CHAPITRE XII
Des propositions connues par elles-mêmes.
Parmi les propositions véritables ou fausses, il y en a dont la vérité est connue par elle-même, et d'autres dont elle est connue par la liaison qu'elles ont avec celle-ci.
Deces propositions, les unes sont universelles, comme Le tout est plus grand que sa partie; les autres sont particulières et connues par expérience, comme quand je dis : Je pense telle et telle chose ; Je sens du plaisir ou de la douleur ; Je crois ou je ne crois pat : et ainsi des autres qui sont connues par une expérience aussi certaine.
Les propositions universelles, connues par ellesmêmes, s'appellent axiomes , ou premiers principes.
Comme, en parlant des idées, nous avons d*abord exercé Tesprit à en considérer de plusieurs sortes, et à les démêler les unes des autres, ce n'est pas un exercice moins utile que d'attacher notre esprit & remarquer ces propositions universelles connues par eUesmémes.
Nous appelons propositions connues par elles-mêmes, celles dont la vérité est entendue par la seule attention qu'on y a, sans qu'il soit besoin de raisonner : autrement, «d/e« où la liaison du sujet et de t attribut est parfaitement entendue par la seule intelligence des termes.
Des propositions ainsi clairement et distinctement entendues, sont sans doute véritables ; car tout ce qui est intelligible de cette sorte, ne peut manquer d'être vrai ; autrement, il ne serait pas intelligible.
Nous allons ici rapporter beaucoup de ces propositions intelligibles par elles-mêmes.
H est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps ; autrement, Ce qui est, ne peut point n'être pas.
Cela n*est pas seulement vrai de Tâtre absolument pris, mais encore d*ètre tel et tel ; ce qui est homme ne peut pas n'être pas homme ; ce qui est rond ne peut pas tout ensemble n*être pas rond.
Nous verrons dans la suite ^ que ce principe est celui qui soutient tout raisonnement, et que, qui nierait une conséquence d'un argument bien fait, en accordant la majeure et la mineure, serait forcé d'avouer qu'une chose serait et ne serait pas en même temps.
Ce principe est tellement le premier, que tous les autres s'y réduisent ; en sorte qu'on peut tenir pour premiers principes tous ceux où, en les niant, il parait d'abord à tout le monde qu'une même chose serait ou ne serait pas en même temps.
Ainsi, voici encore un premier principe : Nutle chose ne se peut donner tétre à elle-même; et encore : Ce qui n'est pas, ne peut avoir Vétre que par quelque chose qui Vait ; et encore : /Vu/ ne peut d onner ce qu^il n^a pas.
De ce principe, quelques-uns concluent qu'un corps ne se peut donner le mouvement à lui-même, et d'autres infèrent encore, qu'il ne se peut non plus donner le repos ; mais nous examinerons ailleurs ces conséquences ; il nous sufBt maintenant de voir que nulle chose ne se donne l'être à elle-même ; autrement, elle serait avant que d'être.
1 Liv. ni ; ch. y ni ci-après.
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Il est d'une vérité aussi connue, que c^gtct e$tdesoiest nécessairement; car, pour cela, il ne faut qu'entendre ce que veulent dire les termes. Être de soi, c'est être sans avoir l'ôtre d'un autre ; être nécessairement, c'est ne pouvoir pas ne pas être ; et maintenant il est clair que ce qui est sans avoir l'être d'un autre, ne peut pas n'être pas, et qu'une chose qui serait un seul moment sans être, ne serait jamais, si quelque autre ne lui donnait l'être.
Ce principe est le même au fond que le précédent, et tout le monde en connaît la vérité ; c'est de là qu'il est clair que Dieu ne peut pas être qu'il ne soit nécessairement , parce qu'il est de soi ; et les philosophes qui ont supposé que la matière ou les atomes étaient d'eux-mêmes, ont dit aussi qu'ils étaient nécessairement.
En géométrie, tout le monde reçoit comme incontestables les principes suivants: Le corps est étendu en longueur y largeur et profondeur.
On peut considérer le corps selon chacune de ces dimensions ; et, selon cela, donner des définitions incontestables de la ligne, de la surface, et du corps solide.
Si deux choses sont égales à une même, elles seront égales entre elles.
Si à choses égales on ajoute choses égules, les totUs seront égaux.
Si des choses égales on ôte choses égales, les restes seront égaux.
Et au contraire : Si à choses inégales on ajoute choses égales, les touts seront inégaux; et si de choses inégales, on ôte choses égales, les restes seront inégaux.
Si des choses sont moitié, ou tiers, ou quart cTune même chose, elles seront égales entre elles.
Si des grandeurs conviennent, c'est-à-dire^ si on les petU par la pensée ajuster tellement ensemble, que Vune ne passe pas Vautre, elles sont égales.
Le tout est plus grand qu'une de ses parties.
Toutes les parties rassemblées égalent le tout.
Tous les angles droits sont égaux.
Deux lignes droites n* enferment point entièrement ua espace.
Deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais, quand elles seraient prolongées jusqu'à V infini.
Deux lignes non parallèles, prolongéespar leurs extrémités, à la fin se rencontreront en un point.
On trouvera beaucoup de tels axiomes dans les Éléments d*EucIide.
A cela se rapporte aussi ce que les géomètres appellent pétitions ou demandes, comme : Qu'on puisse mener une ligne droite cTun point donné à un autre point donné.
Qu'on puisse continuer indéfiniment une ligne droite donnée. ,
Qu'on puisse décrire un cercle, de quelque centre et de quelque intervalle que ce soit.
Qu'on puisse prendre une quantité plus grande ouplus petite qu'une quantité donnée.
Il est aussi certain que ce qui agit est, que ce qui a quelque qualité ou propriété réelle est : de là se conclut très-bien Texistence de toutes les choses qui affectent nos sens ; et de là saint Augustin et les autres ont trèsbien conclu, en disant : Je pense, donc je suis^
1 Saint Augustin, De Trinit,, Ub. X, n* 13, lom. Vin.
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C'est encore un autre principe très-véritable: En vain emploie- t'On le plusy où le moins suffit. Frustra fit per phnra, quod potest fieri per pauciora. Non sunt multiplicanda entia sine necessitate ; par où Ton prouve que les machines les plus simples, tout le reste étant égal, sont les meilleures ; et parce qu'on a une idée que dans la nature tout se fait le mieux qu'il se peut, tous ceux qui raisonnent bien, sont portés à expliquer les choses naturelles par les moyens les plus simples; aussi les physiciens nous ont-ils donné pour constant, que la nature ne fait rien en vain : Natura nihil facit frustra,
A ce principe convient celui-ci, qui est un des fonde^ ments du bon raisonnement : On ne doit point expliquer par plus de choses, ce qui se peut également expliquer par moins de choses.
Par là sont condamnés ceux qui mettent dans la nature tant de choses inutiles ; et, dans la politique, ceux qui, ayant un moyen sûr, en cherchent plusieurs : et dans la rhétorique, ceux qui chargent leur discours de paroles vaines.
n est encore vrai, d'une vérité incontestable, qu't7 faut suivre la raison connue, et cela tant en spéculative qu'en pratique ; c'est-à-dire, qu'il faut croire ce que la droite raison démontre, et pratiquer ce qu'elle prescrit.
Que rordre vaut mieux que la confusion ; que tout le monde veut être heureux; et que nul ne veut être dans un état qu'il tienne pour absolument mauvais.
Que ce qui est intelligible est vrai, ou, ce qui est le même, que le faux, c'est-à-dire ce qui n'est pas, ne peut pas être intelligible.
Que ce qui se fait expressément pour une fin, ne peut être dirigé ni connu que par la raison, c'est-à-dire par une cause intelligente. Il ne faut qu'entendre ces termes pour convenir de la proposition, parce qu'agir de dessein, ou concevoir que quelqu'un agit de dessein, enferme nécessairement Tintelligence.
A ce qui est intelligible de soi, on pourrait joindre certaines choses qu'on connaît par une expérience cer^ taine ; comme je connais que je sens, que j'ai du plaisir ou de la douleur, que j'affirme, que je nie, que je doute, que je raisonne, que je veux ; et je connais aussi par le discours que me fait un autre, qu'il a en lui-même des pensées et des sentiments semblables : mais ceci ne s'appelle pas principe ; ce sont choses connues par expérience.
En physique, il y a beaucoup de choses d'expérience qu'on donne ensuite pour principes. Par exemple, de ce qu'on connaît par expérience que toutes les choses pesantes tendent en bas, et y tendent avec certaines proportions, on a fondé des principes universels qui servent à la mécanique et à la physique. Mais ces principes ne sont point de ceux que nous appelons intelligibles de soi, parce qu'on ne les connaît que par l'expérience de plusieurs choses particulières, d'oîi on conclut les universelles ; ce qui appartient au raisonnement.
Je ne sais si on doit rapporter à ces principes de pure expérience, celui-ci : Que les corps se poussent Cun l'autre ; et que le corps qui entre en un lieu, en chasse celui qui l'occupait. Car, outre l'expérience, il y a une raison dans la chose môme, c'est-à-dire dans les corps qui sont naturellement impénétrables.