‹ De la connaissance de l'âmeChapitre 19 sur 38 · DÉMONSTRATION DE L'IMMORTALITÉ · texte numérisé non relu

DÉMONSTRATION DE L'IMMORTALITÉ

a champ, et mon père est le laboureur, » il y au* rait un divin laboureur qui, après avoir créé et défriché le champ , et avoir fait lever une moisson d'àmesy reprendrait la moisson entière pour la remettre dans les sillons, et par sa toute^puissance, défendrait à chacun des germes, sans exception, de percer la terre et de revenir au jour, lui enjoignant de rester clos, malgré la fermentation de la vie, et Tinévitable présence de Féteniel soleil !

Certes tout cela est encore impossible, et il n*y a plus qu'un seul et dernier refuge pour l'adversaire de l'immortalité telle que l'entend le genre humain , c'est d'admettre l'immortalité des âmes, leur renaissance après la mort, leur réveil étemel, ou tout au moins périodique, mais de nier la persistance de la conscience et la mémoire des âmes.

C'est-à-dire qu'il faut ôter à l'àme une de ses Ëicultés, la mémoire. Il la faut mutiler, et il faut admettre qu'une âme puisse avoir la conscience d'elle-même , sans reconnaître son identité. Mais la conscience de soi n'est que la conscience de son identité, ou du moins la conscience du moi est essentiellement et d'abord conscience de cette identité. Avoir conscience de soi, c'est se connaître, je veux dire se reconnaître, comme je connais un homme quand je le reconnais à son visage. Sup-

DÉMONSTRATION DE L*IMMOnTÂLITÉ. 229

posez que je cesse de me reconuaitre à chaque instant, je n'ai plus la conscience du moi. Supposer qu*on ait conscience de soi , sans avoir la cons* cience de son identité, c*est une supposition aveugle qui ne se comprend pas, que les mots posent, mais que leur sens ne peut porter. L*âme , étant identique à soi, comme tout ce qui est, avoir cons» cience de Tàme, c*est, avant tout, la reconnaître comme identique , de même que le degré le plus superficiel de la connaissance d'autrui, c*est de reconnaître sa face, c'est-à-dire son identité. Si râmc a conscience d'elle-même quelque peu, ce qu'elle saura d'abord , c'est qu*elle est elle. Quand j'ai conscience de moi, ce que je sais «l'abord c'est que c'est moi.

Toutes ces suppositions désespérées, ces subterfuges pour éviter la foi universelle du genre humain, ne sont que le travail stérile d'esprits vains et malades, qui ne sont pas en possession des pleines lumières de la raison.

Ces ai^iments abstraits, ces raisonnements sans entrailles, et surtout cette tendance à la négation, ne sont point la vivanti^ lumière de la raison. C'est

MO DéMONSTRATIOX DE L'IMMORTALITÉ

une sorte de lumière décomposée, isolée de sa cba* leur et de sa force.

Un penseur excellent a dit : « Il faut éviter dans « nos opérations intellectuelles tout ce qui sépare « Tesprit de Tâme. L'habitude du raisonnement ff abstrait a ce terrible inconvénient. » Inutile d*ajouter que Tinconvénient est terrible en ce qu*il détourne Tesprit du beau, du bien, du vrai.

Reprenons donc la question de Timmortalité de l'âme , avec notre âme entière , et non plus avec notre esprit seulement ; avec toutes nos forces unies, et dans le plein, dans le réel, dans le solide de la vie totale. Mettons-nous bien en face de Dieu, en Êice^de Fâme, esprit et cœur, et en face de Thistoire du monde présent. Sortons de Tabstrait ; entrons dans ce qui est. Laissons, quoiqu'il soit assez fort pour lier les sophistes, laissons ce ûl tout linéaire du raisonnement séparé , qui n^enveloppe jamais aucun objet , à moins de dérouler autour de cet objet un nombre infini de cercles , opération qui n'est pas terminable. Quittons ces li^ies pour en* trer dans la substance et dans la profondeur, dans lame vivante sous l'influence et sous le sens de Dieu.

En face de Dieu, c'est-à'-di re si Ton croit en Dieu , qu*est-ce que F immortalité ?

DÉMONSTRATION DE L'IMMORTALfrÉ. ÎSi

Oii Dieu agit sans but, ou l'œuvre de Dieu, la création, est une société d'âmes destinées à l'amour. Donc les âmes destinées à s'aimer, ne sont pas destinées à cesser de s'aimer, en s'endormant dans la mort éremelle. Donc elles sont immortelles, dans le sens où nous l'entendons tous.

Dieu nous donne à tous le sens, l'instinct et le besoin de l'immortalité ; est-ce poumons tromper? Dieu nous a fait goûter la vie; est-ce pour nous' l'ôter quand nous en avons pris le goût ?

Dieu est bon , sage et aimant : bon comme un homme qui le serait infiniment, aimant comme un père ou une mère dont l'amour n'aurait aucunes bornes. Dieu nous a créés par amour. Il gouverne sa création. Il la surveille, la bénit, la dévelopix^ par la plus sage éducation , l'embellit par la vie croissante, la glorifie par une lumière et un amour toujours renouvelé. Il n*en peut pas être autrement si Dieu est Dieu, c'est-à-dire si TÊtre est.

Le doute sur ces grandes vérités ne vient que de la faiblesse maladive des cœurs, souixls aux inspirations de Dieu, et de Tétat encore inculte et barbare des esprits, incapables de suivre jusqu*au bout les saines et fortes lumières de la raison.

La condition unique de la vie croissante et étcN nelle des âmes« c'est leur consentement à l'amour

232 d£|IO!ISTBATIO.\ DE L'IMNORTàUTÉ.

libre donné de Dieu. Admettons, ce qui est assurément inévitable, que plusieurs ne doiuient point leur amour et se fixent dans Fégoîsme, peut -on croire qu*aucune âme ne choisira l'amour, et ne se donnera librement à Dieu? Cest impossible. S*il avait du en être ainsi. Dieu certainement n'eut pas créé. Donc je vois clairement, et cela ne peut pas ne pas être, que s'il y a des âmes qui doivent sVnfoncer dans la mort en s'écoulant toujours vers le néant sans l'atteindre jamais, il en est qui croîtront dans la vie , en s'élevant toujours vers Tinfini qu'elles n'atteindront jamais, qu'elles ne seront jamais, mais qu'elles posséderont, et qui les grandira sans bornes.

D'où il suit encore clairement que la négation de l'immortalité de Tàme ne peut s'appuyer que sur un seul princi|)e, l'athéisme. Mais l'atbéisiiK- c%-st l'absurde même, puis<|u'il consiste à affirmer que l'Être n'est pas.

Telle est , en présence de Dieu , l'idée de l'immortalité.

Et maintenant, en présence de Tâme et du sens intime, qu'est-ce que l'immortalité ?

Certes, si tous h*s hommes trouvaient en eux.

DÉMONSTRATION DE I/IHMORTAUTÉ. 23.\

dans la conscience que notre âme a d*ellc»niéniey Fassurance certaine de Timmor^lité, la preuve du sens intime serait irréfragable. Mais ce que beaucoup d*hommes trouvent en eux, beaucoup d'autres ne Vy trouvent pas. Plusieurs affirment qu'ils y trouvent le contraire, et que, s'iU interrogent (eur âme, ils la sentent destinée a Tévanouissement et au néant. Us disent, comme saint Paul , mais dans un sens bien différent : « J'entends en moi la c réponse de la mort * . »

Oui, il y a des âmes qui sentent la mort en elles, et non pas l'immortalité.

Cicéron déjà s'était demandé poiux{uoi tous les hommes ne sentent pas en eux la noblesse et l'immortelle destinée de leurs âmes.

Voici notre réponse à cette question. C'est que beaucoup d'hommes perdent le sens intime, ou du moins ne l'ont que partiel et superficiel , et cela parce que leur âme ne vit que par parties, dans sa surface, ou plutôt, en un certain sens, ne vit pas.

Le christianisme, cet évangile de l'immortalité, le christianisme a un mot immense , qui est une grande révélation : il parle de Vdme vivante et de Vâme morte. Il serait très-utile à la philosophie de

^ In nobismetipsis responsum mortis liabuimus. (II. Cor. i. 9.)

2S6 DÉMOMSnkATION M L'IMHORTALITË.

comprendre la valeur de ces mota. Bien des difficultés tomberaient, et de grandes lumières survien* draient.

Essayons de les expliquer.

Est*il difficile de comprendre qu'il y a des méchants et des bons, des sages et des insensés : des âmes qui aiment, et des âmes qui n'aiment pas, c'est-à-dire qui n'aiment qu^elles ?

Les âmes des égoïstes , des insensés et des mé*' chants ont-elles le même rapport moral et intellectuel avec Dieu, avec la lumière, que les âmes droites, généreuses, bonnes et sages? Il est clair que les unes sont détournées et séparées de Dieu par l'intelligence et le cœur ; les autres lui sont unies.

Y a-t-il là quelque chose de douteux ?

Non certes. Or, nous appelons àme morte, l'âme séparée de Dieu, et âme ripante, celle qui lui est unie.

Le Christ dit aux âmes mortes : « Vous n'avez c pas la vie en vous V i» Et à celles qui consentent à vivre par la foi et l'amour, il dit : « Vous aurez en ir vous une source vive qui jaillira jusque dans la « vie étemelle *. »

* Non habebitisvilam in vobts. (Joan. vi, 54.)

* Piet in co fonsaquœ salientisin vîtam aet^mam. (Jora. iv, U.)

DÉMONSTRATION DE L^IMMOftTAUTÉ. 235

Eh bien , quand Vkme est morte, nous ne sentons et découvrons en nous que vide, misèiv, tri»' tesse, inanité, r^ret et désespoir, si nous rentrons en nous. Mais nous en sortons au contraire de toutes nos forces ; nous fuyons le désert et la nuit intérieure , et nous nous jetons au dehors pour trouver la vie dans les sens, et dans tous ces ob« jets visibles qui semblent la donner.

L*âme alors, détachée de Dieu, rivée aux sens, esclave du monde visible, qui devient son idole, au lien d*étre son marchepied, Fâme alors vit-ellé d'une vie pleine ? Non certes. Elle vit évidemment d'une vie partielle, superficielle, et n'a qu'un sens intime partiel, superficiel, et séparé du sens divin qui dort ou qui est mort dans l'âme.

Comment veut-on qu'une âme, en cet état, ait

le sens de l'immortalité ? Elle a plutôt le sens de la mort étemelle, et du néant, vers lequel elle descend, quoiqu'elle ne puisse l'atteindre.

L*âme monte ou descend. Elle va vers Dieu oii s'en éloigne. En montant, elle rencontre toutes les vérités, en descendant, toutes les erreurs.

Quand l'âme descend, elle perd successivement le sens de sa réalité, de sa force, de sa substantialité, de sa simplicité, de son unité, de sa liberté et de son immortalité. Elle regagne tout cela en montant.

33e DÉMONSTRATION DE L*fN\10RTALITÉ.

Et c*est pourquoi la vertu donne le sens de Timmortalité, le vice rétouffe.

Comprenons bien comment le sens intime, se-

paré du sens divin par le mal, ou par ia mort de Tâme, ne peut donner à Fâmo le sens complet ni la vraie connaissance d Vile- même. Que seot rame morte? Elle sent une âme séparée de Dieu : elle sent un être qui n'est pas par lui-même ; elle ne sent pas, en même temps, la source de cet étre^ ni la cause permanente qui le pose et le porte : elle ne sent pas sa substance relative, si elle ne sent la substance absolue qui garantit sa stabilité. Ma subs^ tance absolue n'est qu'en Dieu, dit la sainte Écriture \ L'âme dénuée du sens divin sent donc bien moins, ou ne sent plus du tout sa substantialité.

De plus, Tâme n'a vraiment son unité qu'en Dieu. Atjstraite de Dieu par un sens partiel, Tâme de ces morts parlants et écoutants , comme s'exprime Bossuet, cette âme ne sent pas la vivante unité de sa racine en Dieu.

De fait, la vie présente, c'est-à-dire la vie habituelle des hommes, dans les sens et dans la ma* tière, est une dispersion : dispersion de l'âme, de

* Substantia roea tanquam nihilam antp te... substaniia mea apad le est. (P«. xwviii, 6 et 8.)

DÉMONSTRATION DE L*IMMORTAUTÉ. 257

SCS (aciillc's, de sc^ forces, de ses instants, de ses |)ensées, de ses désirs et de ses affections. Où trouver runité dans cette multitude et dans cette con* fusion? Par sa sensualité, rame se matérialise, et prend des ressemblances étranges avec les corps. Elle devient, comme les cc>ri)s, multitude ou lé* gion. « Plus de raison ni de partie haute : tout est « corps, tout est sens, » dit Bossuet.

Recueillez toute cette dispersion, par le retour de la chair à Tesprit, ce recueillement vous rendra le sens de l'unité de Tàme, de sa simplicité et de sa spiritualité.

Esclave des sens et des liassions, Tàme exerce très-peu sa liberté : tout l'emporte ; elle cède à tous les entraînements, comme lui mobile inerte ; ^e marche comme elle est poussée. Quoi d*étonuant qu'elle ne sente plus sa liberté?

Mats dès lors si elle a perdu, ou totalement ou à peu près, le sens de sa substantialité, de sa force, de sa liberté, de son unité, de sa simplicité, de sa spiritualité, comment pourrait-elle conserver le sens de l'immortalité ?

Ame ^'aine, âme vide, àme dispersée, àme répandue dans la matière, âme esclave, rompez vos liens : parvenez à voits distinguer de cette masse de chair. Que l'esprit revienne à lui-même; que

^38 PKM03i2>TftAT10>i DE L'IAIMORTAUTâ

rexercioe réel et actoel de la pensée et de la liberté lui rappelle ce qu'elle est, que la vie se fasse sentir en vivant; que le tumulte sensuel de ces multitudes anarchiques soit réprimé par Tunité du commandement de la raison, et de la volonté unie à la raison. Que Tesprit ramené sur lui-même, que Tâme plus recueillie, ramenée vers sa source, et vers la vie centrale , reprenne un cœur rempli de Dieu ; qu'elle retrouve Dieu , en qui seul est notre unité, notre substance indéfectible, notre source étemelle ; que Tàme alors s'interroge de nouveau; au lieu d'entendre une réponse de mort, elle enlendia la réponse de la vie : Tu vas mourir, dis-tu. Non, tu vas vivre!

Mais il y a encore ici d'autres mystères qu'il faut toucher en quelques mots. L'âme ne sent pas seulement Dieu en elle-même, elle sent son corps; et l'état du corps , est l'image de l'état de l'âme.

Or, il est très-certain que notre corps porte efi lui les principes de sa mort prochaine, la tendance et la pente vers cette inévitable fin. L'âme le sent, et c'est ce sentiment qui lutte avec celui qu'elle a aussi de l'immortalité : et d'ordinaire, le plus vif et le plus grossier des deux étouffe l'autre.

Mais il y a plusieurs états possibles de notre corps. U y a cet état où la vie se répand et se pré*

DÉMONSTRATION DE L'IMMOATAUTÀ 259

cipite vers la mort par la génération ; o*^t l'état de presque tous les hommes ; et il y a cet état étonnant, étrange, merveilleux où, par la chasteté par£aûte, il se recueille pour l'immortalité. C'est un £aût bien connu que l'acte générateur donne k rhomroe le sentiment de la mort, comme la chasteté consommée lui donne le plein sentiment de la vie. La mort et la génération sont manifestement deux sœurs, deux phénomènes corrélatifs. Dans l'univers, dit saint Thomas d'Aquin, la mort cessera quand la génération cessera. Quoi d'étrange que la vertu divine, surnaturdie, de chasteté qui unit à Dieu 9 non pas seulement l'âme, mais le corps, et rend ce corps, disent les mystiques, participant de la substance de Dieu *, donne à ces âmes privilégiées le sens de la vie éternelle , dont elles ont réellement les prémices dans l'âme et dans le corps! « Donc, ô sainte chasteté, s'écrie Bossuet, « ornement immortel des corps mortels ! . . . . viens « consacrer ces corps corruptibles, viens leur être « un baitme étemel et un céleste préservatif contre « la corruptioD ^. » C'est par la chasteté surtout,

* tt La chasteté est une participation de la substance de Dieu, « spirituelle et simple, mais éclatante en beauté. » (Ollier, vie et

\-ertus chrétiennes. Chap. vii.)

* Sermon sur la Résurrection.

2U0 DÉMONSTRATION DE L*IIIMORTAUTÉ.

comme le fait entendre Bossuet au même endroit, que, a durant ce temps de corruption. Dieu corn* a mence déjà dans nos corps Touvrage de leur tf bienheureuse immortalité, et que, tandis que ce a corps mottel est accablé de langueurs et d'in* a firmités, Dieu y jette intérieurement les principes a d'une consistance immuable. »

L*âme , qui sent tout , du moins confusément , sent sourdement en elle, et dans son corps a ces a principes dune consistance immuable y » et iqiiand elle sent ces divins principes, elle croit à l'immortalité.

En résumé, le sens intime d'une âme isolée, séparée de Dieu, dispersée dans son corps, répandu dans un corps emporté par le torrent de la gêné* ration, ce sens ne fait connaître à l'âme, ni Dieu, ni l'âme, ni le corps; encore moins lui fait-il près* sentir l'immortel avenir que peut donner l'union à Dieu. L'âme morte pressent la mort, non pas la vie. Mais l'âme vivante, qui porte en elle la vie, c'est-à-dire Dieu, vie éternelle et infinie, l'âme qui recueille en Dieu toutes ses forces sans les écouler dans le monde, qui grandit et qui monte, au lieu de se multiplier, cette âme porte en son fond la promesse infinie; cette âme sent l'immortalité.

Page 1