LIVRE I
Ainsi, dire ce qui convient à Thomme en tant qu*homme, au rond en tant que rond, au géomètre et au musicien en tant que géomètre et musicien, c'est la môme chose que de dire ce qui convient à Thumanité, à la couleur, à la géométrie et à la musique précisément prises.
Ce n^est pas qu*il y ait ou humanité sans homme, ou géométrie sans géomètre, ou rondeur sans chose ronde ; mais c'est qu'on considère précisément la chose ronde selon ce qui la fait ronde, et alors on ne songe pas qu'elle puisse être molle ou dure, pesante ou légère ; parce que tout cela ne contribue en rien à la faire ronde.
Ces termes s'appellent abstraits ; parce qu*ils tirent en quelque façon une forme comme la rondeur, de son si^jet propre, pour la regarder nûment en eUe-méme, et en ce qui lui convient selon sa propre raison.
Au contraire, les autres termes s'appellent concrets; parce qu'ils unissent ensemble la forme avec son sujet, et signifient toujours une espèce de coinposé.
Ainsi, le terme abstrait signifie seulement une partie, c'est-à-dire la forme tirée de son sujet par la pensée ; et le terme concret signifie le tout, c'est-à-dire le composé môme du sujet et de la forme.
n sera maintenant aisé de définir ces deux espèces de termes. Le terme concnt est celui qui signifie le sujet affecté d'une certaine forme : par exemple, homme et musicien représentant ce qui a la forme qui fait être homme et musicien ; et le terme abstrait est celui qui représente, pour ainsi parler, la forme môme, par exemple, l'humanité et la musique.
Au reste^ il faut toujours se souvenir que les termes
abstraits sont Touvrage des précisions et abstractions mentales ; de sorte qu*on ne doit pas s*imaginer que les formes qu*ils signiflent comme détachées, subsistent en cette sorte, ou môme qu*elles soient toujours distinctes de ce qui est exprimé comme suget ; car il suffit que ces choses, quoique très-unies ensemble, puissent être, en quelque façon, désunies par la pensée
Je dis en quelque façon^ car elles ne le peuvent pas être absolument ; n*étant pas possible de penser à la rondeur sans penser du moins indirectement et confusément au corps qui est rond, ainsi qu'il a été dit, et moins encore de penser à Thumanité, sans penser à l'homme qu'elle constitue.
Mais il faut ici remarquer que les accidents, ainsi détachés de leurs sujets par la pensée, sont exprimés pour cette raison comme subsistants ; et c'est ce qui donne lieu à tant de noms substantifs, qui ne signifient, en effet, que des formes accidentelles.
Ainsi, les termes abstraits sont tous substantifs, encore que la plupart ne signifient pas des substances.