CONNAISSANCE RELIGIEUSE ET CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE. TÉLÉOLOGIE
Après l’antithèse entre objectivité et subjectivité, l'opposition de la connaissance scientifique et de la connaissance religieuse nous conduit à une nouvelle opposition : mécanisme, téléologie.
Sur ce point-là, j'ai beaucoup moins à dire. Non pas que la pensée de M. Sabalier me paraisse toujours aussi nette et précise que je le voudrais (1), non pas que sa terminologie soit toujours la mienne. Mais enfin, pour le fond des choses, je crois bien être à peu près de son avis, et je le constate avec plaisir, tout en regrettant qu’il n’ait pas mis la téléologie en relation plus directe et plus explicite avec l'obligation et les idées morales dans le sens strict, éthique du mot.
Le point principal sur lequel porte ma « discrépance », pour employer le langage de M. Sabatier, c’est la conséquence qu’il prétend tirer de ses observations :
(1) M. Sabatier se contredit expressément. Il déclare (R. L., p. 204; R. C., p. 260) que « la mécanique exclut la téléologie ». Et il professe (R. L., p. 220; R. C., p. 328) que « mécanisme et téléologie : voilà donc les deux nouveaux termes de l’antithèse que forment la connaissance scientifique et la connaissance religieuse. Mais c’est un préjugé de croire qu’une forme d’eæplication eæclue nécessairement l’autre ou la rende superfiue, Nous en avons des exemples contraires non seulement dans les machines fabriquées par les hommes, mais encore dans tous les organismes vivants où, suivant Claude Bernard, règne, sous l’idée directrice et formatrice de la vie, un déterminisme absolu »,
« En toute notion religieuse, écrit-il, il n’y aura jamais au fond qu'un jugement téléologique. Ce n’est point l'essence des choses, c’est leur valeur réciproque et leur hiérarchie qui intéressent la foi» (2. L., p. 223; R. C., p. 331-332).
Mais il se trouve souvent que la valeur d’une chose dépend de ce qu’elle est, de son essence. Et c’est aller trop vite que d’écarter ainsi d’un irait de plume la question d’essence (1). Par exemple — car en recourant à des exemples concrets, on voit mieux où l'on va — prenons Jésus-Christ. Vous me direz que la notion religieuse de Jésus-Christ ne doit contenir aucun jugement sur l’essence de Jésus-Christ, qu’il s’agit uniquement de ce que Jésus- Christ est pour moi, du rapport où il est avec ma vie morale et religieuse. Je vous arrête, Jésus-Christ est pour moi tout autre chose s’il est lui, en-lui-même, fils de Dieu, Dieu véritablement, ou s’il n’est qu’un homme, fût-ce le meilleur, fût-ce l’homme parfaitement saint, ou enfin s’il n’est qu’un homme meilleur que d’autres, mais pécheur comme tous les autres. Le rapport de Jésus-Christ avec ma vie morale et religieuse est tout autre suivant que je crois ou non à sa déité, à sa sainteté. — De même pour la mort de Jésus-Christ. Ce qui confère à cette mort sa valeur unique, c’est le caractère et l’essence uniques de la personne qui l’a subie.
M. Sabatier a une comparaison qui me paraît malheureuse :
« Il ne faut jamais perdre de vue, dit-il (R. L., p. 223; R. C., p. 331), que ce que nous cherchons dans et par la religion, c’est. le mot de l’énigme de la vie. L’énigme de l’univers ne nous tourmente au point de vue religieux que parce que nous croyons que dans celle-ci est le secret de celle-là. Nous sommes embarqués dans le navire.et nous voyons bien que notre destinée dépend de la
(1) On prendra garde que essence n'est nullement synonyme de substance. Sans doute, si l’on est substantialiste, on pourra confondre les deux termes. Mais la confusion n’est pas forcée. Et un phénoméniste, au lieu de confondre les deux concepts, pourra les opposer. C’est ce que fait M. Renouvier quand il écrit : « Une essence doit être définie, c’est-à-dire déterminée par son genre et sa différence, tandis qu’on a besoin de trouver dans ce qu’on appelle suhstance un fond indéterminé qu’on se figure capable de porter des déterminations qu’on n’a pas fait entrer dans sa définition, cette définition étant impossible » (Critique philosophique, 27 septembre 1884, p. 133).
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