‹ De la connaissance de Dieu et de soi-mêmeChapitre 153 sur 207 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Mais, en considérant les vrais axiomes ou premiers principes de connaissance, il faut prendre garde à certaines propositions que la précipitation ou les préjugés veulent faire passer pour principes.

Telles sont ces propositions : Ce qui ne se touche pas^ ni ne se voit pas, ou, en un mot y ne se sentpaSy n'est pas; Ce qui n'a point de grandeur ou de quantité, n'est rien; et autres semblables, qui font toute l'erreur de la vie humaine : car, déçus par ces faux principes, nous suivons les sens au préjudice de la raison ; et le mal est que, souvent après avoir reconnu en spéculation que ces principes sont faux, nous nous y laissons toutefois entraîner dans la pratique.

C'est encore un principe très-faux, que celui que posent certains physiciens, que, pour être bon philosophe, il faut pouvoir expliquer toute la nature sans parler de Dieu. ÂQn que ce principe pût être véritable, il faudrait supposer que Dieu ne fait rien dans la nature, c'est-à-dire qu'il faudrait donner pour certain la chose du monde, je ne dis pas la plus incertaine, mais la plus fausse.

Il est vrai que qui ne rendrait raison des eSets de la nature, qu'en disant : Dieu le veut ainsi, serait un mauvais philosophe, parce qu'il n'expliquerait pas les causes secc^ides, ni l'enchaînement qu'ont entre elles les parties de l'univers. C'est un excès que ces physiciens ont raison d'éviter ; mais ils tombent dans un autre beaucoup plus blâmable, en supposant comme indubitable, que toutes ces causes secondes n'ont point de moteur commun, ni de cause première qui les tienne unies les unes aux autres. Il n'est pas moins faux de dire, comme font la plupart des nôtres :

// faut se conf enter soi-même^ ou suivre ce qui plait^ ou avoir le plaisir pour guide. La fausseté de ces principes parait en ce que les plus grands maux nous arrivent en suivant aveuglément ce qui nous plaît; il n*y a point de séduction plus dangereuse que celle du plaisir ; et cependant c'est sur ce principe que roale la conduite de la plupart des hommes du monde.

EIn voici encore un très-commun et très-pernicieux : Il faut faire comme les autres ; c*est ce qui amène tous les abus et toutes les mauvaises coutumes, et ce qui est cause qu'on s'en fait des lois. Or, ce principe qu*i7 faut faire comme les autres^ n'est vrai, tout au plus, que pour les choses indifférentes, comme pour la manière de s'habiller. Mais, pour l'étendre aux choses de conséquence, il faudrait supposer que la plupart des hommes jugent et font bien.

On entend dire & beaucoup de gens cette parole, comme une espèce de principe : Quand on est bien^ il ne faut pas se tourmenter des autres; chose fausse et inhumaine, qui détruit la société.

On en voit qui croient que, pour montrer qu'une chose est douteuse, il suf&t de faire voir que quelquesuns en doutent ; comme si on ne voyait pas des opinions manifestement extravagantes, suivies nonseulement par quelques particuliers, mais par des nations entières. A cela se rattache encore ce que les hommes disent du bonheur et du malheur : Je suis heureux, je suis malheureux, et c'est pourquoi telle chose m'arrive ; par où on entend ordinairement quelque chose d'aveugle qui fait notre bonne ou notre mauvaise destinée : chose fausse, et qui renverse la providence divine.

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