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SYSTÈME DE LA VIE SOCIALE

Notions de l'état naturel de société et de ses formes natiirelles et nécessaires. — L'état de société est fondé sur la nature humaine, ses facultés et ses besoins. — Loi psychologique du développement et du perfectionnement des facultés de l'individu en société. — Du langage. — Conclusion de la théorie de l'intelligence.

La notion de société implique celle de personnalité. CTest à titre d'êtres personnels , vivant dans des conditions physiques, que les hommes forment une société se développant dans l'espace et dans le temps ( 1 ). 4

(0 Lorsque Aristotb, Polit. , 1. I, 2, appelle l'homme « le plus sociable des animaux » et qu'il parle « de la société des abeilles , » il prend les termes sociable et société dans un sens équivoque.

J'appelle état naturel de société un état fondé sur la nature humaine , ses facultés et ses besoins , permanent, commun à tous, dans lequel ils se trouvent pour accomplir leur destination.

L'état naturel de la société humaine (societas generis humani) ne peut exister d'une manière abstraite et indéterminée , mais il présente des formes concrètes et déterminées. J'entends par formes sociales, naturelles et nécessaires^ celles qui sont fondées sur la nature humaine et s'imposent aux volontés libres. Je les distingue des formes d'association volontaires et conventionnelles, qui sont faites par les volontés libres.

L'espèce humaine vit , se développe et se perfectionne dans les formes sociales naturelles. Les hommes sont auteurs des formes d'association volontaires. Leur volonté est soumise aux lois des formes sociales nécessaires , obligée par elles; elle fait les lois des formes d'association conventionnelles et s'oblige elle-même. Les formes sociales naturelles et leurs lois nécessaires sont le fondement de la vie sociale , tandis que les formes d'association volontaires et leurs, lois conventionnelles sont le résultat de la vie sociale, La famille , par exemple , a une forme sociale naturelle et est soumise à des lois nécessaires qui s'imposent à l'humanité pour la propagation et l'éducation de l'espèce. Une société

de commerce, au contraire, présente une forme d'association volontaire et des lois conventionnelles faites par quelques-uns dans un but commercial.

L'hypothèse de Vétat de nature et du contrat social supprime Tétat naturel, permanent, de société humaine et ses formes et lois nécessaires. Elle lui substitue < Tétat des individus n'ayant de commun > que la condition humaine > ( i ) et auteurs libres, non-seulement des formes d'associations volontaires et conventionnelles, mais des formes sociales naturelles et nécessaires et de leurs lois.

Au fond , la théorie de l'état naturel de société et de ses formes nécessaires conçoit la société humaine d'après le type d'un tout organique dont les parties sont naturellement unies; la théorie de l'état de nature, au contraire, conçoit la société humaine comme un tout collectif dont les parties sont accidentellement réunies ; elles conduisent l'une et l'autre à des conséquences morales, juridiques et politiques essentiellement différentes; l'une établit un principe de conservation et de continuité sociales, l'autre contient le germe de la dissolution sociale.

(i) Expressions de Burlamachi.

Laquelle de ces théories est fondée sur la nature humaine?

C'est un fait constant, général, que les individus naissent dans une société préexistante et qu'ils n'entrent pas en société par un acte de leur volonté. L'état sauvage lui-même est un état de société incomplète et imparfaite, mais nullement un état d'isolement physique et moral. Cest d'ailleurs un état contraire à la nature humaine, qui est libre et perfectible ^ et, par conséquent, ne doit pas demeurer dans un état d'imperfection, mais parvenir à un état meilleur.

L'homme qui pense, conçoit et affirme se forme im langage, et l'homme qui se forme un langage vit en société et parle la langue qu'il entend parler. La pensée, le langage et la société sont inséparables; et, par conséquent, si l'homme est un être pensant, en vertu de sa nature, il est un être parlant et vivant en société en vertu de la même nature ( i ).

(0 Chose remarquable, la langue grecque se sert du mémo terme ><5yoç pour exprimer la pensée et le langage, et elle appelle rhomme un Çwov ^oyixôv, les animaux, des Çwa SXoya. Aristote ajoute que Thonmie est un C«ov itoXiTix<5v. Je reviendrai sur cette corrélation entre la pensée, le langage et la société.

L'individu développe et perfectionne ses facultés et sa puissance, grâce à la société où il vit et à réducatîon qu'il reçoit. Il porte Tempreinte de son temps et de son pays; il est ignorant, vicieux, inhumain, superstitieux, imprévoyant, misérable dans une société barbare ; il peut devenir instruit , vertueux, humain, religieux, prévoyant, prospère dans une société civilisée (i). L'histoire de la civilisation, de ses progrès et de sa décadence, c'est l'histoire de la société humaine (2).

Les hommes ont besoin les uns des autres • et ils ne sauraient se suffire à eux-mêmes. La société humaine présente toujours et partout, sous mille formes différentes, une variété et une réciprocité de besoins et de services destinées à unir les hommes et à préparer l'union du genre humain (3). C'est

(0 A rétat sauvage, un territoire immense suffit à peine à l*entretien de quelques tribus peu nombreuses. A Fétat de civilisation, un territoire peu étendu pourvoit aux besoins divers d'une population nombreuse.

(t) Le terme civilisation exprime un certain état de développement intellectuel , moral , matériel, etc., et son étymologie indique que ce développement suppose la civitas^qui est une des formes sociales , naturelles et nécessaires.

(s) La loi économique de la diversité des produits et de leur échange se trouve résumée dans ces beaux vers :

Continico has leges aetemaqtie foedera certis Jmposuit natura locis.

{Georg., 1. I, v. 60.)

parce que les hommes diffèrent les uns des autres, suivant les qualités et les situations individuelles, n'ont pas les mêmes besoins et ne rendent pas les mêmes services , qu'ils sont naturellement unis pour la satisfaction de leurs besoins moraux et matériels. L'égalité abstraite, loin de produire l'union et de la maintenir, serait une cause de désunion et de dissolution sociales ( i ).

L'état de société est donc un état fondé sur la nature humaine, ses facultés et ses besoins, permanent et non pas accidentel , dans lequel les individus vivent, se développent , se perfectionnent, accomplissent leur destination; ce n'est pas un état volontaire établi par quelques-uns dans quelque but particulier.

Quelles sont les lois psychologiques qui président au développement et au perfectionnement des facultés de l'individu en société , et notamment de son intelligence ?

(0 Platon, Répubî, , 1. II , et Aristote, Polit., 1. 1 , insistent avec raison sur les considérations tirées de la satisfaction des besoins , et ils s'en servent pour expliquer Torigine de la cité.

celle-ci se développe par elle-même et a une fin à remplir pour elle-même, tandis que, développée par la société, elle serait moyen pour la société (i). Avoir Tusage de la raison , c'est avoir conscience des principes et exercer librement ses facultés. Or, ce n'est pas la société qui détermine les actes de conscience et les facultés libres , mais c'est le moi qui fait acte de conscience et se détermine luimême. Pour entendre un enseignement, il faut exercer les facultés libres, et, loin de recevoir les premières connaissances par la voie de renseignement, l'enfant ne saurait pas même connaître d'autres hommes qui l'enseignent sans avoir la connaissance de lui-même. Il ne peut observer par les sens l'âme d'autrui, mais il lui attribue la personnalité, les facultés, les faits internes qu'il constate en lui-même.

Et néanmoins l'observation constante , générale , montre que l'individu vit en société et se développe lui-même dans une société déjà développée. Tout individu, sans exception, dont les facultés libres s'exercent, s'est trouvé en relation avec d'autres

( i ) Par conséquent aussi , la personne individuelle, considérée au point de vue juridique, doit avoir Tindépendance et les pouvoirs, sans lesquels elle ne peut accomplir librement sa destination suivant son individualité. Le communisne est la négation de ce principe de droit naturel.

individus dont les mêmes facultés s'exerçaient préalablement ; et tout individu qui ne vit pas dans ces relations avec d'autres intelligences déjà développées , est incapable de se développer lui-même , en tant qu'être intelligent et moral. Sans m'appuyer sur des cas exceptionnels d'enfants séquestrés dès leur bas âge et sans discuter ici les témoignages contradictoires d'Hérodote et de Feuerbach, qui rapportent des cas semblables, je signalerai les nombreux exemples de sourds-muets de naissance , dont les facultés libres sont paralysées par suite du défaut de relations avec d'autres intelligences. Ce n'est pas la surdité qui par elle-même empêche le développement des facultés libres et la formation du langage chez le sourd-muet , mais c'est l'isolement intellectuel et moral oh il se trouve par suite de son infirmité. Ce qui le prouve, c'est que, malgré la surdité et à mesure que son isolement cesse, grâce d la vie sociale et à V éducation qu'il reçoit, le sourd-muet exerce ses facultés libres, se forme une espèce de langage , parvient même à un degré de développement intellectuel et moral souvent remarquable.

La loi de réceptivité est d'ailleurs la loi nécessaire et universelle de toute énergie finie. La vie des êtres finis est une vie en puissance , dépendante de Vautre, soumise à des conditions de développement ,

et non-seulement elle dépend de Vautre et est soumise à des conditions quelconques, mais elle dépend de son autre , est soumise à des conditions déterminées , appropriées , puisqu'elle a une nature propre et déterminée ( i ). Quelles sont ces conditions appropriées à la vie humaine ? La nature tout entière est privée de la personnalité et présente des phénomènes dus à des causes fatales qui déterminent les facultés de perception et d'imaginative, donnent rimpulsion au mécanisme des associations et ne sauraient provoquer Texercice des facultés libres. La société humaine, au contraire, manifeste un ensemble de faits dus à des personnes dont les facultés libres s'exercent actuellement et provoquent l'exercice des mêmes facultés chez autrui. C'est la vie sociale ou l'ensemble des relations entre personnes douées d'intelligence, de sensibilité intellectuelle, de volonté libre et de puissance, et notamment l'éducation ou l'action d'êtres humains dont les facultés intellectuelles et morales sont développées, sur d'autres êtres humains dont les mêmes facultés ne sont pas développées, qui procure des conditions de vie appropriées à la nature humaine. Jouissant des bienfaits de la société oîi il vit, objet de la sollicitude de la famille , témoin des faits par les-

(0 Voir sur la loi de réceptivité supra, p. lU,

quels les intelligences se manifestent au-dehors, la conduite , l'attitude , le geste , la physionomie et surtout le langage, Tenfant développe lui-même sa raison, ses facultés libres et son langage. C'est donc la vie sociale et Véducation qui lui procurent des conditions de développement appropriées à la nature humaine.

Élevé de la vie des sens à la vie humaine , parvenu à Texercice de ses facultés libres , l'individu perfectionne^ en outre, ses connaissances, grâce à la vie sociale et aux relations multiples et incessantes entre intelligences.

Et d'abord il y a des connaissances auxquelles il ne peut parvenir sans croire au témoignage et, par conséquent, sans ajouter foi à l'autorité d'autrui. Renfermé dans des limites étroites de temps et de lieux , il ne peut observer par lui-même l'état présent et passé de l'humanité. La société considérée en fait 9 son développement économique, politique, juridique , intellectuel , moral , religieux , toutes les institutions établies , la civilisation tout entière ne lui sont connues que par le témoignage de ses contemporains ou de ses ancêtres ?

La raison est indispensable pour acquérir des connaissances historiques. Il faut les principes et notamment les principes applicables aux personnes, leur nature, leurs facultés, pour juger de la possi-

bilité et de Texistence des faits historiques, pour les comparer , les généraliser , former des concepts historiques ; mais c'est le témoignage qui seul procure la matière des connaissances historiques, comme Texpérience seule procure la matière des connaissances naturelles. L'expérience ne suffit pas pour donner la science de la nature , le témoignage ne suffit pas pour avoir la science de Thistoire , mais Texpérience et le témoignage sont indispensables pour y parvenir. Le témoignage est à la science de la société, considérée en fait, ce que Texpérience est à celle de la nature.

Il y a d'autres connaissances que l'individu peut acquérir par lui-même, mais qui seraient trèsincomplètes sans l'autorité d'autrui; chacun peut observer les phénomènes de la nature, toujours les mêmes dans les mêmes circonstances, mais c'est grâce à l'autorité du témoignage qu'il connaît les expériences faites par autrui. Il peut parvenir par lui-même à des connaissances rationnelles, mais c'est par la voie du témoignage qu'il apprend ce que d'autres hommes et les plus illustres ont pensé et découvert. Autre chose est accorder son adhésion à des vérités déjà connues, les lois de Kepler, par exemple; autre chose, les découvrir soi-même. Prétendre , avec Descartes , tout oublier et ne rien apprendre d'autrui, c'est vouloir refaire

soi-même toutes les découvertes faites par le genre humain.

Enfin, les connaissances acquises et les sciences se transmettent d'individu à individu , de génération à génération, de société à société par un enseignement continuel et par les moyens si variés et si nombreux dont il dispose : la conversation , les assemblées délibérantes , les écoles , les livres , la publicité , et chaque individu concourt et participe à cet enseignement général. Nous sommes tous plus ou moins enseignants et enseignés pendant la vie tout entière.

C'est donc une loi psychologique constante , générale que rindividu développe lui-même sa raison et ses facultés libres, lorsque la vie sociale et Téducation lui procurent les conditions indispensables de développement ; qu'il étend et perfectionne luimême son intelligence , grâce à l'enseignement et aux communications avec d'autres intelligences, avec ses contemporains et ses ancêtres. Il y a donc une société naturelle et universelle des intelligences pour la connaissance de la vérité, société dans laquelle chacun a sa juste part d'indépendance et de liberté, en respectant la raison, l'expérience acquise et Tautorité du genre humain.

- ilO -

J*ai affirmé que Thomme qui pense, c*est l'homme qui parle, et que Thomme qui parle, c'est l'homme vivant en société. Non-seulement Tinduction historique le montre, mais l'analyse psychologique le prouve.

Le fait de la corrélation naturelle entre la pensée et le langage a été signalé depuis longtemps ( i ). Mais y à défaut de notions précises sur ce que c'est que penser, il devait présenter des obscurités et soulever des controverses.

Les facultés non libres de perception et d'imaginative, le mécanisme si varié et si compliqué des associations et reproductions involontaires diffèrent essentiellement des facultés libres d'entendement, de mémoire et d'imagination.

Pour connaître, étendre et perfectionner ses

connaissances, il ne suffit pas de percevoir, de

(0 t^ar exemple, Platon , dans le Sophiste ^ appelle la pensée («uivoio) un discours que Tâme prononce en présence d'ellemême. Rousseau, dans son Discours sur Vinégalité parmi les hommes , s'exprime comme suit : « Si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pour trouver l'art de la parole. *•

conserver et de reproduire machinalement, mais il faut penser aux représentations , concevoir , affirmer ce qui est, penser à ce que l'on a conçu et affirmé et le reconnaître, imaginer librement, former un système de concepts généraux et particuliers, suivant les lois de la raison.

En un mot, le yerceptum^ imaginatum et reproductum involontarium , diflfère essentiellement du cogitatum 9 conceptum et cognitum. C'est la diflTérence entre la liberté de Tesprit et la fatalité de la nature (i).

Or, les facultés de perception et d'imaginative , le mécanisme des associations d'images , de sensations , d'appétits et mouvements fonctionnent indépendamment de tout langage. L'individu perçoit, reproduit, sent le plaisir et la douleur physiques, réagit involontairement avant la formation du langage, et les animaux présentent des phénomènes semblables sans la formation du langage.

Il en est autrement des facultés libres, qui se développent et se perfectionnent en même temps et à mesure que le langage se développe et se perfectionne; le moi pense à, conçoit, affirme, se sou-

(i) Les systèmes de ta perception et du moi ont démontré à révidence ces distinctions fondamentales et leurs applications diverses.

vient, imagine librement, a des sentiments intellectuels, fait des projets, délibère et décide en ae formant un langage, et nullement avant et sans langage (i).

Et , en effet , Tobservation psychologique montre que V entendement s'exerce à Taide du langage , que le langage n'est pas seulement le moyen d'exprimer des pensées et des concepts déjà^formés, mais qu'il intervient dans leur formation même. Elle apprend que bien concevoir, c'est avoir le terme propre. Tout ce qui provient de la réceptivité est obscur et confus, tandis que la pensée libre se forme des concepts clairs et distincts, en se servant de termes précis.

(0 « Jamais, dit Max Mûller, il n*y a eu une suite indépendante de conceptions déterminées attendant qu'on y adapte une série indépendante de sons articulés. En lait, nous n'entendons jamais de sons articulés qui ne soient intimement unis à des idées déterminées , et je crois qu*il est non moins vrai de dire qu'il n'existe aucune idée déterminée sans qu'elle soit incorporée dans un son articulé... J'ai la conviction profonde que la pensée, dans un sens de ce mot savoir , dans le sens de raisonnement , est impossible sans le langage. » {Nouvelles leçons sur la science du langage , t. I , p. 75. )

« Il est possible sans langage de voir, d'apercevoir, de contempler les objets et d'y rêver; mais sans mots on ne peut donner, même pour un moment, une existence réelle à des idées aussi simples que celles du blanc et du noir.» (iZ^td., p. 88.)

La pensée de l'auteur n'est pas douteuse , mais les expressions du traducteur laissent à désirer au point de vue de l'exactitude psychologique.

EUe constate, en outre, qu'à mesure que les concepts s'étendent et se perfectionnent, la terminolc^ s'étend et se perfectionne ( i ). Faut-il ajouter que le langage e^t le moyen indispensable du déveloiq;)ement et du perfectionnement des sociétés, de Tunion des générations présentes et successives et de rhumanité tout entière (2)?

Cette corrélation entre Tentendement et le langage et, par conséquent, entre les facultés libres, iiiséparables de Tentendement, et le langage , résulta de la nature même de Tentendement.

Avoir des représentations directes, immédiates, d'objets sensibles , ce n'est pas faire acte de conscience et penser à ces représentations. Les représentations directes ne sont pas libres , tandis que la pensée est libre; absorbée par les représentations directes et

(4) Le signe certain du degré d*avancement des sciences, c*est la terminologie dont elles se servent. Les mathématiques et le droit romain , par exemple , ont une terminologie exacte. D*autres sciences , et parmi elles la philosophie , ne la possèdent pas , mais la cherchent.

(1) « Les signes multipliés du langage et de récriture, dit TuRGOT, en donnant aux hommes le moyen de s^assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres , ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun, qu*une génération transmet à Tautre , ainsi qu'un héritage totigours augmenté des découvertes de chaque siècle. Et le genre humain , considéré depuis son origine , parait aux yeux du philosophe un tout immense , qui lui-même a , comme chaque individu , son enfance et ses progrès. »

pv les associations qu'elles amènent, l'individu pourrait rêver, mais ne saurait arrêter le cours des représentations, les fixer, y penser, s* entendre luimême , ni rien entendre. D'autre part , il ne saurait penser sans représentations directes , matières de la pensée. Il faut donc un moyen diflférent des représentations directes à la disposition du moi pour fixer les représentations, y penser, les comparer, les distinguer, juger de leurs rapports, faire acte de pensée discursive; et le moyen naturel qu'il emploie , l'expérience le montre , c'est le langage. D'ailleurs, les représentations directes des objets sensibles diffèrent essentiellement des concepts (i). Une collection d'images individuelles plus ou moins vives, reproduite involontairement par l'imaginative suivant les lois d'association , n'est pas un système de concepts plus ou moins clairs , formés librement par l'entendement, suivant les lois logiques. C'est l'entendement qui, en se dirigeant et en se surveillant lui-même, forme des concepts généraux et particuliers à l'aide de jugements et de raisonnements, et qui raisonne et juge à l'aide de concepts. Or , les concepts généraux et particuliers , bien que formés à l'occasion des cas observés, ne représentent rien d'individuel, mais contiennent les qualités

(i) V. supra, p. U\.

générales et particulières communes aux objets individuels. Il faut donc un moyen de faire abstraction de l'individuel, de considérer à part, de fixer et de rappeler les qualités générales, et Texpérience montre que ce moyen naturel, c'est le langage; lecanceptum et cognitum^ c'est donc le nominatum et cognitum.

Aussi, suivant la belle remarque de Leibnitz, confirmée depuis par la grammaire comparée , les racines primitives des langues expriment-elles des concepts généraux , et nullement des choses individuelles. L'imaginative représente les choses individuelles sans avoir recours au langage; l'entendement, au contraire , les conçoit et les affirme au moyen du langage; les racines primitives ne sont donc pas des signes d'objets individuels agissant sur les sens, mais des signes de concepts généraux par lesquels l'entendement connaît les objets qui agissent sur les sens; et, chose qui n'a rien d'étonnant, l'enfant, dont l'entendement s'éveille, s'exprime plutôt par des termes généraux que par des détei minatifs , tant il est vrai que les concepts généraux et les mots qui les désignent sont les éléments essentiels de la pensée et du langage ( i ).

(0 «Les termes généraux , dit Leibnitz, ne servent pas seulement À la perfection des langues , mais môme ils sont néces-

— ii6 -

La corrélation entre Texercice des facultés libres et le langage est donc certaine en fait et fondée sur la nature humaine. Un rapport analogue, je Tai montré, existe entre Texercice de ces facultés et la vie sociale ; et , par conséquent , c'est une loi naturelle et universelle qice la personne individuelle se développe et se perfectionne au moyen du langage et de la vie sociale, et qu^elle ne peut se développer et se perfectionner sans le langage et sans la vie sociale.

La conséquence immédiate de cette loi, c'est que ni le langage , ni la société n'ont pu être inventés par des individus privés du langage et de la vie

saires pour leur constitution essentielle, n (Nouv. Essais y 1. III, c. I, §3.)

« Les noms propres , remarque-t-il ailleurs , ont été ordinairement appellatifô, c'est-à-dire généraux dans leur origine. Conmie Brutus, Caesar, Auguste, Capiton, Lentulus, Pison, Cicéron, Elbe, Rhin, Rhur, Leine, Ocker, Bucéphale, Alpes, Brenner ou Pyrénées ; car Ton sait que le premier Brutus eut ce nom de son apparente stupidité , que Caesar était le nom d'un enfant tiré par incision du ventre de sa mère , qu'Auguste était un nom de vénération , que Capiton est grosse tête, comme Bucéphale aussi , que Lentulus , Pison et Cicéron ont été des noms donnés au commencement à ceux qui cultivaient particulièrement certaines sortes de légumes. J'ai déjà dit ce que signifient les noms de ces rivières, Rhin, Rhur, Leine, Ocker, et l'on sait que

toutes les rivières s'appellent encore Elbes en Scandinavie

Ainsi j'oserais dire que presque tous les mots sont originairement des termes généraux. » (Und., c. IIÏ, § I.)

sociale , qui seraient convenus un jour de parler et de vivre en société. Létat primitif de nature et Torigine conventionnelle du langage et de la société, non-seulement se trouvent en contradiction avec rhistoire et la linguistique, mais ils sont contraires, en outre, aux lois certaines de la psychologie; pour inventer le langage et faire le contrat social , il ne faudrait rien moins que parler et vivre en société (i).

Une loi naturelle et universelle s'applique à tous sans exception et, par conséquent, aux premiers hommes. Isolés entre eux, privés du langage, ils ne pouvaient se développer eux-mêmes; étant les premiers hommes, ils ne pouvaient trouver dans une société préexistante les conditions de leur développement; comment donc sont-ils parvenus à penser , à parler , à vivre en société ? Comment la vie intellectuelle et morale , le langage et la société ont -ils pu apparaître sur la terre?

Suivant un philosophe célèbre, J. Fichte, les premiers hommes ont été élevés par un esprit différent d'eux. Qui, demande-t-il , donna Téducation aux premiers hommes? Us devaient la recevoir; notre démonstration est générale. Un homme n'a

( i ) Opéra naturale ô ch' uom favella ,

Ma , cosi o cosl , natura lascia Poi fiire a voi , seconde che v' abbella.

( Dante , dél Farad, , c. XXVI.)

pu la leur donner, puisqu'ils étaient les premiers hommes. Il est donc nécessaire qu'une intelligence supérieure la leur ait donnée ( i ).

Un philologue éminent, G. de Humboldt, s'exprime sur le même sujet de la manière suivante : < Je suis pénétré , dit-il , de la conviction qu'il ne faut pas méconnaître cette force vraiment divine que récèlent les facultés humaines y ce génie créateur des nations, surtout à l'état primitif. Plutôt que de renoncer , dans l'explication de l'origine des langues , à l'influence de cette cause puissante et première, et de leur assigner à toutes une marche uniforme et mécanique, qui les traînerait pas à pas depuis le commencement le plus grossier jusqu'à

(i) Voici le texte original de l'auteur :

t* Aile Individuen mûssen zu Menschen erzogen werden, ausserdem wûrden sie nicht Menschen. Es dringt sich hierbei jedem dieFrage auf : wenn es nothwendig seyn sollte, einen Ursprung des ganzen Menschengeschlechtes, und also ein erstes Menschenpaar anzunehmen und es ist dièses auf einem gewissen Reflexionspunkte allerdings nothwendig; — wer erzog denn das erste Menschenpaar? Erzogen muszten sie werden; denn der gefûhrte Beweis ist allgemein. Ein Mensch kônnte sie nicht erziehen , da sie die ersten Menschen seyn sollten. Also ist es nothwendig, dasz sie ein anderes vemûnftiges Wesen erzogen, das kein Mensch war. Ein Qeist nahm sich ihrer an, ganz so, wie es eine alte ehrwûrdige Urkunde vorstellt, welche ûberhaupt die tiefsinnigste, erhabenste Weisheit, und Resultate aufttellt, zu denen aile Philosophie am Ende doch wieder zurûck musz. » ( J. FiCHTB , OruncUaçe des Naturrechts , I, 31.)

leur perfectionnement, j'embrasserais l'opinion de ceux qui rapportent Torigine des langues à une révélation immédiate de la Divinité. Ils reconnaissent au moins Tétincelle divine qui luit à travers tous les idiomes, même les plus imparfaits et les moins cultivés (i). >

Je ne m'occupe de la question qu'au point de vue des résultats certains de la psychologie, et j'écarte toute considération historique et linguistique.

La loi de la réceptivité est la loi nécessaire et universelle des êtres finis et, par conséquent, de la personne humaine. Celle-ci , il est vrai , développe librement ses facultés et son langage; mais, pour qu'elle les développe, il faut une action reçue appropriée à sa nature , l'action d'autres personnes , dont les facultés s'exercent au moyen du langage.

Les premiers hommes n'ont donc pu développer leurs facultés et leur langage en vertu d'une spontanéité absoltce , en contradiction avec la nature humaine; mais il faut un être personnel différent d'eux, qui non-seulement rend raison de l'existence de leur personnalité, mais lui procure les conditions internes et externes de développement. Par conséquent, quand même on admettrait la théorie de l'évolution fatale appliquée à l'homme physique ,

(0 Lettre à Abel Remusat. ( Wer?ie, t. VII, p. 336.)

on ne peut sans contradiction retendre à Thomme moral (i).

Je n'ai pas la prétention de résoudre toutes les questions que soulève la théorie de Tintelligence ; toutefois , je crois être parvenu à des résultats importants.

Le fait de la connaissance humaine est un fait complexe, qui ne peut s'expliquer au moyen d'un principe unique, tel que la sensation, le moi, Tintuition rationnelle ou l'enseignement social.

Recevant l'action des objets qui agissent sur les sens et la déterminent, l'intelligence présente un côté sensible et fatal ; de là des facultés non libres de perception et d'imaginative , qui procurent des matériaux de connaissances , mais ne pensent pas et ne connaissent pas. Le sensualisme est donc une erreur.

C'est le moi, le principe libre, conscient et pensant qui seul est capable de connaissance , de certitude

(i) L*idé6 de rhomme primitif, 8*élevant à la vie intellectuelle sous Taction de la puissance divine, a été exprimée en traits sublimes par Ghiberti, sur les portes du baptistère de Florence, et par Michel-Ange , sur les voûtes de la Sixtine. Il existe une analogie frappante entre ces chefs-d'œuvre.

et de science , grâce aux facultés libres d'entendement, de mémoire et d'imagination et aux lois de la raison, qui s'imposent aux connaissances et ont une valeur objective. L'idéalisme subjectif est une autre erreur.

Le moi doué de raison est transcendant par nature. L'idée de Dieu, personnalité absolue et principe objectif des existences, des connaissances et de leur vérité, se trouve au fond de la conscience humaine, et l'idéalisme panthéiste est également erroné.

La question de l'origine des connaissances et celle de leur formation sont différentes.

L'énergie psychique capable de connaître dans les rapports objectifs est primitive et par conséquent innée.

Pour connaître , étendre et perfectionner les connaissances , il faut le système des notions universelles , qui sont l'âme et la liaison des pensées , ont leur source dans l'énergie primitive capable de connsdtre , et en ce sens sont innées.

Toute connaissance se forme grâce à la réceptivité, et il n'y a de connaissances innées d'aucune sorte. La nature nous est connue au moyen de Texpérience , la société humaine se développant dans l'espace et dans le temps, à l'aide de l'histoire; Vidée enfin nous est donnée primitivement, grâce au sens de l'Absolu.

- iîî -

Les connaissances diverses sont distinctes, mais inséparables, et toutes se ramènent aux éléments suivants : les notions de la raison pure, les perceptions sensibles, les idées absolues et les concepts de V entendement.

Les facultés non libres de perception et d'imaginative se développent indépendamment du langage; elles peuvent appartenir et appartiennent à l'animal. Les facultés libres s'exercent au moyen du langage et de la vie sociale, et ne peuvent être attribuées à l'animal.

L'intelligence humaine est une faculté du moi doué de raison , qui , en pensant aux idées directes dues à la réceptivité, est capable de connaître, d'étendre et de perfectionner toujours ses connaissances, de réaliser ainsi , dans la mesure du possible, l'idéal de la vérité; elle est un tout en puissance, exprimant l'univers et enveloppant l'infini.

côté libre et rationnel; par conséquent, les faits qui appartiennent à chacune d'elles doivent être classés d'après les mêmes principes ( i ).

L'énergie psychique s'unit à l'action organique qui la détermine et éprouve des sensations de plaisir et de douleur physiques, qui correspondent aux perceptions et à l'imaginative. Elles forment le système des sensations affectives.

Le moi ressent la joie et la tristesse, grâce à l'exercice de ses facultés libres et aux objets avec lesquels elles ont des rapports. Ces sentiments correspondent aux concepts de l'entendement, aux reproductions de la mémoire, aux combinaisons de l'imagination et aux actes de la volonté et de la puissance humaines. Ils forment le système du mx>i ou des sentiments intellectuels.

La sensibilité intellectuelle , en tant qu'unie à la raison, présente un ensemble de faits qui appartiennent au système de Vabsolu ou des sentiments rationnels. Tout sentiment rationnel est intellectuel, mais tout sentiment intellectuel n'est pas rationnel. Le sentiment du devoir , par exemple , est un sentiment intellectuel et rationnel , tandis que l'égoïsme est un sentiment intellectuel, mais non pas rationnel.

La personne développe et perfectionne ses senti-

(0 V. supra, p. 204,

ments grâce à la société où elle vit , et les relations sociales donnent naissance à une nouvelle classe de sentiments ; de là le système de la vie sociale ( i ).

(1) La théorie de la sensibilité présente des hésitations, des confusions et des contradictions fréquentes, non-seulement sur des points de détail , mais sur la notion et la classification mômes des phénomènes de la sensibilité.

Ces défauts proviennent surtout de Tabsence de notions précises de Vâme, de la conscience, des facultés fondamentales^ de la raison^ des sens, etc.

Hamilton {Lectures on metaphysics, v. 11, lect. XLI et suivantes), et F. Bouillier (Lu Plaisir et de la Douleur, Paris, 1805), les signalent souvent, mais ils ne les corrigent pas totgours. M. Bouillier, par exemple (p. 3), affirme que jusqu'à Kant, «dans les théories psychologiques des anciens et des modernes, avait dominé la division en deux grandes classes de toutes les facultés de Tâme : sensation et raison, puissance sensative et entendement , facultas cognoscendi et appelendi , entendement et volonté, facultés intellectuelles et facultés actives, *> et pourtant il s'abstient lui-même de définir exactement la conscience, les facultés fondamentales, la raison, les sens, etc. Pour ce qui concerne la conscience en particulier , il enseigne, p. 86, qu'« il y a des demi-plaisirs , des demi-douleurs , de petits empêchements, de petites aides et délivrances qui, quelque faibles et confus qu'ils soient, se laissent cependant apercevoir, lorsque, rentrant en nous-mêmes, nous observons attentivement les divers états de notre &me», et pourtant il prétend, p. 122, « que sentir sans savoir qu'on sent sont tout simplement des termes contradictoires. »

Quant aux distinctions entre les sensations et les sentiments intellectuels, entre les sentiments intellectuels et les sentiments rationnels, elles ont été ordinairement perdues de vue, au point qu'on étend à tous les phénomènes de la sensibilité les caractères qui ne conviennent qu'à quelques-uns. Par exemple, les maximes : voluptates commendat rarior usus ; quid placet aut odio est

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