VIII
Après avoir exposé les faits les plus remar-p quables de la sensibilité intellectuelle, j 'aborde les questions psychologiques qu'ils soulèveut. Ce sont les seules dont je m'occupe.
Et d'abord, quelle est Torigine et quelles sont les conditions des plai^n^^ et (J«s^ doulwra de la sensibilité intellectuelle ?
L'âme est une én^gie individuelle et personnelle; elle possède des énei^es diverses ^ soit primitives ^ soit acquises ; par exemple , les fsioultés aont primitiV'es , les habitudes sont acquises.
L'énei^ie se conçoit comme disposition active ou tendance à un but et à des actes déterminés, et le moi, en exerçant ses énergies diyersea, éinrouve des sentiments intellectuels.
Il se connaît comme sujet connaissant, sentant et voulant, par conséquent, en rapport avec des objets différents de lui et modifié par eux ( i ).
(0 Les sentiments égoïstes eux-mêmes, Tamour-propre, la vanité, Torgueil, sont provoqués parles biens de la fortune, les honneurs , le pouvoir , etc. Uégoîsme n*exclut pas le non moi, mais il le subordonne au moi.
Tout plaisif iûtôUectuel , comme tout plaisir des sènâ, réàulte dô l'énergie modifiée par robjët(i); chaque espèce d'^ergie est la sourèe d'une espèce de plaisir (2), et c'est le plaisir résultant de son exercice qui favorise son exercice. Celui qui prend plaisir à la géométrie devient bon géomètre (3).
Quelles sont les conditions générale* des plaisirs des sens conune des plaisirs intellectuels f
Lortqu'utae énergie s'exerce de la manière qui lui convient, par rapport à l'objet qui lui convient et dans k mesure qui Idi convient , elle e^t accompagnée de plaisir (4). Celui-ci résulte donc d'un rapport de conv^ianoe entre Inactivité et son objet et leur degré d'action (5).
ifio^. (Areét. , Ibid., p. 1175.) Arîstoté prend le tetTïié énergie dan» le sens d'eoseroiee de Téuergie.
(») Atcdt^ou^i S* al TYJ|< 8iavo(a( tôv xatd xà^ al9^<sti^ (èvep^feCcii).... xal al ttXttoîkrat d^ i^ova(. (Ibid.)
(s) Zuvau^ Y^p T^v èvépYeiav i^ olxtCa ifiùv^ * (AÎXXov y^ fxavra xpivotMt xtà èfaxptpolîtfiv ol («tl' i(9ov^ ivepYOÛvtec , oTov 7»b>(utptxoi rtvflvtai ol xfl»^povte« ty y««>p«tpèiv. (Ibid.)
(4 ) KaO* éxttfftov tt pcXtCdTi} èoriv iq èvé^yeitt 'foû Iptdtot 8iaxet[jtévot/ icp6< t^ xpévtotov Tîôv 6f' aW.v, «8tii 8* fiv tt^iotdkïj el^ xal fjôWT>j. (Ibid.)
(s) « Deleotatio sita est in congruentia quam invenîre non est aine proportionis ratione aliqua inter fkc^iltatem et objeetum , ut qaaedaxû quasi sit similitudo inter illa; tum ne notabiliter Bit mi^us quod affert deleotationem nec notabiliter minus quam ea vis quae recipit yc^Iuptatem eâ utique parte qua recipit. *> Observation aussi vrtt# que profonde <^^ trouve dans/ L. Vrvâs, De mimé, Itb. lli> p. 200. Baftil. 1S5».
Et il faut remarquer que le plaisir n'est pas une disposition inhérente à Tactivité, telle que l'habitude, par exemple , mais il est un résultat qui lui survient et la complète, < semblable à la fleur de la jeunesse qui orne cet âge > ( i ). En un mot , le plaisir est le complément de l'activité parfaite (2).
En m'exprimant ainsi , je ne fais que reproduire la théorie d'Aristote sur le plaisir, théorie aussi remarquable par sa simplicité que par sa fécondité (3). Appliquée notamment aux sentiments intellectuels , elle rend raison des plaisirs divers de l'entendement, de la mémoire , de l'imagination , de la volonté , des passions , du travail , etc. Elle explique aussi bien
( I ) TcXcioT tt x^v èvipYciay i) i)6ov^ oûx c2k 4 ^^ èvmcipxouoa , à>X ù^ èxcyiyv^iavdv xt t^Xoç oTov toï; dExfia.dK i ûpa. ( ÀRIST. , Ibid. )
(i) Définition d'Aristote, qu'il ne fkut pas interpréter dans on sens moral. La preuve , c'est qu'il admet des plaisirs bons et des plaisirs mauvais, et que, suivant lui , le vrai plaisir résulte
de l'activité unie à la vertu. EùteifiOvCa %ax' &prrv;y ivéprcta.
(i) On s'étonne à juste titre de rencontrer tant d'opinions prétendument nouvelles sur le plaisir , tandis qu'elles ne font que reproduire, avec moins de précision et moins d'exactitude, la théorie d'Aristote. Par exemple, Descartes a dit et on a répété après lui que « tota nostra voluptas posita est tantum in perfectionis alicujus nostrae conscientia. » —Suivant Bossuet, « le plaisir est un sentiment agréable qui convient à notre nature ; la douleur, un sentiment désagréable contraire à la nature. • Hamilton propose la définition suivante : « Pleasure is a refiex of the spontaneous and unimpeded exertion of a power of whose energy we are conscious , » définition applicable aux plaisirs de l'esprit , mais nullement aux plaisirs des sens comme tels.
les plaisirs de la nouveauté que ceux de Thabitude. Elle rend raison , en outre , de la douleur, qui est le contraire du plaisir.
L'ennui notamment est un sentiment douloureux qui provient du défaut d'exercice des facultés et qui est d'autant plus pénible que celles-ci sont plus cultivées , ont plus de besoins et manquent d'objets. L'ennui est la peine d'une vie inoccupée, comme le contentement est la récompense d'un travail sérieux et bien réglé. Pour ne pas s'ennuyer, on a recours à des passe-temps qui ne sufiSsent pas. Le remède eflBcace de l'ennui , c'est le travail ( i ).
L'origine et les conditions du plaisir et de la douleur expliquent leur mélange.
Le moi a des facultés diverses qui ont leur côté rationnel et leur côté sensible , et leurs dispositions primitives et acquises.
Or, chaque énergie est source de plaisirs propres, et ce qui convient à l'une et favorise son exercice, peut ne pas convenir à l'autre et empêcher son
(0 V. Kamt, /Wd. , p. 252.
exercice (i). Si on ne conçoit pas qu'une même énergie, en rapport avec le même objet, soit à la fois contrariée et satisfaite, on comprend que des énergies différentes, en rapport différent avec Fobjet, soient les unes contrariées , les autres satisfaites. Ce qui plaît au sens peut déplaire à l'esprit; ce qui flatte rimagination peut empêcher le raisonnement; ce qui satisfait la passion peut ne pas satisfaire la conscience. Des souvenirs douloureux peuvent convenir à Tamitié fidèle. Des scènes terribles peuvent intéresser la Curiosité et surexciter l'imagination :
Suave , mari magno turbantibus aequora ventis , E terra magnum alterius spectare laborem ; Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas , Sed quibus ipse malis careas , quia cernere suave est, Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa , tua sine parte pericli.
Il y aura donc un mélange de sentiments contraires , provenant de la convenance de l'objet avec une énergie , de sa disconvenance avec une autre énergie. "^ .
L"homme lui-même est un être mixte organisé, sentant, pensant, libre. Sa vie présente un mélange
(0 Aristote fait une remarque semblable: toTç étépo^ ^ tf (X8ci
xal xà olxtia £ttpa xîp t75ci . Ixi 8è (aôXXov tout' ôtv ^avcCif) Ix toû tâç àf^* iTépcov i^6ovà( C(iicod(ouc Tal; èvcpjvCaK elvai* ol ydp ^CXauXot &SuvaT0Û9i ToXç X^oiç icpovéxetv i ààv xaTaxoucoaiv aûXoûvTOC , (aô^ov xaCpovrc^ aOXfjTtx^ Tfi« iwtpowffîjç èvc|3YtCac. (i&ld. , p. 1175.)
de la liberté et de la dépendance , de la raison et des sens, de tendances élevées et de tendances égoïstes, de force et de faiblesse, de grandeur et de misère, et les sentiments mixtes , mieux que les autres , expriment les côtés divers et opposés de la nature humaine. Rien d'étonnant dès lors que la poésie et les beaux-arts s'attachent à faire naître cette sorte de sentiments. La Mélancolie d'Albert Dtlrer et le Faust de Goethe nous représentent Tesprit et ses désirs de vérité et de bonheur succombant sous le poids du doute et du découragement ; et le Misanthrope de Molière dépeint avec une vérité frappante certains contrastes que présente la nature humaine et que chacun de nous trouve au dedans de lui-même (i).
La connexité entre le plaisir et la douleur a reçu des interprétations différentes.
(i) On a donné des explications diverses des sentiments mixtes. Suivant Malebranche , « i*âme affligée se complaît dans la douleur et ne veut pas être consolée, parce qu'elle a la conscience que Télat où elle se trouve est l'état de cœur et d'esprit qui convient le mieux à sa situation. » D'après Hamilton, c'est l'exercice spontané et non empêché da l'activité, provoqué par les spectacles douloureux, qui explique le plaisir qu'on y trouve. — Ces explications sont plutôt incomplètes qu'erronées
D'après quelques textes isolés de Platon, le plaisir consisterait dans la négation de la douleur, et tout plaisir aurait pour antécédent nécessaire la douleur ( i ).
Des auteurs modernes. Cardan et Montaigne, par exemple, ont renouvelé la même opinion («).
Kant la soutient à son tour. < Le plaisir , dit-il , dans son Anthropologie , consiste dans la cessation de la douleur; chaque plaisir est précédé par la douleur , et il ne peut y avoir deux plaisirs consécutifs. > Dans un autre ouvrage, il considère la douleur < comme Tétat permanent de Tâme, le plaisir comme le soulagement momentané de cet état. > € L'homme n'est jamais content, il s'inquiète et s'agite sans cesse. > « Il n'y a de soulagement à la douleur que dans le travail, et le travail luimême a ses douleurs > (3).
(1) Philébe, p. 31.
(») Montaigne. Essais, 1. II , ch. 12. Cardan. De vitaproprià liber, et de subtilitate, liv. XIII. Cardan nous apprend qull avait rhabitude d'aller au-devant de la douleur, afin de se procurer le plaisir; quod arbitrarer voîuptatem consistere in dolore prœcedente sedato : V. Hamilton, Lect. XLIII, où il donne une notice historique des théories du plaisir et de la douleur.
\z) Anthropologie, dans KanVs Werke, t.X, p. 250 et 253, et Menschenkunde, p. 248 etsuiv. (Ce dernier ouvrage ne figure pas dans la collection de ses œuvres.)
Aristote, au contraire, rejette ce pessimisme. Dans son Ethique à Nicomache, il montre que le plaisir ne consiste pas dans la négation de la douleur et qu'il n'a pas pour antécédent nécessaire la douleur. < Tout plaisir, dit-il, n'est pas précédé par la douleur; par exemple, les plaisirs des mathématiques , d'autres plaisirs de l'espérance et du souvenir, un grand nombre de plaisirs des sens > (i).
Et d'ailleurs , puisque le plaisir résulte de l'activité parfaite, il a une nature positive, et il peut augmenter d'intensité sans aucun intervalle de douleur.
La douleur ne peut donc être la condition nécessaire et universelle du plaisir , et la vie n'est pas toujours et en tout cas une alternative inévitable de douleurs et de plaisirs. Si cette alternative existe, si le plaisir succède à la douleur et la douleur au plaisir, c'est que nous ne sommes pas parvenus à l'état de perfection. Nous sommes imparfaits, et nous avons une perfection à atteindre par nos efforts, au milieu des obstacles et des luttes de la vie. Un sentiment de privation, xme sorte
(i) fiXuicoi yép cbiv aïn (ia^jiattxai %al tûv xarà tA; al9(h^9ci< al 8td trfc 69ffrfjiniiK, xal inpoi^xoL U xqil àpàyata icoXXd xal |&v^|iat xal iXicCScc {Ibid., p. 1173.)
d'inquiétude ( uneaseness ) , une espèce de douleur nous porte vers un état meilleur , et nous y parvenons par l'effort , la lutte , la douleur. Il y a donc une connexité de biens et de maux qui ^ par leur contraste, se relèvent les uns les autres, et, sous ce rapport, le plaisir est source de douleur, comme la douleur est source de plaisir; mais Tétat définitif que nous désirons, c'est le bonheur, et non pas une alternative de biens et de maux.
Le sentiment exprime un état de Tâme, ce qu'elle éprouve et la manière dont elle l'éprouve, et, séparé de la raison, il est purement subjectif, variable et relatif.
Ce n'est pas à dire qu'il ne puisse être à la fois subjectif et objectif, un état subjectif conforme à l'objet. En effet, la raison impose ses lois et son but absolus aux sentiments, et l'homme peut diriger ses affections, les conformer à la raison, par conséquent, être d'accord avec lui-même (sibi constans) et avec les autres dans l'appréciation et la recherche des biens.
C'est parce qu'on a confondu les sentiments considérés en eux-mêmes et les sentiments unis à la
raison qu'on a soutenu < la subjectivité de tout fait affectif, Tobjectivité de tout fait intellectuel, rinstabilité des faits affectifs , la fixité des idées > (i).
La vérité est que les pensées et les sentiments peuvent être purement subjectifs, comme ils peuvent être conformes à la raison et à la nature des choses ; tout préjugé, toute erreur, sont des manières de penser subjectives.
De même, les pensées se succèdent comme les sentiments, ce qui ne peut être mis en question; mais il s'agit de savoir si nos pensées et nos concepts sont toujours les mêmes par rapport aux mêmes objets, tandis que nos sentiments seraient toujours autres. Or, les opinions changent, comme les sentiments; mais, unis à la raison, les sentiments ont un caractère de constance, comme les convictions qui les inspirent; le sentiment de la justice , par exemple , n'est pas un sentiment purement subjectif, variable et relatif (2).
(1) BOUILLIER, ouv. cit., ch. II.
(t) « Les principes du plaisir, dit Pascal , ne sont pas fermes et stables. Ils sont variables dans chaque particulier, avec une telle diversité qu'il n*y a point d'homme plus différent d'un autre que de soi-même. Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme , un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre , un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux , les jeunes, les sains, les malades, tous varient, les moindres accidents les changent. » Ce passage ne prouve nullement qu'il
Le sentiment , considéré en lui-même , est donc subjectif, tandis que , imi à la raison , il est à la fois subjectif et objectif*
La contradiction entre le plaisir subjectif et le bien objectif est un fait d'expérience, mais Texplication de ce fait soulève des diflBcultés.
Le plaisir résulte de quelque énergie s'exerçant de la manière qui lui convient, par rapport à Tobjet qui lui convient, et, par conséquent, si toutes les tendances étaient d'accord avec la raison et avec le bien objectif, les plaisirs ne sauraient leur être contraires , il n'y aurait pas de plaisirs immoraux. L'observation et la théorie concourent donc à ce résultat : qu'il existe des tendances désordonnées, en contradiction avec la raison et le bien. « Il y a , dit Aristote, des activités honnêtes qu'il faut préférer; il en est de déshonnêtes qu'il faut éviter ; il en est qui ne sont ni honnêtes ni déshonnêtes ; et, comme
ne puisse y avoir mêmes plaisirs par rapport aux mêmes objets ; rien d'étonnant que, les individualités et les situations étant différentes, les plaisirs comme les devoirs soient différents. L'auteur de Vlmitation est bien plus exact en disant : habe bonam conscientiam et habehis semper laetitiam.
les plaisirs résultent de Taxîtivité , ils présentent les mêmes caractères > ( i ). < C'est Thomme de bien , comme tel , qui est la mesure des plaisirs et de ce qui les procure. S'il y a des objets qu'il désapprouve et qui néanmoins font plaisir à quelqu'un, il ne faut pas s'en étonner, car beaucoup de choses corrompent et gâtent les hommes > (2).
Quelle peut être l'origine de ces dispositions désordonnées, sources de plaisirs? Pour peu qu'on réfléchisse à la question, on comprend qu'elle se ramène à celle de l'origine du mal moral; car le mal moral consiste essentiellement dans le désordre de la volonté, qui préfère le plaisir subjectif et égoïste au bien objectif et universel ( 3 ) ; et toute espèce de mal moral dans l'individu comme dans la société, l'esclavage des sens et des passions, l'injustice et l'oppression , la haine et l'envie , au lieu de
(1) dtofcpouottv de tûv ivepYtiûv ii:ieixe(qt xal faiSk&rrixi ^ xa\ tûv (xkv «Ifctûv oùoûv TÛv de çeuxxttv tûv t* ou6etipcav , 6(xo{(dç ^o\j9t xal at ;i)$ova(* xa0' éxdtoTifiv yàp èv^pyewtv olxeidt ifiovif^ èoxiv. (/Ôid. , p. 1175.)
(t) Kaà lot IV ixdoTOu iiérpov 7) diper?} xal 6 dyaO^c i TOioutoç , xal ifSoval elev £v al To6t({> (paiv<ifjisvai xal iitia ol); outoç X^^P'^* "^^ ^ Toutcp Suo^tpr) ci xtf çaCvcrat ifiia oùdèv 0au(xaat6v* ico^Xol yàp ^ Oopal xal Xû(iai àvBptiïicurt yfvovtai (Iblb. , p. 1176.)
(3) Omne autem peccatum consistit in appetitu alicigus commntabilis boni quod inordinat6 appetitur, et, per consequens, in eo jam habito. inordinate aliqnis delectatur. (S*-Thomas, 1« 2««, q. 72 a« 2.)
la liberté, de la justice et de la û^atemité, découlent d'une source commune : Tégoïsme.
Je ne puis m'occuper ici de Torigine du mal et des questions diverses qu'elle soulève. Je suppose la volonté libre et capable de mal faire, et je cherche à rendre raison des tendances désordonnées qui la portent au mal.
L'observation psychologique m'apprend que la volonté , à mesure qu'elle fait le bien , est disposée à bien faire et trouve du plaisir dans le bien, tandis que, à mesure qu'elle fait mal, elle est portée à mal faire et trouve du plaisir dans le mal. Il y a donc des dispositions désordonnées qui proviennent de la volonté libre et de l'habitude; cédant aux sentiments égoïstes, ayant l'habitude de les satisfaire, la volonté s'abandonne aux passions et recherche les jouissances qu'elles procurent ( i ).
Mais peut-on attribuer à la volonté libre de l'individu et à l'habitude toute espèce de dispositions désordonnées, sources de plaisirs? Une pareille explication serait incomplète et superficielle. Il y a des tendances contraires à la raison et au bien antérieures à l'exercice de la volonté libre de l'individu et à l'habitude ; des tendances qui donnent naissance
(1) Aristote semble s'être arrêté à cette explication. Suivant lui, les vertus et les vices proviennent de Thabitude.
aux sentiments et aux passions égoïstes ; et la vie humaine présente une lutte incessante , renouvelée toujours et partout, entre les sens et la raison , entre régoïsme et le devoir, et, si je puis m'exprimer ainsi, entre le fini et Tinfini. Cet état de désordre, d'opposition , de division de l'individu et de Thumanité, dont témoignent Texpérience et Thistoire, exige une autre explication ( i ).
Platon la cherche en différents endroits , qui tous trahissent les hésitations et les incertitudes de son génie. Dans le Timée, il reproduit la doctrine socratique suivant laquelle personne n'est méchant volontairement , et il prétend qu'on le devient à caisse d^une certaine disposition mauvaise du corps et d'une éducation négligée (2). Dans le Théetète, il imagine une sorte de type du mal différent de Vidée
(O Le stoïcisme constate Topposition entre le plaisir et le devoir et même Texagère. Suivant lui , « les mouvements affectifs sont contraires à la raison et à la nature de Tâme; r*
taxi 81 xh 'kM^ xaTà ZY)v<5va i^ ôIXoyoç xotl icapd çûvtv «l^ux^^ x(vi)9ic.
(DioG., Laert, VIF , 110 ) — « Le principe raisonnable et libre est entièrement perverti par eux : » ô ôt) xaXoû^i îiévoiav xal i^Ye{ji6vixov
81* SXou Tpnc6fAevov xal (xrcâ^aXXov ev toÎç TcâOcct. (PluT. , De virtute
moràli, )— Aussi , le sage étouffé ses sentiments ; «< il n*est affecté par rien , se trouve dans Tétat d'apathie et se contente de la satisfaction austère que lui procurent la vertu et une vie conforme à la raison *• (x«P^)-
(t) OùUU ^x(jv xaxôç, M Sk icovi^pav CÇtv Tivà tou c^fiatoç xal àica(8eutov xpof^v 6 XQtx6< Y^yvrcai xax^<.
qui altère le monde (i), tandis que, dans la République, il dit expressément que la vertu est libre et que rhomme est plus ou moins vertueux par choix (2). Dans d'autres passages encore, il a recours à la métempsycose et cherche à expliquer la vie présente au moyen d'une vie antérieure (3).
Le christianisme , grâce à ses dogmes fondamentaux de la chute et de la rédemption, a donné une conception nouvelle de la vie humaine et de l'histoire. Y a-t-il un mal héréditaire ? En quoi consiste- Wl? Jusqu'oh s'étend-il? Comment se transmet-il? Conament cette transmission se concilie-t-elle avec la psychologie et la physiologie? etc. Questions bien dignes de nos méditations. Ne pouvant aborder le domaine théologique, je me borne à les signaler.
(t) àptx^ 8è àÔ^Ticotov Ijv Tt(iMv xal &ti{i4Cuv «Xtdv xal SXartov airt^ç CxaoTOt £^t * alxla 2Xo(iivou * 6t6< 8' dvaCttoc.
(3) Je ne m*aiTéte pas à certains paradoxes modernes. Par exemple, suivant Rousseau, « Thomme naît bon, la société le déprave. » D'après Fourier, « les passions, même les plus odieuses, sont source d'ordre et d'harmonie sociale. » Selon Hegel, « le mal est une condition nécessaire du développement de la volonté. »
§ III