DES ORGANES
Et quand on croit pouvoir prouver la ressemblance du principe intérieur par celle des organes , on se trompe doublement : premièrement, en ce qu'on croit l'intelligence absofument attachée aux organes corporels, ce que nous avons vu être très-faux. Et le
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{urincipe dont se servent les défenseurs des animaux devrait leur faire tirer une conséquence opposée à celles qu'ils tirent : car s'ils soutiennent d'un côté que les organes sont communs entre les hommes et les bêtes, comme d'ailleurs il est clair que les hommes entendent des objets dont on ne peut pas même soupçonner que les animaux aient la moindre lumière, il faudrait conclure nécessairement que l'intelligence de ces objets n'est point attachée aux organes, et qu'elle dépend d'un autre principe.
Mais, secondement, on se trompe quand on assure qu'il n'y a point de différence d'organes entre les hommes et les animaux. Car les organes ne consistent pas dans cette masse grossière que nous voyons et que nous touchons. Elle dépend de l'arrangement des parties délicates et imperceptibles, dont on aperçoit quelque chose en y regardant de près, mais dont toute la finesse ne peut être sentie que par l'esprit.
Or^ personne ne peut savoir jusqu'où va dans le cerveau cette délicatesse d'organes. On dit seulement que l'homme, à proportion de sa grandeur, contient dans sa tète, sans comparaison, plus de cerveUe qu'aucun animal, quel qu'il soit.
Et nous pouvons juger de la délicatesse des parties de notre cerveau par celle de notre langue. Car la langue de la plupart des animaux, quelque semblable qu'elle paraisse à la nôtre dans sa masse extérieure, est incapable d'articulation. Et pour faire que la nôtre puisse articuler tant de sons divers, il est aisé de juger de combien de muscles délicats elle a dû être composée.
Maintenant, il est certain que l'organisation du oeiu
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veau doit 6tre d'autant plus délicate, qu'il y a, sans comparaison, plus d'objets dont il peut recevoir les impressions, qu'il n'y a de sons que la langue puisse articuler.
Mais, au fond, c'est une méchante preuve de raisonnement que celle qu'on tire des organes, puisque nous avons vu si clairement combien il est impossible que le raisonnement y soit attaché et assujetti de lui-môme.
Ce qui fait raisonner l'homme, n'est pas l'arrange-* ment des organes, c'est un rayon et une image de l'esprit divin ; c'est une impression, non point des objets, mais des vérités étemelles, qui résident en Dieu coomie dans leur source ; de sorte que ,vouloir voir les marques du raisonnement dans les organes, c'est chercher à mettre tout l'esprit dans le corps.
Et il n'y a rien assurément de plus mauvais sens, que de conclure, qu'à cause que Dieu nous a donné un corps semblable aux animaux, il ne nous a rien donné de meilleur qu'à eux. Car, sous les mômes apparences, il a pu cacher divers trésors ; et ainsi il en faut croire autre chose que les apparences.
Ce n'est pas en effet par la nature ou par l'arrangement de nos organes, que nous connaissons notre raisonnement. Nous le connaissons par expérience, en ce que nous nous sentons capables de réflexion : nous connaissons un pareil talent dans les hommes nos semblables, parce que nous voyons par mille preuves, et surtout par le langage, qu'ils pensent et qu'ils réfléchissent comme nous; et comme nous n'apercevons dans les animaux aucune marque de réflexion, nous devons conclure qu'il n'y a en eux aucune étincelle de raisonnement.
Je ne veux point icijexagérer ce que la figure humaine a de singulier, de noble, de grand, d'adroit et de commode au-dessus de tous les animaux : ceux qui Tétudieront, le découvriront aisément ; et ce n'est pas cette différence de l'homme d'avec la bête, que j'ai eu dessein d'expliquer.
CE QUE c'est que L'iNSTINCT QUE L'ON ATTRIBUE ORDINAIREMENT AUX ANIMAUX. DEUX OPINIONS SUR . CE POINT.
Mais, après avoir prouvé que les botes n'agissent point par raisonnement, examinons par quel principe on doit croire qu'elles agissent. Car il faut bien que Dieu ait mis quelque chose en elles, pour les faire agir convenablement comme elles font, et pour les pousser aux fins auxquelles il les a destinées. Cela s'appelle ordinairement instinct. Mais comme il n'est pas bon de s'accoutumer à dire des mots qu'on n'entende pas, il faut voir ce qu'on peut entendre par celui-ci.
Le mot d'instinct en général, signifie impulsion. Il est opposé à choix ; et on a raison de dire que les animaux agissent par impulsion plutôt que par choix.
Mais qu'est-ce que cette impulsion et cet instinct ? Il y a sur cela deux opinions qu'il est bon de rapporter en peu de paroles.
La première veut que l'instinct des animaux soit un sentiment. La seconde n'y reconnaît autre chose qu'un
mouvement semblable à celui des horloges, et autres machines.
Ce dernier sentiment est presque né dans nos jours. Car encore que Diogàne le Cynique eût dit, au rapport de Plutarque, que les bêtes ne sentaient pas à cause de la grossièreté de leurs organes, il n'avait point eu de sectateurs. Du temps de nos pères, un médecin espagnol a enseigné la môme doctrine au siècle passé, sans être suivi, h ce qu'il paraît, de qui que ce soit. Mais depuis peu, M. Descartes a donné un peu plus de vogue à cette opinion, qu'il a aussi expliquée par de meilleurs principes que tous les autres.
La première opinion qui donne le sentiment pour instinct, remarque premièrement, que notre âme a deux parties, la sensitive et la raisonnable. EUe remarque secondement, que, puisque ces deux parties ont en nous des opérations si distinctes, on peut les séparer entièrement : c'est-à-dire que conmie on comprend qu'il y a des substances purement intelligentes, comme sont les anges, il y en aura aussi de purement sensitives, cemme sont les bêtes.
Us y mettent donc tout ce qu'il y a en nous qui ne raisonne pas, c'est-à-dire, non-seulement le corps et les organes, mais encore les sensations, les imaginations, les passions, enOn tout ce qui suit les dispositions corporelles, et qui est dominé par les objets.
Mais comme nos imaginations et nos passions ont souvent beaucoup de raisonnement mêlé, ils retranchent tout cela aux bêtes : et en un mot, ils n'y mettent que ce qui se peut faire sans réflexion.
Il est maintenant aisé de déterminer ce qui s'appelle instinct, dans cette opinion ; car, en donnant aux botes
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tout ce quil y a en nous de sensitif ; on leur donne par conséquent le plaisir et la douleur, et les appétits ou les aversions qui les suivent ; car tout cela ne dépend point du raisonnement.
L*instinct des animaux ne sera donc autre chose que le plaisir et la douleur, que la nature aura attachés, en eux, comme en nous, à certains objets, et aux impressions qu'ils font dans le corps.
Et il semble que le poSte ait voulu expliquer cela, lorsque, parlant des abeilles, il dit qu'elles ont soin de leurs petits, touchées par une certaine douceur.
Ce sera donc par le plaisir et par la douleur, que Dieu poussera et incitera les animaux aux uns qu'il s*est proposées ; car à ces deux sensations sont joints naturellement les appétits convenables.
 ces appétits seront jointes, par un ordre de la nature, les actions extérieures, comme s'approcher ou s'éloigner ; et c'est ainsi, disent-ils, que poussés par le sentiment d'une douleur violente, nous retirons promptement, et avant toute réflexion, notre main du feu.
Et si la nature a pu attacher les mouvements extérieurs du corps à la volonté raisonnable, elle a pu aussi les attacher à ces appétits brutaux dont nous venons de parler.
Telle est la première opinion touchant l'instinct. Elle parait d'autant plus vraisemblable, qu'en donnant aux animaux le sentiment et ses suites, elle ne leur donne rien dont nous n'ayons l'expérience en nous-mêmes, et que d'ailleurs eUe sauve parfaitement la dignité de la nature humaine, en lui réservant le raisonnement.
Elle a pourtant ses inconvénients, comme toutes les opinions humaines. Le premier est, que la sensation,
par toutes les choses qui ont été dites, et par beaucoup d*autres, ne peut pas être une affection des corps. On peut bien les subtiliser ; les rendre plus déliés, les réduire en vapeurs et en esprits ; par là ils deviendront plus vites, plus mobiles, plus insinuants, mais cela ne les fera pas sentir.
Toute rÉcole en est d'accord. Et aussi, en donnant la sensation aux animaux, elle leur donne une élme sensitive distincte du corps.
Cette âme n'a point d'étendue, autrement elle ne pourrait pas pénétrer tout le corps, ni lui être unie, comme TÉcole le suppose.
Cette &me est indivisible, selon saint Thomas, toute dans le tout, et toute dans chaque partie. Toute l'École le suit en cela, du moins à l'égard des animaux parfaits ; car à l'égard des reptiles et des insectes, dont les parties séparées ne laissent pas que de vivre, c'est une difficulté à part, sur laquelle l'École môme est fort partagée, et qu'il ne s*agit pas ici de traiter.
Que si l'âme qu'on donne aux bêtes est distincte du corps, si elle est sans étendue et indivisible, il semble qu*on ne peut pas s'empôcher de la reconnaître pour spirituelle.
Et de là naît un autre inconvénient. Car si cette âme est distincte du corps, si elle a son être à part, la dissolution du corps ne doit point la faire périr ; et nous retombons par là dans l'erreur des Platoniciens, qui mettaient toutes les âmes immortelles, tant celles des hommes, que celles des animaux.
Voilà deux grands inconvénients, et voici par où on en sort.
Et premièrement, saintThomaset les autres docteurs
de rÉcole, ne croient pas queTâme soit spirituelle, précisément pour être distincte du corps, ou pour être indivisible.
Pour cela, il faut entendre ce qu'on appelle proprement spirituel.
Spirituel, c'est immatériel, et saint Thomas appelle immatériel, ce qui non-seulement n'est pas matière, mais qui de soi est indépendant de la matière.
Gela même, selon lui, est intellectuel ; il n'y a que l'intelligence, qui d'elle-même soit indépendante de la matière, et qui ne tienne à aucun organe corporel.
n n'y a donc proprement en nous d'opération spirituelle, que l'opération intellectueUe. Les opérations sensitives ne s'appellent point de ce nom, parce qu'en effet nous les avons vues tout à fait assujetties à la matière et au corps. Elles servent à la partie spirituelle, mais elles ne sont pas spirituelles ; et aucun auteur, que je sache, ne leur a donné ce nom.
Tous les philosophes, môme les païens, ont distingué en l'homme deux parties, l'une raisonnable, qu'ils appellent vo&c , mens ; en notre langue, esprit, intelligence : l'autre qu'ils appellent sensitive et irraisonnable.
Ce que les philosophes païens ont appelé voue, mens^ partie raisonnable et intelligente, c'est à quoi les saints pères ont donné le nom de spirituel : en sorte que, dans leur langage, nature spirituelle, et nature intellectuelle, c'est la môme chose.
Ainsi, le premier de tous les esprits, c'est Dieu, souverainement intelligent.
La créature spirituelle est celle qui est faite à son image, qui est née pour entendre, et encore pour entendre Dieu selon sa portée.
Tout ce qui n*est point intellectuel, n*est ni Timage de Dieu, ni capable de Dieu: dès là il n*est pas spirituel.
De cette sorte, l'intellectuel et le spirituel, c'est la même chose.
Notre langue s'est conformée à cette notion. Un esprit, selon nous, est toujours quelque chose d'intelligent ; et nous n'avons point de mot plus propre pour expliquer celui de voOc et de men.% que celui d'esprit.
En cela nous suivons Tidée du mot d'esprit et de spirituel qui nous est donnée dans TËcriture, oh tout ce qui s'appelle esprit, au sens dont il s'agit, est intelligent, et où les seules opérations qui sont nommées spirituelles, sont les intellectuelles.
C'est en ce sens que saint Paul appelle Dieu, le Père de tous les esprits, c'est-à-dire de toutes les créatures intellectuelles capables de s'unir à lui.
Dieu est esprit, dit Notre-Seigneur, et ceux qui Vado^ renf, doivent V adorer en esprit et en vérité : c'est-à-dire que cette suprême intelligence doit être adorée par rintelligence.
Selon cette notion, les sens n'appartiennent pas à l'esprit.
Quand l'apôtre distingue l'homme animal d'avec l'homme spirituel, il distingue celui qui agit par les sens, d'avec celui qui agit par l'entendement, et s'unit à Dieu.
Quand le même apôtre dit que la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair, il entend que la partie intelligente combat la partie sensitive ; que l'esprit, capable de s'unir à Dieu, est combattu par le plaisir sensible attaché aux dispositions corporelles.
liB même apôtre, en séparant les fruits de la chair
d'avec les fruits de l'esprit, par ceux-ci entend les vertus intellectuelles, et par ceux-là entend les vices qui nous attachent aux sens et à leurs objets.
Et encore que, parmi les fruits de la chair, il range beaucoup de vices qui semblent n'appartenir qu'à l'esprit, tels que sont l'orgueil et la jalousie, il faut remarquer que ces sentiments vicieux s'excitent principalement par les marques sensibles de préférence que nous désirons pour nous-mêmes, et que nous envions aux autres ; ce qui donne lieu de les ranger parmi bs vices qui tirent leur origine des objets sensibles.
Il se voit donc que les sensations, d'elles-mêmes ne font point partie de la nature spirituelle, parce qu'en efTet elles sont totalement assujetties, aux objets corporels, et aux dispositions corporelles.
Ainsi la spiritualité commence en l'homme, oh la lumière de l'intelligence et de la réflexion commence à poindre, parce que c'est là que Tàme commence à s'élever au-dessus du corps ; et non-seulement à s'élever au-dessus, mais encore à le dominer, et à s'attacher à Dieu, c'est-à-dire au plus spirituel et au plus parfait de tous les objets.
Quand donc on aura donné les sensations aux animaux, il parait qu'on ne leur aura rien donné de spirituel. Leur âme sera de même nature que leurs opérations, lesquelles, en nous-mêmes, quoiqu'elles viennent d'un principe, qui n'est pas un corps, passent pourtant pour chamelles et corporelles, par leur assujettissement total aux dispositions du corps.
De cette sorte, ceux qui donnent aux bêtes des sensations, et une âme qui en soit capable, interrogés si cette âme est un esprit ou un corps, répondront qu'elle
n'est ni l'un ni l'autre. C'est une nature mitoyenne, qui n'est pas un corps, parce qu'elle n'est pas étendue en longueur, largeur et profondeur ; qui n'est pas un esprit, parce qu'elle est sans intelligence, incapable de posséder Dieu, et d'être heureuse.
Ils résoudront par le môme principe l'objection de l'immortalité : car encore que l'âme des botes soit distincte du corps, il n'y a point d'apparence qu'elle puisse être conservée séparément, parce qu'elle n'a point d'opération qui ne soit totalement absorbée parle corps et par la matière. Et il n'y a rien de plus injuste ni de plus absurde, aux Platoniciens, que d'avoir égalé l'Âme des botes, où il n'y a rien qui ne soit dominé absolument par le corps, à l'âme humaine, où Ton voit un principe qui s'élève au-dessus de lui, qui le pousse jusqu'à sa ruine pour contenter la raison, et qui s'élève jusqu'à la plus haute vérité, c'est-à-dire jusqu'à Dieu môme.
C'est ainsi que la première opinion sort des deux inconvénients que nous avons remarqués. Mais la seconde croit se tirer encore plus nettement d'affaire : car elle n'est point en peine d'expliquer comment l'âme des animaux n'est ni spirituelle' ni immortelle, puisqu'elle ne leur donne pour toute âme que le sang et les esprits.
Elle dit donc que les mouvements des animaux ne sont point administrés par les sensations, et qu'il suffit, pour les expliquer, de supposer seulement l'organisation des parties, l'impression des objets sur le cerveau, et la direction des esprits pour faire jouer les muscles.
C'est en cela que consiste l'instinct, selon cette opi-
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nîon ; et ce ne sera autre chose que cette force mouvante, par laquelle les muscles sont ébranlés et agités.
Au reste, ceux qui suivent cette opinion, observent que les esprits peuvent changer de nature par diverses causes. Plus de bile mêlée dans le sang, les rendra plus impétueux et plus vifs ; le mélange d'autres liqueurs les fera plus tempérés. Autres seront les esprits d'un animal repu, autres ceux d'un animal affamé. Il y aura aussi de la différence entre les esprits d'un animal qui aura sa vigueur entière, et ceux d'un animal déjà épuisé et recru. Les esprits pourront être plus ou moins abondants, plus ou moins vifs, plus grossiers ou plus atténués, et ces philosophes prétendent qu'il n'en faut pas davantage pour expliquer tout ce qui se fait dans les animaux, et les différents états où ils se trouvent.
Avec ce raisonnement, cette opinion jusqu'ici entre peu dans l'esprit des hommes. Ceux qui la combattent, concluent de là qu'elle est contraire au sens commun ; et ceux qui la défendent, répondent que peu de personnes les entendent, à cause que peu de personnes prennent la peine de s'élever au-dessus des préventions des sens et de Tenfance.
Il est aisé de comprendre, par ce qui vient d'être dit, que ces derniers conviennent avec l'École, non-seulement que le raisonnement, mais encore que la sensation ne peut jamais précisément venir du corps ; mais ils ne mettent la sensation qu'où ils mettent le raisonnement, parce que la sensation qui d'elle-même ne connaît point la vérité, selon eux n*a aucun usage que d'exciter la partie qui la connaît.
Et ils soutiennent que les sensations ne servent de
rien à expliquer ni h faire les mouvements corporels, parce que, loin de les causer, elles les suivent ; en sorte que pour bien raisonner il faut dire : Tel mouvement est, donc telle sensation s'ensuit ; et non pas : Telle sensation est, donc tel mouvement s'ensuit
Pour ce qui est de l'immortalité de Tftme humaine, elle n'a aucune difBculté, selon leurs principes. Car dès là qu'ils ont établi, avec toute l'École, qu'elle est distincte du corps, parce qu'elle sent, parce qu'elle entend, parce qu'elle veut, en un mot parce qu'elle pense ; ils disent qu'il n'y a plus qu'à considérer, que Dieu, qui aime ses ouvrages, conserve généralement à chaque chose l'être qu'il lui a une fois donné. Les corps peuvent bien être dissous, leurs parcelles peuvent bien être séparées et jetées deçà et delà, mais pour cela ils ne sont point anéantis. Si donc l'Âme est une substance distincte du corps, par la même raison, ou à plus forte raison, Dieu lui conservera son être ; et n'ayant point de parties, elle doit subsister éternellement dans toute son intégrité.
CONCLCSION DE TOUT CE TRAITE, OU L EXCELLENCE DB LA NATURE HUMAINE EST DE NOUVEAU DEMONTRBB.
Voilà les deux opinions que soutiennent touchant les bêtes, ceux qui ont aperçu qu'on ne peut sans absurdité ni leur donner du raisonnement, ni faire sentir la matière. Mais, laissant à part les opinions, rappelons
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à notre mémoire des choses que nous avons constAmment trouvées et observées dans Tâme raisonnable.
Premièrement, outre les opérations sensitives, toutes engagées dans la chair et dans la matière, nous y avons trouvé les opérations intellectuelles, si supérieures au corps, et si peu comprises dans ses dispositions, qu'au contraire elles le dominent, le font obéir, le dévouent à la mort, et le sacrifient.
Nous avons vu aussi que, par notre entendement, nous apercevons des vérités éternelles , claires et incontestables. Nous savons qu'elles sont toujours les mômes, et nous sommes tou^jours les mêmes à leur égard, toujours également ravis de leur beauté, et convaincus de leur certitude ; marque que notre âme est faite pour les choses qui ne changent pas, et qu'elle a en elle un fond qui aussi ne doit pas changer.
Car il faut ici observer que ces vérités étemelles sont l'objet naturel de notre entendement. C'est par elles qu'il rapporte naturellement toutes les actions humaines à leur règle, tous les raisonnements aux premiers principes , connus par eux-mêmes comme étemels et invariables ; tous les ouvrages de l'art et de la nature, toutes les figures, tous les mouvements, aux proportions cachées, qui en font et la beauté et la force, enfin toutes choses généralement, aux décrets de la sagesse de Dieu, et à l'ordre immuable qui les fait aller en concours.
Que si ces vérités étemelles sont l'objet naturel de l'entendement humain, par la convenance qui se trouve entre les objets et les puissances, on voit quelle est sa Qature, et (}u*étant né conforme à des choses qui ne
changent point, il a en lui un principe de vie immortelle.
Et parmi ces vérités éternelles qui sont Tobjet naturel de l'entendement, celle qu'il aperçoit comme la première, en laquelle toutes les autres subsistent et se réunissent, c'est qu'il y a un premier Être qui entend tout avec certitude, qui fait tout ce qu'il veut, qui est luimôme sa règle, dont la volonté est notre loi, dont la vérité est notre vie.
Nous savons qu'il n'y a rien de plus impossible que le contraire de ces vérités, et qu'on ne peut jamais supposer, sans avoir le sens renversé, ou que ce premier Être ne soit pas, ou qu'il puisse changer, ou qu'il puisse y avoir une créature intelligente qui ne soit pas faite pour entendre et pour aimer ce principe de son être.
C'est par là que nous avons vu que la nature de l'âme est d'être formée à l'image de son auteur ; et cette conformité nous* y fait entendre un principe divin et immortel.
Car s'il y a quelque chose, parmi les créatures, qui mérite de durer éternellement, c'est sans doute la connaissance et l'amour de Dieu, et ce qui est né pour exercer ces divines opérations.
Quiconque les exerce, les voit si justes et si parfaites, qu'il voudrait les exercer à jamais ; et nous avons, dans cet exercice, l'idée d'une vie étemelle et bienheureuse.
Les histoires anciennes et modernes font foi que cette idée de vie immortelle se trouve confusément dans toutes les nations qui ne sont pas tout à fait brutes. Mais ceux qui connaissent Dieu, Font trës^
claire et très-distincte ; car ils voient que la créature raisonnable peut vivre éternellement heureuse, en admirant les grandeurs de Dieu, les conseils de sa sagesse, et la beauté de ses ouvrages.
Et nous avons quelque expérience de cette vie , lorsque quelque vérité illustre nous apparaît, et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre.
Là nous goûtons un plaisir si pur, que tout autre plaisir ne nous parait rien en comparaison. C'est ce plaisir qui a transporté les philosophes, et qui leur a fait souhaiter que la nature n*eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure.
Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle, avec le carré de sa base, sacrifier une hécatombe en action de grâces : qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte, en oublier le boire et le manger : qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et enfin dans leur source et dans leur principe qui est Dieu : qui voit Aristote louer ces heureux moments, où l'âme n'est possédée que de l'intelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle, et d'être la vie de Dieu : mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice, de connaîtra, d'aimer et de louer Dieu, qu'ils ne le quittent jamais, et qu'ils éteignent, pour le continuer durant tout le cours de leur vie, tous les désirs sensuels : qui voit, dis-je toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intel-
lectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse.
Et le désir d'une telle vie s'élève et se forUfle d'autant plus en nous, que nous méprisons davantage la vie sensuelle, et que nous cultivons avec plus de soin la vie de l'intelligence.
Et l'âme qui entend cette vie, et qui la désire, ne peut comprendre que Dieu qui lui a donné cette idée et lui a inspiré ce désir, l'ait faite pour une autre fin.
Et il ne faut pas s'imaginer qu'elle perde cette vie en perdant son corps ; car nous avons vu que les opérations intellectuelles ne sont pas, à la manière des sensations, attachées à des organes corporels. Et encore que, par la correspondance qui se doit trouver entre toutes les opérations de l'âme, l'entendement se serve des sens et des images sensibles, ce n'est pas en se tournant vers la vérité étemelle.
Les sens n'apportent pas à l'âme la connaissance de la vérité ; ils l'excitent, ils la réveillent, ils l'avertissent de certains effets : elle est sollicitée à chercher les causes ; mais elle ne les découvre, elle n'en voit les liaisons, ni les principes qui font tout mouvoir, que dans une lumière supérieure qui vient de Dieu, ou qui est Dieu môme.
Dieu donc est la vérité, d'elle-même toigours présente à tous les esprits, et la vraie source de TinteDigence. C'est de ce côté qu'elle voit le jour : c'est par là qu'elle respire et qu'elle vit.
Ainsi, autant que Dieu restera à l'âme (et de luimême jamais il ne manque à ceux qu'il a faits pour lui, et sa lumière bienfaisante ne se retire jamais que de ceux qui s'en détournent volontairement), autant, dis-
je, que Dieu restera à Tâme, autant vivra notre intelligence ; et quoi qu'il arrive de nos sens et de notre corps, la vie de notre raison est en sûreté.
Que s'il faut un corps à notre âme qui est née pour lui être unie, la loi de la Providence veut que le plus digne l'emporte; et Dieu rendra h l'âme son corps immortel, plutôt que de laisser l'âme, faute de corps, dans un état imparfait. Mais réduisons ces raisonnements en peu de paroles. L'âme, née pour considérer ces vérités immuables, et Dieu où se réunit toute vérité, par là se trouve conforme à ce qui est éternel.
En connaissant et en aimant Dieu, elle exerce les opérations qui méritent le mieux de durer toujours.
Dans ces opérations, elle a l'idée d'une vie éternellement bienheureuse, et elle en conçoit le désir. Elle s'unit à Dieu, qui est le vrai principe de l'intelligence, et ne craint point de le perdre en perdant le corps ; d'autant plus que sa sagesse étemelle, qui fait servir le moindre au plus digne, si l'âme a besoin d'un corps pour vivre dans sa naturelle perfection, lui rendra plutôt le sien, que de laisser défaillir son intelligence par ce manquement.
C'est ainsi que l'âme connaît qu'elle est née pour être heureuse h jamais, et aussi que renonçant à ce bonheur étemel, un malheur étemel sera son supplice.
I] n'y a donc plus de néant pour elle, depuis que son auteur l'a une fois tirée du néant pour jouir de sa vérité et de sa bonté. Car, comme qui s'attache à cette vérité et à cette bonté, mérite plus que jamais de vivre dans cet exercice, et de le voir durer étemelle ment , celui aussi qui s'en prive et qui s'en éloigne, mérite de voir durer dans l'éternité la peine de sa défection.
Ces raisons sont solides et inébranlables à qui les sait pénétrer ; mais le chrétien a d*autres raisons qui sont le vrai fondement de son espérance; c'est la parole de Dieu, et ses promesses- immuables. Il promet la vie étemelle à ceux qui le servent, et condamne les rebelles à un supplice éterael. Il est fidèle à sa parole, et ne change point ; et comme il a accompli aux yeux de toute la terre, ce qu*il a promis de son Fils et de son Église, l'accomplissement de ces promesses nous assure la vérité de celles de la vie future.
Vivons donc dans cette attente ; passons dans le monde sans nous y attacher. Ne regardons pas ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas ; parce que, comme dit TApôtre, ce qui se voit est passager, et ce qui ne se voit pas dure toujours.
L'homme qui a fait réflexion sur lui-même, a comiu qu'il y avait dans son âme deux puissances ou facultés principales, dont Tune s'appelle entendement, et l'autre volonté ; et deux opérations principales, dont l'une est entendre j et l'autre vouloir.
Entendre se rapporte au vrai^ et vouloir au bien.
Toute la conduite de l'homme dépend du bon usage de ces deux puissances. L'homme est parfait, quand, d'un côté, il entend le vrai, et que, de l'autre, il veut le bien véritable, c'est-à-dire la vertu.
Mais, comme il ne lui arrive que trop souvent de s'égarer en l'une ou en l'autre de ces actions, il a besoin d'être averti de ce qu'il faut savoir, pour être en état, tant de connaître la vérité, c'estrà-dire de bien raisonner, que d'embrasser la vertu, c'est-à-dire de bien choisir.
De là naissent deux sciences nécessaires à la vie humaine, dont l'une apprend ce qu'il faut savoir pour embrasser la vertu.
La première de ces sciences s'appelle Logique, d*ua mot grec qui signifie raison, ou dialectique, d*un mot grec qui signifie discourir; et Tautre s'appelle Morale y parce qu'elle règle les mœurs. Les Grecs l'appellent Éthique, du mot qui signifie les mœurs, en leur langue.
Il paraît donc que la Logique a pour objet de diriger l'entendement à la vérité ; et la Morale de porter la volonté à la vertu.
Pour opérer un si bon efiTet, elles ont leurs règles et leurs préceptes ; et c'est en quoi elles consistent principalement : de sorte qu'elles sont de ces sciences qui tendent à l'action, et qu'on appelle pratiques.
Selon cela, la Logique peut être définie une science pratique par laquelle nous apprenons ce quHl faut savoir pour être capables d'entendre la vérité ; et la Morale une science pratique par laquelle nous apprenons ce qu'il faut savoir pour embrasser la vertu; ou, pour le dire en moins de mots, la Logique est une science qui nous apprend à bien raisonner, et la Morale est une science qui nous apprend à bien vivre.
Or, comme l'entendement a trois opérations principales, la Logique, qui entreprend de le diriger, doit s'appliquer à ces trois opérations, dont nous allons aussi traiter en trois livres.