CONNAISSANCE RELIGIEUSE ET CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE SUBJECTIVISME
En déclarant que la connaissance religieuse et la connaissance strictement scientifique diffèrent en ceci que l’une est la théorie de la vie réceptive du moi pensant, l’autre la théorie de la vie active et spontanée du sujet, M. Sabatier, je l’ai déjà fait observer, effectue une distinction vague et injustifiée, que nous ne pouvons nous assimiler. Nous avons exprimé un jugement analogue au sujet des
épithètes consciente et subjective employées pour caractériser la
connaissance religieuse.
Insistons maintenant avec notre auteur lui-même sur ce dernier terme : subjectif. |
Un contraste essentiel entre les deux espèces de connaissances, c’est, d’après notre critique, que les connaissances scientifiques sont objectives, et que les secondes sont subjectives et ne pourront jamais sortir de la subjectivité.
Je déclare d’abord que j’approuve en grande partie ce que M. Sabatier dit de la subjectivité en matière de connaissance religieuse (1). Je me suis quelque peu employé moi-même naguère à relever la part de vérité du subjectivisme et à réfuter les objectivistes (2). Ceux-ci s’en sont même alarmés. M. Krüger, dans le
(1) Cf. notre chapitre sur l’Autorité.
(2) Ci. De la certitude chrétienne. Essai sur la théologie de Frank; « Subjectivisme et objectivisme » (Nouvelle Revue de théologie, 1891, n° 2), et le Dogme grec.
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Réveil d'Israël, a exprimé des craintes, tandis que d’autre part M. E. Bertrand, rendant compte de mon ouvrage sur le Dogme gree me félicitait d’être « le champion si hardi d’un subjectivisme éclairé » (1).
Toutefois, malgré l’accord parliel qui existe sur ce point entre M. Sabatier et moi, et malgré le désir que j'aurais de rendre complète cette entente, je ne puis pas dissimuler que j'ai bien des doutes sur la façon dont cette antithèse entre la connaissance scientifique et la connaissance religieuse est présentée.
Le subjectivisme n'est nullement l’apanage de la connaissance religieuse. Entre la connaissance religieuse et les autres connaissances, il n’y à à ce point de vue que des différences de degré et non de nature. Au point de vue philosophique, toute connaissance, quelle qu’ellesoit, est subjective (2). Toute connaissance suppose une dualité : objet et sujet. Et c’est le sujet qui connaît, qui interprète les impressions qu’il reçoit, les phénomènes qui agissent sur lui, sous les catégories formelles du sujet.
Cela est vrai des connaissances les plus simples, les plus vulgaires, les plus communes. Ce n’est pas à M. Sabatier qu’il faut apprendre que la couleur, la saveur, l’odeur, etc., dépendant des sens, varient selon l’organisation, le sexe, l’âge, la tempérance, la santé de ceux qui les perçoivent; que d’ailleurs ces qualités purement sensibles ne représentent pas la vraie nature des choses et ne sauraient appartenir aux éléments matériels.
Tout jugement, comme toute impression, est une fonction du sujet qui sent et qui pense, et il n’y a nulle ressource à espérer pour l’en rendre indépendant.
Nous ne connaissons rien que par la raison et l’expérience. Or la raison et l’expérience sont subjectives ; car elles ne sont pas hors du sujet, elles ne sont autre chose que le sujet pensant. Il est arrivé à Kant d’opposer, sous le nom de subjectives, les idées a priori de la raison aux données de l’expérience, qu’il appelait objectives; mais cette division du domaine de la représentation était en réalité arbi-
(1) Bulletin bibliographique protestant, 15 février 1893, p. 8.
(2) De même toute connaissance humaine est relative à la conscience humaine individuelle et personnelle, dépend des phénomènes particuliers de cette conscience, des formes ou lois psychiques qu’ils revêtent ou subissent pour s'y assembler,
traire et illégitime. L'expérience, aux yeux d’un criticisme conséquent, n’est pas moins subjective que la raison. La connaissance est donc foncièrement subjective : cela revient à dire que nous connaissons par nos facultés, en vertu de notre constitution intellectuelle, que
la connaissance humaine est relative à l’esprit humain, en un mot
que la connaissance humaine est... humaine et ne peut être qu’humaine. Il faut bien se résigner à ce subjectivisme qui enveloppe toutes nos connaissances ; [mais vouloir rejeter ou discréditer la connaissance de ce chef serait vain. Sans contredit, le doute qui porterait sur la véracité de la raison et de l'expérience serait irrémédiable, invincible, mais aussi il s’annulerait par l’immensité de son étendue.
La connaissance scientifique serait-elle soustraite à cette condition de subjectivité? M. Sabatier assure (2. L., p. 215; R. C!., p. 323) que le but et l’achèvement de la science, c’est l'élimination du sujet. -Nous avons déjà signalé la confusion qui se cache sous cette assertion.
Il faut en effet distinguer entre le subjectif rationnel et le subjectif sensible, passionnel. À supposer que le but et l’achèvement de la science fût l’élimination du sujet passionnel sensible, il ne serait pas pour cela l’élimination du sujet rationnel. Et, subjectif ralionnel ou subjectif sensible, le subjectif est toujours subjectif. Mais il serait erroné d’établir une antithèse absolue entre la théologie et la science en disant : à la théologie le subjectif sensible et
. passionne], à la science Le subjectif rationnel. D'abord, le subjectif passionnel et sensible ne peut être complètement éliminé de la science. Il est présent dans sa formation, présent dans ses grandes hypothèses et ses grandes inductions. Croire à la possibilité de sa complète élimination, ce serait croire — par un acte de foi où il entrerait du subjectif sensible et passionnel — à la réalisation future de la science absolue qui est une chimère contradictoire. Et ensuite le subjectif rationnel n’est nullement exclu de la morale, de la religion, de la philosophie. Je me bornerai à rappeler iei la théorie de Kant. D’après ce dernier, c’est des besoins de notre nature que procèdent nos articles de foi; et c’est pour cela qu'il les appelle des postulats. Mais il ne s’agit pas seulement de conformer nos articles de foi à nos besoins, de manière qu’ils en soient l’exacte et parfaite expression. Il faut en outre distinguer en notre nature les besoins qui appellent, qui postulent l'existence de leur objet, en
Le
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un mot, les besoins qui légitiment les croyances correspondantes. Il n’y a point de postulats pour les besoins fondés sur l’inclination;
« car, dit Kant, celle-ci ne peut jamais postuler nécessairement pour celui qui l’éprouve l’existence de son objet, encore moins prétendre s’imposer à chacun, et, par conséquent, elle n’est-qu’un principe subjectif du désir. »
Il faut que les articles de foi répondent à des besoins rationnels,
« dérivant d’un principe objectif de détermination de la volonté,
c’est-à-dire de la loi morale, laquelle oblige nécessairement tous les êtres raisonnables, et, par conséquent, nous autorise à supposer & priori dans la nature les conditions qui s’y rapportent, et lie inséparablement ces conditions à l’usage pratique complet de la raison. »
C’est:-par cette distinction essentielle des besoins qui naissent de l'inclination et de ceux qui dérivent de la loi morale que Kant répondait aux objections de ses contemporains contre la valeur des postulats. Nous n’accepterions pas assurément telle quelle la théorie de Kant; ainsi la loi morale, d’après nous, est d’abord subjective et ne devient objective (pour nous) que par un acte de foi. Kant s’est trop souvent exprimé comme s’il y avait dans la raison pratique quelque chose d’analogue à ce que ses adversaires préten-
daient trouver dans la raison théorique, quelque chose qui se pose-
rait comme un axiome de géométrie, et s’imposerait forcément à un agent moral au lieu de se proposer à sa foi et d’être soumis,
comme toute autre croyance, à sa libre acceptation (1). Mais ce
n’est pas ici le lieu de critiquer Kant. Sa doctrine montre bien ce que nous voulions montrer, savoir que, s’il y a dans la morale, dans la philosophie, la théologie, du subjectif, ce n’est pas simplement du subjectif d’inclination, c’est aussi du subjectif rationnel, ce n’est pas seulement du subjectif variable avec les individus, c’est aussi du subjectif universel en tous les sujets. En particulier, la méthode morale, en théologie, contient et limite l’individualisme mystique, en opposant ses universelles et invariables conclusions à des expériences dont les résultats n’ont rien de fixe ni de général.
(1) Ci, notre Dogme grec, p. 75-76.
On pourrait également rappeler ici la doctrine de Kant sur Pautonomie. D’après Kant, il faut exclure de l’accomplissement de la loi morale tout mobile empirique; si la volonté est mue, déterminée par un attrait ou par un intérêt, l’acte par lequel elle accomplit la loi n’a aucune valeur morale. À quelle condition écartera-t-on tout mobile empirique, toute détermination empirique de la volonté? À une seule condition, c’est que la loi soit propre à celui qui l’accomplit, qu’elle dérive comme loi de sa volonté considérée en ellemême. La volonté autonome, la volonté pure de Kant, c’est la volonté affranchie de la sensibilité, séparée de tous mobiles et de toutes fins empiriques, de toutes conditions subjectives, et qui arrive par son caractère abstrait à s'identifier, à se confondre avec la raison pure pratique.
Relevons maintenant les déclarations de M. Sabatier lui-même qui mettent en relief le caractère subjectif de la connaissance scienüfique :
« En un sens aussi, écrit-il (À. L., p. 213; R. C., p. 321), la science de la nature est subjective, car elle dépend de notre cons-
litution mentale et des lois de notre faculté de connaître. »
Ailleurs :
« Le principe de causalité n’est pas dans les choses, il est dans l'esprit, et c’est l'esprit qui enchaîne spontanément tous les phénomènes. La science, au fond, ne consiste en rien d’autre que dans ce lien nécessaire, cet enchaînement causal des choses entre elles » (A. L.; p.203; R. C., p. 259).
Et encore :
« La science phénoménale ne peut s’achever sans emprunter à la conscience subjective du moi les idées d'unité, de plan et d’harmonie » (À. C., p. 219; À. L., p.827).
Et enfin :
« En quoi consiste cette objectivité elle-même, si elle n’est pas fondée sur la prétendue connaissance de la chose en soi? En rien d'autre que dans le lien nécessaire que la pensée scientifique séatue
entre les phénomènes. Celte nécessité ne vient pas de l’expérience, car elle est quelque chose d’idéal que notre esprit ajoute à toute expérience. Mais, comme nous ne pouvons penser que d’après ces lois nécessaires, nous les objectivons nécessairement dans toute étude scientifique » (À. L., p. 214; R. C!., p. 323).
Voilà qui semble écritexprès pour mettre en lumière le caractère essentiellement subjectif de la connaissance scientifique. Elle est subjective { 1° parce qu’elle est une connaissance, et que toute con- | naissance est subjective; 2° parce qu’elle est une connaissance/ ” scientifique (1).
Allons plus loin. Au fond, la question de l’objectivité des connaissances est une question qui n’est pas du ressort ni du domaine des sciences comme telles. C’est une question de philosophie, de métaphysique. Aucune science ne saurait trancher la question de la réalité du monde extérieur. M. Sabatier a l’air de croire que les calculs de Leverrier suffisent à réfuter et à écarter l’idée de la chose en soi. Je ne puis m'empêcher d'estimer que c’est là une illusion. Les calculs de Leverrier sont du domaine scientifique, et l’idée de la chose en soi est du domaine métaphysique. Et la science comme telle peut fort bien coexister dans un esprit avec le dogmatisme, ou le scepticisme, ou le criticisme métaphysiques, avec l'affirmation ou la négation de la chose en soi (2).\En elles-mêmes, au point de vue scientifique, les connaissances scientifiques ne sont ni objectives ni non objectives, parce que au point de vue scientifique cette question n’existe pas et parce que les sciences ne se fondent et ne se développent qu’à la condition d’opposer une fin de
(1) M. Remacle (Revue de métaphysique et de morale : « Caractère général de la connaissance », mai 1993, p. 275, n. 1) montre fort bien qu’il n’y a et ne peut y avoir pour nous, à parler rigoureusement, que des phénomènes psychologiques, et qu’en réalité ce que l’on appelle les « lois physiques » ne sont que des lois psychologiques.
(2) Si M. Sabatier voulait simplement dire que la science proscrit la chose en soi du domaine scientifique, il aurait raison. Mais proscrire la chose en soi du domaine scientifique, ce n’est pas ipso facto l’expulser de partout, lui dénier toute réalité. Ce n’est pas ipso facto la proscrire du domaine métaphysique ou philosophique. Et M. Sabatier a écrit : « C’est un reste de vieille métaphysique qu’il faut achever d'éliminer de la philosophie moderne » (R. L., p. 214; R. C., p. 322). Et il a refusé de « laisser ce reste de vieille métaphysique s’introduire dans la théorie de la connaissance ».
non-recevoir à cette question et de la renvoyer à la métaphysique.
Mais je ne veux pas m'arrêter plus longtemps à la connaissance scientifique ou philosophique. Ce qui nous intéresse le plus, c’est la connaissance religieuse. Eh bien! en déclarant comme il le fait que la connaissance religieuse ne saurait jamais sortir de la subjectivité et en nous confinant dans cette subjectivité: et cette connaissance religieuse subjective, il me paraît que M. Sabatier se place au point de vue des adversaires de la religion et parle comme ceux qui ont l'intention de la discréditer-et le désir de la détruire.
Mais, dira-t-il, l’existence objective de Dieu importe peu en religion. La croyance en Dieu n’agit sur la conduite et la vie que par le sentiment religieux subjectif. Ou plutôt la croyance en Dieu n’a aucune action, c’est le sentiment religieux subjectif (d’où procède la croyance en Dieu elle-même) qui agit seul et qui vaut. Nous avons déjà examiné, et, à notre sens, réfuté cette théorie sur le rapport du sentiment et de l’idée. Suppose-t-on en vérité que le sentiment religieux subjectif puisse subsister longtemps, lorsque la croyance en un objet réel de ce sentiment est atteinte?
L'homme religieux considère ses connaissances religieuses
| comme objectives. L'homme religieux croit en Dieu; précisément parce qu’il croit en Dieu, il croit que Dieu existe objectivement
en dehors de lui. Le chrétien croit que Jésus-Christ par sa mort lui a procuré le pardon de ses péchés et l’a réconcilié avec Dieu ; précisément parce que le chrétien le croit, il croit que la mort de Jésus- Christ a eu une valeur réelle, objective, auprès de cet être objectif, Dieu, et ainsi de suite.
Et l’homme religieux, le chrétien, est ici plus d'accord avec Kant
‘que M. Sabatier. Car, pour Kant(1), comme pour l’homme religieux,
il y a, entre le sujet et l’objet, un antagonisme qui n’exclut point,
qui suppose au contraire les rapports, et doit tendre à l’harmonie,
l’antagonisme du sujet individuel et des objets réels à connaître ou des vérités à affirmer ; et ces objets et ces vérités ne sont ni l’homme ni dans l’homme, quoiqu'il appartienne à l’homme de les poser ou
de les nier; eux et en eux-mêmes, ils ne dépendent pas de ses dé-
(1) D’après M. Renouvier, c’est là « la partie essentielle, la doctrine vraiment fondamentale des deux critiques de Kant, et dans laquelle elles se réunissent ».
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