‹ De la connaissance religieuse; Essai critique sur de récentes discussionsChapitre 15 sur 38 · TÉLÉOLOGIE · texte numérisé non relu

TÉLÉOLOGIE

sienne. Voilà pourquoi la foi religieuse, parfaitement indifférente au genre d'architecture et aux voies et moyens de la construction du vaisseau, regarde surtout à l’orientation des voiles et cherche à découvrir la route tenue. Y a-t-il une boussole? et quelqu'un est-il au gouvernail ? »

Certes, il m’est assez indifférent de savoir si l’on a ou non orné de sculptures et de peintures telle ou telle pièce du bâtiment. Si c’est là ce que veut dire M. Sabatier, son opinion est tout le contraire de paradoxale. Mais enfin, je ne suis pas si indifférent que cela aux voies et moyens de la construction et au genre d’architecture. Si les voies et moyens étaient détestables, en sorte que le bateau ne fût point solide? Si l’architecture en était défectueuse, de façon qu’il se trouvât incapable de résister aux tempêtes ? Il me servirait de peu qu'il y eût une boussole et quelqu'un au gouvernail. Je suis peut-être trop difficile; mais, à périr également, périr gouverné dans la bonne direction ne me sourirait guère plus que de périr gouverné dans la mauvaise. Non, non, je ne suis nullement indifiérent à l’essence du bateau ; car enfin, si le bois était pourri, fendu, ou si le bateau était construit en carton, je ne serais vraiment pas dans des conditions fort reluisantes.

M. Sabatier écrit :

« Dans la notion religieuse de Dieu, ce n’est pas la nature métaphysique, c’est la volonté de Dieu à l’égard des hommes »

qui importe. Comme si la volonté de Dieu n’avait aucun rapport avec sa nature! Comme si, pour aimer quelqu'un, croire en quelqu’un, il était inutile et indifférent de savoir ce qu’est ce quelqu'un! Et encore :

« Dans la notion religieuse du monde, ce n’est pas l’essence ou la cause mécanique des phénomènes, c’est de savoir où va le monde, et s’il a une autre fin que de servir de théâtre et d’organe à l'esprit. » ,

Mais est-ce que la question de l'essence du monde est dans tous les cas sans rapport aucun avec la question de savoir où il va? Si le monde était constitué en son essence de façon à ne pouvoir pas servir de théâtre ni d’organe à l’esprit?

Encore un coup, il y a un lien étroit entre l’essence d’une chose et sa valeur. Dites-moi ce qu'est une chose, et je vous dirai ce qu’elle vaut. Et c’est pour cela même qu’il est permis de retourner la proposition et de dire : dites-moi ce que vaut une chose, et je vous dirai ce qu’elle est.

Au fond, l’antithèse instituée ici par r M. Sabatier a dévié et n’est plus : téléologie — mécanisme, mais téléologie — métaphysique.

Eh bien! il ÿ a un lien étroit entre la métaphysique et la morale, et c’est justement à cause de cette dépendance réciproque qu’on peut et qu’on doit demander à la morale le point de départ, la base, le critère et la méthode de la métaphysique.

« Il ne se peut, a dit fort justement M. Pillon (1), que la croyance morale, la croyance au devoir et au droit, soit sérieuse, profonde,

vivante, si elle n’a des principes déterminés. Et si elle a des prin-

cipes déterminés, il est inévitable qu’elle les transporte à l’ordre du monde, c’est-à-dire qu’elle fasse concevoir cet ordre comme moral au fond et dans sa fin, c’est-à-dire qu’elle tende à se compléter et à se développer, en produisant une métaphysique et une théologie. Toute foi morale mène un esprit qui raisonne à certains principes métaphysiques qu’elle enveloppe ou qui s’y lient. De toute métaphysique découle une certaine conception de la vie humaine, par conséquent une certaine morale. Affirmer la primauté et la souveraineté de la morale, ce n’est pas dire que les doctrines métaphysiques et théologiques sont indifférentes, c’est-à-dire sans conséquences en morale, ni que les doctrines morales sont indifférentes, c’est-à-dire sans conséquences en métaphysique et en théologie, c’est dire précisément le contraire. »

Quiconque est un peu au courant des choses de la dogmatique et des théories en vogue à l’heure actuelle, comprendra aisément où M. Sabatier veut en venir et pourquoi il pose ici cette affirmation dont sans doute il se réserve de faire un usage fécond ou plutôt subversif et ruineux dans le reste de sa dogmatique. Mais l’affirmation est inexacte, et, de plus, elle est ajoutée là artificiellement. Elle ne découle nullement de ce qui précède. Dans ses observations antérieures, M. Sabatier a formulé l’antithèse suivante : la science recherche l'explication mécanique des choses; la connaissance religieuse, l’explication téléologique. La question d’essence n’est

(1) Année philosophique, 1891, p. 283-284.

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