RATIONNELS
Notion des sentiments rationnels. — Distinctions qu'ils présentent. — Leurs caractères propres. — Leur origine et leurs conditions.
Les sensations peuvent exister sans le moi ; les sentiments intellectuels ne peuvent se produire sans lui. Les sentiments rationnels lui appartiennent en tant que doué de raison.
Les sensations sont déterminées par Taction organique et correspondent à la perception et à Timaginatîve; les sentiments intellectuels sont libres, sinon directement, du moins indirectement, et correspondent aux concepts que Tentendement se forme des biens et des maux. Les sentiments rationnels ont pour objet l'Absolu et correspondent à ridée.
N'éprouvant que des sensations, l'individu céderait aveuglément et fatalement au plaisir et à la douleur présents. Guidé uniquement par les sentiments de
biens et de maux subjectifs, le moi pourrait agir, il est vrai, avec réflexion, prévoyance et calcul, mais il ne serait qu'un égoïste, en contradiction avec lui-même et avec autrui. Doué de raison et du sens de TAbsolu , il est capable , en outre , de sentiments désintéressés, et il peut s'attacher à des biens toujours les mêmes et les mêmes pour tous.
Les idées représentent TAbsolu manifesté aux facultés diverses, sans exclusion réciproque ni d'objet ni de facultés. Le vrai , le bien et le beau absolus ne sont pas une pluralité d'objets, mais un objet unique, et ils ne sont pas seulement connus, ils sont en outre sentis et voulus. Les senliments rationnels présentent donc des distinctions analogues à celles des idées ( i ).
Intelligences imparfaites et perfectibles , désirant toujours connaître plus et mieux, n'étant jamais satisfaits de nos connaissances actuelles, nous avons
(0 V. Supra, p. 368. Je distingue le sens de FAbsolu, c'est-àdire la réceptivité en rapport avec FAbsolu et les choses éternelles, et le sentiment de l'Absolu, c'est-à-dire la joie ou la tristesse qu'il provoque. La réceptivité appartient à chacune des fecultés fondamentales. Les sentiments, au contraire, à l'une d'elles.
le sentiment de la vérité absolue. Le monde connu et l'esprit qui connaît participent de diverses manières et à des degrés différents à la vérité , et de là le sentiment des vérités réalisées dans le monde et connues par notre entendement. Ayant le sentiment de la vérité et de quelque vérité, nous avons celui du contraire, du faux, et nous éprouvons une aversion naturelle pour le mensonge, cette aflBrmation de faux rapports , de ce qui n'est pas , du néant.
Nous avons, en outre, le sentiment du bien absolu, modèle premier et achevé de tout ce qui est bien et juste dans le monde objectif et dans la vie humaine. Le bien absolu , en tant qu'imitable par nous , nous donne l'idée et le sentiment du bien moral , c'est-àdire de l'idéal de perfection à réaliser par les volontés libres dans leurs rapports objectifs : l'idée ou l'idéal de la liberté, de la justice, de la fraternité, de la perfection religieuse. Le bien s'impose à toute volonté imparfaite, toujours et partout, avec le caractère du commandement absolu, et de là le sentiment du devoir , des actions bonnes et mauvaises , du mérite et du démérite , de la récompense et de la peine ; la voix de la conscience, qui approuve le bien et qui désapprouve le mal; le mal, cette volonté du désordre, des faux rapports, du néant.
Le sentiment du beau absolu et de tout ce qui , de près ou de loin , l'imite et le rappelle, est un aulre
sentiment rationnel, inséparable de celui du vrai et du bien ; de là le sentiment de la beauté idéale , type de tout ce qui est beau. Celui de la beauté physique, qui éclate dans la nature. Celui de la beauté morale, qui orne l'âme humaine. Celui de la beauté littéraire et artistique, qui s'inspire aux sources diverses du beau et le reproduit de diverses manières ( i ).
Les sentiments rationnels s'unissent et se complètent dans le sentiment religieux, qui a pour objet l'Absolu personnel et tout parfait , la vérité, la bonté , la beauté même , le principe , le moteur et la an de l'âme et du monde (2); ni le hasard, ni la fatalité, ne sauraient inspirer le sentiment religieux.
Les sentiments rationnels ont des caractères qui leur sont propres. Les sentiments , abstraction faite de la raison, sont purement subjectifs. Leur objet se conforme à la manière de sentir du sujet, et il est
(0 La psychologie analyse les sentiments, examine leurs caractères , montre leur origine , mais elle n*est pas un traité d'esthétique, pas plus qu'elle n'est un traité de métaphysique, de théodicée ou de morale. Et c'est à dessein que je m'abstiens de toute excursion dans le domaine de ces sciences.
(1) V. Supra, p. 382.
qualifié d'agréable à cause de cette conformité. Nous appelons biens et maux tout ce qui est cause de plaisir ou de douleur.
Les sentiments rationnels, au contraire, sont à la fois subjectifs et objectifs. Ils se conforment à ce qui est vrai, bien, beau , divin. Ils sont agréables à cause de cette conformité. Les joies de la conscience morale, par exemple, proviennent de Taccord de nos actions avec la loi du bien.
Les sentiments rationnels sont désintéressés et provoquent le renoncement à soi-même et aux tendances égoïstes. Le moi si attaché à lui-même et •
aux jouissances égoïstes est néanmoins capable de s'élever au-dessus de lui-même en aimant Dieu et ses infinies perfections ; malgré ses faiblesses et ses défaillances , il peut vouer la vie à la vérité :
Vitam impendere vero.
Quand le bien se présente à la conscience avec le caractère du commandement absolu, il sait renoncer à tout intérêt contraire et préférer le devoir à la vie elle-même :
Summum crede nefas animam praeferre pudori Et propter vitam Vivendi perdere causas.
et le sentiment du beau, inséparable de celui du vrai et du bien, exerce une influence semblable sur le génie du poète et de Tartiste ; lui aussi est source
d6 renoncement à soi-même et aux jouissances égoïstes (i).
Les sentiments rationnels sont, en outre, la source de joies vraies, durables et les mêmes pour tous, sans exclusion de personne. Pour comprendre ces joies , il faut les éprouver , et, pour les éprouver , il faut transformer ses tendances égoïstes et se perfecti(Hmer soi-même. < Celui qui n'est pas vertueux, dit Aristote, n'éprouve pas les jouissances de la vertu , et celui qui n'est pas musicien ne sent pas celles de la musique > (2).
Cependant tous connaissent plus ou moins les joies pures et sereines du sentiment religieux, bien différentes du trouble et des haines de la passion religieuse. Ils savent aussi par expérience que rien n'est plus doux à l'intelligence que la lumière de la vérité :
Nihil DMoti luœ veritatis dulcrâfl.
(1) Je ne prétends pas qu*il y ait des objets qui nous rendent désintéressés et d*autres qui nous rendent égoïstes. Ces sentiments dépendent de nous, et Ton peut rechercher la fortune par des motifis désintéressés et la vérité par des motifs égoïstes; mais le sentiment de la vérité comme lel est désintéressé; la rechercher par des motifs de vanité et d*amour-propre, ce n*est pas avoir le sentiment de la vérité; il en est de même du sentiment du devoir.
(t) Kal oux coTtv i^vOî^vat t^v toû SucaCou |&^ ^a ôUaiov où6i t^v toû |iou9ucoû \k^ 8vta |iou9ixtfv. (/&Û2. , p. 1173.)
Faut-il rappeler, en outre, les joies qui naissent du devoir accompli, du dévoûment et du sacrifice, et celles qui proviennent du sentiment esthétique ? Enfin , ce qui n'est pas moins important , c'est que les sentiments rationnels s'attachent à des biens qui peuvent appartenir en entier à chacun , sans division ni exclusion réciproque (i), tandis qvte d'autres biens, ceux de la fortune^ par ^exemple, n'ont pas ce caractère.
Les sentiments rationnels ont pour objet propre l'Absolu , auquel ils se conforment ; ils sont désintéressés et procurent des joies vraies, durables et les mêmes pour tous. Ils ne peuvent donc provenir des dispositions subjectives et égoïstes et de leurs objets. Mais c'est l'énergie du moi, en tant que douée de raison , qui les éprouve, et c'est le sens de
(0 0 gente umana perché poni 1* cuore
Là V e mestier di consorto divietoî
(Dantb, Purg., c. XIV.) Et puis :
Com* esser puote , ch* un ben distributo I più posseditor faccia più ricchi Di Bô, che se da pochi ô posseduto?
{Ibid., c. XV.)
TAbsolu qui les inspire ; doué de raison , ayant le sentiment de Tidéal à réaliser par ses facultés , le moi est capable de renoncer aux plaisirs égoïstes et de s'attacher à ce qui est vrai, bien et beau, divin. Par là même, il peut conformer ses sentiments divers à la raison et leur donner un caractère rationnel ( i ), par exemple, poursuivre le bien moral comme but absolu et rechercher Tutile et le plaisir dans les limites du bien. D'autre part, il peut ne pas conformer ses sentiments à la raison , par exemple , rechercher le plaisir égoïste et lui subordonner le bien moral et Tutile ; et c'est ainsi que la vie humaine présente une opposition entre forces contraires, une lutte entre les sollicitations de Tégoïsme et les sentiments rationnels.
(0 J*entends par sentiments rationnels, soit des sentiments provenant de la raison, soit des sentiments conformes à la raison.
du langage ou , dans des cas exceptionnels , à Taide d'autres signes, qui supposent le langage et le suppléent en partie, sans le remplacer jamais; et, à mesure que ces conditions font défaut, les sentiments humains font également défaut.
Aussi rindividu, dans sa manière de sentir et d'apprécier les biens et les maux , porte Tempreinte de son origine, de son temps et de son pays. Né dans une tribu barbare, il en partage le sort. Il cède ordinairement à l'impulsion du plaisir et de la douleur physiques. Il pense peu à l'avenir et manque de prévoyance. Il est égoïste, cruel, superstitieux. Ayant le bonheur de vivre dans une société civilisée, il apprend à connaître les plaisirs de l'esprit, il sait discerner les biens et les maux futurs , il est capable de sentiments désintéressés, de justice, d'humanité et de religion.
Faut-il ajouter que ses sentiments se modifient suivant l'état de la civilisation, la nationalité à laquelle il appartient, la £aimille où il est né, la religion qu'il professe, l'éducation et l'instruction qu'il reçoit , le milieu où il vit ( i ) , les exemples d'honneur , de vertu et de vices dont il est témoin , les préjugés, les habitudes, les coutumes, l'opinion
(i) Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.
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et la mode , etc. La littérature , en exprimant Tétat de la civilisation, reproduit toutes ces différences de sentiments.
La loi psychologique, suivant laquelle la personne individuelle développe elle-même sa raison et ses facultés libres lorsque la vie sociale , l'éducation et le langage lui procurent les conditions de développement, s'applique donc à la sensibilité intellectuelle comme à l'entendement.
Les relations sociales donnent naissance à une nouvelle catégorie de sentiments, soit intellectuels,
soit rationnels.
La société se compose d'êtres personnels vivant dans des conditions physiques. Or, la personne individuelle a une destination à accomplir pour ellemême et par sa volonté libre et responsable en société. De là le sentiment de la personnalité, de ce qu'elle comprend et de ce qui en résulte, par exemple, les sentiments de l'indépendance, de la liberté, de la dignité, de l'honneur, de la propriété et des droits divers de la personne. D'autres sentiments , tels que l'émulation et l'ambition , se rattachent à celui de la personnalité , des perfections , des biens et des droits de la personne.
La personnalité d'autrui peut provoquer des sentiments de respect, d'équité, de justice, d'humanité, de bienfaisance, de reconnaissance, comme aussi des sentiments de mépris, d'injure, d'inhumanité, de malfaisance, d'ingratitude, d'envie, de colère, de vengeance, etc.
La société humaine (societas generis humani) n'existe pas d'une manière abstraite et indéterminée , mais elle existe sous des formes concrètes et déterminées ( i ). Il y a des formes sociales nécessaires, qui s'imposent à l'humanité et qu'on retrouve plus ou moins développées à tout état de civilisation ; de là les sentiments si vifs et si puissants de la personne, entant que membre de la société domestique, civile ou religieuse, le sentiment de la famille (2), le patriotisme, le prosélytisme, etc., les sentiments de subordination et de respect de l'autorité et leurs contraires.
D'autres formes sociales sont conventionnelles, faites par les volontés hbres,dans un but, soit Ucite, soit illicite : de là de nouvelles catégories de sentiments, l'esprit de corps, par exemple, un des ressorts de la vie sociale.
(0 V. supra, p. 398.
(2) Je rattache Vamitié au sentiment de la famille; Pamitié dans la famille, et notamment l'amitié fraternelle, s'étend à des personnes en-dehors de la famille , unies par une communauté de convictions , de sentiments , d'intérêts , etc. Le terme familiaris, pris dans le sens d'ami , indique cette eiçtension.
Loin d*être toujours conforme à la raison, elle lui est souvent contraire ( i ).
L'amour intelligent et libre diflfôre de la sympathie. C'est un sentiment rationnel, qui nous fait trouver noire propre bonheur dans le bien (f autrui. Grâce à ce seijtiment, tous, volontiers et sans contrainte ctueune, concourent au bien moral et matériel des autres. Tous participent ainsi aux biens de tous dans une communauté volontaire, jamais forcée ; tous aussi sont heureux du bien d'autrui, sans* éprouver aucutte envie ; par conséquent, capabfes ffun bonheur sans limites :
Amor possidet omnia in omnibus.
C'est donc l'amour intelligent et libre qui réalise le bien et le bonheur de tous, dirige toutes les énergies vers le bien; l'amour ainsi compris est la perfection même des sentiments.
( I ) Par exemple » les sympathies accordées aux chevaux et aux chiens et reAisées sut malheureux ; les sympathies et les antipathies de la foulé ignorante et égarée. A Londres , on syinr pathise avec les agents de police et on leur vient en aide. Ailleurs , on sympathise avec Fémeute et Ton y prend part.
L*étude de la sensibilité intellectuelle conduit à des conclusions analogues à celles de la théorie de llhtelligence.
L'une et Tautre de ces feicultés présentent des fkits semblables , mais non identiques. Absorbé par la vie des sens , Fîndividu ne peut éprouver que d^ sensations physiques. Conscient de ses plaisirs et de ses douleurs et connaissant leurs causes, le moi peut éprouver des sentiments subjectifs et égoïstes. Doué de raison et du sens de l'Absolu, il est capable de sentiments rationnels et désintéressés.
Tous les phénomènes de la sensibilité présentent les caractères du plaisir et de la douleur.
Le plaisir résulte de quelqu'énergie modifiée par un objet et d'un rapport de convenance entre eux. Il est € le complément de l'activité parfaite », et la douleur est le contraire du plaisir.
La nature du plaisir diffère suivant les énergies. Ce qui convient aux sens, ce qui convient au moi et à ses tendances , ce qui , en outre , est d'accord avec la raison et le sens de l'Absolu , donnent naissance à des plaisirs ayant des caractères diflférents et opposés. Les confondre , c'est s'exposer à une foule de contradictions et d'erreurs.
Les sensations sont produites indépendamment de la vie sociale. Les sentiments , au contraire y se développent et se perfectionnent grâce à la vie sociale.
La sensibilité intellectuelle est une faculté du moi, capable de s'étendre à tout et de se perfectionner toujours; elle est aussi vaste que Tintelligence , et le cœur, lui aussi , est un tout en puissance exprimant Tunivers et enveloppant Tinfini,