désir et les aversions dépendent naturellement des imaginations , comme celles-ci dépendent des sensations.

ÎY. La raison nécessaire pour juger des sensations, et régler les mouvemens extérieurs , devait nous être donnée , et ne Va pas été sans un grand dessein.

Mais quoique l’àme soit avertie des besoins du corps , et de la diversité des objets , par les

ET DE SOI-MEME. CHAP. IV. s35 sensations et les passions, elle ne profiterait pas de ces avertissemens , sans ce principe secret de raisonnement, par îecpiel elle comprend les rapports des clioses, et juge de ce qu’elles lui font expérimenter.

Ce même principe de raisonnement la fait sortir de son corps , pour étendre ses regards sur le reste de la nature, et comprendre l'enchaînement des parties qui composent un si grand tout.

A ces connaissances devait être jointe une volonté maîtresse d’elle-même, et capable d’user, selon la raison, des organes, des sentimens , et des connaissances mêmes.

Et c’était de cette volonté qu’il fallait faire dépendre les membres du corps, afin que la partie principale eûtl’empire quilui convenait sur la moindre.

Aussi voyons-nous qu’il est ainsi. Nos muscles agissent , nos membres remuent, et notre corps est transporté à l’instant que nous le voulons. Cet empire est une image du pouvoir absolu de Dieu, qui remue tout l’univers par sa volonté, et y fait tout ce qu’il lui plaît.

Et il a tellement voulu que tous ces mouvemens de notre corps servissent à la volonté, que même les involontaires , par où se fait la distribution des esprits et des alimens , tendent naturellement à rendre le corps plus obéissant ; puisque jamais il n’obéit mieux que lorsqu’il est sain, c’est-à-dire quand ses mou-

236 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU vemens naturels et intérieurs vont selon leur règle.

Ainsi, les mouvemens intérieurs , qui sont naturels et nécessaires servent à faciliter les mouvemens extérieurs qui sont volontaires.

Mais en même temps que Dieu a soumis à la volonté les mouvemens extérieurs , il nous a laissé deux marques sensibles que cet empire dépendait d’une autre puissance. La première est , que le pouvoir de la volonté a des bornes, et que reflet en est empêché par la mauvaise disposition des membres , qui devraient être soumis. La seconde, que nous remuons notre corps sans savoir comment, sans connaître aucun des ressorts qui servent à le remuer , et souvent même , sans discerner les mouvemens que nous faisons , comme il se voit principalement dans la parole.

Tl paraît donc que cecorpsest un instrument fabriqué, et soumis à notre volonté, par une puissance qui est hors de nous; et toutes les fois que nous nous en servons, soit pour parler, ou pour respirer, ou pour nous mouvoir en quelque façon que ce soit , nous devrions toujours sentir Dieu présent.

Y. L' intelligence a pour objet des vérités éternelles , qui ne sont autre chose que Dieu même , ou elles sont toujours subsistantes et toujours parfaitement entendues .

Mais rien ne sert tant à l’àme pour s’élever

à son Auteur , que la connaissance qu’elle a d’elle-même , et de ses sublimes opérations , que nous avons appelées intellectuelles.

Nous avons déjà remarqué que l’entendement a pour objet des vérités éternelles.

Les règles des proportions , par lesquelles nous mesurons toutes choses, sont éternelles et invariables.

Nous connaissons clairement que tout se fait dans l’univers par la proportion du plus grand au plus petit , et du plus fort au plus faible ; et nous en savons assez pour connaître que ces proportions se rapportent à des principes d’éternelle vérité.

Tout ce qui se démontre en mathématique , et en quelque autre science que ce soit, est éternel et immuable ; puisque l’effet de la démonstration est de faire voir que la chose ne peut être autrement qu’elle est démontrée.

Aussi pour entendre la nature et les propriétés des choses que je connais , par exemple, ou d’un triangle, ou d’un carré, ou d’un cercle, ou les propositions de ces figures , et de toutes autres figures entre elles , je n’ai pas besoin de savoir qu’il y en ait de telles dans la nature , et je suis assuré de n’en avoir jamais ni tracé ni vu de parfaites. Je n’ai pas besoin non plus de songer qu’il y ait quelques mouvemens dans le monde , pour entendre la nature du mouvement même, ou celle des lignes que chaque mouvement décrit , les suites de ce mouve-

238 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ment , et les proportions selon lesquelles il augmente ou diminue dans les graves et les choses jetées. Dès que l’idée de ces choses s'est une fois réveillée dans mon esprit , je connais que, soit quelles soient, ou quelles ne soient pas actuellement, c’est ainsi qu’elles doivent être, et qu’il est impossible quelles soient d une autre nature , ou se fassent d’un autre façon.

Et pour venir à quelque chose qui nous touche de plus près, j’entends, par ces principes de vérité éternelle, que quand aucun autre être que l’homme, et moi-même ne serions pas actuellement; quand Dieu aurait résolu de n’en créer aucun autre ; le devoir essentiel de l'homme, dès-là qu’il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison, et de chercher son auteur, de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l’ignorait.

Toutes ces vérités, et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain , subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra ; mais en les connaissant, il les trouvera vérités , il ne les fera pas telles ; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets , elles les supposent. Ainsi, ces vérités subsistent devant tous les siècles , et devant qu’il y ait eu un entendement humain : et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c’est-à-dire tout ce que je vois

ET DE SOT-MÊME. CITA P. IV. 23g dans la nature, serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée ; et je verrais clairement qu’elles seraient toujours bonnes et toujours véritables , quand moi-même je serais détruit, et quand il n’y aurait personne qui fût capable de les comprendre.

Si je cherche maintenant, où, et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables, comme elles sont, je suis obligé d’avouer un être , où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue ; et cet être doit être la vérité même , et doit être toute vérité ; et c’est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est , et ce qui s’entend hors de lui.

C’est donc en lui , d’une certaine manière qui m’est incompréhensible, c’est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles ; et les voir, c’est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité , et recevoir ses lumières.

Cet objet éternel, c’est Dieu, éternellement subsistant , éternellement véritable , éternelment la vérité même.

Et en effet, parmi ces vérités éternelles que je connais , une des plus certaines est celle-ci, qu’il y a quelque chose au monde qui existe d’elle-même, par conséquent, qui est éternelle et immuable.

Qu’il y ait un seul moment où rien ne soit , éternellement rien ne sera. Ainsi , le néant

2^.0 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU sera à jamais toute vérité , et rien ne sera vrai que le néant ; chose absurde et contradictoire.

Il y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les temps, et de toute éternité ; et c’est dans cet éternel , que ces vérités éternelles subsistent.

C’est là aussi que je les vois. Tous les autres hommes les voient , comme moi , ces vérités éternelles; et tous, nous les voyons toujours les mêmes, et nous les voyons être devant nous ; car nous avons commencé , et nous le savons, et nous savons que ces vérités ont toujours été.

Ainsi , nous les voyons dans une lumière supérieure à nous-mêmes, et c’est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal , c’est-à-dire si nous agissons, ou noii , selon ces principes constitutifs de notre être.

Là donc nous voyons , avec toutes les autres vérités, les règles invariables de nos mœurs; et nous voyons qu’il y a des choses d’un devoir indispensable, et que, dans celles qui sont naturellement indifférentes, le vrai devoir est de s’accommoder au plus grand bien de la société humaine.

Ainsi, un homme de bien laisse régler l’ordre des successions et de la police aux lois civiles, comme il laisse régler le langage et la forme des habits à la coutume ; mais il écoute en lui-

ET DE SOI-MEME C1Ï4P. IV. 24 1 même une loi inviolable qui lui élit qu’il ne faut faire tort à personne , et qu’il vaut mieux qu’on nous en fasse que d’en faire à qui que ce soit.

En ces règles invariables , un sujet , qui se sent partie d’un Etat, voit qu’il doit l’obéissance au prince qui est chargé de la couduite du tout ; autrement la paix du monde serait renversée. Et un prince y voit aussi qu’il gouverne mal, s’il regarde ses plaisirs et ses passions , plutôt que la raison , et le bien des peuples qui lui sont commis.

L’homme qui voit ces vérités, par ces vérités se juge lui-même, et se condamne quand il s’en écarte. Ou plutôt ce sont ces vérités qui le jugent, puisque ce ne sont pas elles qui s’accommodent aux jugemens humains, mais les jugemens humains qui s’accommodent à elles.

Et l’homme juge droite ment* lorsque , sentant ses jugemens variables de leur nature , il leur donne pour règle ces vérités éternelles.

Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes , par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même.

Car toutes ces vérités éternelles ne sont au fond qu’une seule vérité. En effet, je m’aperçois, en raisonnant, que ces vérités sont suivies. La même vérité qui me fait voir que les mouvemens ont certaines règles , me fait voir CoNNMSS. DE DIEU. Il

2^2 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU que les actions de ma volonté doivent aussi avoir les leurs. Et je vois ces deux vérités dans cette vérité commune , qui me dit que tout a sa loi, que tout a son ordre : ainsi, la vérité est une, de soi; qui la connaît en partie, en voit plusieurs; qui les verrait parfaitement, n’en yerrait qu’une.

Et il faut nécessairement que la vérité soit quelque part très -parfaitement entendue , et l’homme en est à lui-même une preuve indubitable.

Car, soit qu'il la considère lui-même, ou qu’il étende sa vue sur tous les êtres qui l’environnent, il voit tout soumis à des lois certaines, et aux règles immuables de la vérité. Il voit qu’il entend ces lois, du moins en partie , lui qui n’a fait ni lui-même , ni aucune autre partie de l’univers, quelque petite qu elle soit; il voit bien que rien n’aurait été fait, si ces lois n’étaient ailleurs parfaitement entendues ; et il voit qu’il faut reconnaître une sagesse éternelle, où toute loi , tout ordre , toute proportion ait sa raison primitive.

Car il est absurde qu’il y ait tant de suite dans les vérités, tant de proportion dans les choses, tant d’économie dans leur assemblage, c’est-àdire dans le monde; et que cette suite, cette proportion, cette économie ne soit nulle part bien entendue : et l’homme , qui n’a rien fait, la connaissant véritablement , quoique non pas pleinement , doit juger qu’il y a quelqu’un qui

ET DE SOI-MEME. CHAT. IV. 243 la connaît dans sa perfection, et que ce sera celui-là même qui aura tout fait.

YI. Lame connaît , par ï imperfection de son intelligence , quily a ailleurs une intelligence parfaite .

Nous n’avons donc qu’à réfléchir sur nos propres opérations , pour entendre que nous venons d’un plus haut principe.

Car dès -là que notre âme se sent capable d’entendre, d’affirmer et de nier, et que d’ailleurs elle sent qu elle ignore beaucoup de choses, qu elle se trompe souvent, et que souvent aussi, pour s’empêcher d’être trompée, elle est forcée à suspendre son jugement, et à se tenir dans le doute; elle voit, à la vérité, qu’elle a en elle un bon principe , mais elle voit aussi qu’il est imparfait, et qu’il y a une sagesse plus haute à qui elle doit son être.

En effet, le parfait est plutôt que l’imparfait, et l’imparfait le suppose ; comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution : et comme le mal suppose le bien, dont il est la privation, ainsi , il est naturel que l’imparfait suppose le parfait, dont il est, pour ainsi dire , déchu : et si une sagesse imparfaite, telle que la nôtre, qui peut douter, ignorer, se tromper, ne laisse pas d’être; à plus forte raison, devons-nous croire que la sagesse parfaite est et

2(4 DE LA CONNAISSANCE DE DIEÜ subsiste, et que la nôtre n’en est qu’une étincelle. -

Car si nous étions tous seuls intelligens dans le monde, nous seuls, nous vaudrions mieux, avec notre intelligence imparfaite, que tout le reste qui serait tout-à-fait brut et stupide; et on ne pourrait comprendre d’où viendrait, dans ce tout qui n’entend pas , cette partie qui entend ; l’intelligence ne pouvant pas naître d’une chose brute et insensée. Il faudrait donc que notre âme, avec son intelligence imparfaite, ne laissât pas d’être par elle-même, par conséquent, d’être éternelle etindépendante de toute autre chose ; ce que nui homme , quelque fou qu’il soit, n’osant penser de soi-même , il reste qu’il connaisse au-dessus de lui une intelligence parfaite , dont toute autre reçoive la faculté et la mesure d’entendre.

Nous connaissons donc par nous-mêmes, et par notre propre imperfection, qu’il y a line sagesse infinie, qui ne se trompe jamais, qui ne doute de rien, qui n’iguore rien, parce quelle a une pleine compréhension de la vérité , ou plutôt quelle est la vérité même.

Cette sagesse est elle-même sa règle ; de sorte qu’elle ne peut jamais faillir, et c’est à elle à régler toutes choses.

Far la même raison, nous connaissons qu’il y a une souveraine bonté qui ne peut jamais faire aucun mal ; au lieu que notre volonté im,-

ET DE SOI-MEME. CHAP. IV. 2,4$ parfaite, si elle peut faire le bien, peut aussi s’en détourner.

De là nous devons conclure que la perfection de Dieu est infinie, car il a tout en luimêrtie ; sa puissance l’est aussi, de sorte qu’il n’a qu’à vouloir, pour faire tout ce qu’il lui plait.

C’est pourquoi il n’a eu besoin d’aucune matière précédente pour créer le monde. Comme il en trouve le plan et le dessein dans sa sa* gesse , et la source dans sa bonté, il ne lui faut aussi pour l’exécution que sa seule volonté toute-puissante.

Mais quoiqu’il fasse de si grandes choses, il n’en a aucun besoin , et il est heureux en se possédant lui-même.

L’idée même du bonheur nous mène à Dieu ; car si nous avons l’idée du bonheur, puisque d’ailleurs nous n’en pouvons voir la vérité en nous-mêmes, il faut quelle nous vienne d’ailleurs; il faut, dis-je, qu’il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse ; que si elle est bienheureuse, elle n’a rien à désirer, elle est parfaite; et celte nature bienheureuse, parfaite, pleine de tout bien, qu’est-ce autre chose que Dieu?

Il n’y a rien de plus existant ni de plus vivant que lui, parce qu’il est et qu’il vit éternellement. Il ne peut pas qu’il ne soit, lui qui possède îa plénitude de l’être, ou plutôt qui est litre même, selon ce qu’il dit, parlant à

2.46 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU Moïse : Je suis celui qui suis; Celui qui est , rn envoie à vous. ( Exod. III. 1 4. ) (1)

VII. L’ame qui connaît Dieu , et se sent capable de V aimer, sent dès-là qu elle est faite pour lui , et qu elle tient tout de lui.

En la présence d’un Etre si grand et si parfait , 1 âme se trouve elle-même un pur néant, et ne voit rien en elle-même qui mérite d’être estimé , si ce n’est qu’elle est capable de connaître et d’aimer Dieu.

Elle sent par-là , qu elle est née pour lui. Car si l’intelligence est pour le vrai, et que l’amour soit pour le bien , le premier vrai a droit d’occuper toute notre intelligence, et le souverain bien a droit de posséder tout notre amour.

' Mais nul ne connaît Dieu , que celui que Dieu éclaire; et nul n’aime Dieu, que celui à qui il inspire son amour. Car c’est à lui de donner à sa créature tout le bien qu’elle possède , et, par conséquent, le plus excellent de tous les biens, qui est de le connaître et de l’aimer.

Ainsi, le même qui a donné l’être à la créature raisonnable, lui a donné le bien-être. Il lui donne la vie , il lui donne la bonne vie , il

(1) On voit par une note sur le manuscrit de Bossuet , que son dessein était de donner à cet article un peu d’étendue. Voici ce qu’on y lit : « Quelque part ici marquer la « démonstration de ce qui est , de ce qui- est immuable, de k ce qui est éternel , de ce qui est parfait , antérieur à ce qui k n’est pas, à ce qui n’est pas toujours le même , à ce qui «n’est pas parfait. Saint Augustin ; Bçëce; saint Thomas .»

ET DE SOI-MÊME. CHAP. IV. 247 lui donne d'être juste, il lui donne d’être saint,

il lui donne enfin d’être bienheureux.

VIII. L’ âme connaît sa nature , en connaissant qu elle est faite à l'image de Dieu.

Je commence ici à me connaître mieux que je n’avais jamais fait, en me considérant par rapport à celui dont je tiens l’être.

Moïse, qui m’a dit que j’étais fait à l’image et ressemblance de Dieu , en ce seul mot , m’a mieux appris quelle est ma nature , que ne peuvent faire tous les livres et tous les discours des philosophes.

J’entends, et Dieu entend. Dieu entend qu’il est , j’entends que Dieu est , et j’entends que je suis. Voilà déjà un trait de cette divine ressemblance. Mais il faut ici considérer ce que c’est qu’entendre à Dieu, et ce que c’est qu’entendre à moi.

Dieu estlavérité même etl’intelligencemême, vérité infinie, intelligence infinie. Ainsi, dans le rapport mutuel qu’ont ensemble la vérité et l’intelligence , l’une et l’autre trouvent en Dieu leur perfection ; puisque l’intelligence qui est infinie, comprend la vérité toute entière, et que la vérité infinie, trouve une intelligence égale à elle.

Par-là, donc la vérité et l’intelligence ne font qu’un ; et il se trouve une intelligence , c’est- à-

2/fi DE LA CONNAISSANCE DE DIEU dire Dieu, qui étant aussi la vérité même, est elle- même son unique objet.

Il n'en est pas ainsi des autres choses qui entendent. Car quand j'entends cette vérité , Dieu est, celte vérité n’est pas mon intelligence. Ainsi , l’in tell igence et l’objet, en moi, peuvent être deux; en Dieu, ce n’est jamais qu’un. Car il n’entend que lui-même, et il entend tout en lui -même, parce que tout ce qui est, et n’est pas lui, est en lui comme dans sa cause.

Mais c’est une cause intelligente qui fait tout par raison et par art, qui, par conséquent, a en el!e-mêine, ou plutôt qui est elle-même l’idée et la raison primitive de tout ce qui est.

Et les choses qui sont hors de lui , n’ont leur êtim ni leur vérité , que par rapport à celte idée éternelle el primitive.

Car les ouvrages de l’art n’ont leur être et leur vérité parfaite, que par le rapport qu’ils ont avec l’idée de l’artisan.

L'architecte a dessiné dans son esprit un palais on un temple, avant que d’en avoir mis le plan sur le papier ; et cette idée intérieure de l’architecte, est le vrai plan elle vrai modèle de ce palais ou de ce temple.

Ce palais ou ce temple seront le vrai palais ou le vrai temple que l’architecte a voulu faire , quand ils répondront parfaitement à cette idée intérieure qu’il en a formée.

S’ils n’y répondent pas, l’architecte dira;

et de SOI>MÊME. CHAP. IV. 24$ ce n’est pas là l’ouvrage que j’ai médité. Si la chose est parfaitement exécutée selon son projet, il dira : voilà mon dessein au vrai , voilà le vrai temple que je voulais construire.

Ainsi, tout est vrai dans les créatures de Dieu , parce que tout répond à l’idée de cet architecte éternel , qui fait tout] ce qu’il veut , et comme il veut.

C’est pourquoi Moïse l’introduit dans le monde qu’il venait de faire, et il dit qu après avoir vu son ouvrage, il le trouva bon, c’està dire qu’il le trouva conforme à son dessein ; et il le vit bon , vrai et parfait, où il avait vu qu’il le fallait faire tel , c’est-à-dire dans son idée éternelle.

Mais ce Dieu qui avait fait un ouvrage si bien entendu, et si capable de satisfaire tout ce qui entend, a voulu qu’il y eût parmi scs ouvrages quelque chose qui entendît et son ouvrage et lui-même.

Il a donc fait des natures intelligentes, et je me trouve être de ce nombre. Car j’entends et que je suis , et que Dieu est , et que beaucoup d’autres choses sont, et que moi et les autres choses ne serions pas, si Dieu n’avait pas voulu que nous fussions.

Dès-là j’entends les choses comme elles sont : ma pensée leur devient conforme, car je les pense telles qu’elles sont; et elles se trouvent conformes à ma pensée, car elles sont comme je les pense.

2Ô0 de la connaissance de dieu

Yoilà donc quelle est ma nature, pouvoir être conforme à tout, c’est à-dire , pouvoir recevoir l’impression de la vérité; en un mot, pouvoir l’entendre.

J’ai trouvé cela en Dieu , car il entend tout , il sait tout. Les choses sont comme il les voit ; mais ce n’est pas comme moi, qui, pour bien penser, dois rendre ma pensée conforme aux choses qui sont hors de moi. Dieu ne rend pas sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui : au contraire, il rend les choses qui sont hors de lui , conformes à sa pensée éternelle. Enfin, il est la règle, il ne reçoit pas de dehors l’impression de la vérité ; il est la vérité même; il est la vérité qui s’entend parfaitement elle-même.

En cela donc je me reconnais fait à son image ; non son image parfaite , car je serais comme lui la vérité même ; mais fait à son image , capable de recevoir l’impression de la vérité,

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