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terminations sensibles ou rationnelles, de ses raisonnements et de ses croyances.
Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. Sabatier ne peut faire autrement que de le dire malgré lui. Tout d’abord il déclare que
« connaître Dieu religieusement, c’est le connaître dans son rapport avec nous » (A. L., p. 216; R. C., p. 325).
Connaître Dieu dans son rapport avec nous, cela ne suppose-t-il pas que Dieu n’est pas nous, que Dieu est distinct de nous et en dehors de nous?
-Et puis M, Sabatier écrit :
&« Dans la religion, nous ne prenons jamais conscience de notre piété sans que, dans le même temps que nous nous sentons religieusement émus, nous ne percevions dans cette émotion même plus ou moins obscurément l’objet et la cause même de la religion, c’est-àdire Dieu. Observez le mouvement naturel et spontané de la piété : Une âme se sent-elle croyante, dans la paix et la lumière ; est-elle forte, humble, résignée, obéissante, elle rapporte immédiatement à l’action de l’esprit divin en elle sa force, sa foi, son humilité, son obéissance. Anne Du Bourg, mourant sur le bûcher, priait ainsi : « O Dieu, ne m’abandonne pas de peur que je ne t’abandonne! » Le prophète d'Israël disait : « Convertis-moi, Ô Éternel, el je serai « converti », et le père, dans l'Évangile : «Je crois, Seigneur,
« aide-moi dans mon incrédulité » (R. L., p. 216; R. C'., p. 324).
Anne Du Bourg n’estimait pas, je pense, que son esprit et Dieu ne fissent qu’un et que Dieu n’existât que dans son esprit. Le prophète d'Israël aurait été fort scandalisé si on avait douté devant lui que Dieu existât.en dehors de lui; et quant au père de l'Évangile, pour le coup, M. Sabatier ne contestera pas que lorsqu'il parlait à Jésus-Christ, il pensait bien avoir affaire à un être vivant, objectif, distinct de lui et en dehors de lui.
L’éminent professeur, en soutenant que la connaissance religieuse ne peut jamais sortir de la subjectivité, veut-il dire tout simplement que moi qui crois en Dieu, je puis bien croire que Dieu existe en dehors de moi, mais que je ne puis pas le démontrer d’une façon contraignante, qui force l’assentiment, comme le font certaines démonstrations de l’ordre scientifique; que je le
136 DE LA CONNAISS4NCE RELIGIEUSE
crois, mais que je ne le sais pas? Dans ce cas, je suis d’accord avec lui. Mais j'exprimerais autrement cette idée, et plus exactement, me semble-t-il, en important ici la distinction de la connaissance et de la croyance, de la science et de la foi. Nous avons déjà signalé cette lacune énorme de la théorie de M. Sabatier qui ne discute nulle part la croyance (1).
Du reste, le langage de M. Sabatier n’est pas très heureux dans ces quelques pages (2). Donnez-les à lire à un homme d’intelligence moyenne pris en dehors de notre monde protestant, et demandez-lui quelle opinion se dégage des développements de l’honorable professeur de Paris, il vous répondra indubitablement : M. Sabatier croit que Dieu n’existe pas — j'entends : n'existe pas en dehors de notre esprit, ce qui revient au même. Écoutez, en eflet, ce langage : |
« Il est certain qu’en un sens aussi la science de la nature est subjective, car elle dépend de notre constitution mentale et des lois de notre faculté de connaître. Mais la connaissance religieuse et morale est subjective encore d’une autre manière et pour une
(1) Cela est d'autant plus étrange que, dans un passage malheureusement isolé et au demeurant peu clair, M. Sabatier déclare que « tout repose... sur l’acte de foi ou de confiance énergique de l’esprit en lui-même » (R. L., p. 212; R. C., p. 268). Cette remarque ne devait-elle pas amener M. Sabatier à se préoccuper un peu plus de la croyance? Et, chose curieuse! dans ces quelques lignes (R. L., p. 212; R. C., p. 268) l’acte de foi a l'air destiné non pas, comme c’est le propre et l’essence de l’acte de foi, à faire sortir le sujet de la subjectivité pure, mais au contraire à river le sujet dans le subjectivisme et la subjectivité : ne varietur ! On peut demander alors : à quoi bon un acte de foi ?
(2) Et en efiet il nous dit que Dieu n’est pas un phénomène; d’autre part, il nie la substance (R. L., p. 213-214; R. C., p. 321-322). Alors qu'est-ce que Dieu? — Il aftirme (R. L., p. 206; R. C., p. 262) que Dieu est l’être en soi; mais il assure (R. L., p. 214; R. C., p. 322) qu’il n’y a pas de chose en soi. — I1 déclare que Dieu n’est pas un phénomène, mais il prétend dans la même phrase que Dieu ne se révèle (et on dirait qu’il pense que Dieu n’existe) que dans et par la piété : est-ce que la piété n’est pas un phénomène, un groupe de phénomènes? — Dieu est immanent dans le sujet même (R. L., p. 213; R. C., p. 321) (sous quelle forme? Encore une fois, qu'est-ce que Dieu ? qu'est Dieu ?). Ailleurs (R. L., p. 224; R. C., p. 332), M. Sabatier nous dit : l’objet de la religion est transcendant. — Il est bien possible que tout cela s'accorde dans la pensée de M. Sabatier. Mais comment ?
raison plus profonde. L'objet de la connaissance scientifique est toujours hors du moi (1), et c’est à le connaître comme objet hors du moi que consiste l’objectivité de cette connaissance. Mais l’objet de la connaissance religieuse ou morale, Dieu, le Bien, le Beau, ce ne sont pas là des phénomènes ; Dieu ne se révèle que dans et par la piété, le Bien que dans la conscience de l’homme bon, le Beau que dans l’activité créatrice de l’artiste. Cela revient à dire que l’objet de ces sortes de connaissances est immanent dans le sujet même et ne se révèle que par l’activité subjective de ce sujet. Supprimez d'une façon absolue tout sujet religieux et moral, ou bien enlevez-lui toute activité personnelle, et vous supprimez l’objet même de la morale et de la religion » (R. L., p. 213; Re. C., p. 321-322).
C'est-à-dire en français vulgaire : supprimez tous les hommes, toutes les créatures spirituelles, et il n’y a plus de Dieu. Est-ce là la pensée de M. Sabatier? En y réfléchissant, et en mettant les choses au mieux, il me paraît que la pensée de M. Sabatier flotte entre une banalité vraie et une erreur paradoxale. Voici le truisme : la connaissance que j'ai de Dieu n'existe qu’en moi; supprimez M. Sabatier, vous supprimerez du même coup la connaissance que M. Sabatier a de Dieu; c’est bien évident. Et voici le paradoxe : Dieu lui-même n’existe que dans ma connaissance ; supprimez M. Sabatier, et vous supprimerez Dieu.
Pour rendre la chose plus sensible, recourons à une comparaison. On sait que la lumière, le son, n’existent pas en dehors de nos organes. Anéantissez tout œil, toute oreille, et réellement il n’y aura plus de lumière ni de son. Mais cela ne veut pas dire qu’il n'y aura plus rien du tout; il y aura encore les vibrations qui, reçues et transformées par mes organes, produisaient la lumière et le son. Eh bien! à quoi comparerons-nous Dieu? à la lumière et au son, ou aux mouvements ? Notre subjectiviste n’a pas l’air de s'être mis au clair sur ce point. Pour nous, nous comparons Dieu aux mouvements qui subsistent même sans œil ni oreille pour les percevoir. Oui, Dieu existe, et quand le ciel et la terre et l’univers disparaîtraient, Dieu existerait encore ; et avant que l'humanité et
(1) Non, pas toujours, puisque vous accordez vous-même que la science étudie le moi et ses phénomènes, ou une partie au moins de ses phénomènes (HAL p2210; R.:G;; p.266).
les créatures spirituelles existassent, Dieu existait objectivement. A présent il est bien certain que la connaissance que j’en ai ou la
croyance que j'ai en lui n'existent que dans mon esprit — voilà la
lumière et le son — et disparaîtraient, si je disparaissais.
J’ai dit que je recourais à une comparaison pour éclaircir ma pensée. Mais il y a là au fond plus qu’une comparaison. Il est certain que si M. Sabatier se décide pour le paradoxe : supprimez M. Sabatier et vous supprimerez Dieu, il faut aller plus loin. Une telle négation de l’existence objective de Dieu, une telle réduction de Dieu aux phénomènes subjectifs qui se passent dans l’homme, ne se peuvent guère concevoir que dans une théorie logiquement construite sur un principe général commun. Et il faut dire du monde ce qu’on dit de Dieu, proclamer que en tout et partout l’objet de la connaissance est identique au sujet, qu’il n’existe que dans le sujet même, qu’il en est une forme ou un aspect; que si notre représentation du monde s’évanouissait, le monde s’évanouirait, puisqu'il n’est que cette représentation même. C’est là ce qu'on peut appeler lidéalisme subjectif, puisqu'il enferme toute réalité dans l’enceinte de notre pensée subjective.
Spectator, rendant compte dans É'vangile et Liberté de la Jecture et de la discussion de l’Æssai sur la connaissance à la Société de théologie de Paris, écrit :
« Les thèses du savant professeur donnent l’impression que c’est l’homme qui crée la religion, la piété, Dieu lui-même; que, nos symboles correspondant à nos émotions el nos émotions à nos symboles, il n’y a plus rien de réel objectivement ni de sûr. M. Sabatier s’est défendu d’avoir pris les mots : objectif et subjectif, comme signifiant certain ou incertain. Il n’entend pas par
objectif le positif, de sorte que le subjectif serait l’incertain. Connaissance « subjective » signifie pour lui : qui a pour objet les
modifications du sujet, de sorle que, ces modifications disparaissant, il n’y aurait plus d'objet de cette connaissance. Cette connaissance a sa valeur propre » (1).
C’est bien ainsi que je l’entends, et je ne crois pas qu'il y ait
méprise entre M. Sabatier et moi. S'il s’agit de connaissance proprement dite, de savoir, je suis d’accord avec lui. Connaissance
(1) Évangile et Liberté, 23 décembre 1892.
subjective ne signifie pas connaissance incertaine. Et le savoir comme tel ne dépasse pas les modifications du sujet. Seulement.le savoir n’est pas tout, il n’est même rien à lui seul pour l’homme religieux, et ce que je ne puis pas atteindre par la science ou la connaissance, même la connaissance religieuse, je puis l’atteindre par un acte de foi. Je crois que Dieu existe en dehors de moi, existe objectivement. — Mais vous n’en savez rien, me dira-t-on. — Assurément, comme vous ne savez pas le contraire. Au point de vue du savoir strict, nous n’avons pas plus l’un que l’autre le droit d'affirmer. Mais j’ai des raisons morales pour eroire là où je ne puis ni voir, ni toucher, ni sentir, ni percevoir, ni savoir. Et j'ai même des raisons morales pour me faire comprendre qu’il est bon que ma connaissance s'arrête à ces limites-là, et soit remplacée par la croyance, qu’il est bon que je sois mis en demeure sous ma responsabilité et à mes risques et périls de sortir librement de ma subjectivité pour affirmer l’existence au dehors de moi des réalités morales et religieuses.
M. Sabatier, négligeant le monde de la croyance, et bornant tout à la connaissance proprement dite et à la subjectivité exclusive, professe une manière de voir qui équivaut à la négation du christianisme, tel qu’il a été compris jusqu’à nos jours, à la négation de toute religion positive, puisque c’est la négation de toute intervention surnaturelle de Dieu pour se révéler positivement. Il est trop clair que si Dieu n’existe pas, il ne saurait intervenir pour se révéler. En fait de révélation divine, nous n’avons que la piété de nos semblables et la nôtre : maigre pitance en vérité! En fait de révélation divine, nous sommes renvoyés à l’activité subjective de nos ancêtres et à la nôtre! J’ai l’air de tourner en ridicule la pensée de M. Sabatier; mais voyons, si ce n’est pas là ce qu'il pense, que pense-t-il donc ? et pourquoi écrit-il ce qu’il écrit?
« Éliminer le moi, dit M. Sabatier, ne serait donc pas ici possible, car ce serait éliminer du même coup la matière et tarir la source même de la connaissance » (2. L., p. 215; À. C., p. 323).
Oui et non. D'un côté, il est bien certain que pour la même râison on ne peut éliminer le moi de la science. D’un autre côté, n’y a-t-il donc que le moi dans la piété? Le moi est-il toute La -malière de la connaissance religieuse? si oui, la connaissance
rfi
religieuse épuise-t-elle le contenu intellectuel de la dogmatique? M. Sabatier continue :
« Une vieille illusion fait croire que l’on connaît Dieu comme l’on connaît les phénomènes de la nature et puis que la vie religieuse naît de cette connaissance objective comme une sorte d'application pratique. C’est le contraire qui est le vrai. »
Pardon! n’allons pas si vite! Entre connaître Dieu comme on connaît les phénomènes de la nature et ne pas le saisir du tout, il y a de la marge : tertium datur. Je puis, par exemple, en partant de l'obligation, arriver à postuler l’idée de Dieu. Et dès que je crois en Dieu, une certaine vie religieuse peut (je dis peut, car nous sommes dans le domaine de la liberté, non de la nécessité), peut naître de cette croyance comme une sorte d’application pra-
/ÿ tique. — Dieu peut se révéler à l’homme, agir dans l’humanité par
l’homme d’une façon spéciale et communiquer à l’homme le sens de son action; et si j'accepte cette révélation, si jy crois, une vie religieuse peut naître de cette foi comme une sorte d’application pratique : c’est même ce qui s’est passé et ce qui se passe journellement dans le christianisme.
C’est que, ici comme souvent, l’ingénieux écrivain pèche contre la logique, il tombe dans ce qu’on appelle le vice d’énumération incomplète, et il laisse précisément en dehors de son dénombrement l’idée qui est la vraie.
« Dieu, dit-il, n’est pas un phénomène qu’on puisse observer hors de soi, ni une vérité démontrable par un simple raisonnement logique. »
Je le crois bien, mais il n’y a pas au monde que le raisonnement logique contraignant et démonstratif, et l’observation expérimentale ; 1l y a aussi la croyance, le postulat, et, en matière religieuse, il y a la révélation.