‹ De la connaissance religieuse; Essai critique sur de récentes discussionsChapitre 3 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’ « école psychologique » aime aussi, aime surtout à se nommer l’ « école de la conscience » ou la « théologie de la conscience. » Soit! Mais on est en droit de lui demander : Quelle conscience ?

Il faut en effet distinguer — la distinction est banale, en même temps qu’elle est inévitable à qui veut voir clair — entre conscience psychologique et conscience morale.

Si | « école de la conscience » entend confisquer à son usage la conscience morale, il est permis de protester. D’autres théologies ont autant qu’elle et même plus qu’elle le droit de se dire fondées sur la conscience morale. La méthode même de l” « école de la conscience » est radicalement opposée à la méthode morale, à la méthode des postulats qui construit sur l’obligation ses affirmations libres et morales.

. Mais si |’ « école de la conscience » entend se réclamer de la conscience psychologique, elle est beaucoup plus dans le vrai, Non pas que d’autres théologies ne puissent aussi s’en réclamer. Toute théologie s’appuie sur la conscience psychologique, et on ne peut concevoir même une théologie quelconque qui n'ait rien à faire avec la conscience psychologique. Seulement, la « théologie de la conscience » fait plus — et moins bien — que de se réclamer de la conscience psychologique ; elle se borne à la conscience psychologique comme telle; son domaine est précisément égal à celui de la conscience psychologique : ce qui est justement le contraire de la méthode fondée sur la conscience morale, qui

franchit par la croyance les étroites limites des données immédiates — nécessaires, mais insuffisantes — de la conscience psychologique.

Ainsi entendu, le terme de « théologie de la conscience » revient à celui de théologie de l’expérience. Qu'est-ce que la conscience, au sens psychologique ? c’est la perception expérimentale interne. Qu'est-ce que l’expérience ? c’est le contenu de la conscience, ce dont on a conscience, les phénomènes internes qu’on éprouve dans sa conscience.

En regard de l” « école de la conscience » ou « théologie de l'expérience », la méthode morale en théologie proclame que, assurément, sans expérience religieuse il pourrait y avoir philosophie, rationalisme moral, mais qu’il n’y aurait pas religion. Elle fait au mysticisme sa part. Elle reconnaît qu’en un sens l’esprit mystique est le fond de la religion, et qu’il ne faut pas laisser étouffer le mysticisme par le rationalisme moral. Toutefois elle déclare que expérience n’est pas tout, et même que l'expérience n’est rien sans la croyance qui s’élève au-dessus de l’expérience pour affirmer l’invérifiable et l’inobservable. Elle maintient que dire liberté, morale, religion, c’est dire actes de foi, libres décisions à prendre sur les hautes questions qui dépassent la portée de l’ordre observable des phénomènes et dont la solution est indispensable à la production, à la conservation et au développement de l’expérience morale et religieuse. Elle insiste sur la nécessité d'interpréter et de dépasser l’expérience, c’est-à-dire les phénomènes (sensibles, intellectuels, moraux) donnés pour une conscience (psychologique) donnée. Elle estime qu’on doit les interpréter et les dépasser soit pour affirmer des réalités transcendantes, soit pour affirmer certaines liaisons, certaines lois des phénomènes embrassant les phénomènes passés et futurs.

Mais revenons à M. Sabatier. C’est donc la conscience psychologique qu’il invoque pour se tirer des difficultés où l’embarrasse sa théorie sur les rapports des sentiments et des idées. Dès le début de son Æssai sur la théorie de la connaissance religieuse, il fait appel à la conscience. Et je crois avoir quelque raison de penser qu'il estime répondre par là aux objections que M. Pillon avait adressées au Discours sur la vie intime des dogmes

et que j'avais reproduites et développées à ma manière après M. Pillon.

Nous avons eu tort de croire que, pour M. Sabatier, la religion est un pur sentiment, elle est un sentiment conscient, et par l’adjonction de cette épithète notre auteur pense avoir écarté et réduit à néant toutes nos critiques. Je ne saurais partager sa manière de voir.

Qu'est-ce que la conscience psychologique? On peut la concevoir et la définir de deux manières :

I. Plaçons-nous tout d’abord au point de vue de ceux qui envisagent la conscience comme un œil ouvert sur nos états psychologiques, de sorte que toute pensée, toute sensation qui passeraiént dans le champ visuel de la conscience seraient connues de nous, et deviendraient ce que l’on appelle conscientes, les autres demeurant inconscientes. La conscience ainsi entendue a été comparée à une sorte de feu follet promenant çà et là sa lueur accidentelle dans le grand cimetière de l’inconscience. Dans cette théorie les phénomènes psychologiques seraient naturellement inconscients ; parmi eux, quelques-uns, remplissant certaines conditions d'intensité et de durée, apparaîtraient à la conscience. La conscience serait ainsi une qualité nouvelle qui se surajouterait au phénomène déjà constitué par d’autres qualités, elle serait un épiphénomène. C’est peut-être l’opinion de M. Sabatier, puisqu'il écrit : « Le sentiment religieux n’arrive pas à la lumière de la conscience par. une autre voie. » Donc il est d’abord inconscient. Et encore : « Aucune modification du moi ne devient consciente qu’en éveillant.. » Donc elle est d’abord inconsciente. Et encore : « Nous ne prenons jamais conscience de notre piété, sans que... » (2. L., p. 216; À. C., p. 324). Donc elle est d’abord inconsciente. D'ailleurs M. Sabatier n’appelle-t-il pas souvent la religion un instinct? Enfin M. Doumergue a rapproché ces deux phrases de M. Sabatier : « La pensée n’est que la vie consciente » et « la vie précède logiquement la pensée » ; il découle bien de là que la vie spirituelle, morale, religieuse débute par l’inconscience, à moins de dire que ce qui précède la pensée, c’est. la pensée (1).

Or, nous avons fait deux critiques principales à la théorie de M. Sabatier :

(A) Christianisme au XIX* siècle, 11 février 1892.

4° L'expérience intime, l'émotion, le sentiment, avions-nous dit (1), à eux seuls ne peuvent pas constituer la religion subjective. C’est seulement en vertu d’un élément intellectuel antérieur et présent que ces expériences, ces émotions, ces sentiments peuvent porter l'empreinte spécifiquement religieuse. « Nous croyons, écrivait M. Pillon (2), que, dans la religion, l’élément émotionnel enveloppe dès l’origine, et nécessairement, un jugement, une croyance, une notion intellectuelle. Sans cette croyance, l’émotion ne serait pas religieuse, elle serait purement esthétique. »

A cette critique, M. Sabatier se borne à répondre : Mais la religion n’est pas pur sentiment, elle est sentiment consetent. La réponse ne porte pas. Suffit-il qu’un sentiment soit conscient pour être religieux? Est-ce la conscience ou l’inconscience qui distingue l'émotion purement esthétique de l’émotion spécifiquement religieuse ? Le sentiment peut être conscient, sans que nous sortions vraiment du terrain esthétique pour entrer dans le domaine religieux et moral. La conscience ou l’inconscience ne saurait être un critère au moyen duquel, entre les sentiments, nous reconnaissions celui qui est religieux et ceux qui ne le sont pas — à moins que conscient ne soit synonyme d’intellectuel, auquel cas c’est M. Sabatier qui se range à notre opinion. D'ailleurs M. Sabatier, nous l’avons vu, s'exprime de telle sorte qu’on est en droit de penser que d’après lui le sentiment religieux commence par être inconscient, c’est plus tard qu’il arrive à la lumière de la conscience. Eh bien! toutes nos objections se redressent intactes contre ce sentiment religieux inconscient. Qu'est-ce qu’une piété inconsciente ? nous laissons à d’autres l’honneur de le deviner.

2° Notre seconde critique avait été la suivante : Sans croyance, sans jugement, sans notion intellectuelle, « l'émotion ne serait pas religieuse, elle serait purement esthétique. C’est précisément cette croyance préexistante, inséparablement unie au sentiment, qui appelle le travail logique et scientifique d’où naît le dogme. Si la religion se réduisait, en son principe, à l'émotion, elle ne tendrait pas à produire le dogme » (3). Sans élément intellectuel, avec l’expérience pure, nous resterions dans le domaine esthétique.

(1) Le Dogme grec, p. 32.

(2) Année philosophique de 1890, p. 300.

(3) Ibid.

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