CHAPITRE V
LA TRANSFORMATION (sUITe).
Mais revenons aux efîets corporels de cette division des foyers. Nous l'avons vu, dans ce que nous avons appelé les deux races maladives, il y a rupture de réquilibre entre les forces. La force sensitive s'exalte, et la force motrice s'annule. Mais que devient la vie générale pendant ce temps ?
La vie est dans le sang, ou le sang c'est la vie, dit la sainte Écriture d'accord avec la science * .
Voyons donc comment les hommes traitent leur sang.
L'égoîsme des sens, l'égoïsme de l'homme entier
' SanguisGorum pro anima est. (Deut. xu, 23.) — Anima omnis carnis in sanguine est. (Levit. xvii, 4 4.)
LA TRANSFORMATION. ib\
traite d*iine manière cruelle et le sang et le cœur, et le rfaythme du eœur. et les soulèvements de la poitrine.
La vie du corps, disons-nous, c'est le sang. C'est le sang qui , par sa continuelle circulation , vivifie tout. Mais chaque ondée de sang sitôt qu'elle a servi, cesse de pouvoir entretenir la vie. L'organe qui veut la conserver outre mesure, tout en reco» ^-ant en même temps les impulsions nouvelles, entre en fièvre, en tui^escence, irritation, infiamtnation et corruption. Il faut que l'ondée de sang vivant, devenu noir et mort par notre usage, revienne au canir, et du coeur aux poumons, pour y puiser la vie nouvelle, pour être renouvelé par 1 atmosphère qui donne la vie. Il faut que le sang se recueille avec autant d'empressement qu'il se répand. Il faut que les deux mouvements d'impidsion et de recueillement s'accomplissent avec harmonie, pour que la circulation de la vie soil calme et pidne.
Eh bien , régoïsme a marqué sa trace jusque dans le mouvement du sang et les battements du cceur V Le flux et l'impulsion se font naturellement
* M. Lordat, dans son parallèle ingénieux de la Ton^o vitale et de U forte morale ci intellectuellQ »' a trouvé dans la force vitale les traces de 1 é^ïsme.
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avec vigueur et plénitude, mais le rcfrueUleinent et le retour se font avec moUesse, avec réserve et avec un contre-courant que la science n<Hnnie reflux ' . (>■ reflux et ce contre-courant est le s}>inbole étrang*de r^oisme. C'est b signature matérielle de ct-t égoïsmc instinctif, qui vit jusque dans notre san^, et qui donne à la masse du corps trop de forre |)our attirer et [tour garder, et au centre trop peu fie force pour rocueitlir, et pour relever notre mort ver» la vie.
Oui , le colé du cœur qui lance, comme im éclair, le rayonnement vivant dans tout le coq>s, était et devait èlrc, à l'origine, au moment où riiomme vient en ce monde, plus grand, plus plein que celui qui recueille le sang éteint et épuisé, et qui se chaire de le relever vers l'air, pour y pui-
< Vo^. Mir Ci! sujcl Buntod) (PbyB. § 7D8) éuMissant l'euâlcixe de rc rr/lux partiel, à partir du cœur^eiBeut. D'ailleure le fait est Miltmlé |iar ('(dMorvation directe. ■■ On voit, comme le ditealn
■ Butrvt S|>allanzani, unf partie du aaog refluer dan» le» ^timm la-
• vra. La porti<in <|ai rétrograde ainsi est peu considérable, à U
■ vérité, dans l'état de santé ; mais dans rertaios cas, le sang ic
• Due en telle quantité et avec tant de viotence, que la trôna, et
■ même en partie les branches des veines caves, éprouvent une
• puliuiliun rorTrs|iundanle à la sjslule de l'oreillette. > (BunUrh. Sur ce poulf reintux pamf, viiy. Laennec, De l'auscnltation médialr.L m, p. 18f.) •
ser une \\e nouvelle. Il en était ainsi dans Tem* br\on y et longtemps encore dans l'enfance. Mais le relard et Tacciunulation habititelle du sang éleiut a renversé cet ordre, a gonflé le cœur noir, et Ta rvndu plus grand que Tautre.
Ce cœur veineux, qui ne renferme qu*un sang éteint, garde en réserve à chaque battement le quart de ce qu*îl devrait émettre. Et ce contre-cou* rant habituel sembleyô/rer, chez tous les hommes, la valvule droite , et rendre le ventricule veineux moins exactement clos que le ventricule aortique * . Et d'ailleurs ce que nous disons ici de la circulation du sang, grand agent de la vie, est vrai de cette autre circulation plus générale, qui est comme la vie même. « Nos corps, disait Leibniz, sont dans « un flux continuel comme des rivières. » Si le flux cesse , si la rivière s'arrête , c'est que la vie s'arrête. Notre corps ne sait plus ni rendre ni reœvoir. Il ne se répare plus. « Donne et reçois, dit c la sainte Écriture en parlant contre l'^^oïsme *,
' c Ce qui ooatribue eocore à rendre le reflux plus posâiblo dans t le Tcntncole droit, c'est que, suivant la remarque de Legallois « vOEuvres, L i, p. 336), Tenlrée de ce veniricule est plus grande « que celle du ventricule aortique, el moûis exaciemmU c(o9« par f k Mlmie. > (Burdach, /6mL, § 708.)
' Da el accipe, et justifica animam tuanu (Eocli. \iv, 16.)
< (Innitf i*t n-roiit, et justiGu ta vie. a C'est la loi Al' la vil? pour l'âme : c'est la loi de la vie pour le corps. liP corps vieilli et tendant k la mort, donne tmp |H'u, et reçoit trop peu. Il s'emplit de matière inmiohilc, non domptée, non assimilée, qui n'est plus que pierre et poussière. Et, comme on l'a dit heureusement, c'est la pierre du tombeau que notre corps commence à ramasser.
liV-goisme inné agit ainsi d'une action continue i>ii nous, flejmis notre naissance jusqu'à la mort, et c"e»( U cnmme la cause, l'essence, le caractère de la vieilli'SM> <>t de la mort. Rien ne se rajeunit asîtti, |ian-e que rien ne retourne avec assez de fidélilè wr« la Bouire de sa jetuiesse. Tout reste trop en soi , |tar anHMir dominant de soi : rien ne re- InurtH* affiex wrs son principe. I\)ur trop vouloir (panier la vie, tout vieillit ln>p, et meurt trop tijl. V.l U lumierr tie h jeuitess<.> et de la vie passe ainsi. |>«r un omr* iiatnn'l. vers Ivs téuèbrr» de la vieil- !(-«<»' et tlt< b nt<trt. F.t ik^us. par b libre sur^xci* l»li«>ilde Ttï;! >Uiiit' \i>(<>iitLiLn^. jxtr iv^n pa:9sit>iis et |iar IK<« «K-nk par W «kniUv Smvr qui dnisr et de- >iv»r«*, et qui c^hu^- k c*ntn\ nous doubtoos et Iri- |Jviji.% U wi>Mi' t.U- ctcrt i.krï<vtitf t»fn lestéiKttre». tt vv [Niivtaïv «.le U «I*- lucui I iftLiir du aMiiii ver» b
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saoç, qui, d*abord pourpre et vif et lumineux et TiYifianl, devient à mesure que la vie, s'avance, et plus sombre et plus lent. •
Combien donc le Maître des hommes a raison de nous avertir, en nous disant : « Prenez gattle c que la lumière qui est en vous ne se change en « ténèbres ? » C'est le perpétuel danger et de Tânie et du corps.
Et ici je copie encore ce que je trouve dans les physiologistes. Le coeur est placé entre deux sphères op{)osées : Tune d'activité vitale, et l'autre de déchéance vitale, comme sur les confins de la vie et de la mort , dont ce noble organe est k la fois le principe, le foyer et le sjTiibole. — Dans la pirmière enfance , dit Bichat , k le système vâsculaire « à sang rouge prédothine encore longtemps jiar c son développement plus considérable et par le t nombre plus grand de ses rdtneaux * , » Mais avec l'âge il perd la force par laquelle il fait prédominer la vie.
Dans la jeunesse et la force de l'âge, le système arlênel à sang rouge a une étendue et une force eitraonlinaires ; mais peu à peu le système wl-
' Kotr sur ce sujet les admirables pages de Blchal. Anal. i;;ênêr., tu (ii9ài56:.
lUMix, à sang noir, augmente et finit par prédominer. Le cœur, malgré son énorme puissance miisculain^, |)erd en général npn-seulement de sa force, mais encore de son volume et de sa consistance. iii>s artères diminuent de capacité, de diamètre , leurs parois se durcissent. Les veines au contram* s\'*largissent et restent continuellement gorgées de sang : leurs |)arois loin de se durcir s'amincissent. Peu à |)eu le système capillaire s'efface de plus en plus, et les canaux les plus déliés ne laissent plus le sang traverser pour revenir. Le sang comme à n^gix^t semble achever son cours! Le sang d'ailleurs n)ule avix" lui moins d*air vital , et plus de terre et de diarbon. Ijcs poumons, la poitrine, partici|Mnit à cette décadence. Les poumons ont moins de \olume, leur tissu se relâche * ; la poitrine se deliinne et s*aplatit : son diamètre diminue '. Le ctvur et b |)oitnue décroissent; le ventre seul augmente. De U résidtetit les stases ou congestions
àt %«^cuks pulrm^nainWv out^ pius piftit<»: ht fûnilard «■ a un «ul rv'teau diac» \» ^^uœoa du. >ie)i];inl qui <f>€ eoaunt atrophie fi
LA TRANSFORMATION. f57
sanguines du sang noir \ surtout dans les viscères ibilominaïUL et dans la tête. Et voilà les ténèbres qui s*appesantissent , comme par masses, sur ce innitre et cette tète, qui ont cherché si avidement la vie pour eux, qui, dans leur surexcitation, appelaient, pour jouir de la vie, ces énormes et irrégiiliers afflux de sang.
Et Fàme sent si bien ces ténèbres et cette mort, qu*cUo en devient sombre à son tour. Alors cornmence la tristesse du soir , et le chagrin qui tue. Ce n'est pas seidement dans la vieilk^sse, c*t^t à Tâge viril , dès que le mouvement de la vie lumineuse ne prédomine plus ^. Quand Téquilibre de la circulation commence à se briser, quand le sang n^iiieux arrive à dominer le système artériel, quand se forment les stases du sang noir abdominal, et les ei^rgements des ramifications de la veine |K>rte, de cette veine appelée autrefois porte Je ions les imwjr^ c'est alors que tout s*assombrit ; surtout lorsqu'en même temps, par Texcès d'irritabilité qu*ont amenée toutes les passions, les entrailles qui devraient ne rien percevoir, sont frappées de sensibilité inoi^bide, et transmettent le refroidissement maladif de
* Pbysiol. des homines d^élodes, 1. 1. p. 378.
t58 U TAANSFORHATIQN.
leur vie, et leur travail, et leurs souffrances dans la lutte contre le sang mort. Le corps entier, ainsi que râipei souffre de cette sensibilité morbide, et, en même temps, par la grande loi physiologique, la force d'action est diminuée d'autant. On souffre beaucoup, et l'on résiste peu. La souffrance habi* tuelle opère de plus en plus la contraction de la poitrine, des poumons et du cœur. Le cœur, déjà serré, se serre encore, et la poitrine, déjà réduite, $e rétrécit encore : la sensibilité maladive, la souffrance, la tristesse, la faiblesse dans l'âme et dans le corps, réagissent très-rapidement de mal en mal. r^ chute s'accélère par la chute, et c'est ainsi que la plupart des hommes meurent de chagrin, pour avoir voulu trop jouir.
Telle est donc parmi nous la marche de la mort. L'égoïsme, le besoin de jouir ou par la tête ou par les sens d'en bas, ou par l'un et l'autre à la fois, divise et décompose la vie en deux pôles opposés, et la brûle par les deux extrêmes. Les deux groupes de passions, ou viscérales ou cérébrales, dévorent tout Thomme, épuisent et vident le cœur. I^ sensation détruit le mouvement , la jouissance anéantit l'action. Le cœur, centre et principe du mouvement à l'intérieur , le cœur ne sait renouveler la vie aussi vite qu'elle s'épuise, ne la rajeii-
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nit pas à wesure qu^elle vieiUil. La vieillesse quo* tidienue s*accuiuule, et la mort marche. La vie \î%ante el vivifiante, la vie telle que Dieu nous la doone, prédomiuail d'abord. La vie mouFanle, Uuguissaute, éuervëe, la vie telle que uous la fai* sous, et que rëgoisme Topère, g^gpe de jour en jour, et en^'ahit tout rhomnie, et quand elle a tout envahi , c'est la mort. Qui veut garder sa vie la perd, qui consent à la perdre la trouve. C*est la loi de la vie, et c^est aussi la loi physique de la cir* culation du sang.
Qu y a-t-il maintenant de plus clair que le remède à tant de maux ? Ce remède c*est le sacrifice. Si b \îe, dès le début, au lieu de diiv toujours : DonuezHuVu trop, savait dire au contraire ; Ce que j*ai de trop, je le donne ; si la vie savait diix' à Dieu : Tout ce que j ai je vous le donne, Thomme serait immortel.
Mais rhomme est né mortel. Pourquoi ? Parce qu'il porte en lui le foyer double, li^ deux concupiscences, les deux volontés égoïstes contraints a a^le de Dieu, ceWc de la chair, sensuelle et orgueilleuse, celle de* Thomme, oi^ueilleuse et sensuelle.
160 LA TBANSFORMAITO?!.
Dès le premier battement du cœur, la vie de Time dans le corps, en quelque chose se préfère k Dieu. Cest un premier mouvement vers la mort, et chaque battement du cœur est un pas vers ce terme &tad. Nous naissons ainsi. Nous naissons injustes, et dans la pente vers nous. Cest la loi de la mort sous laquelle nous naissons.
Donc, la loi de la vie , c'est Tinvcrse. Qui sait perdre sa vie la trouve. Qui saurait sacrifier k fond Time et l'autre concupiscence, anéantir les deux foyers, rendre simple sa vie, ramener les trois fonctions fondamentales à Tunité, remplirait en effet son corps de lumière et de vie. Mais, conçus sous la loi de la mort, tous nous tombons dans la faute mortelle que le Maître veut empêcher, lorsqu'il nous dit : <c Prenez garde que la lumière qui est en a vous ne se change en ténèbri^s. » Nous poussons aux ténèbres notre lumière, comme nous poussons notre sang pourpre et vif au sang noir et sta* gnant.
Et quand la science écrira des livres et traitera de la médecine des passions, et fera des essais d'hv* giène morale, de médecine morale, que fera-t-elle ? Elle constatera le mal, elle dira * L'homme ne meurt pas, il se tue ; elle dira : L'état moral est le principes de la plupart des maladies. Li*s passions sont
le principe le plus aclif de cette effroyable série de dégradations organiques , qui sont le mal physique. Les passions ont des effets toxiques fulgurants. U y a des apoplexies morales. Il y a des phthisios imaginaires qui tuent. Il y a des paralysies mo* raies. Il y a, littéralement, des larmes de sang. Y a-t-il beaucoup d'anévrysmes qui n aient une cause morale? Pouixjuoi presque tout homme est-il malade? Parce que ciiaque existence humaine porte en elle son mystère de douleur, sa plaie cachée. La passion, toujoui's excentrique, précipite la vie dans une continuelle alternance d'exaltation et d'affaissements. Et ces oscillations de la sensibilité entre ces deux extrêmes sont peut-être la source la plus abondante de nos maladies. Il faut toujours en revenir à ce principe qu'au fond, au début, et dans le cours de la plupart des maladies se trouve une affection moitié. Voilà ce que dira la science. Et le principe de tout cela, dit-elle encoi'e, la cause et le ressort qui précipite le mal, ou qui peut l'entraver, c'est l'homme moral, c'est la volonté. Oui, les deux volontés perverses, qui sont les deux concupiscences, celle de la chair et celle de Tcniprit, voilà bien les foyers du mal. Il faut les sacrifier. Le besoin de « l'émotion vive et soutenue est « vraiment le démon tentateur de l'espèce luunai-