‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 39 sur 44 · X. L'image de Dieu s'achève en lame par une · texte numérisé non relu

X. L'image de Dieu s'achève en lame par une

volonté droite .

Nous avons vu que l’âme , qui cherche et qui trouve en Dieu la vérité t se tourne vers lui pour la concevoir. Qu’est-ce donc que se tourner vers Dieu? Est-ce que l’âme se remue comme un corps , et quitte une place pour en prendre une autre? Mais certes , un tel mouvement n’a rien de commun avec entendre. Ce n est pr.s être transporté d’un lieu à un autre, que de commencer à entendre ce qu’on n’entendait pas. On ne s’approche pas, comme on fait d’un corps , de Dieu qui est toujours et partout invisiblement présent. L’âme Ta toujours en ellemême; çar c’est par lui quelle subsiste. Mais

pour voir, ce n’est pas assez d’avoir la lumière présente, il faut se tourner vers elle, il lui faut ouvrir les yeux; l ame a aussi sa manière de se tourner vers Dieu , qui est sa lumière, parce qu’il est la vérité; et se tourner à cette lumière, c’est-à-dire à la vérité, c’est en un mot vouloir l’entendre.

L’àme est droite par cette volonté , parce qu’elle s’attaclie à la règle de toutes ses pensées, qui n’est autre chose que la vérité.

Là s’achève aussi la conformité de l’âme avec Dieu. Car l’âme qui veut entendre la vérité , aime dès-là cette vérité que Dieu aime éternellement; et l’effet de cet amour de la vérité , est de nous la faire chercher avec une ardeur infatigable , de nous y attacher immuablement quand elle nous est connue , et de la faire régner sur tous nos désirs.

Mais l’amour de la vérité en suppose quelque connaissance. Dieu donc , qui nous a faits à son image, c’est-à-dire , qui nous a faits pour entendre et pour aimer la vérité à son exemple, commence d’abord à nous en donner l’idée générale, par laquelle il nous sollicite à en chercher la pleine possession , où nous avançons à mesure que l’amour de la vérité s’épure et s’enflamme en nous.

Au reste , la vérité et le bien ne sont que la même chose. Car le souverain bien est la vérité entendue et aimée parfaitement. Dieu donc, toujours entendu et toujours aimé de

lui-même, est sans doute le souverain bien; dès-là il est parfait, et se possédant lui-même , il est heureux.

Il est donc heureux et parfait , parce qu’il entend et aime sans fin le plus digne de tous les objets, c’est-à-dire lui-même

Il n’appartient qu’à celui qui seul est de soi, d’être lui-même sa félicité. L’homme, qui n’est rien de soi , n’a rien de soi ; son bonheur et sa perfection , est de s’attacher à connaître et à aimer son auteur.

Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer, et se trahit elle-même.

C’est donc là mon exercice , c’est là ma vie , c’est là ma perfection , et tout ensemble ma béatitude , de connaître et d’aimer celui qui m’a fait.

Par-là je reconnais que tout néant que je suis de moi-même devant Dieu , je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c’est-à-dire dans lui-même , et dans de semblables opérations , c’est-à-dire en connaissant et en aimant.

XI. IJ dme attentive h Dieu , se connait supérieure au corps , et apprend que c est par punition qu elle est devenue captive.

C’est donc en vain que je lâche quelquefois de m’imaginer comment est faite mon âme , et de me la représenter sous quelque figure cor-

256 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU porelle. Ce n’est point au corps qu’elle ressemble , puisqu’elle peut connaître et aimer Dieu, qui est un esprit si pur; et c’est à Dieu même quelle est semblable.

Quand je cherche en moi-même ce que je connais de Dieu , ma raison me répond que c’est une pure intelligence , qui n’est ni étendue par les lieux, î^i renfermée dans les temps. Alors s’il se présente à mon esprit quelque idée , ou quelque image de corps, je la rejette et je m’élève au dessus. Par où je vois de combien la meilleure partie de moi-même, qui est faite pour connaître Dieu , est élevée par sa nature au-dessus du corps.

C’est aussi par-là que j’entends qu’étant unie à un corps , elle devait avoir le commandement, que Dieu, en effet , lui a donné ; et j’ai remarqué en moi-même une force supérieure au corps, par laquelle je puis l’exposer à sa ruine certaine , malgré la douleur et la violence que je souffre en l’y exposant.

Que si ce corps pèse si fort à mon esprit , si ses besoins m’embarrassent et me gênent ; si les plaisirs et les douleurs, qui me viennent de son côté, me captivent et m’accablent ; si les sens, qui dépendent tout-à*fait des organea corporels , prennent le dessus sur la raison même avec tant de facilité; enfin, si je suis captif de ce corps que je devais gouverner, ma religion m’apprend, et ma raison me confirme, que cet état malheureux ne peut être

CHÀP.

qu’une peine envoyée à l’homme , pour la punilion de quelque péché et de quelque dé¬

sobéissance.

Mais je nais dans ce malheur; c’est au moment de ma naissance , dans tout le cours de mon enfance ignorante , que les sens prennent cet empire , que la raison, qui vient et trop tardive et trop faible , trouve établi. Tous les hommes naissent comme moi dans cette servitude ; et ce nous est à tous un sujet de croire, ce que d’ailleurs la foi nous a enseigné, qu’il y a quelque chose de dépravé dans la source commune de notre naissance.

La nature même commence en nous ce sentiment : je ne sais quoi est imprimé dans le cœur de l’homme, pour lui faire reconnaître une justice qui punit les pères criminels sur leurs enfan-s , comme étant une portion de leur être.

De là ces discours des poètes qui , regardant Rome désolée par tant de guerres civiles, ont dit qu’elle payait bien les parjures de Laomédon et des Troyens, dont les Romains étaient descendus, et le parricide commis par Romulus , leur auteur , en la personne de son frère.

Les poètes imitateurs de la nature, et dont le propre est de rechercher dans le fond du cœur humain les senlimens qu’elle y imprime , ont aperçu que les hommes recherchent naturellement les causes de leurs désastres dans les

208 de la connaissance de dieu crimes de leurs ancêtres (1). Et par-là , ils ont ressenti quelque chose de cette vengeance qui poursuit le crime du premier homme sur ses descendans.

Nous voyons même des historiens païens (2) qui, considérant la mort d’Alexandre au milieu de ses victoires, et dans ses plus belles années, et ce qui est bien plus étrange , les sanglantes divisions des Macédoniens , dont la fureur fit périr par des morts tragiques son frère , ses sœurs et ses enfans , attribuent tous ces malheurs à la vengeance divine , qui punissait les impiétés et les parjures de Philippe sur sa famille.

Ainsi , nous portons au fond du cœur une impression de cette justice qui punit les pères dans les enfans. En effet , Dieu , Fauteur de l’être , ayant voulu le donner aux enfans , dépendamment de leurs parens , les a mis par ce moyen sous leur puissance, et a voulu qu’ils fussent , et par leur naissance , et parleur éducation , le premier bien qui leur appartînt. Sur ce fondement, il paraît que punir les pères dans leurs enfans, c’est les punir dans leur bien le plus réel ; c’est les punir dans une partie d’eux-mêmes, que la nature leur a rendue plus chère que leurs propres membres, et même que leur propre vie : en sorte qu il n’est pas moins juste de punir un homme dans ses

(1) Eurip. dans Thésée. Hesiod . pj’om.

(2) Pausanias.

ET DE SOI-MEME. CH AJ*. IV. 269 enfans , que de le punir dans ses membres et dans sa personne. Et il faut chercher le fondement de cette justice dans la loi primitive de la nature, qui veut que le fils tienne l’être de son père, et que le père revive dans son fils, comme dans un autre lui-même.

Les lois civiles ont imité cette loi primordiale , puisque , selon leurs dispositions , celui qui perd la liberté, ou le droit de citoyen , ou celui de la noblesse , les perd pour toute sa race : tant les hommes ont trouvé juste que ces droits se transmissent avec le sang, et se perdissent de même.

Et cela, qu'est-ce autre chose qu’une suite de la loi naturelle , qui fait regarder les familles comme un même corps , dont le père est le chef, qui peut être justement puni aussibien que récompensé dans ses membres.

Bien plus, parce que les hommes, naturellement sociables, composent des corps politiques, qu’on appelle des nations et des royaumes , et se font des chefs et des rois ; tous les hommes unis en cette sorte , sont un même tout, et Dieu ne juge pas indigne de sa justice, de punir les rois sur leurs peuples , et d’imputer à tout le corps le crime du chef.

Combien plus cette unité se trouvera- t-elle dans les familles , où elle est fondée sur la nature , et qui sont le fondement et la source de toute société.

Reconnaissons donc cette justice , qui venge

s6o DÉ LA CONNAISSANCE DE DÏEtT les crimes des pères sur les enfans ; et adorons ce Dieu puissant et juste, qui , ayant gravé dans nos cœurs naturellement quelque idée d’une vengeance si terrible , nous en a développé le secret dans son Ecriture.

Que si, par la secrète , mais puissante impression de cette justice, un poëte tragique introduit Thésée qui, troublé de l'attentat dont il croyait son fils coupable , et ne sentant rien en sa conscience, qui méritât que les dieux permissent que sa maison fût déshonorée par une telle infamie, remonte jusqu’à ses ancêtres: « Qui de mes pères , dit- il , a commis un crime digne de m’attirer un si grand opprobre ? » Nous, qui sommes instruits de la vérité, ne demandons plus, en considérant les malheurs et la honte de notre naissance, qui de nos pères à péché ; mais confessons que Dieu ayant fait naître tous les hommes d’un seul, pour établir la société humaine sur un fondement plus naturel, ce père de tous les hommes, créé aussiheureux que juste, a manqué volontairement à son Auteur qui , ensuite , a vengé , tant sur lui que sur ses enfans , une rébellion si horrible ; afin que le genre humain reconnut ce qu’il doit à Dieu, et ce que méritent ceux qui l’abandonnent.

Et ce n’est pas sans raison que Dieu a voulu imputer aux hommes, non le crime de tous leurs pères, quoiqu’il le put, mais le crime du seul premier père , qui, contenant en lui-même tout

ET DÉ SOï-MÉME. CtfAP. IV. 2.6 1 le genre humain , avait reçu la grâce pour tous ses enfans , et devait être puni aussi-bien que récompensé en eux tous.

Car s’il eût été fidèle à Dieu , il eût vu sa fidélité honorée dans ses enfans , qui seraient nés aussi saints et aussi heureux que lui.

Mais aussi , dès-là que ce premier homme , aussi indignement que volontairement rebelle , a perdu la grâce de Dieu, il Ta perdue pour lui-même, et pour toute sa postérité, c’est-àdire pour tout le genre humain, qui, avec ce premier homme d’où il est sorti , n’est plus que comme un seul homme justement maudit de Dieu , et chargé de toute la haine que mérite le crime de son premier père.

Ainsi, les malheurs qui nous accablent, et tant d’indignes faiblesses que nous ressentons en nous-même , ne sont pas de la première institution de notre nature , puisqu’en effet nous voyons , dans les livres saints, que Dieu qui nous avait donné une âme immortelle , lui avait aussi uni un corps immortel, si bien assorti avec elle, qu’elle n’était ni inquiétée par aucun besoin, ni tourmentée par aucune douleur, ni tyrannisée par aucune passion.

Mais il était juste que l’homme qui n’avait pas voulu se soumettre à son auteur, ne fût plus maître de soi même ; et que ses passions , révoltées contre sa raison , lui fissent sentir le tort qu’il avait de s’être révolté contre Dieu.

Ainsi, tout ce qu’il y a en moi-même me sert

2.0)2 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU à connaître Dieu. Ce qui me reste de fort et de réglé, me fait connaître sa sagesse; ce que j’ai de faible et de déréglé, me fait cou naître sa justice. Si mes bras et mes pieds obéissent à mon âme quand elle commande, cela est réglé, et me montre que Dieu, auteur d’un si bel ordre, est sage. Si je ne puis pas gouverner, comme je voudrais, mon corps, et les désirs qui en suivent les dispositions, c’est, en moi un déréglement qui me montre que Dieu, qui l’a ainsi permis pour me punir, est souverainement juste.

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