CHAPITRE Xni
De ce qu'on appelle êtres de raison, et quelle idée on en a.
Les hommes, pleins d*illusions et de vains fantômes, se figurent mille choses qui ne sont pas, et qu'on appelle êtres de raison : une montagne d*or, un centaure, une montagne sans vallée, et autres semblablea.
Voilà ce qu'on oppelle êtres de raison^ êtres qui ne sont que dans la pensée. On les appelle aussi en notre langue des chimères^ pour montrer qu'ils ne subsistent pas, non plus que la Chimère des poôtes.
On demande quelle idée nous avons de ces sortes d'êtres ; et il est aisé de répondre, après avoir remarqué qu'il y en a trois espèces.
La première est de certains êtres qui sont en effet possibles, même comme on les conçoit, mais que ce serait folie de chercher dans la nature : par exemple, il est aussi aisé à Dieu de faire un amas d'or égal aux Alpes, que de faire un amas de terres et de rochers de cette hauteur ; cela s'appellerait montagne d'or, et à ce mot répond une idée nouvelle, puisque la chose est possible : mais parce qu'elle ne subsiste que dans notre idée, et que ce serait une illusion que d'espérer la trouver eff^ecUvement ; quand on veut dire que les avares ont de vaines espérances, on dit qu'ils s imaginent des montagnes d'or.
La seconde espèce d'êtres de raison consiste dans le mélajige de plusieurs natures actuellement existantes, mais dont l'assemblage, tel qu'on le fait, est une pure illusion : par exemple, un centaure, qu'on compose
d'un homme et d'un cheval. A ce mot répondent deux idées réelles, Tune de l'homme, l'autre du cheval, mais qu'on unit ensemble contre la raison, et dont on compose un animal imaginaire.
La troisième espèce d'êtres de raison est celles où ce qu'on conçoit est un pur néant, une chose absolument impossible et contradictoire en elle-même ; par exemple, une montagne sans vallée. A cela il ne répond rien dans l'esprit; c'est un discours en l'air, qui se détruit sitôt qu'on y pense, et qui ne peut nous donner aucune idée.