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mentalement la même : Dieu n’est plus Dieu, et la prière n’est plus la prière. Î
Il serait facile de multiplier les exemples, et l’on verrait que le symbolisme de notre auteur, malgré tous les reproches qu'il adresse au symbolisme rationaliste, conduit aux mêmes résultals; que, tout en affectant une grande sympathie pour la piété et un grand souci de la « vie », il la détruit non moins sûrement que le rationalisme; en un mot, qu’il fait disparaître toute la religion dans le goufire béant de l’inconnaissable mystérieux. Si c’est là la synthèse supérieure, destinée à concilier l’orthodoæie et le rationalisme, la synthèse est manquée. En vérité, qu’on nous rende l'orthodoxie !
Par parenthèse, il est assez curieux de constater que ceux qui se réclament de M. Sabatier ne se font aucun scrupule de pratiquer ce triage entre le fond et la forme que blâme M. Sabatier :
Ainsi, M. Roberty (1) écrit :
« Nous fondons l’autorité du Christ sur les réalités de la vie divine qu’il nous transmet et non pas sur les expressions nécessairement relatives, comme toutes les expressions des langues humaines, inadéquates, portant la marque araméenne, qu’il leur a données. Par exemple, il se peut que le péché avec sa terrible puissance ait apparu à la pensée de Jésus sous les traits du Satan traditionnel, bien que le cœur soit pour lui la vraie source du péché. Nous sommes libres de modifier cette expression de la pensée de Jésus, mais non pas, en tant que chrétiens, de nier la substance de Satan, la réalité du péché sans laquelle Jésus n’eût jamais parlé de Satan. Il se peut que le sentiment de son union parfaite avec Dieu se soit exprimé une fois sur ses lèvres sous la forme d’une préexistence personnelle, nous sommes libres de modifier cette forme, mais non pas de nier la réalité de son union avec le Père, sans laquelle il n’eût jamais parlé de sa dignité divine ou de sa préexistence. »
Ainsi encore, M. Lobstein écrivait naguère !
« Mon unique effort et ma seule ambition tendent à dégager le Jond intime et vivant du dogme christologique, afin de recueil-
(1) Quelques réfleæions sur l'autorité du Christ, p. 52-53. On peut citer M. Roberty parmi ceux qui se réclament de M. Sabatier, car dans sa préface (p. 6) M. Roberty met M. Sabatier au nombre de ceux sur les traces desquels il désire marcher.
lir avec soin et de sauvegarder avec énergie l’essence religieuse et impérissable de la foi chrétienne... (1) En dépouillant l’évangile de Noël de l’appareil dogmatique dans lequel l’a enfermé la scolastique ancienne ou moderne, en dégageant du symbolisme chrétien l'impérissable vérité qu’il renferme, nous restons fidèles à la pensée de Jésus... » (2)
K. V. O. s’exprimait d’une façon analogue dans la Revue de Lausanne de juillet 1889, et il échappait à M. Sabatier lui-même des déclarations semblables dans son Discours sur l’évolution des dogmes. Aussi K. V.T. s’écriait-il dans la Revue théologique de Montauban :
« Cela n'empêche pas qu’on parle de dégager des formes vieillies le principe vivant, tel quel. (3) Et K. V. O. partage cette illusion et souhaite que M. de Pressensé distingue d’une main sûre l’élément permanent, éternel, de la forme humaine éminemment variable, passagère (4). Maïs n’est-ce pas une contradiction dans les termes que de prétendre qu’un homme peut dégager l'Évangile éternel et le posséder indépendamment de toute forme humaine ? Quand on nous dit : « Dégagez des formes vieillies le principe vivant qui y est enfermé et préparez-lui des formes nouvelles en harmonie avec la culture moderne » (5), je ne sais s’il serait vraiment aussi facile qu’on nous le donne à entendre de commencer par dégager le fond permanent de toutes les formes passées, pour choisir ensuite une nouvelle forme et l’adapter à ce fond permanent. Cela me rappelle un peu le fameux procédé pour fabriquer
les canons : « On prend un trou, et on coule du bronze autour » (6).
Revenons à M. Sabatier.
Ïl rejoint sa théorie du symbolisme avec sa théorie du subjectivisme :
(1) Études christologiques : « Le dogme de la naissance miraculeuse du Christ », p. 11.
(2) Ibid., p. 51.
(3) Leçon d'ouverture de M. Sabatier, p. 39, 40.
(4) Revue de Lausanne, juillet 1889, p. 425.
(5) Leçon d'ouverture de M. Sabatier, p. 39, 40.
(6) Revue théologique, 1890, p. 14.
« Ce serait une illusion, dit-il (R. L., p. 227; R. C., p. 335-336), de croire qu’un symbole religieux représente Dieu en soi et que sa valeur dès lors dépend de l’exactitude objective avec laquelle il le représente (1). Le vrai contenu du symbole est tout subjectif : c’est le rapport dans lequel le sujet a conscience d’être avec Dieu, ou mieux encore la façon dont il se sent affecté par Dieu. Ainsi, lorsque le Psalmiste s’écrie : « l'Éternel est mon rocher, ou l'Éternel est un feu dévorant », quand le Christ nous apprend à dire : « Notre père », ce ne sont rien moins que des définitions scientifiques, et, dans ce cas, métaphysiques (2) de Dieu. Ce que ces images traduisent simplement, c’est le rapport de confiance absolue, de crainte ou d'amour filial que crée par son action mystérieuse (?) l’esprit de Dieu se révélant (?) dans l’esprit de l’homme. De ces sentiments divers ressentis naissent spontanément les fortes et simples images qui les traduisent, et qui, si l’on fait abstraction de ces expériences subjectives, n’ont plus de contenu ni par conséquent de vérité. »
Nous avons déjà répondu à ces assertions. Non, mille fois non, un symbole religieux ne représente pas Dieu en soi, pas plus que la connaissance scientifique ne nous fait saisir le monde en soi. Mais enfin Dieu existe hors de nous, il nous affecte, nous entrons en rapport avec lui, et par suite la connaissance que nous avons de lui, ou mieux la croyance que nous avons en lui, symbolique ou non, est à la fois objective et subjective. Lorsque le psalmiste disait : L'Éternel est mon rocher! il ne croyait pas se borner à exprimer une modification de son moi, il pensait bien que Dieu existait au dehors de lui. Jésus-Christ se fût indigné si on lui avait attribué la pensée qu’en appelant Dieu son père, il ne faisait qu’exprimer un simple sentiment subjectif de confiance. en qui? oui, en vérité en qui, sinon... en lui-même! s’il n’y a pas moyen de sortir de la subjectivité. Au milieu des phrases ondoyantes et imprécises que nous
(1) Est-ce bien raisonner? De ce que le dogme ne représente pas Dieu eñ soi, s’'ensuit-il qu’il faille être indifférent à l'exactitude ou à l’inexactitude, à la vérité ou à l'erreur? Les connaissances scientifiques représentent-elles le monde, la nature, la matière en soi? Nullement. Peut-on dire qu'il serait erroné de croire que la valeur des connaissances scientifiques dépend de leur exactitude ?
(2) Cette assimilation de la métaphysique à la science est plus qué contestable. Et elle contredit d’autres déclarations de M. Sabatier (R. L., p. 210-212; R. C., p. 266- 268). On souhaiterait décidément un peu plus de précision dans le langage.
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venons de citer, revient par deux fois une curieuse expression : le rapport, expression qui étonne, rapprochée du terme subjectif. Le rapport... mais un rapport suppose deux termes : ou bien le moiet un être distinct de moi et en dehors de moi, ou bien le moi sujet et le moi objet, le moi actif et le moi passif. Concevrait-on la religion * constituée par un rapport de l’homme... avec rien du tout hors de lui? Et comprendrait-on un pareil rapport mystérieusement créé dans l’homme par l’action du Saint-Esprit? Assurément c’est le cas de parler de mystère. Mais comment pouvez-vous savoir que l'Esprit de Dieu y est pour quelque chose si vous ne sortez pas de votre subjectivité? Que si l'Esprit de Dieu n’est pour vous qu’un autre nom de l’esprit humain, pourquoi ne dites-vous pas simplement et hardiment : l'Esprit humain ?
Mais ne nous laissons pas engager de nouveau dans celle question du subjectivisme que nous avons déjà discutée.
Du symbolisme, M. Sabatier désire passer à la théorie de l’évolution qui lui est chère. Et il s’agit de montrer comment l’un conduit nécessairement à l’autre. La démonstration ne nous parait pas concluante.
« À cette question : d’où viennent la vie et la puissance du symbole? nous répondrons, dit M. Sabatier : de l’unité organique primitive du sentiment de piété et de l’image qui le traduit d’abord à la conscience. C’est l’unité organique de l’âme et du corps. Cette unité est d'autant plus forte que la force créatrice qui a engendré le symbole était plus grande. {le en constitue la vérité parce qu’elle en constitue la vie. Pour qu'un symbole soit vivant, il suffit qu'il soit sincère, que le sentiment ne soit pas séparé de l’image ni l’image du sentiment » (2. L., p.228; R. C., p. 336-337).
D'où il suit que pour qu’un symbole soit vrai, il suffit qu’il soit sincère. Sincérité, vérité, vie, force créatrice, tout cela revient au même, On ne voit plus très bien ce qui distingue la religion de l’art. Notre théologien, à la page précédente, écrivait :
« On peut trouver encore, dans des considérations de ce genre, l’explication du lien indissoluble qui, dès l’origine et à toujours, unit ensemble la religion et l’art » (A. L., p. 227; R. C., p. 335).
Mais il y a ici plus qu’un lien indissoluble, il y a confusion. — Il résulte aussi de là que, comme l’a dit ailleurs M. Sabatier, dans une page que nous avons citée, toutes les religions sont vraies; l’antithèse entre religions vraies et religions fausses, entre religions naturelles et religions surnaturelles, tombe. Et quelles que soient les explications et observations ajoutées ensuite, elles n’effacent pas l’impression de scepticisme banal qui se trahit dans ces phrases superficielles : toutes les religions sont bonnes, il suffit qu’on soit sincère. Y en a-t-il qui soient meilleures que d’autres? c’est possible, mais qu'importe, puisqu'elles sont toutes bonnes?
« À ce cri de confiance : « L/Kternel est mon rocher », bien qu’une pierre soit une pauvre image de Dieu, il n’y a pas d’objection à faire, si cette confiance est réellement ressentie. »
Voilà une phrase digne de Renan. Et la question de vérité? peu importe (1). Mais pourtant y a-t-il ou n’y a-t-il pas un Dieu? Cette confiance est-elle ou n’est-elle pas légitime? Dieu s’occupe-t-il de moi ou non? questions absurdes! La confiance est ressentie; le sentiment est énergique, le symbole est sincère; il est vivant; il est vrai! Toutefois M. Sabatier ajoute :
Q Il suit de là qu'il ne faut pas mesurer la valeur d’un symbole sur la nature de l’image employée, mais sur la valeur morale, dans l’échelle des sentiments, du rapport où Dieu apparaît avec l’homme. C’est la valeur morale de ce rapport qui seule fait la valeur intrinsèque d’une religion et permet de lui assigner sa vraie place dans le développement de l’humanité » (A. L., p. 229; R. C!., p. 337).
Mais, sans rechercher si ces nouvelles déclarations s’accordent bien avec ce qui précède, on est fondé à se demander comment on
(1) Cf. ces paroles de M. Doumergue dans Le Problème protestant (p. 131-132) : « Est-il possible de confondre plus complètement la sincérité et la vérité? Tout ministre de l'Évangile doit être sincère, convaincu. Évidemment. Mais la forme de la prédication n’est pas le fond. Et le monde ne sera pas fortifié et sauvé parce que nous lui aurons prêché, avec conviction, nos croyances personnelles, quelles qu’elles soient, parce que nous lui aurons apporté notre âme, parce que nous aurons projeté devant lui dans tous les sens notre personnalité. Le monde a besoin de la vérité : il a besoin de Dieu et non de « moi. »
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s’y prend pour juger de la valeur morale d’un symbole. Au nom de quoi? De quelle autorité? Il faut donc là une idée, une notion de ce qui est moral et religieux. On ne nous l’a pas donnée. Et puis la notion du moral et du religieux dérive d’une expérience ou de plusieurs expériences; elle est symbolique, inadéquate. De quel droit un symbole s’érigerait-il en juge d’autres symboles ? De quel droit une expérience prétendrait-elle être supérieure à une autre? en ce qu'elle est plus subjective? en ce que le moi y est plus actif? Mystère et contradiction !
Continuons :
« Un moment vient toujours cependant, nous dit M. Sabatier, où l’image se détache du sentiment qui l’a produite et où elle se fixe comme telle dans la mémoire. En la considérant alors en elle-même, la réflexion transforme l’image en idée plus ou moins abstraite et prend cette idée pour une représentation de l’objet même de la religion. Mais alors éclate aussitôt la discrépance originelle que nous notions, en commençant, entre l’essence de l’objet de la religion qui est transcendant et la nature de l’image sensible empruntée à notre expérience phénoménale par laquelle nous voulons le représenter. De là contradiction latente dans toute idée symbolique, »
Quant à nous, bien loin de noter une discrépance originelle, nous avons statué une harmonie, une correspondance, une convenance parfaites, et pas la moindre contradiction, latente ou non latente, pas plus qu'entre la lumière et les mouvements qui, : dans notre œil, se transforment en lumière. Et quant à l’objet de la religion, nous voulons bien qu'il soit transcendant, mais nous ne saurions admettre qu’il soit en contradiction avec tout ce que nous sommes, avec tout ce que nous voyons, sentons el pensons. Nous ne saurions admettre qu’il soit tout entier en dehors de notre prise. À l'affirmation gratuite de M. Sabatier nous aurions le droit de répondre par l’adage connu : Quod gratis affirmatur, gratis negatur. Mais nous avons plus et mieux qu’une pure fin de non recevoir; et nous pouvons opposer aux assertions de notre auteur une affirmation contraire, mais fondée, la nôtre, sur l’obligation et ses postulats, sur la conception morale de Dieu et de la religion, sur les aspirations, les sentiments et les actes intimes de la piété.
Les déclarations de M. Sabatier en viennent à discréditer complètement l’entendement et la réflexion dans leur propre domaine.
L’entendement, la réflexion sont des maïtres d’erreur, et ne peuvent produire qu’erreur. Il faut donc sacrifier l’entendement et la réflexion, non pas seulement en religion, mais en dogmatique. Il faut s’en tenir au sentiment auquel on permettra tout au plus de devenir conscient; il faut s’en tenir à l'expérience, et avoir bien soin de ne pas dépasser l’image et de ne pas la laisser dégénérer en idée. Car c’est seulement lorsque l’image se détache du sentiment, que la réflexion la transforme en idée. Or, détachée du senment, l’idée est « morte », c’est-à-dire qu’elle n’est plus vraie.
Mais je crois parfaitement avec M. Sabatier que l’on arrive à l’abstraction, à la négation, à la contradiction, lorsqu'on veut élever en dehors de l’espace et du temps, soustraire à toutes nos catégories la notion de Dieu. Seulement la conclusion que je tire de cette prémisse est tout autre que celle qu’en tire M. Sabatier. Je conclus en eflet : conservons la notion anthropomorphique de Dieu, non | pas parce qu’il est impossible de s’en débarrasser, mais parce qu’elle est bonne et vraie; non pas parce qu’il est impossible d'éliminer les éléments inadéquats à l’objet de la religion, mais parce que c’est cette notion même qui, au point de vue de la connaissance normale — je veux dire de la connaissance divine aussi bien que de la connaissance humaine, il n’y pas deux connaissances — est la plus adéquate. Certes, il est bien clair que, comme le dit M. Sabatier, sur la voie de la spiritualisation et de la généralisation progressive, l
« Ja beile fleur née de l'inspiration religieuse pâlit de plus en plus et se transforme en je ne sais quelle forme vague et vide, en une idée générale sans couleur et sans vie. »
La différence entre notre conception et celle de M. Sabatier se marque dans la comparaison qu’il emploie et que nous ne saurions nous approprier :
« Le symbole est comme une de ces lampes mystérieuses qui ne brülent que sous un globe d’albâtre. Vous pouvez amincir de plus en plus l’enveloppe pour la rendre plus transparente. Prenez garde toutefois de la briser ou de l’anéantir : la flamme aussitôt s'éteint et nous laisse dans la nuit. »
Je ne crois pas que chercher à enlever ou à diminuer l’anthro-
| | pomorphisme a la conception de Dieu, ce soit rendre l'idée plus a transparente, plus lumineuse, s ‘approcher davantage de la vérité, diminuer le voile entre la clarté et nous. Au contraire, j'estime que c’est épaissir le voile et diminuer la clarté ets ‘enfoncer dans l’erreur. Et, dans tous les cas, c’est fausser compagnie à l’Écriture Sainte qui, depuis la première ligne de la Genèse jusqu’à la der- UT nière de l’Apocalypse, nous présente un Dieu qui a fait l’homme à ? “ son image et qui est lui-même à l’image de l’homme.