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CHAPITRE XII

Avant de terminer ce travail, nous voudrions rechercher ce que devient, dans la théorie de M. Sabatier, la conception du dogme, du fait, de la révélation et de l'autorité, et, en regard, relever ce qui nous paraît être la notion à la fois vraie et évangélique.

Pour M. Sabatier, le dogme n’est que l'effort soutenu et progressif de la conscience religieuse cherchant à se rendre raison à elle-même de son propre contenu (1) : sentiment, conscience, au lieu de sdée, sentiment.

Pour M. Sabatier, le dogme est la forme purement intellectuelle d’un fond purement sentimental.

De plus, c’est l'expression intellectuelle purement subjectine d’un sentiment purement subjectif.

D’après tout ce qui précède, nous ne saurions nous approprier ces déterminations telles quelles.

Il y a autre chose et plus que le contenu de la conscience individuelle, que le sentiment pur prenant conscience de lui-même. C’està-dire, il y a autre chose que la conscience : il y a la croyance (2).

(1) Discours sur l'évolution des dogmes, p. 19. — Je fais abstraction ici de l'élément d’autorité, comme a fait M. Sabatier lui-même dans son Discours sur l’évolution. Je parlerai plus loin de l'autorité.

(2) « Croyance n’est pas conscience, au sens psychologique de ce dernier mot, c’est-à-dire perception expérimentale interne » (Critique philosophique,

La croyance précède le sentiment, lorsqu'il s’agit des origines de la vie chrétienne dans un individu donné. Et, dans un chrétien déjà constitué, le dogme reste principalement une croyance, et nous nous rappelons l’admirable parole de Lequier : « Alors qu’on croit de la foi la plus ferme qu’on possède la vérité, on doit savoir qu’on le croit, non pas croire qu’on le sait. » Le dogme, pour un chrétien, est une affirmation subjective de réalités objectives. Ces réalités objectives sont tout ensemble sentiment, passion, volonté, intelligence, action, etc. (Dieu, Jésus-Christ, le Saint-Esprit, etc.). Et l'affirmation subjective est une synthèse de volonté, d'intelligence et de passion. Car l’un des mobiles qui pousse à l’affirmation, c’est le sentiment, la passion, l’affection. Et l'affirmation en elle-même est une volition d'espèce intellectuelle. Il me semble que cette théorie est plus complète et plus vraiment psychologique que celle de M. Sabatier. Elle n’établit aucune séparation arbitraire entre les facultés humaines, et elle n’enferme pas l’homme irrémédiablement dans sa conscience et sa subjectivité. Elle reconnaît la légitimité de la croyance. Et par là elle est véritablement morale et religieuse.

Pour M. Sabatier, le fait lui-même, comme le dogme, paraît pouvoir et devoir être scindé en deux éléments : un contenu et un contenant. Le contenu, c’est ce qu’il appelle la vie éternelle ; et le contenant, c’est ce qu’il nomme l'expression ou manifestation locale et historique, par conséquent contingente (1). Il faut rapprocher

de cette analyse les déclarations suivantes :

1874). « La conscience est une enceinte fermée que la croyance a le don singulier de franchir sans l’ouvrir » (Critique philosophique, 26 avril 1877, p. 201).

(1) Discours sur l’évolution des dogmes, p. 29, note 1. — On peut remarquer ici que la situation de M. Sabatier est très analogue à celle des substantialistes. « La grande préoccupation des partisans de la substance en philosophie, dit M. Renouvier, est de fortifier le sentiment de la stabilité des choses, et d’assurer la confiance dans l’avenir en combattant ce qu’ils appellent le phénoménisme, c’est-à-dire la réduction de tout l'univers à de purs phénomènes; et ils entendent par phénomènes des apparences sans consistance ni réalité autre que celle du fait d’apparaître au lieu et au temps où

“elles apparaissent » (Année philosophique, 1890, :p. 1). Substance, phéno-

« Quoi de plus déraisonnable que d’élever à la hauteur d’axiomes éternels, des dogmes qui portent si nettement écrits à leur front les caractères de la contingence historique » (1)!

Et :

« S'il en est ainsi, de quel droit proclamerions-nous éternel et immuable un système dogmatique dont l’histoire nous révèle si bien l’origine et le caractère particulier » (2)?

Ce qui résulte de là, nous l’avons montré ailleurs (3), c’est la destruction, la volatilisation du fait, entendu comme tout le monde - l’entend, c’est-à-dire comme étant essentiellement historique, local, contingent (dans le sens de produit par la liberté et opposé à nécessaire).

M. Sabatier, dans un autre passage (4), assure que les faits rédempteurs et rénovateurs de l'Évangile subsistent et demeurent ; par cela seul qu’ils ont précédé l’évolution dogmatique, ils restent

nécessairement en dehors d’elle. — Cela revient à dire que l’expé-

rience religieuse, la piété, la vie éternelle, sont en dehors de l’évolution dogmatique. Assurément. Mais elles ne sont pas en dehors de l’évolution religieuse.

Au fond, remarquez-le, M. Sabatier ne peut pas parler, comme il le fait, de jaits objectifs. Il n’y a pas pour lui d’autres faits que les sentiments subjecüfs, les expériences subjectives (5). La seule

mène, voilà qui correspond exactement à la distinction de M. Sabatier : le contenu du fait (l’insaisissable vie éternelle) et le contenant du fait (la manifestation locale et historique). Mais comme MM. Renouvier, Pillon, Dauriac l’ont montré bien souvent, ce. sont les substantialistes qui sont les véritables phénoménistes dans le mauvais sens du terme. En effet, ils compromettent et discréditent le phénomène et en font fi, et que nous donnent-ils à la place? une substance dont on ne peut rien dire, rien savoir, rien éprouver, rien croire. Semblablement, M. Sabatier, qui dit appartenir à l’école historique, au fond discrédite, volatilise l’histoire, lui enlève toute importance pour attribuer la valeur souveraine à cet æ mystérieux qu’il appelle la vie éternelle.

(1) Discours sur l’évolution des dogmes, p. 24.

(2) Ibid., p. 31.

(8) Le Dogme grec, ch. III : Le dogme grec et l'essence du christianisme:

(4) Discours sur l’évolution des dogmes, p. 25, note. (5) M. Sabatier lui-même définit les faits : « l'expérience religieuse créatrice

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façon dont il pourrait s’y prendre pour parler desfaits objectifs, ce serait de donner ce nom aux expériences d'autrui, aux faits subjecüfs d'autrui. Or, les faits subjectifs d'autrui, comme les miens, évoluent.

Je dis évoluent. En effet, la forme locale, historique, contingente, n’est pas ce qui importe; c’est au contraire ce qu’il y a de caduc; or, il n’y a que cela d’immuable. Le fond, la vie éternelle, voilà ce qui importe, mais cela évolue.

Et ainsi les faits eux-mêmes se trouvent emportés dans l’évolution. :

En ce qui nous concerne, nous déclarons que ce qui importe dans le fait... c’est le fait; le fait, c’est-à-dire justement ce qu’il y a de local, de contingent, d'historique. Nous prenons en considération la nature morale de l’histoire, théâtre de l'obligation et de la liberté. Nous reconnaissons qu’en vertu de la place que tiennent dans l’histoire la liberté et l’obligation, la conscience morale perçoit en quelque sorte le fait historique, s’attache à la foi historique, c’est-à-dire à la religion positive. Nous estimons que l’intervention de Dieu, pour être morale, doit consister en faits historiques; car le fait historique est d’essence morale : une action historique de Dieu, c’est une action de la liberté de Dieu au milieu des hommes en faveur de la liberté humaine. Nous concluons donc que la religion objective, antérieure à la piété, peut et doit consister en faits historiques, divins, immuables, définitifs — puisqu'ils ont eu lieu : What's done cannot be undone, comme l’a dit Shakespeare — et en certaines idées, interprétations premières, définitives, elles aussi, et immuables de ces faits (1). Et, dans ces faits historiques auxquels nous joignons leur interprétation sans laquelle ils ne seraient rien pour nous, nous voyons une réponse aux postulats moraux et religieux, mais une réponse distincte de ces postulats, une réponse que ces postulats n’épuisent pas, qui les dépasse, les déborde, qui contient des éléments contingents et particuliers que

nous ne pourrions en éliminer sans éliminer le fait lui-même ou sans refaire l’histoire à notre fantaisie.

et féconde faite tout d’abord dans l’âme des prophètes, du Christ et des apôtres » (ibid.).

(1) Cf. notre Dogme grec, ch. III : Le dogme grec et l’essence du christianisme. h

Il suit de là que nous ne saurions accepter que sous bénéfice d'inventaire la phrase courante et banale : la foi est indépendante de la critique. Elle peut avoir deux sens, un bon et un mauvais. Voici le mauvais : la foi chrétienne est indépendante des faits; prouvez-nous, clair comme le jour, que la Bible n’est qu’un tissu d'erreurs, de légendes et de faussetés, que Jésus-Christ n’a pas existé, etc., peu importe, notre foi n’en subsistera pas moins telle quelle. — L’assertion est tellement énorme qu’elle en devient incompréhensible. C’est pourtant cette énormité et cette incompréhensibilité que vont répétant nombre de théologiens à l’heure actuelle. — Voici le sens acceptable : la foi est dépendante des faits, mais non pas de la critique. Les faits répondant aux postulats moraux et religieux, cette réponse suffit aux ignorants de la critique pour admettre les faits indispensables à leur foi; et, quant aux théologiens croyants, cette réponse leur suffit pour qu’ils considèrent d’un œil très tranquille les travaux de la critique. Ils sont convaincus que les faits sur lesquels leur foi s’appuie sont vrais,

et, persuadés de cette vérité, ils ne redoutent aucun examen. Ils ne

disent pas que, si on leur enlevait la Bible et le Christ, ils croiraient el vivraient comme ci-devant. Ils disent qu'ils sont assurés, pour des raisons morales et religieuses, que la critique n’arrivera jamais à leur soustraire leur Bible et à leur dérober leur Christ. C’est tout autre chose.

Après cela, il est bien certain qu’il y a des faits dont la foi peut se désintéresser. Tous les faits ne sont pas également importants ; il y en a même qui ne le sont pas du tout. On pourrait dire que les faits forment comme une sorte d'échelle ascendante partant des faits absolument inutiles à la foi pour s'élever peu à peu à travers les faits en relation avec la foi jusqu'aux faits indispensables à la foi. Plus un fait est lié à la foi, c’est-à-dire plus il a une valeur et une importance religieuse et morale, et plus il participe à cette inévidence qui est le caractère de tout ce qui est moral et religieux; plus par conséquent il exige qu’on y mette du sien pour l’accepter ou le rejeter; plus la critique devient impuissante à elle seule à trancher le débat; plus elle se laisse guider consciemment ou inconsciemment par des principes a priori inspirés par la foi chrétienne ou l’incrédulité (1). Évitons de tomber dans les erreurs qui

(1) N’est-il pas arrivé à M. Sabatier lui-même de le reconnaître, lorsqu'il

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découlent de la fausse doctrine des facultés séparées. Il est arbitraire, artificiel et superficiel de vouloir séparer absolument ces deux domaines : 1° la foi, 2° la critique, et de vouloir que le critique critique dans sa sphère et que le croyant croie dans la sienne indépendamment l’un de l’autre. Non. La foi ne subsisterait pas sans les faits (ou certains des faits) qui sont justement la matière du travail de la critique. Et la critique serait impuissante dans son propre domaine sans la foi (ou l’incrédulité).

Il y a ici, comme partout, une question de limite : siles faits forment comme une échelle ascendante depuis les faits inutiles à la foi, et sans rapport avec elle, jusqu'aux faits indispensables à la foi, comment marquer la limite? À quel endroit placer la borne sur cette ligne qui semble continue? Notre réponse est toujours la même : qui dit affaire de limite, dit subjectivisme. A chacun de se décider sous sa responsabilité, non pas sans molifs assurément, mais sans motifs contraignants.

a écrit : « Jésus, de notre temps comme aux jours de sa vie et à toutes les époques de crise, a été le plus fécond sujet de disputes et de contradictions qu'offre l’histoire. Il n’en saurait être autrement. Sous la question scientifique s’agite toujours ici une question morale qui engage la personne de l'historien tout entière. Aussi faut-il s'attendre à ce que ce procès, instruit depuis si longtemps et avec tant de soin, recommence sans cesse et ne soit jamais vidé officiellement par la science » (« Jésus-Christ », dans l’'Encyclopédie Lichtenberger, p. 348). .

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