‹ De la connaissance de soi-même; essais de psychologie analytiqueChapitre 14 sur 27 · LUCR. , II · texte numérisé non relu

LUCR. , II

passés y futurs (i). Ils s'étendent à toutes sortes de biens et de maux , et même à l'Infini et aux choses éternelles (2).

Enfin, la sensibilité physique, considérée comme telle, est imperfectible, tandis que la sensibilité intellectuelle est toujours perfectible; malgré toutes les imperfections , les inconstances et les contradictions de son cœur, Thomme est capable de s'attacher aux biens vrais et durables , et il conçoit un idéal de perfection et de bonheur dont il peut se rapprocher toujours.

En résumé , ce sont les caractères généraux qui distinguent les facultés du moi, à savoir la con-

( i ) Propria humanorom pectoram bona et mala sont. (SbneoAi deirUy 1,3.)

(fl) Le plaisir et la douleur physiques ne sont que la moindre partie des plaisirs et des peines de Thomme. Que de plaisirs d*un ordre supérieur dont seul il a le privilège parmi les être» vivanta sur la terre ! Mais aussi au prix de quelles douleurs ne sont pas ces plaisirs! C*est précisément en raison de sa grandeur et de ses perfections que Thomme n'a point de rivaux dans cette vaste et triste arène de la douleur. A lui seul la réflexion sur la douleur « qui la redouble, qui la prolonge, qui lui va au devant dans le passé et dans Ta venir; à lui seul les tourments de l'esprit, rinquiétude des suites, les tristes prévision^ qui aggravent à un si haut point la douleur physique; à lui seul encore cette appréhension continue de la mort, qui étend comme un voile ftinôbre sur toute la vie; à lui seul, enfin, les douleurs morales, mille fois plus poignantes et plus profondeis que les douleurs physiques. (Bouillibr, ouv. cit., p. 117.)

science , la liberté , Tuniversalité et la perfectibilité qui établissent les différences entre les sensations et les sentiments. Ce n'est pas une difiérence de degré, mais une différence de nature ( i ).

zxz

Parmi les sensations , il en est qui correspondent aux fonctions de la vie végétative , par exemple les sensations de faim, de soif, de suffocation, de dégoût, les sensations viscérales.

D'autres sensations se rattachent aux fonctions de la vie animale : Tétat du système nerveux et des organes du mouvement détermine des sensations de névralgie, d'épuisement nerveux, de fatigue, de tension musculaire , etc. L'exercice convenable des organes des sens et du mouvement est cause de plaisir ; le défaut d'exercice est cause de douleur. Les ténèbres et le silence provoquent des sensa-

(4) M. Bouillier admet une différence de defrré au lieu d'une différence de nature. - Mettez en regard les sentiments les plus élevés et les sensations les plus grossières ; si vous faites abstraction de la diversité des causes et des objets , ils ne différent que par Tintensité et la durée. A ne considérer les plaisirs qu*en eux-mêmes , Maupertuis n*a pas tort de dire : «» Ne nous faisons pas rillusion quHl y a des plaisirs plus nobles que les autres ; les plaisirs les plus nobles sont les plus grands. «• {Ibid, , p. 124.)

tions pénibles^ indépendamment des sentiments qui naissent à la suite de ces sensations.

Chacun des sens en particulier présente un côté perceptif et un côté affectif ( i ) , et les perceptions de phénomènes objectifs, d'une part, les sensations de plaisir et de douleur subjectifs, d*autre part, loin de se confondre , sont plutôt en raison inverse les unes des autres ; à mesure que la sensation affective augmente , la sensation perceptive diminue ; à mesure que la sensation perceptive augmente, la sensation affective diminue ; les sens supérieurs de la vue et de Touïe se distinguent par la prédominance des perceptions de phénomènes objectifs, sans exclure les sensations afiectives; tandis que les sens inférieurs du toucher , du goût et de Todorat , se distinguent par la prédominance des sensations affectives, sans exclure les perceptions de phénomènes objectifs.

Les reproductions de Timaginative provoquent

(0 Dererstere (le côté perceptif) kann allgemeine Uebereinstimmung in der Art wie gewisse materien zu benennen sind, der letztereaberkann niemals ein allgemeingûltiges urtheil abgeben: dass n&mlich (Z. B. das Bittere) was mir angenehm ist, auch ledermann aDgenehm seyn werde. Der grubd davon ist klar : weil Lust und Unlust niebt zum Erkenntnissyermôgen in Ansehung der Objecte gehôren , sondern Bestimmungen des Sabjects sind, also aûsseren Qegenstânden niclit beigeiegt werden kônnen. (Kant, lbid.<t p. 261.)

les sensations de plaisir et de douleur, quileur sont associées; les images de choses dégoûtantes procurent des sensations de dégoût; les images de la volupté sont accompagnées de sensations de volupté, et rimage des tourments, dit-on, peut provoquer la sensation de la douleur (i). Réciproquement, les sensations de plaisir et de douleur ramènent les images qui leur sont associées, les mouvements intérieurs de propension et d*aversion et les mouvements organiques qui en résultent. Le mécanisme si varié et si complexe des associations, comme je Tai montré dans un autre endroit, peut fonctionner et fonctionne sans Tintervention du moi et des facultés libres.

D'autre part, les sensations reçues et les associations qu'elles amènent se reflètent dans la vie consciente et expliquent les dispositions, tantôt gaies, tantôt tristes, dont nous ignorons la cause. € Tel est, dit Maine de Biran, le principe de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature , tantôt sous un aspect riant et gracieux , tantôt couverte comme d'un voile funèbre, et qui

(4) lo pavento

Di Malebrancbe : noi gli avem già dietro : lo gV immagino si , cJie gia gli sento.

(Dantb, Inf, , c. XXHL)

nous représente, dans les mêmes êtres, tantôt des

siyets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets

d*aversion et de crainte. Aussi le charme , Tattrait, le dégoût ou Tennui attachés aux divers instants

de notre vie dépendent presque toujours des

dispositions si profondément ignorées de notre

sensibiKté. >

La question de Torigine et de la formation des sensations affectives est analogue à celle de Torigine et de la formation des perceptions de phénomènes sensibles.

D'abord l'existence et l'espèce de plaisir et de douleur dépendent de conditions organiques. Les sensations s'imposent fatalement lorsque leurs conditions existent. Elles peuvent se produire sans le moi et abstraction faite de l'exercice des facultés libres.

Mais, d'autre part, le plaisir et la douleur sont des faits internes ; ils présentent tous les caractères qui distinguent les faits internes des phénomènes externes. Nul mouvement et nulle modification du mouvement ne peuvent en donner la moindre notion;

une machine se brise, un composé chimique se décompose, mais ni Tune en se brisant, ni Tautre en se décomposant , n^éprouvent la douleur ; c'est donc rénergie psychique qui sent le plaisir et la douleur, grâce à Taction organique qui la détermine (i).

En admettant que les éléments primitifs des corps doivent être conçus comme des unités simples et actives, capables, dans des conditions déterminées, de changements intérieurs, ces unités de force, semblables aux monades de Leibnitz , posséderaient Tactivité psychique capable d'éprouver le plaisir et la douleur; il existerait donc une sensibilité inhérente au composé organique et une âme animale divisible ; mais cette hypothèse , quelle qu'en soit la valeur pour l'explication des phénomènes de la vie animale , ne saurait , à elle seule , rendre raison du mode d'existence des sensations humaines, puisque celles-ci s'unissent dans le sujet un et permanent, qui s'en aperçoit et se les attribue. En l'admettant, il faudrait donc la compléter en ce sens que, chez l'homme, la sensibilité propre au composé organique en rencontre une autre qui appartient à son énergie individuelle et per-

(0 Conf., Aristotb, éd. cit., t. II, p. 1173.

sonnelle, et quMl existe un consensus entre Tune et Tautre ( i ).

Quelle est la loi générale qui régit les phénomènes de plaisir et de douleur? Aristote remarque à ce sujet qu'il y a des plaisirs attachés à chaque sens et que les plaisirs sont d'autant plus grands que les sens s'exercent mieux par rapport à l'objet qui leur convient le mieux; d'où il conclut que le plaisir résulte d'un rapport de convenance entre l'activité qui sent et ce qui est senti (2). Kant, à son tour, fait consister le plaisir dans la sensation de la vie favorisée, la douleur, dans la sensation de la vie empêchée (3). Maine de Biran ajoute que < l'être sentant a un besoin premier de toutes les impressions qui concourent à maintenir et à développer

(1) V. supra, p. 249. — On trouve dans Mainb db Biran la notion plus ou moins claire d*une sensibilité organique ou in?iérente à Vorganisme.

xflt\ &xou9|iaTa eTvai ifiU , 6^v 6à xal 8ti iiiXiora , èwtWv fyt «Todijaiç { xpaTfmj xal icpdç xoioûtov hnçrp\, To(Outci>v 6* Svtfiiv toô w «Io^ijtoG xd toû atoOavoiUvou dcl Sorai i^^v^ uicd^ovt<^ y< '^^ «oti^aavtoc xal tov icfuroiUvou. ( Arist. , Op. , éd. cit. , t. II , p. 1174. )

(») Vergnûgen ist das Gefûhl der Befôrderung; Schmertz das einer Hinderniss des Lebens. (Kant, éd. cit., t. X, p. 250.) — Je remarque que ni Aristote ni Kant ne font entrer la conscience et Vintelligence dans la notion du plaisir et de la douleur physiques ; erreur qu'on trouve chez certains physiologistes et psychologues modernes.

son eœistence. Ce sont les seules aussi , dit-il , qui lui soient agréables. ( i ) >

Sans expliquer les conditions particulières de chaque plaisir , cette théorie rend raison des conditions générales du plaisir. Aristote les résume dans une définition célèbre en disant que le plaisir , soit des sens, soit de l'esprit, est le complément de Vactivité parfaite. Je reviendrai sur cette définition.

(i) Ouv. cit., t. II, p. 72.

— iiO -«

SYSTiafE DU MOI OU DES SENTIMENTS INTEL*

LECTUELS.

Observation des faits- — Tout sentiment se ramène au plaisir ou à la douleur de l'esprit. — Sentiments mixtes. — Connexion entre sentiments contraires. — Caractères subjectif, variable et relatif des sentiments. — Le plaisir et le bien. — Différentes sortes de sentiments. — Origine et conditions des sentiments. — Questions diverses.

J'étudie dans ce paragraphe les sentiments intellectuels, abstraction faite de la raison, et je m'occuperai ultérieurement des sentiments en tant ({M'unis à la raison.

Le moi agit à la fois par ses facultés diverses, et la sensibilité intellectuelle s'exerce en même temps que rintelligence et la volonté : les recherches de l'entendement, les combinaisons de l'imagination, les reproductions de la mémoire , les projets formés et exécutés, les difficultés rencontrées, les obstacles

surmontés , le succès et Téchec , Toccupation et le défaut d'occupation , sont accompagnés de mouvements divers plus ou moins intenses de la sensibilité intellectuelle.

Les facultés ont mêmes objets et sont capables de s'étendre à tout sans que rien ne les limite ; de là autant de causes différentes de sentiments : le naturaliste s'intéresse à l'observation des phénomènes , le géomètre à l'élégance d'un théorème, les gens d'affaires aux succès de leurs entreprises , les personnes passionnées à l'objet de leur passion. < Celui qui volontiers acquiert, dit Dante, lorsque le jour de la perte arrive, se plaint et s'attriste dans toutes ses pensées. ( i ) >

Non-seulement la sensibilité intellectuelle est provoquée par la pensée des biens et des maux présents, mais le souvenir des biens et des maux passés, comme la prévision des biens et des maux futurs , sont (les causes fécondes de regrets et d'allégreeise , d'espérance et de crainte ; et c'est ainsi que le moi , grâce à l'exercice de ses facultés libres et aux objets divers avec lesquels il est en rapport, trouve, au

(0 Les poètes cohnaissent le cœur humain mieux que les philosophes de la raison pure ne le connaissent. Aussi m^ap* pulerai-je souvent sur leur témoignage dans la théorie de la seiisihilité.

fond de lui-même , une source inépuisable de sentiments et de combinaisons de sentiments.

Quels que soient les sentiments, leurs degrés^ leurs combinaisons et les causes qui les provoquent, ils se ramènent tous à deux états opposés du moi : la joie et la tristesse.

Le plaisir et la douleur, unis au moi conscient et pensant, s'appellent proprement la joie et la tristesse; Témotion est un certain degré de joie ou de tristesse; Tamour de la patrie est un sentiment complexe, qui comprend un ensemble de joies et de tristesses. L'espérance et la crainte, le regret et Tallégresse, sont des espèces de joies ou de tristesses.

Un état du moi qui ne serait ni la joie, ni la tristesse, ni des degrés ou combinaisons quelconques de joies et de tristesses, serait Tinsensibilité complète ou rindiflférence absolue (4it«atùi); dans cet état, au lieu de sentiment, il y aurait absence de sentiment (i).

(i) C*6St donc à tort qu*on parle de sentiments neutres. Ce ne seraient pas des sentiments, mais Tabsence de sentiments, VapcUhie complète.

Le moi n'exerce pas ses facultés libres dès qu'il existe et à chaque moment de son existence, et, par conséquent, la sensibilité intellectuelle n'est pas toujours en acte (i), mais, en les exerçant, il n'est jamais sans éprouver quelque sentiment, à quelque degré de vivacité et de durée; nous réfléchissons plus ou moins à nos plaisirs et à nos douleurs ; tantôt notre attention s'arrête à la considération des biens et des maux, tantôt elle s'en détourne, mais ce n'est pas là un état d'insensibilité complète, absolue.

L'indifférence absolue serait d'ailleurs en contradiction avec l'idée de l'énergie qui tend à une fin et à des actes déterminés et, par suite, est contrariée ou satisfaite* Un être passif par nature se trouverait dans un état d'indifférence absolue. Un être actif par nature ne saurait se trouver dans cet état.

La joie et la tristesse sont des sentiments contraires qui semblent s'exclure l'un l'autre, et poup-

(i) La question « Vàme sent-elle toujours? » est simple lorsqu'on distingue l'énergie intérieure et l'énergie consciente. L'âme sent toujours , mais elle ne s'aperçoit pas toujours des changements qui se passent en elle ; elle vit toujours , mais n'a pas toujours conscience de sa vie.

taEt il y a des joies mêlées de tristesse et des tristesses mêlées de joie ( i ).

Bien souvent la douleur découle de la source même du plaisir et la coupe de la jouissance contient un fond amer.

Medio de fbnte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus augat

La mélancolie, la colère, l'en vie, certaines émotions violentes, ont leurs jouissances et leurs soufifrances.

La douleur se compMt au spectacle de ses maux. Elle aime le souvenir de ceux qu'elle a perdus , s'abandonne aux pensées tristes et ne souffre pas qu'on l'en détourne.

Est quaedam flere voluptas.

La pitié , la commisération , la sympathie pour les maux d'autrui présentent un mélange de joie et de tristesse.— L'enfant écoute les contes de Perrault avec une frayeur mêlée de plaisir. — La foule court aux exécutions sanglantes. — Le peuple romain était ivre de joie en assistant aux combats cruels des gladiateurs.

Delectabatur scelere oertaminis et cruenta voluptate inebria' batur.

(i) At lièv kyiytk «l Si |iixtei(. (ArIST., Ibid.^ p. 1173.)

La poésie , cet interprète Adèle du cœur humain ^ se complaît dans la peinture de cette sorte de sen" timent, et Fart dramatique cherche à faire naître les sentiments mixtes de terreur et de pitiés du sublime, du ridicule (i).

Il existe , en outre , une conneœité entre le plaisir et la douleur ; dans un passage souvent cité du Phédon, Platon représente Socrate en prison, le matin de sa mort, assis sur son Ut, soulevant sa jambe, que le geôlier vient de délivrer de seschcdnes, et la frottant de la main , et il lui prête le langage suivant : « L'étrange chose , mes amis , que ce qu'on appelle le plaisir, et quel rapport étonnant entre le plaisir et ce qui paraît son contraire, la douleur, car ils répugnent de se trouver ensemble , et néan-

(0 Entre mille exemples, je citerai un seul, emprunté à Shakespeare :

Therefbl^e our sometime slster , now our quôen , The impérial jolntress of this warlike state , Hâve we , as 't were , with a defeated Joy , With one auspicious , and one dropping eye , With mirth in ûinoral , and with dirge in marriage , Taken to wife.

{Handet, act. l*', se. II.)

Si

moins , si quelqu'un poursuit et obtient l'un , il est presque toujours dans la nécessité d'accepter l'autre, comme si, unis par un lien naturel, ils étaient attachés à un seul sommet, et il me semble que, si Ésope y eût pensé, il eût fait une fable et nous eût dit que la Divinité , voulant concilier ces deux ennemis et ne pouvant y réussir, réunit leurs sommets en un seul et que, pour cett^ raison, quand l'un est présent , on voit bientôt l'autre qui le suit. > ( 1 )

Voici un autre exemple non moins remarquable et très-différent : Dante, voulant peindre la joie qu'il ressent lorsque son intelligence, tourmentée par le doute, s'ouvre à la lumière de la vérité, s'écrie, dans un langage ému :

< 0 soleil qui guéris toute vue troublée , tu me rends si heureux quand tu dissipes mes ténèbres que je me réjouis autant de mon doute que de mon savoir! > (2)

Et Shakespeare :

< Là où la joie est la plus bruyante, la douleur

(1) Phédon, p. 60; j'ai préféré ia traduction littérale à cdiie de Cousin, (t) 0 sol che sani ogni vista turbata» Tu mi contenti si , quando tu solvi Che non men , che saver, dubbiar m'aggrata.

(Dantb, Inf , c. XI.)

est la plus lamentable. La douleur jouit et la joie souflBre au moindre accident. > ( i )

Et puis chacun sait que les privations de la misère et de la servitude relèvent les jouissances de la fortune et de la liberté. La tristesse amène donc la joie , comme la joie amène la tristesse.

Les sentiments , considérés en eiujc^mêmes, sont des états purement subjectifs, qui expriment ce que le sujet éprouve et la manière dont il réprouve (2); chacun juge du plaisir et de la douleur et des causes qui les procurent d'après ce qu'il sent, et la

(i ) Where joy most revels , grief doth most lament ; Grief joys , joy grieves , on slender accident.

(HamUt^ act. III, se. II.) (1) « Ne prenez jamais, Ariste, vos propres sentiments pour vos idées, les modifications qui touchent votre âme pour les idées qui éclairent tous les esprits. »

(Malbbranche , Entretiens sur la métaphysique^ 3* ent.) « Pleasure, dit Hamilton, is a feeling and a feeling is a merely subjective state, thas is a state whlch bas no référence to anytbing beyond it self. » (Ibid., t. II, p. 463.)

M. Bouillier fait la même remarque. •< Le caractère propre du plaisir et de la douleur est de nous laisser enfermés au dedans de nous-mêmes sans rien nous apprendre , sinon que notre existence est agréablement ou désagréablement affectée. *»

(Ibid., p. 17.)

mesure des biens et des maux de la sensibilité se trouve en lui seul; aussi personne ne saurait convaincre un homme que son plaisir n'est pad un plaisir, bien qu'on puisse le convaincre que son plaisir n'est pas un vrai plaisir.

Les sentiments ne demeurent pas les mêmes par rapport aux mêmes choses ; tantôt on s'attache à un objet et tantôt on se détache du même objet; tous connaissent les inconstances du cœur humain, qui souvent s'agite dans la poursuite d'un bien et cesse de l'aimer lorsqu'il le possède.

Quid place! aut odio est quod non mutabile credas.

Les sentiments diffèrent, en outre, suivant les personnes; < les mêmes objets plaisent aux uns et déplaisent aux autres; pour les uns, ce sont choses pénibles à éviter et, pour les autres, ce sont choses agréables à rechercher. > (i)

Trahit sua quemqne rolnptas.

La sensibilité, considérée en elle-même, est donc subjective , variable et relative , et ces caractères se reflètent dans la conduite ; guidés uniquement

(l) Tè fàp auxà xovK ftèv tépnct t«iK ^ Xuikî» mi t««; f«èv XuiWfipà

(Arist. , Eth. ad Nie, éd. cit. , p. 1176.)

par le sentiment ^ les homiiaes se trouvent en cou tradictioii aveo ew^mêmes et entre eux.

€ Le plaisir n'est pas le bien , et il ne âiut pas recj)er<^r tout pteisir. (i) > Il y a des plaig^îrs contraires au bien; toutes les passions égoïstes ont leurs plaisirs. D'autre part, il existe des douleurs conformes au bien. Les douleurs du repentir sont morales ^ et la peine infligée au délit est un mal de la sensibilité^ mais non pas un mal moral.

Le plaisir, considéré en lui-même, est un état purement subjectif, et les plaisirs ne sont pas les mêmes pour chacun et pour tous ; Tidée du bien , au contraire, est une idée objective, la même pour chacun et pour tous.

D'ailleurs , il y a un mélange et une connexion de plaisirs et de doulieurs , tandis que Tidée du bien exclut tout ce qui est mal.

Loin qiue le plaisir soit identique avec le bien , il peut être égoïste et devenir la source du mal moral.

(i) 8x1 fAàv ouv ootc véftnU^ i^ ;^fiovJi outc worn, atjpcrj) , d»iXQv lotxev

L'égoïsme tient son nom du moi, qui préfère la satisfaction subjective au bien objectif. Il ne connaît d'autre bien que la jouissance et ce qui la procure, d'autre mal que la douleur et ce qui la produit ( 1 ). Au lieu de se conformer à la raison et de subordonner le plaisir individuel au bien universel, il est en contradiction avec la raison, et subordonne le bien universel au plaisir individuel. Conséquent avec lui-même , il a la prétention de se procurer toute jouissance et toute puissance. Il veut être absolu, mais il ne saurait Têtre; il se modère malgré lui et n'est jamais satisfait.

La contradiction entre le plaisir subjectif et le bien objectif existe donc en fait, mais il n'en résulte pas qu'elle existe nécessairement et toujours, comme le prétend le stoïcisme. Fort heureusement nos sentiments peuvent être d'accord avec la raison et le bien ; et l'expérience nous montre qu'à mesure que

(0 Suivant la morale sensualidte , « bien, c*est plaisir ou cause de plaisir, mal, douleur ou cause de douleur » (Bbntham, Principes de législation, chap. I), définition vraie lorsqu*il est question des biens de la sensibilité , fausse , lorsqu*il s^agit du bien moral.

Le langage philosophique se sert aussi des termes bien et mal physiques^ opposés au bien et mal moraicœ, pour exprimer cette distinction. « Nous convenons que le mal physique n'est autre chose que le déplaisir, et je comprends là-dessous la douleur, le chagrin et toute sorte d'incommodités. » (Lbibnitz, éd. cit., p. 579.)

rhomme s'améliore lui-même , il comprend les joies du devoir accompli ; il aime le bien, et trouve son bonheur à le faire.

Les sentiments intellectuels se ramènent aux distinctions suivantes :

D'abord, les sensations de plaisir et de douleur, en tant qu^unies au moi , donnent naissance à des sentiments intellectuels ; c'est le moi qui pense aux sensations et à leurs causes , connaît les biens et les maux du corps, s'en souvient et les prévoit; le regret de la santé perdue, l'espoir de la guérison, la crainte de la mort , sont des sentiments intellectuels et nullement des sensations physiques (i).

Il y a des sentiments attachés à l'exercice de

( I ) « L'être sentant a un besoin premier de toutes les impressions qui concourent à maintenir et à développer son existence. Ce sont aussi les seules qui lui soient agréables. Il les recherche d*abord par instinct, il vole au-devant d'elles et tend à les retenir. Il les aime dés qu'il est capable d'en connaître ou d'en croire les causes. Par le même principe, il fliit et repousse tout ce qui est contraire ou nuisible à son existence. Il en liait les causes ou les olfjets dès qu'il croit qu'elles existent.* {hlAnm PB BiRAN, t. II, p. 72.)

reqtendement. Le moi éprouve de la satisfaction à connaître , à étendre et à perfectionner ses conn^ssances; sa curiosité s'intéresse aux choses nouvelles, tandis qu'elle se désintéresse des choses déjà connues. Des conceptions claires^ distinctes, exactes, d'accord entre elles, lui procurent des sentiments agréables. Des notions obscures, confuses, inexactes, contradictoires, suscitent des sentiments désagréables. L'unité et la variété, la simplicité et la fécondité des pensées lui plaiseut, tandis que les défauts contraires lui dé|)laisent. Le sentiment de l'igmorance et du doute est pénible. La ^ci^çnce esjl; une source de jouissances, soit égoïstes, soit dé^ifir téfessées.

D'autres plaisirs et d'autres douleurs accompagnent l'exercice de la mémoire. Les associatipns de pensées et d'images , le passage d'une association â une autre , ramènent des souvenirs tantôt agréables, tantôt pénibles, et changent la joie ^n tristesse et la tristesse en joie. Un mot suflBt pour réveiller d'anciennes douleurs. Le souvenir du temps heureux est plein d'amertume lorsqu'on est dans la misère, et celui des, n^aux passés n'est pas 3an5, douceur ( i ).

(i) Nessun maggipr dolore,

Che ricordarsi del tempo felice

Nella miseria. (Dante, Inf,, ç. 5.)

Haec olim meminise juvabit. ( Viroilb , Aeneid , T. , 203. )

velle?, yç^ri^es, f^co^^des, ?ep iflv^çtjoBç ingénieuses dftn^ l^ 9rt§ I4^<î^iq^e3 ^^ le§ be^ux-^tp, teat d'IUupio^ au^si , provepant dçs bi^ et çlep awiux imaginaires y ox^i^ urji,Q Içorge part ^ns. nps, plftisirs et dans. no?, dpi^^virs. Lçs pl^sifs de» jeux de hasard et de combinaison, ceux de^ 1a chasse et d^ la ç.4PÏ?!^? >, proyie^i^ent çn p^rtiç d^ r^ctijVité libire et npn çnjjpêchée, de Tvjïjia^fwation.

Vçjsercice d,ç l?, vplQi;it^ et de li^ puiss^oe d'action dpnne naissanoç àt d'autres plains, et ^ d'autrç? doulçufs. Le désir saijisfait est source de joie, le désir non satisfait est source de tristesse. La poursuite d'uij but, le choix cppvepable de? mpyens, l'accord d^AS la conduit^, les diflaouli;^ écartéje^, \e^ ob^jtqicles surmontés, Ije, courage et la persévérance çjrocurent des sentiments agréables. L'inerti;9, TiFrésplution;, la contradiction dans la condui^ite,, la non réussite des projetas forméSr, U lâcheté,, Vi^constapçe, sont gjCcoijapagAi^es. de sentiments désagréables. Les passions égoïstes enfin, ces maladies de Tâme qui la tourmentent et la rendent esclave, ont leurs plaisirs et leurs douleurs.

La volonté , grâce au retour fréquent des mêmes actes, acquiert la facilité de les faire et contracte des habitudes. L'habitude, cette seconde nature,

est une nouvelle source de plaisirs et de douleurs ; nous aimons nos habitudes , et nous n'aimons pas d'être contrariés dans nos habitudes. L'habitude aussi, en créant de nouveaux besoins, expose à de nouvelles privations; les habitudes de luxe aggravent les privations de la misère.

Les sentiments présentent d'autres différences, suivant leur degré.

Le plaisir et la douleur, parvenus à un certain degré d'intensité , troublent l'âme , l'accablent , déterminent des perturbations organiques correspondantes , et de là , la distinction entre les sentiments (Gefuhle) et les émotions (Affecte). Il y a des émotions subites, violentes, extrêmes, provoquées par les biens et les maux de la sensibilité subjective et égoïste , qui peuvent amener un état momentané d'inconscience et d'irresponsabilité; par exemple, la colère, la crainte et même la joie. Le sentiment du devoir et l'amour du bien, au contraire, n'ont jamais ce résultat. Loin de paralyser la volonté libre, ils la rendent parfaitement libre (i).

(i) Chilon, bien que réputé Fun des sept sages, mourut de joie. Sophocle , dit-on , eut le même sort. Tite-Live raconte que deux femmes romaines succombèrent aux émotions de la joie, en voyant leurs fils revenus de la bataille de Trasimène. — Bien des cas de folie sont dus aux émotions des jeux de hasard et de la loterie, tant les hommes sont faibles et jouets de la fortune!

lies sentiments ne diffèrent pas seulement suivant les facultés et les dispositions , mais aussi suivant leur objet ou les causes qui les provoquent (4). Énumérer toutes les causes des sentiments dans les situations diverses où les individus se trouvent est chose impossible. Les objets de nos facultés sont innombrables, et chaque âge, chaque condition, chaque profession a ses plaisirs et ses douleurs et les causes qui les provoquent.

« La guerre a ses douceurs, lliymen a ses alarmes. »

Vouloir ramener toutes ces causes à certaines classes de biens et de maux , les mêmes pour tous , c'est chercher la solution d'un problème insoluble. En effet, les biens et les maux de la sensibilité, abstraction faite de la raison , sont subjectifs, variables et relatifs, et, par conséquent, ne peuvent être les mêmes pour tous. C'est la raison qui nous donne l'idée du bien objectif et nous fait apprécier les choses suivant leur vraie valeur (2).

(1) Aiofipouaat ttp eZSeï t) àf ' <ov , dit AriStOte.

(1) Varron comptait, de son temps, plus de trois cents théories sur le bonheur.

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