SYSTÈME DE LA PERCEPTION
Analyse de la connaissance des phénomènes sensibles. — La perception diffère essentiellement de l'aperception , de la pensée et de la connaissance. — Analyse de la connaissance des choses particulières et de leurs qualités diverses. — L'image de la chose diffère essentiellement de la conception et de la connaissance de cette ohose. — Analyse de la connaissance deâ espèces et des
genres. — L'image commune diffère essentiellement des concepts généraux. — Des facultés non libres de percevoir et d'imaginer. — Formation , origine et loi des perceptions. — Formation, origine et loi des images conservées et reproduites involontairement. — Mécanisme des associations. — Conclusion.
Nous avons tx)us des connaissances du monde objectif, sans que nos souvenirs remontent à leur origine. Une fois en possession de ce capital intellectuel, il nous est facile de le transformer et de Taugmenter, au point que nous ne soupçonnons pas toute la part que nous avons prise à sa formation. Pourtant il n*y a pas de connaissances d^aucune sorte sans Tactivité de Tintelligence , qui connaît et diffère des objets connus. Unie aux sens et déterminée par eux, elle présente d^abord des perceptions, images et combinaisons d'images conservées et reproduites involontairement , qui forment un système à part, ayant ses caractères propres. Nous commencerons par distinguer ces phénomènes des pensées et des connaissances avec lesquelles ils se trouvent mêlés , et nous nous occuperons ensuite de leur formation, de leur origine et de leurs lois.
Et d^abord, j*ai des connaissances de phénomènes sensibles. Pour aflarmer qu'ils existent, je dois en avoir la représentation ; et la simple représentation des phénomènes, en présence de Tobjet qui agit sur les sens , et en tant qu'il agit sur les sens , c'est la perception de ces phénomènes. En présence de ce tableau qui frappe mes regards, je perçois des couleurs; que je ferme les yeux, au lieu de percevoir ces couleurs , je les imagine. Que , dans Tun cas comme dans l'autre, je me figure une toile résistant au toucher, f imagine la résistance et ne la PERÇOIS pas (i).
(i) Le ij^vme perception^ dans sa signiâcation propre, s'entend de la simple représentation de phénomènes sensibles, par exemple, perceptions visuelles, tactiles, auditives. Je le prends dans ce sens, sans retendre aux images, aux pensées et aux connaissances. — Percevoir, anschatien, n'est pas imaginer, se figurer, vorstellen , et encore moins penser et connaître. — Les auteurs sensualistes , conséquents avec eux-mêmes, se servent du même terme pour désigner la perception, l'image , la pensée et la connaissance, et la plupart de leurs adversaires , sans admettre leur théorie, adoptent leur terminologie.
C'est ainsi que, dans une leçon remarquable de Jouffroy, reproduite par de Barante, on lit le passage suivant : « Nous avons décomposé la perception et dénombré les notions élémentaires et les lois de la pensée qui la constituent. » (La vie politique de Royer-Collard^etc, , par M. db Barantb. Paris 1861 , 1. 1,
Ces perceptions simples , ou indécomposables au point de vue de Vohseroation intérieure, correspondent aux différents sens et se ramènent aux perceptions visuelles de la lumière et de ses modifications , les couleurs ; aux perceptions auditives du son et de ses modifications , le ton et le bruit ; aux perceptions tactiles de la résistance , de la consistance, du poli et des aspérités , du poids, de la tenipérature, et enfin aux perceptions d*odeurs et de saveurs (i); aucun sens ne nous donne les images et encore moins les conceptions de corps , mais chacun d*eux peut contribuer à leur formation.
Fidèle à la méthode d'analyse psychologique et ne perdant pas de vue le but que je me propose , la science de Tâme, je m'abstiens de toute excursion dans le domaine de la physique et de la physiologie; je ne m'occupe donc pas de la nature des agents qui provoquent les perceptions, ni des appareils des sens et de leurs fonctions , ni des circonstances si diverses d'action de ces agents et d'excitation
p. 130.) — De même, le Dictionnaire des sciences philosophiques se sert, en plusieurs endroits» des expressions percevoir, apercevoir, penser, connaître, comme de synonymes. Exemples entre mille autres du vague des termes, conséquence inévitable de la conAision des idées.
(f) On a admis un sixième sens, appelé musculaire. Je ne le considère pas comme un sens spécial, mais comme un côté des différents sens.
physiologique , choses qui peuvent être trèsdiflTérentes suivant les mdividus et modifier la formation de leurs connaissances; par exemple, si la vue et les circonstances de la vision me pennettent de juger de la forme et de la position des corps , il est clair qu^elles font complètement défaut à Taveugle de naissance, qui pourtant, lui aussi, émet de pareils jugements au moyen du toucher. La vraie question psychologique, c^estla question de Y énergie intérieure, qui perçoit, pense et connaît^ lorsque les conditions physiques et physiologiques existent ( i ). Je suppose Texistence de ces conditions; je m*observe dans le cas normal d'agents extérieurs agissant directement sur les appareils des sens et d'une excitation convenable de ces appareils , transmise par les nerfs au centre nerveux ; il est certain
(i) Hblmholtz ( Optique physiologique y traduite par Javal et Klein, Paris 1867, p. 561), établit en ces termes la différence entre les recherches psychologiques et physiologiques concernant les perceptions : « Comme les perceptions des objets extérieurs sont des représentations , et que les représentations sont toigours des résultats de notre activité psychique, les perceptions ne peuvent se produire qu'à Faide de l'activité psychique ; l'étude des perceptions appartient donc à proprement parler à la psychologie , en tant quHl s'agit de rechercher la nature et les lois de Vinteroention de Vâme dans la production des perceptions, n — Quant aux questions physiologiques, on consultera avec Aruit Fouvrage de Helmholtz et celui de Beaunis, déjà cité.
-Moque, ces conditions étant données, j'éprouve un changement intérieur, une sensation.
Ni Texistence de la sensation, ni Tespèce de sensation , ne dépend de ma liberté ; au contraire , Tune et Tautre s'imposent fatalement. J*ai donc la propriété de changer intérieurement en recevant Faction organique et en étant déterminé par elle , c'est-à-dire, je possède la sensibilité physique, bien différente de la sensibilité intellectuelle. Mais tous ces changements intérieurs ou sensations ne sont pas des perceptions : le plaisir et la douleur, eux aussi , sont des sensations , mais non pas des représentations de phénomènes sensibles. Par conséquent, je distingue une sensibilité spéciale, recevant l'action des appareils des sens et déterminée fatalement par elle , et , suivant la diversité des sensations et des appareils, je m'attribue diflférents sens.
Les perceptions présentent tous les caractères des faits internes (i); elles existent dans l'être qui s'en aperçoit, tandis que les mouvements moléculaires du système nerveux n'existent pas dans l'être qui se les représente. Elles sont rapportées à un sujet un et le même , au lieu que les changements des globules et ganglions nerveux sont rapportés à une pluralité d'éléments diflférents. Elles ne
(0 V. supra, p. 46.
s'excluent pas dans Tespace et dans le temps, tandis que les changements qui se passent dans les globules nerveux s'excluent dans le temps etdans Tespace. Elles accusent donc Ténergie individuelle qui perçoit ( i ).
La perception, telle que nous Tavons définie, est-elle même chose que les actes d'apercevoir, de penser et de connaître ?
D'abord de simples perceptions ne peuvent être des actes d'aperception ou de conscience, car elles existent sans eux. En percevant, l'énergie intérieure reçoit l'action du corps et réagit en le corps; en s'apercevant , elle agit en relation avec elle-même , est objet à elle-même (2). En percevant, elle est
(1) V. supra, p. 112 et ss. On me saura gré de rappeler ici l'opinion de quelques physiologistes et physiciens sur cette question. Suivant Dubois-Raymond , « avec des organes et des mouvements d'organes, on ne construit pas un pont pour passer aux faits internes. » D'après Donders, <« tout le travail des forces que nous connaissons et mesurons consiste en mouvements et en conditions de mouvements , et personne ne peut se faire une notion de mouvements et de conditions de mouvements produisant des faits internes. » « Quand même , remarque Oriesinger , nous connaîtrions exactement Tactivité du cerveau, tout le détail des phénomènes chimiques et électriques qui s'y passent, à quoi cela servirait-il pour l'explication de l'âme et des états psychiques? » Helmholtz nous parle « de deux mondes différents, » et Tyndall avoue que « nous ne pouvons pas établir, a la satisfaction de l'esprit, une continuité logique entre les actions moléculaires et les phénomènes de la conscience. »
(t) V. supra, p. 127.
— TZo —
déterminée fatalement ; en s*apercevant , elle se détermine librement ( i ). C'est la différence entre la liberté de la personne et la fatalité de la nature.
De plus , de simples perceptions ne peuvent être la pensée atcoo perceptions : Pacte d'attention qui s'applique aux unes à l'exclusion des autres , l'acte de comparaison qui distingue les unes en faisant abstraction des autres , l'acte de juger et de ne pas juger , de juger bien ou mal. — Les perceptions ne font pas attention , ne distinguent pas et ne jugent pas, mais sont matière d'attention, de comparaison et de jugement , et plus les perceptions sont vives, moins je suis capable de penser (2).
D'ailleurs , les perceptions peuvent exister et existent sans la conscience, tandis que la pensée implique l'énergie consciente et libre. Des jugements et des raisonnements inconscients et non libres seraient des jugements et des raisonnements sans conscience aucune des rapports logiques ; des jugements et des raisonnements qui se succéderaient fatalement et qui , fussent-ils contradictoires, seraient également nécessaires et également vrais (3).
(0 V. supra, p. 135 et ss.
(«) V. supra, p. 174.
(3) Je ne parle pas de jugements plies ou moins conscients et libres, qui existent, sans aucun doute, mais de jugements abso-
Et , par conséquent , en admettant Thypothèse de simples perceptions , en supposant Vâme devenant une suite de perceptions, ces perceptions diverses et successives pourraient, il est vrai, être différentes les unes des autres et correspondre à des phénomènes externes différents, mais elles n'existeraient pas pour rame, et elles ne seraient pas jugées différentes , ni rapportées à des phénomènes objectifs différents; il n'y aurait donc aucune connaissance, parce qu'il n'y a pas de moi conscient et pensant , qui juge qu'il perçoit et qu'il y a des phénomènes objectifs perçus (i).
lument inconscients, non libres, qui n*existent pas. Il y a des €i9so€icUions et reproductions inconscientes et machinales y mais non pas des jugements inconscients et machinaux. Helmholtz parle de jugements inconscients, mais il prend lui-même ces termes comm^ synonymes d'associations et de reproductions involontaires.
(0 « Lorsque Condillac prétend dériver toutes les facultés et les premières connaissances de la sensation transformée, c*e8t parce qu'il suppose d^à tacitement et avant tout Texistence de la personnalité ou le moi préexistant dans la nature même de Fâme ou du siget sentant, comme les alchimistes croyaient ou voulaient persuader aux autres qu'ils avaient transformé les métaux inférieurs en or pur, pendant que ce métal précieux était déjà contenu en nature au fond du creuset avant le grandœuvre. De même, Condillac ne trouve la pensée dans la sensation qui se transforme qu'autant qu'il a déjà mêlé à la sensation, dès son point de départ , cet élément intellectuel qui reste flxe au fond du creuset de l'analyse. » (Maine de Biran, t. I, p. 196.^
Il y a plus : en pensant et en jugeant, je suis soumis aux lois qui s'imposent à mes jugements.
Le jugement : je perçois attribue la perception au sujet un et pennanent qui change d'état, et il exclut tout jugement contradictoire. Il contient donc implicitement les notions de substance et d'accident, et les principes d'identité et de contradiction , fondement de toute logique.
Je ne juge pas seulement que je perçois, mais qu'il y a des phénomènes objectifs perçus, jugement bien diflTérent , au point que l'existence et la vérité de l'un sont indépendantes de l'existence et de la vérité de l'autre. Je juge que je perçois, sans juger qu'il existe des phénomènes objectifs, dans le cas de sensations visuelles subjectives produites par une pression mécanique. Je juge que je perçois, et le jugement est vrai , tandis que j'émets un jugement erroné sur les phénomènes perçus , lorsque je prends une surface diversement coloriée pour un corps solide. Qu'est-ce donc qui m'autorise à émettre, outre le jugement : je perçois, le jugement d'objectivité ? Pourquoi affirmer un monde de phénomènes différents de moi?
Dire qu'il existe des agents qui agissent sur les sens, c'est répondre à la question par la question. Il s'agit de savoir pourquoi je dois admettre de pareils agents. Répondre avec Reid qu'une loi de
ma nature m'oblige de croire à la réalité des phénomènes , ce n'est pas savoir quelle est cette loi.
Lorsque mon imagination produit des combinaisons libres, qu'elle fait et défait à son gré, je ne juge pas que ces combinaisons ont une réalité objective, parce que j'ai la conscience d'en être la catf^e libre. Quand je perçois, au contraire, l'existence de la perception et son espèce s'imposent fatalement , je ne les fais et ne les défais pas à mon gré ; je dois donc admettre d'autres causes diflFérentes de moi et leur action fatale, et, par conséquent, les notions de force, de cause, de cause libre ( i ) et le principe de causalité se trouvent engagés dans toute connaissance de phénomènes sensibles (2).
Ces notions et ces principes universels que
(I) De là la tendance de personnifier signalée à la page 121. Uerreur consiste non pas dans Tapplication du principe de causalité à tous les phénomènes sans exception, mais dans le jugement que les causes différentes de nous sont personnelles comme nous. Mieux renseignés, nous corrigeons cette erreur, en attribuant les phénomènes de la nature à des causes fatales.
(1) a Toutes les sensations de Todorat, du goût, de la vue, du toucher ne peuvent nous apprendre quelle est leur cause ni si elles en ont une ; mais rendez à Fesprit humain le principe des causes, nous sommes conduits naturellement à reconnaître à ces sensations des causes différentes de nous , et voilà la première notion du monde extérieur. » ( Cousin , Du t?rai , etc. V. aussi Hblmholtz, loc. cit., p. 591.)
Tanalyse constate sont-ils des perceptions formées au moyen des sens ? Nullement : les notions et les principes qui s'imposent à la pensée ne sont pas des perceptions de phénomènes sensibles , matière de la pensée. Ils sont indispensables pour penser aiuc phénomènes et les connaître, et, par conséquent , ne peuvent être des perceptions de phénomènes ni en provenir.
La connaissance des phénomènes sensibles implique donc :
Des perceptions formées immédiatement et fatalement , grâce aux sens ;
L'énergie consciente, libre et pensante, et ses lois.
Les perceptions sont des matériaux de connaissance, tandis que la pensée s'y applique et les met en œuvre suivant ses lois*
Et, par conséquent, il y a une différence essentielle, et non pas du plus au moins , entre le perceptum tnvoluntarium j d'une part, le cagitatum et le cognitum, d'autre part.
Je n'ai pas seulement des connaissances de phénomènes sensibles; j'en ai d'autres de choses particulières et de leurs qualités diverses : — percevoir
les phénoniènes de résistance, de son, de couleur et juger qu'ils existent, ce n'est pas concevoir le corps métaUique et ses qualités diverses et juger qu'elles lui appartiennent.
Puisque les perceptions procurent dés matériaux qui entrent dans les conceptions de choses particulières, je dois avoir les matériaux pour les réunir, percevoir pour concevoir. Or, en percevant, je représente des phénomènes qui agissent sur les sens et non pas des phénomènes qui ont cessé d'agir sur les sens ( i ). Si donc je me bornais à percevoir, je n'aurais que des représentations de phénomènes ou de groupes de phénomènes présents (2). Singulier monde, qui s'évanouit à chaque moment, et état étrange de l'intelligence renfermée dans le présent !
Pour me former des conceptions de choéès pàMctUîêres et de leurs qualités , il ne sùflût donc pas que je jierçoive , mais je dois continuer la représentation , après l'action reçue ; « faire coexister sâhs les coûfoiidrie les produits successifs de l'intelligehée et des sens (3), > par exemple, faire coexister lés
(0 « Quand ce que j*ai vu ou ce que j'ai ouï, dit Bossuet, dure ou me revient dans les ténèbres ou dans le silence , je ne dis pas que je le vois ou que je Tentends, mais que je Timagine. »
(1) Je ne tiens pas compte des sensations consécutives signalées par Helmholtz.
(«) Expressions de Maine de Biran.
perceptions successives pour représenter un corps en mouvement ou un. corps ayant changé d'état, de forme, de couleur, etc.
Mais , loin de continuer toujours , les représentations disparaissent au fur et à mesure que d^autres représentations surviennent, semblables à des acteurs qui occupent successivement la scène et ne s'y trouvent pas tous à la fois. Supposez qu'elles disparaissent sans retour, Tintelligence , en percevant et en continuant les perceptions, se trouverait renfermée, sinon dans le présent, du moins dans le passé immédiat , sans pouvoir profiter des perceptions qu'elle a eues auparavant; n'assistant qu'à une scène seulement , je ne saurais me faire une idée de la pièce entière.
Outre la faculté de percevoir, il faut donc celle de conserver les perceptions et groupes de perceptions et de les reproduire à l'occasion , espèce d'imagination non libre, qui s'exerce en même temps que les sens, au point que je ne distingue pas toujours ce que je perçois et ce que f imagine. Par exemple, je regarde un monument en me plaçant successivement à différents points de vue; je ne vois pas à la fois toutes les faces de cet édifice, mais mon imagination conserve celles que j'ai cessé de voir. J'entends des sons métalliques répétés , et mon imagination reproduit la représentation d'une cloche.
Soit en conservant Timage , soit en la reproduisant, elle agit involontairement et diffère, par conséquent, de rimagination libre , qui combine à son gré , fait des combinaisons libres. Avissi lui a-t-on donné le nom cTimaginative, en Topposant à Timagination libre (i).
L'Imaginative , qui fait coexister involontairement les représentations de phénomènes observés en différents temps ou lieux, est-elle même chose que la pensée qui conçoit les objets particuliers et leurs qualités et les connaît? Nullement, elle en difiêre comme la perception elle-même.
En effet, conserver des images et les reproduire, passer involontairement d'une image à d'autres, ce n'est pas arrêter le cours des images , feire acte de conscience et de liberté. Ce n'est pas davantage penser aux images , émettre des jugements ou suspendre le jugement; imaginer involontairement, c'est être acteur^ mais ce n'est pas être spectateur et critique.
Puis des images qui se déroulent involontairement ne sont pas des conceptions des choses et de leurs qualités, obtenues au moyen de jugements et de raisonnements réitérés , et les images , comme
(0 i Les enfants et les têtes fkibles ont beaucoup dlmaginative et peu d^imagination. » (Joubbrt, Pensées,)
on le verra bientôt, présentent an ensemble de caractères qui les distingue toujours des conceptions particulières et générales (i).
Si donc il n*y avait que des images conservées et reproduites machinalement, elles pourraient être différentes et correspondre à des choses très-diflférentes; mais, comme les perceptions eUes-mêmes et pour les mêmes motifs , elles n'existeraient pas pour rame et ne seraient pas jugées différentes ni rapportées à des choses différentes. Voir un tableau , ce n'est pas Tinterpréter et savoir ce qu'il représente.
Enfin, pour concevoir et connaître les choses particulières et leurs qualités , il faut les notions et les principes universels qui s'imposent aux conceptions. Il n'y a pas de monde objectif concevable sans substance , en qui les phénomènes existent, sans force qui les cause sans mouvements dans l'espace et dans le temps* Supposez même un monde différent de celui qui existe, encore faut-il le concevoir suivant les lois universelles auxquelles les conceptions de la réalité doivent être conformes. Ces notions que l'enfant lui-même possède, lorsque, à l'occasion des phénomènes observés, il soulève les questions qui? par qui?
(*) V. inft^, p. 241.
pourquoi ? où ? quand ? ne peuvent être des perceptions ou images sensibles, ni en provenir. Elles sont indispensables pour penser aux phénomènes, pour concevoir et connsdtre le monde objectif, et ont une origine différente ( i ).
La connaissance des choses particulières et de leurs qualités implique donc, outre les matériaux provenant de Tobservation réitérée, Ténergie consciente et pensante qui les met en œuvre et les conçoit suivant des lois universelles. Et, par conséquent, il y a une différence essentielle entre Vimaginatum involuntarium , d'une part, le cogitatum^ conceptum et cognitum, d'autre part (2).
Outre les connaissances de phénomènes sensibles et de choses particulières, j'ai des connaissances
( I ) Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir cette question, qui sera discutée dans la théorie de la raison.
(t) « Avec les conceptions nécessaires d'espace et de temps s'achève la connaissance sensible , comme elle commence avec celles de cause et de substance et de toutes les conceptions; pas une seule ne provient et ne peut provenir des sens. » ( Cousm , ibid. )
« Licet intellectus operatio oriatur a sensu tamen in re apprehensa per sensum , intellectus multa cognoscit qusd sensus percipere non potest. » {Summce theol.y q. 78, art. 4, ad 4.)
d'espèces et de genres , qui contiennent des qualités appartenant à plusieurs choses particulières. En jugeant que telle espèce, tel genre, ont des caractères communs, je conçois une synthèse de qicalités appartenant à un nombre plus ou moins grand dHndividics.
Les conceptions génériques difiêrent donc des conceptions de choses particulières, mais les unes et les autres sont inséparables. En effet, en concevant ce métal ou ce végétal en particulier, j'ai des conceptions de métaux et de végétaux en général, le particulier ne pouvant être conçu sans le général, ni le général sans le particulier, et d'ailleurs, pour me former les conceptions de ce métal et de ce végétal en particuUer, je dois les distinguer d'autres métaux et d'autres végétaux , donc concevoir plusieurs métaux et végétaux et émettre des jugements sur leurs caractères distinctifs, c'est»à-dire avoir des concepts génériques (i).
Loin donc d'admettre la théorie de Locke et de l'école sensuahste , suivant laquelle l'intelligence aurait d'abord des idées d'individus qui agissent sur les sens et se formerait ensuite des idées géné-
(0 Suivant la remarque de Leibnitz , Tenfant s'exprime plutôt par des termes génériques que par des déterminatifs , preuve qu'il a des conceptions génériques sans avoir des conceptions précises d'individus.
riques par voie de comparaison des cas particuliers , en analysant les qualités diverses, en faisant abstraction des diflTérences et en réunissant les caractères communs dans une synthèse, nous prouvons que rintelligence , qui est un tout organique , se forme à la fois et sans les isoler les conceptions particulières et génériques. Ce qui explique Terreur que nous signalons, c'est Téquivoque du terme idée et la confusion entre Y image et le concept. Si Tirnage peut être isolée, le concept ne saurait l'être ; tout concept même d'individus fait partie du système des concepts, sans lequel il ne peut être conçu.
N'ayant que des perceptions , incapable de conserver et de reproduire, je ne saurais me former des concepts d'espèces et de genres , dans lesquels je réunis les qualités communes à plusieurs choses, observées dans des circonstances diverses de temps et de lieux. Ce sont donc les perceptions et groupes de perceptions conservés et reproduits qui procurent des matériaux de concepts, soit particuliers, soit génériques.
L'imaginative suffit pour représenter un ensemble de traits observés chez plusieurs choses et pour former, par voie d'association et de reproduction involontaires, une image distincte des images d'individus, sorte de figure schématique marquant les contours seulement.
C'est un fait très-facile à constater que plusieurs images font partie de groupes à part et que, Tune d'elles faisant retour, d'autres font également retour. Chacun a pu remarquer, en outre , que cette liaison et cette reproduction involontaires d'images ont lieu spécialement dans le cas de choses semblables^ ayant un grand nombre de traits communs. Les images de Cébès et de Simmias sont liées entre elles , à la façon de ces amis , et l'on peut dire d'elles aussi : < qui se ressemble s'assemble. >
Or, supposons l'imaginative reproduisant vingt fois des choses semblables; elle représente autant de fois les traits appartenant à toutes , tandis qu'elle ne représente qu'une fois les traits propres à chacune,.. Les traits semblables seront donc plus marqués , plus vifs , comme la physionomie d'une personne qu'on voit souvent, tandis que les traits propres seront moins marqués , moins vifs , comme la physionomie d'une personne qu'on voit raremont; il se formera donc une image commune ou schématique, différente des images individuelles, bien que l'imaginative , toujours déterminée et absorbée par les choses particulières ei ^en^\b\e^ ^ ne puisse s'étendre aux choses en général ( i ). Un
(0 De là Texplication des images communes qui existent même chez Tanimal, tandis que l'homme seul se forme des conceptions générales. « Homo principiis utens generalibus. »
instmct de rimagination , suivant Maine de Biran, exécute déjà au hasard et dans un cercle restreint un travail que Tentendement sera appelé à développer et à étendre indéfiniment.
Les images communes, formées par voie d'association et de reproduction machinales, diffèrent essentiellement des concepts généraux..
L'image est un groupe de traits individuels. J'imagine des choses individuelles et n'imagine pas des choses en général, et Timaginati ve , comme l'imagination , est d'autant plus vive qu'elle individualise mieux ( i )• Les concepts, au contraire, sont des synthèses de qualités; la pensée généralise et est d'autant plus puissante qu'elle sait ramener le particulier au général, fjors même qu'elle se forme des concepts d'individus, elle les conçoit sov^ un genre, subjecta, et, par conséquent, conçoit le général.
Les images forment un tout collectif semblable à une collection de portraits plus ou moins ressemblants. Les concepts forment un tout logique, sont contenus les uns dans les autres. Je puis avoir des images isolées d'hommes et d'animaux, etc., sans penser des rapports logiques, tandis que je ne puis concevoir ces hommes comme des êtres raison- Ci ) L'imagination du Dante, par exemple.
nables, ces animaux comme des êtres vivants et sensibles, sans penser des rapports logiques, et, lors même que la pensée a pour matière des perceptions et images, elle en diffère toujours, parce qu'elle s'y applique, les interprète, attribue des qualités à des êtres et juge des rapports logiques.
Les images sont plus ou moins vives , reproduisent un nombre plus ou moins grand de traite qui frappent , et je puis imaginer vivement des choses sans les concevoir. Les conceptions, au contraire, sont plus ou moins claires et distinctes , et je puis concevoir clairement et distinctement des choses sans les imaginer. Les figures d'hommes et d'animaux qui se dessinent au fond de la caverne de Platon représentent des images plus ou moins vives, mais non pas des conceptions claires et distinctes. Les songes ramènent des images vives, et la pensée, consciente et Ubre , se forme des conceptions claires et distinctes.
L'imaginative reproduit involontairement les images, les tableaux, les scènes même les plus incohérentes , en passant d'une image à d'autres, suivant les lois d'association machinale. L'entendement , au contraire , se gouverne , se surveille , s'applique à volonté, suivant les lois de la logique, et, au lieu de reproduire machinalement des images incohérentes, il forme un système de conceptions
génériques, qu'il étend et perfectionne toujours. En les formant, il a recours à des opérations différentes, mais inséparables : il doit juger et raisonner pour réunir les caractères divers observés dans un nombre plus ou moins grand de cas particuliers. D'autre part, il doit former des concepts généraux pour juger et pour raisonner, car le jugement énonce que le sujet subjectum est ou n'est pas compris dans l'extension du prédicat, soits le genre du prédicat. Ainsi , concevoir le général et le particulier, juger et raisonner, sont des procédés inséparables , qui s'impliquent les uns et les autres, et que tous impliquent les lois de la logique ; l'entendement, à la façon d'un tout vivant, présente des procédés divers , qui n'existent pas les uns sans les autres ( i ).
(i) II ne faut pas dire que le concept générique diffère de rimage, en ce qu'il contient ou est censé contenir les caractères essentiels , et quMI procure les genres et espèces véritables , tandis que Timage commune contiendrait les qualités phénoménales et ne donnerait pas les espèces véritables. C-ette opinion est erronée. L*image, en tant quHmage^ ne peut procurer le rapport de la qtuzlité à Vêtre , et dès que la pensée s'applique à Fimage commune et la conçoit, comme s'affirmant d'un certain nombre d'individus , elle lui donne la forme du concept. Et c'est en ce sens , sans doute, que Maine de Biran a cru que : a c'est dans ces reproductions involontaires d'images que nos conceptions d'espèces et de genres prennent peut-être leur origine. »
La grammaire générale confirme ce que j'ai dit dans le texte
C'est donc Ténergie personnelle , consciente, libre et pensante, qui conçoit. N'étant pas déterminée par des objets individuels, qui agissent sur les sens, elle est capable de concevoir l'universel et de former des concepts de plus en plus généraux. C'est, au contraire, l'imaginative qui associe et reproduit involontairement. En relation avec les objets sensibles, déterminée par les sensations et associations , elle est incapable de s'en détacher et de concevoir l'universel. Uimaginatum et reprodtcctum involontarium , d'une part; le cogitatum^ conceptum et cognitum, d'autre part, diflfièrent donc , non pas du plus au moins , mais essentiellement et toujours. C'est la diflTérence entre la liberté de l'esprit et la fatalité de la nature (i).
de la formation des concepts généraux et particuliers. Elle enseigne que les racines primitives expriment des concepts généraux , formés à Toccasion de cas particuliers , et nullement des choses indîTiduelles. Il en serait autrement si Tintelligence commençait par avoir des concepts d^individus , qui agissent sur les sens, pour parvenir ensuite, par voie de comparaison des cas particuliers, aux concepts génériques.
Je reviendrai ailleurs sur les rapports qui existent entre les concepts et le langage, ou, ce qui revient au même, entre la pensée et le langage.
(0 AuLUS Gellius, Noctes Atticœ , XIX, 1, traduisant un passage d'Epictète, s'exprime à ce siyet de la manière suivante : u Visa animi, quas phantasias philosophi appellant non voluntatis sunt neque arbitraria, sed vi quadam inferunt sese
La connaissance du monde objectif, nous Tavons montré , est un fait complexe , qui suppose d'abord des perceptions produites, conservées et reproduites involontairement, et puis le moi conscient et pensant , qui s*y applique et en forme un système de conceptions générales et particulières , conformément aux lois de la raison.
L'intelligence possède donc des facultés non-Wôre^, qui concourent à la formation de la connaissance et dont les produits sont mêlés à la connaissance.
Et d'abord, la faculté de percevoir ou de représenter des phénomènes sensibles, en présence de l'objet qui agit sur les sens et en tant qu'il agit sur les sens. — Ce qui distiiigue cette faculté, c'est que l'existence des perceptions et leur espèce s'imposent fatalement, lorsque les conditions physiques et phy-
homimbns noscitanda. Probationes autem quibus eadem visa noscuntur ac dyudicantur Yoluntarise sunt fiuntque hominum arbiiratu. » Passage bien remarquable, qui réfute d'avance certaines théories sensualistes , positivistes et même psychophysiques sur la formation des connaissances.
Biologiques existent ; que les perceptions, en tant que perceptions, sont toujours directes et jamais réflexes , et, enfin, que les perceptions sont matière de pensées , de conceptions et de connaissances , et non pas des actes de penser , de concevoir et de connaître. Un amas de pierres ne forme pas un édifice , mais il faut, en outre, les combinaisons et les lois de Tarchitecture.
Puisque les sens sont indispensables pour percevoir, et que, privé d'un sens, Tintelligence est privée des perceptions correspondantes, la formation de celles-ci dépend des sens. Elles sont formées immédiatement , grâce à la réceptivité.
Mais, si ce fait est certain, le comment de ce fait est loin de Têtre. Comment des changements et une espèce de changements du système nerveux sont-ils suivis d'autres changements de Tâme? Quel est le lien entre les phénomènes objectifs qui sont représentés et le sujet qui les représente? comment passer des uns aux autres?
Des esprits peu attentifs ne soupçonnent pas même la question et croient, par exemple, avoir expliqué la perception visuelle lorsqu'ils ont rendu compte de la formation de l'image rétinienne, et que de qtuxlités occultes attribuées aux chocs nerveiujo par MM, Bain et Spencer eux-mêmes! Et pourtant des images formées sur la rétine et des
chocs nerveux ne nous donnent aucune notion de phénomènes psychiques et de perceptions ( i ).
Des physiologistes modernes ont eu recours à rhypothèse d'intuitions immédiates d'oi^nes affectés (2), et même de projections perspectives des objets extérieurs dans les hémisphères cérébraux, sortes A^ espèces sensibles de Newton , portées au sensorium, oti Fâme les perçoit (3).
Loin de résoudre la question, ils ne font que reculer la solution, et < Timage qui se formerait dans le cerveau ne serait encore elle-même qu'un second objet corporel qu'il resterait à percevoir (4). >
Les métaphysiciens ne sont pas plus avancés dans la solution du problème. Il en est parmi eux qui, au lieu de le résoudre , le suppriment , en retranchant hardiment Tune ou l'autre espèce de phénomènes. Suivant Berkeley, les perceptions sont des produits internes, qui ne correspondent à rien d'externe, et la
(1) a La plupart des physiologistes du XVII«etduXVIII« siècle ne poussèrent généralement leurs recherches que jusqu'à la formation de Timage rétinienne, et croyaient qu'avec la formation de cette image, tout était dit. Aussi étaient-ils très-embarrassés de comprendre pourquoi les objets nous paraissent droits, malgré le renversement des images; simples, malgré Texistence de deux images rétiniennes. » (Helmholtz, ibid , p. 593, note. )
(t) J. MUller et Hering, par exemple.
(5) V. supra, p. 57, note.
(4) Helmholtz, ibid^ p. 580.
métaphysique idéaliste de Jean Fichte affirme que € le moi est le principe absolu par lequel tout existe, sans lequel rien n'existe, > et que les lois d'évolution du moi rendent raison de tout ce qui est connu. D'après le système de la nature, au contraire, € les perceptions sont des mouvements subtils, qui se passent dans l'intérieur du corps, » et la métaphysique matérialiste et positiviste a prétendu de nos jours qu'il n'y a que matière , mouvements et transformations de mouvement, et que les lois d'évolution de la matière rendent raison de l'intelligence (i).
D'autres systèmes, partant de certaines notions préconçues concernant la substance de l'âme et la substance du corps, nient la possibilité de leur action directe et réciproque, et, pour rendre raison des relations entre phénomènes physiques et psychiques, ils ont recours à l'hypothèse des causes occasionnelles ou à celle de Tharmonie préétablie (2). Prétendre avec Descartes que toute l'essence de l'âme est dans la pensée , toute l'essence du corps dans l'étendue ; en conclure, avec Geulinx et Malebranche , que leur action directe
(0 Le matérialisme et le positivisme , tout en rejetant la meta* physique, formulent eux-mêmes une métaphjrsique , et M. Herbert Spencer a une préférence marquée pour les synthèses métaphysiques.
(s) Voir a ce siget Leibnitz, éd. cit., p. 134 et suiv.
et réciproque est impossible; supposer, en outre, que la Divinité, par son intervention continue, triomphe de cette impossibilité, ce n'est pas résoudre la question, c'est l'embrouiller davantage. Toutes les difficultés que peut présenter un fait certain ne prouvent rien contre son existence. Il faudrait montrer que, loin d'être certaine en fait, l'action directe et réciproque est impossible, et cette démonstration n'a jamais été produite. La prétendue impossibilité n'existe que dans l'esprit de certains métaphysiciens et provient des notions erronées qu'ils se forment des substances.
Concevant l'âme comme énergie individuelle et personnelle , cause de changements intérieurs et de mouvements , soit libres, soit non libres ; admettant dans les corps d'autres énergies impersonnelles, causes de mouvements et même, s'il le faut, de changements intérieurs non libres , l'impossibilité de l'action directe et réciproque résultant de l'hypothèse de Vâme-pensée et du corps-détendue s'évanouit, et même la voie d'une solution semble ouverte (i).
(i) La solution complète et définitive de la question n^existe pas dans Tétat actuel de nos connaissances; il est permis d*espérer que la conception dynamique de la nature et les progrès de la physiologie dans cette direction y contribueront pour une grande part. Sous ce rapport encore, Leibnitz semble avoir
La formation des perceptions dépend de Faction reçue. En résulte-t-il que celle-ci en est la cause productrice? Nullement; autre chose est la cause véritable, autre chose, ce sans quoi la cause ne serait pas cause ( i ) ; la seule conséquence, c'est que l'action reçue concourt à la production. D'autre part, les perceptions sont des faits internes, elles en ont tous les caractères, elles sont rapportées au sujet un et permanent, qui perçoit immédiatement lorsque les conditions physiques et physiologiques de la perception existent; elles sont donc produites par l'énergie psychique (2), et, grâce au concours organique , la loi de leur production , c'est la loi d'action reçue et de réaction produite, et, sous ce rapport, elles proviennent des sens (3).
ouvert la voie à la science moderne. On sait qu*il considère le corps d) l'animal comme composé d*une inanité de monades douées de perception et privées d'aperception , et qu'il admet une monade centrale, représentant ce qui se passe dans les monades composantes,
( I ) SXko {lév TÎ ÏTn xh aiTiov t(j> Svti , aXko fi'ixcTvo ou Avci» ta a?Tiov oùx fiv icot' c(>j aitiov {Phédon, , p. 99.)
(s) Tt tt , 1^ 6'8; , b> SififiiCa , x%U ; doxcT 901 dp(Jiov(q^ yj 5XX^ tivI QxrMm irpooijxciv âXXci>( ICCOÇ cx^iv yj eue ov ixelva ^^, i^ <^v 5v ^irpciTitai ; OùSapû^. ( P. 92. )
(8) Leibnit^, conséquent avec son système de Yharmxmie
préétablie^ pense que tout ce qui se passe dans Tàme a provient
de son propre fond , sans pouvoir lui être donné par les sens. »
( Op. phil. , Ed. Erdmann , p. 206. ) « L'expérience est nécessaire,
je Ta voue, afin que Tàme soit déterminée à telles ou telles pen-
L*analyse psychologique conduit ainsi à un résultat important au point de vue de la logique , de la connaissance vraie des choses. Produites par Ténergie psychique, grâce à la loi d'action et de réaction, les perceptions ne peuvent représenter que des phénomènes contingents variables et relatifs, sans nous procurer aucune notion de ce que le monde objectif doit être et de ses lois absolument nécessaires.
C'est donc avec raison que Descartes et Malebranche n'accordent aux représentations sensibles qu'une valeur relative. Suivant eux, ce sont les notions de nombre, d'étendue, de durée, de mouvement , qui nous introduisent dans le monde véritable , différent du monde phénoménal. Et les sciences physiques elles-mêmes , grâce à leurs progrès, ont fini par reconnaître que les représentations sensibles sont des signes, des symboles des objets, et ne nous apprennent rien sur les objets en eux-mêmes , la chose en soi de Kant ( i ).
sées et afin qu'elle prenne garde aux idées qui sont en nous. Mais le moyen que Texpérience et les sens puissent donner des idées? L*âme a-t-elle des fenêtres, ressemble-t-eJle à des tablettes? Est-elle comme de la cire? Il est visible que tous ceux qui pensent ainsi de Tàme la rendent corporelle dans le fond. » {Ibid, p. 223.) (0 f Je crois donc que cela ne présente absolument aucun sens de parler d'une vérité de nos représentations autre qu'une vérité pratiqiie. Les représentations que nous formons
Outre la faculté de percevoir, j'ai celle de continuer les perceptions et groupes de perceptions, lorsque Tobjet a cessé d'agir sur les sens, et celle de les reproduire, lorsqu'elles ont disparu ellesmêmes.
des choses ne peuvent être que des symboles, des signes naturels des objets dont nous apprenons à nous servir pour régler nos mouvements et nos actions, i (HsLBfHOLTZ, ouv. cit., p. 579). A la page 580, ce physicien célèbre igoute : • Pour ce qui concerne d*abord les propriétés des objets extérieurs, il suffit d'un peu de réflexion pour voir que toutes les propriétés que nous pouvons leur attribuer désignent seulement les actions qu*ils exercent sur nos sens, soit sur d*autres objets de la nature. La couleur, le son, le goût, Todeur , la température , le poli , la consistance , appartiennent à la première classe; elles désignent les effets produits sur les organes des sens, etc. »
Comme on le voit, V Optique physiologique arrive au même résultat que la Recherche de la vérité; j'ajouterai ici qu'en admettant la relativité des perceptions sensibles et en supprimant en outi'e tout autre moyen de connaissance^ les sciences physiques devraient conclure au scepticisme.
D^ Platon, dans sa controverse avec le sensualisnae de son époque , a montré que , réduit aux sensations , chaque individu serait la mesure de toutes choses^ « rien n'existerait que pour autant quHl le sent, aussi longtemps qu'il le sent et de la manière dont il le sent; » et Hume, vingt-deux siècles après Platon, en supprimant les notions que les sens ne peuvent nous donner, et notamment le principe de causalité , conclut en effet au scepticisme.
Uimaginative conserve et reproduit fatalement ; ses actes sont directs et non pas réflexes; elle procure des matériaux de connaissances, et non pas des connaissances , et , sous tous ces rapports , elle ne diffère pas de la perception (i).
Ce qui la distingue de celle-ci, c'est que les perceptions sont immédiates , tandis que les images sont obtenues au moy^ des perceptions. De plus, les perceptions repnésentent des pbéûomènes qui agissent sur les sens hic et nunc; les images , au contraire , des phénomènes ou groupes de phénomènes qui ont cessé d'agir sur les sens, mais qui ont été perçus en d'autres temps et lieux.
La formation des images dépend des sens. Il faut des sensations préalables pour les avoir, et, privé de la vue, Taveugle est privé des images correspondantes; aussi Timaginative , conune l'imagination libre elle-même, porte-t-elle l'empreinte évidente des choses observées ; mais la formation
(i) J. H. FiCHTE, Anthr,, p. 150, en parlant de Herbart, fait cette remarque : « Daher hângt auch der Ablauf and die. Folge der Vorstellungen nirgends von ihr (die Seele) ab; sie sind untoillkCtrliche Ereignisse fUr die Seele , waa blos bel den Sinnlichen wahr, bei den mit Absicht hervorgernfenen und fret erzeugten Gedankenreihen der Erinnerung und des Denkens aber entsobieden unyertrftglich mit dem Tbatsachliohen ist, »
diflfôre de V origine; formées au moyen des sens, les images ne sont pas produites par les sens.
En effet, si Tâme était passive à Tégard des sensations, elle présenterait une suite de changements qui surviennent et disparaissent avec l'action reçue; elle passerait d'un état de la sensibilité à un autre état de la sensibilité, deviendrait une série de sensations et de perceptions, et, par conséquent, ne conserverait rien des sensations et perceptions antérieures.
D'ailleurs , conserver , c'est représenter à la fois les phénomènes observés successivement, faire coexister les représentations de choses successives. Or , les phénomènes qui se succèdent dans le monde extérieur et dans le cerveau n'y coexistent pas. L'un survient quand l'autre passe; l'un exclut l'autre. Un corps qui change de couleur n'est pas à la fois blanc et noir, tandis que les représentations de ces phénomènes successifs existent à la fois dans l'Imaginative.
Loin que la représentation du blanc exclut celle du noir , il faut les avoir à la fois pour se figurer un corps qui, de blanc, est devenu noir, et, de même, les phénomènes objectifs existent l'un hors de l'autre en différents lieux , tandis que les représentations n'existent pas l'une hors de l'autre dans différents lieux, mais dans le sujet un et
indivisible. Ces différences évidentes entre les phénomènes objectifs représentés et les phénomènes psychiques qui les représentent ne peuvent provenir d'une âme passive, qui ne ferait rien , mais doivent provenir de l'énergie psychique, qui représente à la fois et indivisiblement les phénomènes qui se passent en différents temps et lieux.
A plus forte raison, la reproduction des représentations qui ont disparu implique-t-elle Tactivité psychique. En effet, tout ce qui s'est passé jadis dans le monde objectif et dans le cerveau n'existe plus , ni dans Tun ni dans Tautre ; que les mêmes phénomènes qui ont agi auparavant sur les sens, que les mêmes changements organiques qui en résultent fassent retour ; en tant qu'ils agissent maintenant sur Tâme, ils ne procurent que des sensations présentes. Que le soleil reparaisse chaque matin à l'horizon , que les fleurs renaissent chaque printemps, en tant qu'ils agissent sur les sens, ils ne procurent que des représentations de phénomènes présents, et nullement des représentations des levers antérieurs et des fleurs des printemps passés, et en général le passé ne continue d'exister que dans l'imaginative et dans la mémoire (i).
(i) J^exposerai ailleurs les notions de mémoire et de souvenir, bien différentes de celle de Timaginative.
C'est donc l'énergie psychique qui conserve et reproduit, et j'ai déjà dit pourquoi.
Le sujet un et permanent doit avoir des représentations de phénomènes successifs et juxtaposés , afin qu'il soit capable de comparer et de distinguer ces phénomènes, de les attribuer aux objets divers, de se former des conceptions des choses et de leurs qualités, de connaître le monde objectif. Incapable de continuer les perceptions et groupes de perceptions, renfermé dans le présent, il ne pourrait acquérir aucune connaissance des choses ; privé du pouvoir de reproduire, il ne pourrait profiter de l'observation antérieure; semblable à Pénélope , il devrait toujours refaire la même toile.
Les difficultés qu'on soulève à l'occasion de la conservation et de la reproduction proviennent, ce me semble, d'une fausse analogie qu'on suppose entre Tàme, qui représente et connaît, et les phénomènes représentés et connus. L'intelligence capable de connaître ne peut être assimilée à une chose en particulier qui est connue, mais doit être assimilée au monde objectif lui-même , étant elle-même un tout en puissance.
A ce point de vue, qui est le vrai , la continuation des représentations, loin de paraître étonnante, résulte de l'idée même de l'âme capable (Texprimer le monde objectif, et, par conséquent, de repré-
senter les phénomènes divers et successifs qui s'y passent. Le monde subjectif doit comprendre à sa façon ce que le monde objectif comprend luimême , anima est quodammodo omnia.
Dès lors , la question de la conservation change de face. Au lieu de se demander pourquoi l'âme conserve des représentations de phénomènes passés, il faut se demander, au contraire, pourquoi les représentations , une fois formées , disparaissent ensuite et ne sont pas conservées toujours ? D'où vient-il que leur vie est si courte , tandis qu'elle devrait être si longue (i)?
L'observation intérieure me montre, en effet, que l'intelligence ne fait coexister qu'un certain nombre de choses. A mesure que des représentations nouvelles surviennent, d'autres représentations disparaissent; le cercle de la représentation simultanée , l'horizon du monde intérieur sont très-bornés ; mais en résulte-t-il que des représentations qui ont disparu soient effacées, qu'il n'existe rien au-delà de cet horizon? Sans cesser de vivre , ne pourraient-elles pas devenir moins vives et subir de simples modi-
(i) c Bei der Lehre von der Ërinnerang kommt es zunâchst darauf an zu zeigen , nicht wie Etwas wieder ins Bewusstsein gerufen, sondern wie es ans ihm verschwinden kônne und was dies LeUtere eigentlich bedetUe. > (J. H. Fiohts , An^^rppologie, p. 151)
fications de degré (i)? Des motifs puissants me portent à l'admettre : outre que Tâme est < un monde en raccourci à sa mode , > il faut bien que les rei)résentations ne soient pas effacées, mais modifiées seulement, car, dans la supposition contraire , il serait inconcevable qu'elles fussent reproduites sans que leur objet agisse de nouveau sur les sens. Et d'ailleurs , étant anéanties, il n'y aurait aucune différence entre l'intelligence qui les a eues et peut les reproduire et l'intelligence qui ne les a pas eues et est incapable de les reproduire (2), et puis , que de choses endormies depuis longtemps dans l'imaginative et dans la mémoire qui se réveillent tout-à-coup à l'occasion (3) !
(0 Suivant Herbart, des représentations empêchent d'autret représentations de prévaloir (Hemmungen), mais celles-ci ne sont pas anéanties.
(t) Leibnitz fait la même observation au si^et de la mémoire : a Si rien , dit-il , ne restait des pensées passées aussitôt que nous n*y pensons plus, il serait impossible d*expliquer comment on peut en garder le souvenir et recourir pour cela à une simple faculté qui ne contient rien du passé; c'est ne rien expliquer. »
(3) Hamilton (Lectures on Metaphysics, vol. I, p. 343), rapporte des exemples de reproduction qui étonnent de primeabord , mais qui s'expliquent grâce à la conservation et à Tassociation , notamment celui de la comtesse de Laval , qui , ayant appris le bas-breton pendant son enfance, Tavait complètement oublié depuis , et néanmoins, en rêvant, reproduisait des phrases entières en cet idiome,
C'est donc avec raison que la langue se sert du même terme pour exprimer la continuation des représentations et le pouvoir de les reproduire. Dans Tun cas comme dans l'autre, elles sont conservées (i).
Conservées et non pas effacées, les représentations sont renouvelées à l'occasion : l'imaginative repro-
(O On a essayé de divers côtés de rendre raison de la faculté de conserver et de reproduire à Faide d'hypothèses physiologiques seulement. Sans parler des esprits animaux de Malebranche, je noterai ici Topinion de Bain (Uespritet le corps ^ Paris, Germer, 1876, p. 94) : « I/impression qui continue vient de la persistance , à un moindre degré , des courants nerveuoo produits par le choc primitif. Et s'il en est ainsi pour les idées qui survivent aux objets d^oii elles viennent, il est probable qu'il en est encore de même pour les idées qui renaissent dupasse. » J'ajouterai que Hartmann (loc. cit., p. 27), s'exprime de la manière suivante sur la conservation dans la mémoire : « Nun ist aber auf dem heutigen Standpunckt der Wissenschaft unschwer zu seben , dass die sogenannten schlummernden Gedâchtnissvorstellungen durchaus nicht Vorstellungen in actu , in Thàtigkeit , sondern bloss Dispositionen des Gehims zur leichteren Entstehung dieser Vorstellungen sind , etc. » — Hartmann donne comme découverte de la science moderne une opinion très-vieille et qui, à elle seule, n'explique rien. Lors même que les dispositions et changements actuels du cerveau seraient les mêmes que les dispositions et changements antérieurs de cet organe, ils ne procureraient que des sensations présentes, semblables à un livre imprimé depuis longtemps et agissant maintenant sur les sens. Il y a loin de là à la coexistence des représentations d'objets présents et passés , et plus loin encore au souvenir , au jugement qu'ils sent les mêmes,
duit involontairement des représentations, passe d'un groupe à un autre et déroule ainsi une série de tableaux.
Toutefois, et malgré les apparences contraires, elle n'agit pas au hasard et sans lois. Le hasard et Tabsence de lois ne sont pas plus vrais en psychologie qu'en physique, et si Timaginative n'est pas soumise aux lois logiques des conceptions, jugements et raisonnements, elle est régie par les lois d'association involontaire.
La psychologie moderne, en Angleterre surtout, s'est occupée, avec une prédilection marquée, des lois (T association des idées. Elle se plaint même de ce que la philosophie du continent continue à ignorer cette découverte (i). Grâce à sa direction sensualiste et à l'influence de la théorie de l'évolution , elle a eu recours à l'association pour rendre raison de la succession de tous les phénomènes psychiques sans distinction ; à l'entendre , tous les développements de l'intelligence, de la volonté, du sentiment , et même les principes de la raison , s'expliqueraient par Y association des idées; < la loi d'association serait à la psychologie ce que la loi de gravitation est à l'astronomie. > < La connaissance
(i) La loi d'association se trouve d^à mentionnée dans le Phédon,
exacte de cette loi permettrait de prédire avec certitude comment un individu pensera, sentira, agira dans le cours de sa vie ; > de < déterminer son état psychologique , comme Tastronomie détermine la position d'un astre , > etc. ( i )
Loin d'admettre ce déterminisme fataliste, j'ai prouvé qu'il est en contradiction avec l'observation et l'analyse. Aucune association involontaire , € aucune séquence inévitable , > ne peuvent rendre raison du moi, conscient, libre, pensant, et la théorie de l'association involontaire des images, vraie dans de justes limites, ne peut s'étendre à aucun fait psychique appartenant à la personne comme telle. Celle-ci n'est pas un mécanisme d'associations, bien que ses facultés présentent un côté sensible et fatal. Aussi faut-il distinguer les associations formées par l'imaginative d'autres associations qui appartiennent au moi. Lorsque le physicien associe la découverte de la gravitation au nom de Newton , ou que le métaphysicien associe le système de l'harmonie préétablie au nom de
(i) J. Stuart Mill, Aug. Comte and positivism, p. 53. — A System ofLogih rûtiocinative and inductive, B. VI, G. 4, § 3.
Herbert Spencer, T?ie principles of psychology , p. 11, ch. VII et VIII.
Bain, The sensés and the intellect. — Intellect, ch. 1, 2, 3 et 4.